21/05/2013

Visite dans l’imaginaire de nos châteaux

bocklin45.jpgDimanche prochain, 26 mai, à 16 h, au château de Clermont-en-Genevois, j’effectuerai une visite guidée de l’exposition qui y a actuellement lieu, sur la représentation des châteaux de Haute-Savoie dans les arts. En ce qui me concerne, je suis responsable de la partie sur la littérature, qui évidemment est la moins spectaculaire; mais il y a des bornes auxquelles on peut se brancher pour écouter des extraits d’écrivains. La visite guidée consistera à passer devant les images et à entendre, par moi, présenter et lire d’autres extraits encore, ou les mêmes, car certains sont incontournables.
 
Or, la littérature fait en réalité comme la peinture: elle crée des images, soutenues ou tissées mystérieusement par le rythme des phrases - ou des vers, lorsqu’ils sont présents. Elle fait entrer plus clairement dans un monde d’images intérieures, la peinture les ayant placées à l’extérieur de soi, et ne les créant à l’intérieur que par réfraction. Cela donne à l’art des mots une liberté supplémentaire, et des possibilités insoupçonnées, tandis que l’image plastique est plus limitée. Quand j’étais jeune, je dessinais et peignais, en même temps que j’écrivais, et j’ai choisi l’écriture à cause de cela. Le monde poétique est plus difficile d’accès que le monde plastique, mais il est, à mes yeux, plus profond.
 
Les auteurs ont créé une véritable mythologie des châteaux. Le seul qui soit bien connu est Victor Hugo, pour la Haute-Savoie, mais il en est d’autres que j’aime infiniment, à commencer par le Savoyard Jacques Replat, injustement méconnu, un romantique qui avait le sens de la nostalgie du monde divin, ce que les Allemands ont appelé Sehnsucht. Il regardait les châteaux, et en lui surgissaient des légendes, des êtres fabuleux, des énigmes, ouvrant l’âme aux lointains, la tirant vers une vie inconnue. Proche à cet égard d’un Gérard de Nerval, il sut garder assez d’humour et de Hugo_Chateau.jpgmodestie pour demeurer dans les bornes de la raison. Mais d’autres écrivains seront présents, qui avaient aussi du charme, et ont ramené avec poésie les vieux souvenirs, ou créé de nouvelles figures.
 
La visite se fait sur réservation. On trouvera les renseignements nécessaires ici.
 
J’ajoute qu’on vend sur place un catalogue de l’exposition, dans lequel se trouve un texte sur le sujet que j’avais en charge, exposant ma problématique, celle de savoir si les images liées aux châteaux étaient arbitraires, ou si la forme même des châteaux soit les faisait naître, soit les faisait choisir parmi les motifs ou archétypes qui dorment au-dessous de la conscience. On sait que Victor Hugo par exemple pensait que les lieux mêmes suscitaient dans l’âme les images fabuleuses que le poète y plaçait: qu’il y avait quelque chose d’objectif dans la création mythologique. Je dois dire que c’est plutôt la solution que j’ai retenue: la silhouette d’un édifice inspire déjà un sentiment qui oriente l’invention.

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19/05/2013

Alexis Bachellerie et les ondins d’Evian

udden__harald_theodor-merman_playingfor_nymphs~OMf62300~10127_20100913_100000460_1022.jpgAu cours de mes travaux sur la représentation des châteaux de Haute-Savoie dans la littérature, j’ai eu l’occasion de lire un livre qui me faisait envie depuis longtemps, Au Pays évianais, d’Alexis Bachellerie - un Auvergnat qui, à la fin du dix-neuvième siècle, s’est installé dans la digne ville d’eaux, et en est devenu le chantre ardent, l’Homère! Dans la littérature régionale, on fait de ces merveilleuses découvertes.
 
Alors régnait encore le goût du folklore, du monde des fées, d’un passé fabuleux - et Bachellerie y est entré de plain-pied. Il réutilise les contes et légendes connus, mais il en ajoute, créant l’image des esprits du lac Léman, et j’aime tendrement les pages où il s’adonne à cet art trop oublié depuis: la mythologie!
 
J’en donnerai un exemple, se situant à l’époque où le lac n’avait encore jamais vu aucune voile glisser sur ses eaux: Une ondulation se produisit à sa surface, et un corps ruisselant que surmontait une tête rieuse aux cheveux céruléens, à la queue de triton, émergea des flots. Le dieu siffla légèrement. D’une caverne proche un susurrement répondit, et bientôt s’étant rejoints, deux génies du lac se livrèrent à mille ébats, enlaçant leurs corps souples et vigoureux dont le soleil faisait briller les écailles, fouettant de leurs queues puissantes l’eau qui retombait autour d’eux en pluie irisée.
 
Après s’être ébattus de la sorte, ils gagnèrent le rivage proche où le sable se pailletait d’or à travers les massifs de troènes et les buissons d’œnanthes.
 
Une paix immense régnait et le silence universel. Des souffles très doux charriaient des bouffées de parfums sauvages dans l’air que traversaient  des vols de mouettes, de glèbes et de harles.

Les deux immortels se mettent alors à évoquer ensemble les temps futurs, annonçant les cités glorieuses de l’être humain et ses progrès techniques - étape à son insu de la transformation 2006AX6050.jpguniverselle et continue des choses. Et Bachellerie cite quasiment Joseph de Maistre: la faiblesse de cette créature bornée éclatera toujours dans son impuissance à créer sciemment, affirme-t-il! Or, cela l’amènera à se souvenir encore des génies des éléments, quoique de façon éparse et sporadique: voyant ses propres limites, il renouera avec eux.
 
Cela ressemble à une réflexion du poète Henri de Régnier. Car il n’est pas sûr que Joseph de Maistre ait été toujours convaincu que l’homme resterait si faible: en tout cas, Louis-Claude de Saint-Martin, qu’il avait beaucoup lu, et dont il faisait l’éloge, assurait, lui, qu’il créerait un jour sciemment des avenirs nouveaux! Mais peut-être qu’alors, il sera doué techniquement sans avoir renoncé à pénétrer l’âme des éléments - parvenant à concilier les deux.
 
Bachellerie ne va pas si loin: il se contente de l’opposition habituelle entre la magie et la science. Ses imaginations n’en sont pas moins pleines de charme.

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17/05/2013

Michel Jeury: l’Orbe et la Roue

l-orbe-et-la-roue-189878-250-400.jpgJ’ai lu récemment un roman que j’avais chez moi depuis des années, L’Orbe et la Roue, de Michel Jeury, écrivain majeur de science-fiction. Le style en est beau - très travaillé. La narration, en outre, étant effectuée à partir des personnages, le futur y apparaît par fragments, d’une manière mystérieuse, Jeury faisant l’économie des explications qui fréquemment alourdissent le genre. Dans la brume dorée de l’avenir lointain, des formes gigantesques, grandioses, se dessinent - mais aussi des paysages exotiques, des peuples extraordinaires, de fantastiques machines… Le rêve devient réalité, les désirs sont comblés. C’est d’une grande poésie. Néanmoins, lorsqu’on comprend de quoi est fait cet avenir, on a du mal à y croire. Les hommes, pareils à des dieux, y ont des pouvoirs démesurés, et le plus étonnant est que dans l’un des rares passages explicatifs, il est dit que leur savoir reste empirique. Pourtant, ils vont chercher des âmes dans l’univers-ombre, dit l‘auteur - et ils ressuscitent des gens, créent des êtres, des planètes! Comment, à partir de l’expérience physique, parvenir à pénétrer de tels mystères? Cela revient à assimiler le fonctionnement du monde des esprits à celui de la matière - erreur ordinaire de la science-fiction.
 
Du reste, l’atmosphère énigmatique facilite la confusion: elle évite d’entrer dans des idées trop claires. Cette fuite dans le songe est pratique, dans ce genre qui tend au prosaïsme, et y permet la poésie; mais, à mes yeux, l’idéal consiste à parvenir à donner des explications qui sont elles-mêmes poétiques, tour de force auquel est parvenu par exemple Gœthe dans son Faust, ou Victor Hugo dans ses Travailleurs de la mer.
 
perun_by_coyoteart-d36msri.jpgChez Jeury, le matérialisme des conjectures est surmonté par l’idéalisme: il crée des symboles magnifiques, exprimant les grandes tendances morales de l’univers. L’Orbe, c’est le pouvoir temporel qui tend à la totalisation, et à tout figer; il est représenté par la figure de l’Émanation de Pharaon. La Roue, c’est la science, et la tendance au mouvement, à la liberté; elle est représentée par le Révérend à la Hache, celui qui coupe les ponts avec le centre qui bloque tout autour de son axe. Ces allégories, en toile de fond, poétisent l’ensemble, le livre allant jusqu’à les poser comme des forces agissant par elles-mêmes. Jeury, du reste, prend le parti du Révérend contre l’Émanation: il prend le parti de la poésie contre la prose - du particularisme libéré contre le centre qui assujettit! (Il faut préciser qu’il a toujours vécu dans sa province natale, excentrée et champêtre, et est devenu à la fin de sa carrière le chantre du roman paysan.) Même si je crois que le vrai idéal consiste en un juste équilibre entre les deux forces, je trouve cet écrivain magnifique; il m’inspire une sympathie infinie.

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13/05/2013

Jeanne Guyon et le libre arbitre

images.jpgUn des points fondamentaux qui opposèrent Jeanne Guyon au clergé français fut de savoir si la grâce de Dieu était contraignante ou si l’on demeurait libre de la refuser. Pour les prêtres catholiques, elle avait un caractère obligatoire: elle s’imposait à la volonté individuelle. Mais la pieuse dame accordait trop à la libre volonté pour partager cette opinion. La volonté individuelle était à ses yeux nécessaire dans l’union avec la divinité. La grâce inexorable que Dieu avait donnée à l’Homme, c’était justement la liberté de s’unir ou pas à Lui! C’est par là qu’il tenait au Ciel. De ce point de vue qu’il avait été créé à Son image…
 
Il est possible que les parties en présence ne se soient pas comprises, les théologiens pensant définir l’Homme de manière globale, et Jeanne Guyon songeant d’abord à lui en tant qu’il suivait le chemin mystique. Le fait est qu’elle n’était pas une intellectuelle à proprement parler, puisque, de son temps, les femmes n’étaient pas autorisées à raisonner sur ces questions; le fait est, aussi, que la plupart des théologiens n’avaient pas une vie intérieure bien riche… Mais il y avait également, de la part de ceux-ci, la peur de voir se lier l’Homme à la Divinité sans eux: l’Homme devait en passer, à leurs yeux, par l’Autorité, et ne pas chercher à s’unir à Dieu à partir de ses forces propres.
 
Plusieurs, du reste, reprochèrent également à François de Sales d’avoir placé dans le public profane des voies initiatiques jusque-là réservées aux religieux. La volonté de concilier vie extérieure et vie IMG_0497.JPGintérieure n’existait pas: on était de l’une ou de l’autre. Les moines priaient pour le salut des âmes, et les laïcs devaient, de leur côté, obéir aux prêtres. Par ses figures sacrées qu’il appelait jusqu’aux dames à méditer par elles-mêmes - par ses explications permettant à chacun de prendre en charge sa vie spirituelle -, le pieux évêque de Genève offrait à tout dévot sincère le moyen d’obtenir la Grâce.
La question de l’oraison mentale - silencieuse - est ici cruciale, puisqu’elle échappait à tout contrôle: Jeanne Guyon a montré à quel point le problème tournait autour de cette liberté que permettait le silence de l’âme en racontant que son mari, précisément, ne supportait pas de la voir s’adonner à cette forme de prière, et que, ne lisant pas dans ses pensées, il n’avait aucun moyen de l’en empêcher. Or, c’est lui que soutenaient les prêtres, dans ce débat. L’autonomisation de l’esprit allait à l’encontre de la sacralisation du lien social et de la soumission de la femme à l’homme, du peuple aux seigneurs. D’une certaine façon, la résistance de Jeanne Guyon a préparé la Révolution.

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11/05/2013

Le roman du mystérieux Docteur Cornélius

cornelius.jpgOn se souvient peut-être que, dans Bourlinguer, Blaise Cendrars fait l’éloge de Gustave Le Rouge et de son roman du Mystérieux Docteur Cornélius, dont il aurait convaincu l’auteur qu’il était une œuvre de haute poésie en détachant des phrases de l’ensemble et en les publiant précisément comme un recueil poétique. Or, tout récemment, j’ai achevé la lecture de ce feuilleton sans fin, qui est bondissant et fait se croiser les destins de personnages dans un cercle digne de celui que Jean-Pierre Melville a dit rouge… Cette façon de lier les existences est propre au roman populaire, et était déjà présente dans Les Misérables de Victor Hugo: par delà l’apparence de réalisme, on est dans le mythologique.
 
Cela dit, Blaise Cendrars a raison, Le Rouge a de belles pages sur New York, le train, les gratte-ciel et les machines - auxquelles il attribue toute sorte de prodiges bien illusoires et naturellement destinés à porter l’humanité vers l’Idéal! Par exemple, il affirme qu’avec des champs électriques on peut faire croître les légumes jusqu’à des volumes énormes et ainsi nourrir toute la planète sans problème. Aujourd’hui, on est un peu plus sceptique. Le vivant n’est pas réductible à des formules mathématiques ou à des forces calculables, et se nourrir ne consiste pas simplement à se remplir le ventre. Mais le discours de Le Rouge n’a pas disparu: cela va de soi. Au reste, personne ne souhaite qu’il reste dans le monde des foyers de famine. On est donc toujours prompt à accorder foi à ceux qui promettent qu’il n’y en aura plus, et qu’ils en ont trouvé le moyen!
 
dvd_tintin_03_01.jpgLe Mystérieux Docteur Cornélius n’est pas très original dans ses conceptions, mais il est sympathique et facile à lire, et il a dû avoir un grand succès de son temps, car on reconnaît l’ambiance des bandes dessinées célèbres que sont Tintin et Blake et Mortimer. L’idée des cercueils flottants sur la mer, qu’on peut trouver dans Les Cigares du Pharaon, était déjà chez Le Rouge, et même le nom du professeur Tournesol. Ce livre a marqué les esprits plus qu’on ne pourrait le penser: il appartient au folklore français, et comme la littérature populaire n’est rien d’autre que l’insertion du folklore dans la langue écrite, il est aussi un des fondateurs de la littérature populaire en France. La différence avec les conteurs anciens étant que son nom a pu être imprimé! On s’en souvient encore…

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09/05/2013

Ludwig Tieck et le pays de la Lune

tieck.jpgLudwig Tieck est une des figures les plus importantes du Romantisme allemand. Il a écrit les premières féeries modernes. Il est également l’auteur d’un roman inachevé consacré à un artiste du Moyen Âge dont il dressait le portrait idéal, Franz Sternbalds Wanderungen. Or, regardant la Lune, ce héros a une rêverie visionnaire  véritablement fondatrice, en ce sens qu’elle donne à voir ce qui vit sous le culte de la Lune qui a traversé le Romantisme, d’une part, et que, d’autre part, elle rend manifeste le lien existant entre le Romantisme et la science-fiction.
 
Car la Lune n’est pas chez Tieck un astre mort, mais un pays enchanté, la terre des fées, le monde qui s’étend entre la Terre et le Ciel - le premier seuil du second, mais qui a conservé du premier sa solidité: Le disque de la Lune se trouvait être exactement en face de la fenêtre de sa chambre. Il la considérait avec des yeux nostalgiques. Il cherchait à découvrir parmi les taches de ce cercle étincelant des montagnes et des forêts, des châteaux magnifiques et des jardins enchantés pleins de fleurs inconnues et d’arbres embaumants. Il crut apercevoir des lacs avec des cygnes éclatants et le Helene_glorifiee.jpgpassage de bateaux, une coque qui le portait lui et sa bien-aimée, et tout autour de charmantes nymphes qui soufflaient dans des conques recourbées et leur tendaient dans leur barque des fleurs marines. Hélas! là! là! cria-t-il, se trouve peut-être le lieu de repos de toutes les nos nostalgies et de tous nos désirs. Une douce mélancolie et un tendre ravissement viennent s’emparer de nous quand la calme lumière s’élève pleine et dorée jusqu’au ciel, et qu’elle répand sur nous son éclat d’argent. Oui, le ciel nous attend, il nous prépare notre bonheur, et il jette un regard mélancolique jusqu’à nous, afin que nous puissions encore demeurer parmi le crépuscule de la Terre.

La Lune est le lieu où la mythologie est encore vivante. Ses habitants parlent aux hommes: ils leur promettent le bonheur. Cela correspond à ce dont parlait déjà Cyrano de Bergerac, qui plaçait sur l’astre des nuits le paradis terrestre et les démons inspirateurs des philosophes antiques, les fées, les êtres élémentaires, et qui les disait confinés à présent sur la Lune, mais toujours aptes à faire parvenir aux mortels leurs ondoyantes et géniales pensées. La différence étant que Tieck n’est pas ici dans la plaisanterie; en vrai Romantique, il est dans l’aspiration au divin, plein de gravité et de dévotion pour la beauté du satellite d’argent! Elle est pour lui véritablement une porte vers le sublime.
 
Le Romantisme fut d’abord la liberté de prendre l’imagination au sérieux. Les liens qu’il entretient avec la science-fiction sont ainsi manifestes.

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05/05/2013

Degolio XVI: la lueur des mouches

1.jpgDans le dernier épisode, nous avons expliqué pourquoi Charles de Gaulle, tel que nous le peignons dans cette série, a pu penser que Jean-Paul Sartre avait une sorte de clairvoyance qui pouvait être perçue dans sa pièce des Mouches, qui alors se jouait au théâtre.
 
Il se rendit donc à sa représentation, et, après y avoir assisté, il demeura incertain: les costumes étranges, les masques, la mise en scène ritualisée de Charles Dullin lui avaient bien suggéré qu’il s’agissait là d’un mystère au sens où l’entendaient les Anciens. Et pourtant, l’auteur paraissait ironiser. Jupiter y était le Seigneur des Mouches, et semblait ridicule. En même temps il avait une stature puissante, noble, qui inspirait de la peur. Il se souvint d’Amphitryon, de Molière: les figures de Mercure et de Jupiter remplaçant Sosie et l’époux d’Alcmène avaient toujours créé en lui le même sentiment. Cette force inexorable qui n’était bonne que parce qu’elle avait le dernier mot était le fond de la tragédie...
 
Cependant, quelque chose en lui se mouvait qui franchissait un seuil, allait plus loin que ce qu’il avait vu. Une lumière semblait s’en dégager, mais qui ne l’éclairait que par le bout presque dissous de ses faibles rayons: elle se tenait au bord de son cerveau - sans pouvoir le pénétrer.
 
Or, la nuit suivante, il rêva. Il vit Jupiter, entouré de mouches - tel que Sartre le représente. Il avait le visage de l’acteur ayant joué son rôle au théâtre. Il le regarda dans les yeux, et, soudain, s’aperçut que c’était Docteur Solcum, entouré d’étincelles d’or. Alors, il crut voir qu’il avait effectivement un visage qui, en même temps qu’il était humain, rappelait celui d’une mouche.
 
Il ne s’agissait cependant pas d’une mouche hideuse: elle était belle. Des émeraudes constellaient ses joues. Sur son front luisait une couronne de topazes. À son cou chatoyaient des saphirs. Il était comme 09_mouche_en_echasse_close-up.jpgune mouche royale - prince d’êtres célestes. Ses ailes bleutées étaient traversées de fils d’or, et nimbées d’un éclat d’argent. Toute sa personne brillait; un arc-en-ciel semblait en faire le tour. Sa tête était ceinte d’une auréole éclatante. À coup sûr il venait du pays enchanté - au sein duquel les hommes ont un lien avec l’animal jusque dans leur forme!
 
Alors il l’entendit lui parler, et il reconnut sa voix; et il lui dit: Ô tu as deviné, je suis le génie qui souffle aux mouches leurs désirs! Qui œuvre dans leur volonté. Je suis le Seigneur des Mouches.

En passant de mon monde au tien, j’ai engendré dans l’air des nuées de ces insectes; et tu verras quelque jour prochain qu’elles forment fréquemment, en se collant les unes aux autres, en s’agglutinant, des corps puissants, dans lequel je pourrai placer ma volonté et qui m’obéiront, qui constitueront comme une armée. On ne distinguera plus les mouches, tant elles seront unies: le corps sera semblable à celui d’un être humain. Plusieurs guerriers à mon service en naîtront. Tu ne devras pas en avoir peur; ils seront tes alliés.
 
Car tel est, vis-à-vis des bêtes, le pouvoir de ceux de ma race - de mon peuple.

Alors De Gaulle commença à comprendre. Néanmoins, ce qui s’ensuivit sera dit une autre fois.

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03/05/2013

Henry Bordeaux et l’Atlantide

H Bordeaux.jpgIl y a quelques mois, le Conseil général de la Haute-Savoie m’a donné pour mission d’étudier la représentation des châteaux du département dans la littérature et, à cette occasion, j’ai lu pour la première fois de ma vie un livre de Henry Bordeaux, celui qu’il avait intitulé Le Chablais - recueil de souvenirs d’un monde disparu, la Savoie d’autrefois (antérieure à la Première Guerre mondiale), que l’auteur assimile à l’Atlantide. Ce qui me semble assez juste, l’Atlantide étant le lieu où le mythe et l’histoire se rencontrent! Car la littérature savoyarde du dix-neuvième siècle l’atteste: on vivait alors dans la mythologie autant que dans les faits physiques; le Duché était foncièrement romantique.
 
Mais ce n’est pas le cas de Bordeaux: il est d’un style bien différent. Même s’il imprègne ses souvenirs d’une forte sentimentalité, il se refuse à sortir des bornes du réalisme, se contentant de parler des mystères de la religion ou de la légende de l’ancienne Savoie comme de choses perdues. Or, à un certain moment, il raconte qu’il est venu avec Marcel Proust au château de Coudrée, et qu’il a été agacé par son style bavard. Mais Proust lui aussi ressuscitait la France légendaire en mêlant ses souvenirs aux formes magiques du passé, qu’il pénétrait de sa ferveur. D’un certain point de vue, il ressemble aux vieux auteurs savoyards, à la différence que ceux-ci étaient plus foncièrement spiritualistes, étant catholiques et fidèles à François de Sales.
 
De cela, Bordeaux les louait, sans voir, peut-être, à quel point était particulière leur manière de mêler les visions les plus échevelées du Romantisme à la religion catholique: à cet égard, ils rappelaient l’Allemagne - Tieck, Klopstock. En France, le catholicisme était néoclassique. Il se référait absolument au siècle de Louis XIV. Même Chateaubriand, réclamant le merveilleux chrétien contre la fable antique, était une exception. Paradoxalement, la référence au Moyen Âge était regardée comme déviante. Or, Bordeaux aussi était néoclassique. Son style annonce celui de De Gaulle!
 
Naturellement, il n’est pas sans poésie. Mais il était déjà profondément français - en ce sens que, conservateur, il ne pouvait plus ne pas avoir un style imité de Racine! S’il avait eu celui de Maurice Dantand, qu’il évoque dans son livre, on l’aurait d’instinct pris pour un héritier de Victor Hugo et un précurseur des Surréalistes; idéologiquement, c’était impossible. Car Dantand était catholique et 0-sitraEVE900943_312220_champagny-angelot-jeux-de-lumiere-----dvidalie-fondation-facim.jpgconservateur, mais visionnaire et plein de mythes cosmiques et grandioses; accord qui n’était pas permis en France.
 
En Savoie, jamais la liberté dans l’imagination n’était apparue comme susceptible d’empêcher la fidélité à la Doctrine. François de Sales même affirmait que les figures mystiques par lesquelles celle-ci était intégrée à l’âme individuelle - devenant ainsi objet de foi au sens propre -, pouvaient varier à l’infini: il allait jusqu’à recommander l’imagination à sa chère Philothée! La Savoie était comme les pays orientaux, déployant des images toujours nouvelles sur la base de principes mystiques stables. L’art baroque, qui en France lui est propre, et lui venait principalement du monde allemand, nourrissait les esprits dans cette direction.
 
Bordeaux n’a pas voulu le voir, préférant raisonner en fonction de Paris, et, comme ses amis Paul Bourget et Pierre Benoît, cultiver une prose plus sobre, plus suggestive, propre à la littérature conservatrice française.

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29/04/2013

Terra Mater de Pierre Bordage

terra.jpegJ’ai commencé il y a de nombreuses années la lecture d’un roman de science-fiction de Pierre Bordage, Terra Mater, et ne l’ai finie que récemment. Il m’est souvent apparu comme une succession de beaux passages qui ne suivaient pas un fil parfaitement solide, un peu comme la poésie contemporaine. J’ai l’impression que l’auteur a cherché à créer une intrigue pour justifier son désir de se plonger dans des mondes fabuleux, mais que, en soi, l’intrigue a manqué de le toucher en profondeur.
 
Elle ressemble beaucoup à celles de Dune et de Star Wars. Bordage y a ajouté des préoccupations personnelles; mais j’ai eu un peu de mal avec sa ligne philosophique. Il oppose frontalement le vide absolu à la création, le néant aux couleurs, aux sons, aux formes, et je ne saisis pas vraiment le sens de cette opposition, car je crois que le néant est rempli d’une vie qui produit les couleurs, les sons, les formes. Il a l’air d’en vouloir beaucoup aux religions traditionnelles, qui font selon lui une métaphysique du néant, et de défendre Épicure - parlant glorieusement, en particulier, des voluptés charnelles -, et d’un autre côté, il présente des héros qui vainquent des monstres intérieurs dans la lumière divine. Or, l’Église catholique, par exemple, est représentée symboliquement comme la Vierge cosmique qui écrase la tête du Serpent. Je me suis donc trouvé dans une certaine confusion.
 
A un certain moment, il laisse entendre qu’à l’origine, ces religions avaient été fondées par des gua.jpgspiritualistes purs, et que leur message a été détourné. Mais j’ai un peu du mal à croire que les oppositions soient aussi tranchées.
 
Je trouve que le bien et le mal ne sont pas très clairement définis. Les idées de l’auteur paraissent suivre des goûts, des tendances personnels.
 
S’il s’était limité à un problème simple, comme dans les tragédies grecques, cela aurait mieux fonctionné; on dirait que l’intrigue établit ses nœuds au fur et à mesure.
 
J’espérais découvrir un auteur qui parviendrait à fonder son imagination dans des principes plus substantiels que les auteurs français de science-fiction qui l’ont précédé, mais je dois dire que j’ai surtout trouvé un écrivain plus abondant. Pas forcément inférieur, du reste, même si je continue à préférer les romans de Michel Jeury.
 
Globalement, les Français ont du mal à s’orienter de façon concrète dans des mondes imaginaires. Quelle en est la cause? Je crois qu’ils sont désorientés, d’un point de vue métaphysique, par le rejet de l’Église catholique qui s’est opéré au dix-neuvième siècle. Très souvent, ils essayent d’organiser leurs mondes de concepts venus d’un peu partout, et qui ont du mal à trouver une cohérence.
 
Mais cela viendra certainement.

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27/04/2013

Simples Femmes de Viviane Sontag

sontag_viviane.jpgViviane Sontag est ma marraine au sein de la Société des Auteurs savoyards. Je l’ai rencontrée à Genève, du temps où elle fréquentait feu Charles P. Marie. Comme elle a écrit de belles nouvelles fantastiques, je lui ai tout de suite voué une grande sympathie. En 2012, elle a fait paraître, au Vert-Galant, un roman autobiographique appelé Simples Femmes, qui évoque son enfance et son adolescence en Algérie d’une façon qui n’est pas sans rappeler Un Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, mais en beaucoup plus doux, velouté. Car Viviane a un style souple et intériorisé, qui place les choses dans une atmosphère chatoyante.
 
Le sujet est la ruine des modèles de l’enfance, la dissolution d’un monde. Le père se désintéresse de sa femme et va voir ailleurs; il est arrogant, orgueilleux, impatient, et, pendant ce temps, la mère, se pensant responsable, baisse la tête, se résigne, essaie de ne penser à rien. La fille en est indignée.
 
Mais elle aussi apprendra la trahison contre laquelle on ne peut rien, quand le garçon qu’elle a voulu faire attendre a embrassé sa meilleure amie en cachette. Le rêve s’effondre, faisant place au quotidien qui apporte du bon, du mauvais, et qu’on espère voir simplement aller vers le mieux, à mesure que le temps passe. Et comment? Par l’art, en se perfectionnant en musique, ou en développant l’écriture, par laquelle la personne se regarde comme un autre, par laquelle elle se crée un double qui agit d’une façon ferme et logique, à partir d’une conscience claire de ce qu’est la vie. L’identification avec cette figure adoucit la peine, et mène dans le flot de l’existence, dans le rythme du monde.
 
algerie.jpgLe père finalement revient, tête basse, abandonné par sa maîtresse, et l’épouse finit par lui pardonner. La vie reprend son cours ordinaire, dans cette Algérie où l’on ne divorce pas, et où la femme a peu de pouvoir. Si Françoise subit finalement le sort de sa mère, c’est parce que l’amie qui a trahi était une mauvaise fille - légère, inconsciente. Si elle-même n’a pas cédé au garçon qui cherchait à l’embrasser, c’était par respect pour le code moral. D’ailleurs, chez les Arabes, le mariage était décidé par les parents: l’exemple d’une servante que le père vient chercher pour lui faire épouser un homme qu’elle ne connaît pas vient donner une profondeur à ce monde fait de rigueur, dans lequel l’équilibre penchait forcément dans le sens de la retenue, ou de la soumission.
 
En toile de fond, l’Algérie brille de sa chaleur écrasante, de ses indigènes qui vivent au rythme lent des saisons, immergés dans l’atmosphère. J’aurais aimé que des rêves s’enfonçassent davantage dans cette direction, comme dans le Dune de Frank Herbert ou Le Gardien du feu de Pierre Rabhi - qui mêle, aux bruits du désert, les hymnes aux anges, dans le campement bédouin. Mais la fin du livre sonne aussi le glas de la vie en Algérie, avec les évocations des velléités indépendantistes et l’annonce implicite du départ pour la France.
 
Bref, un livre d’une poésie discrète mais authentique.

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25/04/2013

Les super-héros en France selon Serge Lehman

lehman.jpgDans une interview, le concepteur de l’excellente bande dessinée Masqué, Serge Lehman, a explicité sa pensée quant à la disparition des super-héros en France depuis la Seconde Guerre mondiale: le culte du surhomme, au sein du nazisme, l’aurait banni par réaction. J’ai un peu de mal à y croire. La littérature populaire a été foisonnante de façon globale avant 1940, et étique après.
 
Par ailleurs, Lehman fait venir le super-héros du demi-dieu antique sans doute avec raison, mais ce demi-dieu avait un rôle politique clair: il était toujours roi ou prince. Sa version romaine était l’empereur Auguste, auquel on vouait un culte. Or, à la Libération, Charles de Gaulle joua justement ce rôle. Plus tard Mitterrand fut sur la même ligne.
 
J’ai donc l’impression que le super-héros a été placé au sein de l’État, que celui-ci a fait à cet égard converger sur lui les aspirations inconscientes du peuple. Or, c’est lié non pas tant à la défaite, selon moi, qu’à la façon dont la culture a été pénétrée entièrement par l’État après la Libération. Dans les pays où la situation était la même, aucun autre surhomme que le guide sacré du Peuple n'était autorisé. Eût-on permis dans la Russie soviétique qu'un personnage de fiction fasse pièce à Staline? Dans la Chine communiste, que Mao ait un rival? Si le super-héros a resurgi, c’est parce que le prestige de l’État s’est affaibli, et que la culture populaire américaine l’a remis au goût du jour - d’ailleurs avec difficulté: elle a souvent été censurée. Une loi de 1949 - énoncée par un ministre radical-socialiste qui était favorable à l'étatisation complète de l'éducation - institua une surveillance des publications destinées à la jeunesse qui, dans les faits, mit les super-héros au ban de la société. Il n’y eut pendant longtemps que la possibilité d’en faire des parodies - tel Superdupont.
 
nyctalope.jpgDans la mesure toutefois où un espace de liberté demeurait, le super-héros s’est maintenu, et, par-dessous la culture officielle, Fantômette, par exemple, s’est créé un espace considérable, au sein de l’imaginaire français. Or, Lehman ne parle pas du tout de cette jeune fille qui était en même temps un elfe et un lutin. Est-ce parce qu’elle était cantonnée aux jeunes lecteurs, tandis que le Nyctalope de Jean de la Hire, dans des temps plus anciens, était destiné aux lecteurs adultes aussi? Ou parce qu’elle a un costume très joli, mais peu de pouvoirs?
 
Quoi qu’il en soit, je suis heureux que, issus soit de Fantômette et du Nyctalope, soit de la bande dessinée américaine, la France crée actuellement des super-héros au sens propre, c’est-à-dire détachés de l’État. Car la différence entre le héros antique et le super-héros est que le second n’est pas un homme politique: il s’agit d’une âme solitaire, excentrée. Les séries de Spiderman et des X-Men opposent même les hommes extraordinaires au gouvernement. Or, cela n’existait pas dans l’Antiquité; cela n’est apparu qu’avec le Romantisme. Mais la France d’après 1944 était néoclassique. Elle voulait que toute volonté libre s’investisse dans la vie publique! Et choisisse un parti… La forme individuellement créée était proscrite. Le super-héros n’avait plus de place.

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21/04/2013

Trinité hindoue chez les Khmers

vishnu.jpgJ’ai visité le musée de Siem Reap, au Cambodge, et il y est dit que les Khmers, au temps où ils étaient hindouistes (il y a environ mille ans), adoraient Vishnou, Shiva, mais non Brahma - ou très peu. L’idée d’un dieu suprême existait, mais on ne la liait pas à une trinité.
 
Brahma est comme le père de la création; il renvoie au passé. Vishnou est lié au présent, Shiva à l’avenir. Cela revient à dire que ce qui est corporel, issu de l’hérédité, était moins important, pour les anciens Khmers, que ce qui se lie aux sentiments du présent, ou aux désirs projetant vers l’avenir.
 
A Phnom Penh, j’ai été frappé par la présence d’une statue sublime, dorée et sertie de diamants de Bouddha Maitreya - qui est le Maître de l’avenir, celui qui doit venir arracher les hommes au monde périssable pour les emmener dans l’éternité. Elle se trouve dans le Palais Royal, et tend sa main ouverte, un diamant brillant dans la paume.
 
Pour le présent, il y a le Roi lui-même, regardé comme le Seigneur de la Vie, le représentant d’Indra sur Terre...
 
Le passé renvoie aux hommes-serpents, ou Nâgas, qui sont les seigneurs occultes du pays. Ils ne renvoient pas à un paradis perdu dont on serait nostalgique: le jardin enchanté des Nâgas, aussi beau soit-il, ne peut rivaliser en splendeur avec le cercle divin d’Indra. Les hommes n’ont d’ailleurs pas vécu au pays des Nâgas; ils leur étaient seulement liés par les sages, qui s’unissaient à eux et pouvaient communiquer avec eux. Ils sont comparables aux génies, aux fées, aux demi-dieux.
 
La spiritualité au Cambodge oriente d’abord vers la lumière divine. Cela tend à dépersonnaliser l’individu. Seul le Roi, qui descend des Nâgas et représente Indra, est une personne à part entière. Le peuple est éclairé par sa sagesse, mais il lui reste soumis. Seuls quelques élus furent à l’aube des temps liés aux dieux de la Terre, aux Nâgas: ce ne fut pas le lot commun, comme le symbole d’Adam et Ève, ancêtres de tous les hommes, le figure dans le christianisme et le judaïsme: car ils fréquentaient Dieu. Cela dit, l’ancienne noblesse, en Occident, disait aussi être issue de façon toute spéciale de divinités terrestres. Le christianisme a tendu à le nier.

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19/04/2013

Bouvard et Pécuchet et les étoiles

bouvardetpecuchet_bernard_naudin_1930.jpgAu cours de leur cheminement intellectuel, les célèbres falots personnages de Flaubert Bouvard et Pécuchet se posent la question de la vie dans les étoiles: Enfin ils se demandèrent s’il y avait des hommes dans les étoiles. Pourquoi pas? Et comme la création est harmonique, les habitants de Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d’une taille moyenne, ceux de Vénus très petits. A moins que ce ne soit partout la même chose? Il existe là-haut des commerçants, des gendarmes; on y trafique, on s’y bat, on y détrône des rois!…
 
De riches perspectives, qui annoncent plaisamment la science-fiction ordinaire, s’appuyant sur des conjectures vraisemblables, lesquelles soit partent de la nature des astres pour en déduire des spécificités pour les extraterrestres, soit partent de la nature humaine pour en déduire l’identité, l’universalité du fonctionnement des êtres doués de raison. La portée ironique de telles imaginations est assez sensible. Flaubert, à travers ses deux personnages, voulait stigmatiser un mode de raisonnement mécanique, une manière de créer des hypothèses à partir d’idées simplistes. Il faudrait, assurément, observer la part de la science-fiction qui entre dans de tels schémas de pensée. Et parvenir à déceler ce qui en sort, ce qui va plus loin.
 
Si on suit la logique de Flaubert même, on dira que peu importe le sujet: l’important est le style. Les extraterrestres, les habitants des astres seront dignes de l’Art s’ils sont décrits dans le sens du Beau. Lequel pour Flaubert rejoignait, à sa cime, le Vrai.
 
Les Martiens et les Vénusiens deviennent alors, je crois, tirés du cœur humain, mais en gardant un g48.jpgsemblant de logique: comme dans le romantisme allemand, le langage éclaire ce qui vit dans le rêve. Ce n’est pas possible autrement, puisqu’on n’a encore jamais rencontré d’authentiques créatures des étoiles! La seule observation qu’on puisse effectuer vient bien de l’éclat des astres, de leurs couleurs, de leurs formes. On rejoint alors de manière consciente les mythes antiques, qui créaient pour les astres des figures idéales à partir de ce que les poètes ressentaient en les contemplant. Flaubert lui-même a procédé de cette manière avec le soleil, dans lequel son saint Antoine aperçoit Jésus-Christ…
 
C. S. Lewis, tout en concédant beaucoup aux conjectures de la science, créa des figures angéliques et des mondes paradisiaques, sur Mars et Vénus, qui étaient censés s’accorder avec l’atmosphère dégagée par ces planètes au sein de l’âme humaine…
 
La lune de Cyrano de Bergerac - lequel Flaubert admirait - illustre de façon mythologique l’idée qu’elle reflète l’éclat du soleil: les êtres qui y viennent de l’astre du jour, mais ils ont déchu; leur lumière est froide, dénuée d’amour. Et en même temps, ils sont des sortes de messagers, intermédiaires entre les dieux et des hommes… C’est en allant dans l’essence élémentaire que l’artiste peut créer du sublime; juste avant de voir le Christ dans le disque du soleil, saint Antoine avait pénétré de son œil intérieur le monde des Formes Premières…

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17/04/2013

Le génie de Paris selon Lehman et Créty

solcum 22.jpgJ’ai lu un album passionnant, le quatrième tome de Masqué, bande dessinée de Serge Lehman et Stéphane Créty, qui vient de sortir. Elle parle d’un super-héros dans un Paris rêvé, né d’un mystérieux Plasme qui matérialise l’inconscient de la ville. On retrouve les conceptions antiques qui donnaient à chaque ville un génie constitué de ce qui collectivement habitait l’âme du peuple. Cependant, on est proche ici de la psychanalyse: le Plasme ressemble à une force aveugle et élémentaire; il n’est pas clairement relié à la Divinité. Il est une simple puissance magique d’origine inconnue.
 
Serge Lehman rappelle avec un certain génie que le super-héros est une œuvre d’art vivante, un symbole animé, un mythe vrai. Mais je regrette que l’agent obscur qui donne vie au rêve soit laissé complètement dans l’ombre. Personnellement, je songe toujours, à ce sujet, au mythe de Pygmalion, lequel sculpte une femme idéale qui s’éveille au jour grâce à l’intervention d’Aphrodite, que le sculpteur a priée. Carlo Collodi, dans son Pinocchio, a repris cette idée par la fée bleue qui transforme la célèbre marionnette en être vivant et qui est l’émanation d’une étoile que Gepetto a également priée. Plusieurs auteurs ont osé clarifié leur sentiment, à cet égard. En France, Villiers-de-L’Isle-Adam affirme que le robot forgé metro.jpgpar Edison est habité par un esprit interplanétaire, dans son Ève future...
 
Au reste, Serge Lehman en dira peut-être davantage, dans les prochains épisodes. Mais ce n’est pas sûr: il y a une sorte de crainte, à explorer le mystère. Et artistiquement, une défiance légitime face aux figures déjà exploitées par d’autres et vidées de leur contenu par l’accoutumance du public.
 
L’album, tel qu’il est, demeure excellent. Le dessin donne au héros une majesté et une noblesse impressionnantes. D’ailleurs le Plasma crée aussi des monstres maléfiques, et c’est judicieux - voire génial. Il s’ensuit des combats grandioses!
 
Le Paris de Masqué, transfiguré, devient une cité de légende. À la fin de l’histoire, le héros annonce que d’autres villes d’Europe vont bientôt être dans ce cas. Remarquons qu'il existe déjà depuis longtemps un Captain Britain: il veut sans doute parler de l'Europe continentale. Et puis il ne faut pas oublier les autres villes de France, qui ont toutes droit à la matérialisation au sein du Plasme. J'entends déjà parler d'un super-héros grenoblois, Elementar, dont je dirai quelques mots à l'occasion.
 
L’art est libre. Le statut officiel des cités doit-il le diriger? Comme disait Flaubert répondant à son ami Du Camp assurant qu’à Paris seulement était le souffle de vie, l’Esprit est partout. Et j’ajouterai: le Plasme aussi!

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13/04/2013

Degolio XV: l’écrivain voyant

mouches.jpgDans le précédent épisode de cette série, nous avons dit de quelle façon Charles de Gaulle fut intrigué par la présence de mouches nombreuses dans l’immeuble au pied duquel le spectre Solcum lui était apparu, et plus encore par la représentation, au théâtre de la Cité - à Paris -, de la pièce de Jean-Paul Sartre appelée Les Mouches; il pensait que, les écrivains ayant, souvent à leur insu, un don de seconde vue, il pouvait y avoir un rapport.
 
En particulier, ce Sartre lui semblait justement avoir un certain génie pour représenter par ses figures bizarres l’esprit de son temps. S’il était athée, c’était, paradoxalement, à cause de cela: tout proche de l'esprit qui ne cessait de grandir, en France, depuis plusieurs décennies, il en sentait tellement la présence, il en restituait si précisément les contours que le dieu abstrait des chrétiens lui semblait être, en face, pure fumée.
 
Charles se souvint alors d’une étrange idée perçue dans les Confessions de saint Augustin - lesquelles il avait lues récemment: il existait des anges qui n’avaient pas rallié le Christ et qui enseignaient aux Lucifer_az_urral_szemben_(Madach).jpghommes une science ne s’appuyant que sur eux-mêmes. Ils refusaient en quelque sorte de croire en Dieu, n'ayant foi qu’en leur propre intelligence sublime, et, de ce fait, la connaissance qu’ils livraient était géniale - mais froide, dénuée d’amour, vide de substance morale. Elle enorgueillissait tout homme qui y avait accès, car elle était assez profonde pour sembler le placer par-dessus sa propre essence et l’arracher à la matière et à son abominable pesanteur. La condition de l’être humain était comme surmontée par ses perspectives: le surhomme était en vue, la liberté toute proche. L’éternité dormait juste derrière une porte qu’on allait bientôt franchir!
 
La raison détachée des contraintes de la vie matérielle n’allait-elle pas permettre de créer une cité idéale? Lui servirait de base Paris - capitale de la France. Déjà s’y étaient concentrées les forces de l’univers - lesquelles lui avaient fait, au siècle précédent, changer de visage - et, au regard clairvoyant, elle brillait de l’éclat d’un astre! L’être humain, par son intellect délivré des principes contraignants de l'existence, avait saisi l’essence des choses - et il la maniait à sa guise. Par elle, il allait pouvoir créer un monde nouveau! Tout serait transfiguré.
 
Les êtres qui montraient à la conscience de tels horizons étaient réellement grandioses: on ne pouvait le nier. Ils portaient, aux yeux intérieurs de De Gaulle, une amure brillante. Pareille à un miroir poli, elle reflétait ce qui se trouvait devant elle. Or, consciemment ou pas, les philosophes pouvaient y percevoir de véritables mystères, et en restituer, dans leurs écrits, des fragments. Le souffle qui fait aller d’un objet à un œil la lumière d’une image leur parlait, et, voici! ils passaient pour avoir du génie - ce qui n’était pas faux.
 
Sans doute Jean-Paul Sartre était un tel voyant. Il avait, ainsi, fort bien pu distinguer le rayonnement de Solcum… Ce qu’il en est véritablement sera dit une autre fois.

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11/04/2013

Impossibilités et vraisemblances dans le récit d’imagination

sphinx-add92.jpgOn interprète souvent le principe de la vraisemblance dans la tragédie française par le filtre du rationalisme moderne. Mais ce que dit Corneille dans son Discours sur l’art dramatique revient à admettre que si on part d’un postulat, d’un monde qui n’existe pas, il faut ensuite que les faits s’ordonnent de façon cohérente et respectent les lois de ce monde: dans l’univers des croyances des anciens Grecs, il faut se soumettre à leurs principes.
 
Tolkien ne s’exprimait pas d’une autre façon, ni la science-fiction non plus, à la différence qu’elle prétend que son monde hypothétique est scientifiquement possible, tandis que, chez Corneille, il s’agissait de postulats mythologiques qu’on pensait d’emblée être faux.
 
Tolkien s’orienta dans une autre direction encore, quoiqu’il se gardât d’en parler trop ouvertement: il entendait bien que le monde magique fût possible également. Il le révèle, indirectement, dans une lettre à un père jésuite de ses amis qui lui reprochait d’avoir écrit que les Elfes se réincarnaient: pour les théologiens catholiques, c’était absolument impossible; on ne devait donc pas en parler. Il répond que, dans son monde secondaire, tel qu’il l’a librement créé, il invente ce qu’il veut, mais ajoute que même dans le monde primaire, réel, aucun philosophe ni aucun théologien ne peut démontrer que la réincarnation est impossible.
 
Pour Corneille, le merveilleux de la fable antique est impossible pour des raisons religieuses: le christianisme est alors assimilé à la Raison. Mais cela ne va pas jusqu’au matérialisme de principe: dans son commentaire sur Polyeucte, il justifie ses ajouts à l’histoire sacrée par Heinsius qui avait ajouté des anges au Nouveau Testament: puisqu’ils respectaient l’esprit du texte sacré, on ne pouvait pas le lui reprocher. Ici, quoi qu’il ait personnellement pensé, il ne parle plus d’impossibilité. Racine pareillement marquera sa conversion en cessant de placer dans ses intrigues des monstres suscités par Neptune et en se contentant d’évoquer le chœur des anges.
 
La différence est plus floue qu’on pourrait le penser. Les monstres de Neptune peuvent après tout être dits fils de Léviathan. Les abysses de l’âme créent l’horreur aussi dans le christianisme. Le poète latin pscho2.jpgPrudence, au cinquième siècle, avait évoqué un combat entre les Vices et les Vertus - et il nommait les premiers monstres, et les décrivait comme tels. Cela n’était pas sans rapport avec les Furies des Anciens; ces démons intérieurs étaient présents dans la tragédie française: les personnages les sentaient en eux et ils apparaissent dans leurs répliques sous la forme de personnifications. Le christianisme admettait l’influence d’êtres spirituels sur l’âme: la rupture avec le paganisme n’a rien d’absolu. Cependant, la littérature se soucie avant tout de vraisemblance, de cohérence interne: elle laisse à la science le loisir de décider de ce qui est possible ou non.

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09/04/2013

Cloud Atlas

cloud2.jpgJ’ai vu Cloud Atlas, des Wachowsky, lesquels j’aime assez. Ils ont traité un sujet difficile et nouveau, et je pense qu’ils l’ont fait avec talent. Les liens entre les vies successives sont de nature morale ou symbolique et cela change des films où l’enchaînement des scènes est purement mécanique et s’appuie sur une conception lourde de la relation de cause à effet - fondée sur le seul matérialisme.
 
Autant que je puisse en juger, la doctrine de la réincarnation telle qu’elle est présente en Orient est restituée, sauf pour les délais entre deux vies: en principe, ils sont longs, et le séjour dans le monde inconnu dure bien plus longtemps que l’autre. On ne va pas directement d’une mort à une naissance comme le fait le personnage principal (joué par Tom Hanks). Il s’ensuit que les films asiatiques traitant de la question se contentent de montrer une seule vie antérieure, située dans des temps bien anciens. Et cela est mêlé à des liens avec de purs esprits - comme dans l’excellent Gingko Bed, qui est coréen.
 
Dans Cloud Atlas, un esprit apparaît dans la dernière époque évoquée, située dans un lointain futur: un cloud.jpgméchant homme, qui a commis bien des crimes, n’apparaît plus que sous la forme d’un démon tentateur. On peut supposer que la femme-clone de la Séoul futuriste devient elle aussi une forme d’esprit, d’ange, puisqu’elle fait l’objet d’un culte: on en voit la figure sublime, gravée dans une sorte de temple, levant un bras vers le ciel, abaissant l’autre vers la terre, et on entend sa voix, comme si désormais elle guidait le personnage principal depuis l’Invisible. En cette individualité, les deux esprits s’affrontent: il doit choisir. J’ai d’ailleurs regretté que cela ne fût pas plus clair, que le clone n’apparût pas à l’écran sous la forme d’une fée ravissante, et qu’elle ne combattît pas directement, à coups d’éclairs d’or, le démon - comme l’ange de la Liberté combat le spectre de la Servitude dans La Fin de Satan de Victor Hugo, le dissipant et l’anéantissant de son éblouissante lumière! Je ne sais pas pourquoi les films américains montrent soit des démons, soit des êtres spirituels bienveillants, mais jamais les deux en même temps, comme si on était obligé d’appartenir à un camp ou à un autre; dans Gingko Bed, la fée et le démon apparaissent bien tous deux: les Asiatiques sont plus logiques.
 
La femme-clone est changée en déesse parce qu’elle a subi le martyre alors qu’elle luttait pour la liberté: cela m’a plu. Ses larmes, au moment de son exécution, m’ont ému. Comme disaient les poètes cloud5.jpgromantiques savoyards, les larmes versées par les héros sont des perles au Ciel!
 
La destinée du personnage principal est quand même un peu chaotique: il s’en sort facilement, après avoir fait des choses terribles. Les Wachowski me paraissent souvent d’un optimisme excessif; comme Voltaire, ils croient à un dieu qui récompense beaucoup et punit peu…
 
Sur le plan cinématographique, il est magique et fascinant que chaque existence ait son genre propre. Tous doivent être pleinement vécus, si on veut évoluer! L’amour de la vie sous toutes ses formes à la fois crée les couleurs distinctes des récits et représente le salut: l’idée est belle.

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05/04/2013

Le baptême de Rollon

rollon2.jpgEn 2011, on a fêté la création de la Normandie, qui eut lieu en 911, date du traité de Saint-Clair-sur-Epte dans lequel Rollon s’engageait à se convertir au christianisme. Ce personnage m’a assez intéressé pour que je sonde les faits le concernant. Mon idée qu’il était comme un fondateur de la Normandie en a été renforcée. 
 
Prince de Norvège, il se plaçait, en acceptant le baptême, au-dessous de Paris: son parrain était Robert, duc d’Île-de-France. Il se posait, ainsi, comme émané spirituellement de Clovis!
On dit qu’il fut un géant: son nom eût signifié le Marcheur parce qu’aucun cheval ne pouvait soutenir sa stature: il mesurait plus de deux mètres.
 
En Norvège, il fut un brigand: il fut chassé par son roi. Il chercha d’autres terres à piller; il trouva la Neustrie.
 
Après sa soumission à Paris, il défendit la Neustrie contre les autres Vikings.
 
rollon3zoom.jpgIl imprima à son fief la marque de son être. Il se déversa psychiquement dans la terre, et elle en fut transformée. De son vivant, il fit régner son esprit par ses vœux; après sa mort, ses pensées demeurèrent: elle rayonnaient depuis la cathédrale de Rouen, où il eut sa sépulture. Devenues pareilles à des fées, forces objectives nouvellement apparues dans l’éther, elles veillaient désormais sur son fief - courant sur les collines, les rivages, dans les cités, et les forêts. Elles imprégnaient le paysage, et tout ce qui s’y trouvait. Le spectre de Rollon était perçu jusque dans les éléments!
 
Ce n’est pas sans raison qu’on dit qu’une terre a parfois le visage d’un homme. Souvent on donne le nom de cette terre à cet homme. L’Homme du Nord dont la Normandie est le pays n’est-il pas Rollon même? Car lorsqu’il aborda sur le rivage gaulois, il sentit pénétrer en lui un esprit nouveau, et il rollon1.jpgengendra ce qu’il serait bientôt aux yeux de tous. Son baptême ne fit que confirmer ce mystère au sein du temple.
 
Non seulement la France a pris le visage des Francs qui l’ont fondée, recouvrant les teintes de l’ancienne Gaule, mais ses parties ont pris à leur tour des couleurs particulières, qui apportèrent, à l’ensemble, des nuances. Des flammes, nées du pays, se posaient sur leur front, et leurs chefs se sentaient changés à l’intérieur d’eux-mêmes, comme s’ils avaient toujours vécu en ces lieux: la mémoire de la terre leur revenait.
 
On disait que les nymphes de la vieille Gaule les accompagnaient. Une mystérieuse Vierge des Ardennes apparut aux Francs comme une mère; l’âme de la Normandie fit cet effet à Rollon. Honoré d’Urfé voulut faire réapparaître ce symbole en liant le roi Gondebaud à la nymphe Galatée, qui vivait dans le Forez, au bord du Lignon!
 
Le Temps parfois s’exprime. Il modèle la terre en se servant des hommes: jamais elle ne demeure parfaitement identique; les fées elles-mêmes évoluent!

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03/04/2013

Augustin, Lucien et les extraterrestres

saint_augustin_426.jpgSaint Augustin, dans ses Confessions, a indirectement démenti que les anges pussent être assimilés à des extraterrestres au sens où l’entend la conscience moderne. Il évoque le séjour de ces anges, l’appelant Maison de Dieu, dans ces termes (XII): Haec est domus dei non terrena neque ulla caelesti mole corporea, sed spiritalis et particeps aeternitatis tuae, quia sine labe in aeternum. (Ceci est la maison divine, ni terrestre, ni faite d’un corps matériel céleste, mais spirituelle et participant de ton éternité parce sans tache dans l’éternité.)
 
Ce monde purement spirituel fut selon lui établi avant le monde physique: il fut créé en principe - c’est-à-dire à la façon d’une idée pure -, avant que la Terre et les corps célestes apparussent. L’interprétation de la Genèse est ici platonicienne. Saint Augustin expliquait de cette façon que le texte sacré semblât se répéter...
 
Il est vraisemblable, de mon point de vue, que s’il a tenu à préciser qu’on ne pouvait assimiler la maison divine aux corps physiques du ciel (ni, par conséquent, les anges à ceux qui habitaient ceux-ci), c’est bien que l’opinion existait.
 
De fait, on connaît le récit parodique de Lucien de Samosate affirmant que la Lune et le Soleil sont habités et décrivant les peuples qui y résident. Ils sont souvent portés par des oiseaux fantastiques, et parmi eux se trouvent des êtres venus des étoiles, dont une lignée en particulier, native de l’Ourse, vole d’elle-même, portée par le vent qui gonfle ses robes. Le lien avec les anges pouvait donc être facilement établi, et cela, d’autant plus que, comme dans la science-fiction traditionnelle, les mœurs des lucien.jpgSélénites sont extraordinaires: elles font d’eux des êtres merveilleux, rappelant les génies et les fées: ils naissent d’arbres, se nourrissent de la fumée de viande rôtie et de la rosée d’un air pressé dans des vases, lorsqu’ils meurent ils se dissipent dans l’air ainsi qu’une vapeur, ils ont des yeux amovibles et peuvent se les échanger à la manière d’outils, un ventre qui s’ouvre à volonté et sert de poche ou d’abri velu pour leurs petits enfants - en un mot, ils sont bien moins matériels que l’être humain: leur corps leur n’est pas une prison aussi ferme; il participe davantage de l’éther.
 
Après la Lune, Lucien dit avoir visité une cité spatiale suspendue entre les Hyades et les Pléiades et habitée de lampes: elles sont animées, douées d’intelligence, s’expriment avec clarté; il s’agit de vivantes flammes. Elles ont pour maisons des lanternes! De nouveau, on pouvait assimiler ces êtres fantastiques aux Anges.
 
Le mythe des extraterrestres n’est pas propre à l’époque moderne. Ils ont toujours figuré, précisément, ce monde situé entre les anges au sens vrai - esprits divins que n’entache aucune matière, fût-elle la plus fine -, et les hommes: le merveilleux mêle les deux mondes pour créer un nouvel espace. C’est bien à cette strate de l’existence que saint Augustin voulait refuser la faculté d’englober les divins Anges, dont il disait qu’ils vivaient dans le ciel du ciel: le ciel physique n’était qu’intermédiaire. Au Moyen Âge, par conséquent, ces fables seront volontiers assimilées à des illusions démoniaques, et le voyage dans l’espace céleste physique ne sera plus admis; il faudra attendre la Renaissance pour le voir réapparaître, cette fois avec par surcroît certaines considérations scientifiques en germe.

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01/04/2013

L'esprit de dérision à la Scène

don-juan-tenorio3.jpgNotre époque témoigne fréquemment d’une tendance à prendre en dérision ce qu’autrefois on regardait comme noble et sacré, à le ridiculiser. Quand j’étais à la Sorbonne, dès qu’un professeur parlait de la mythologie antique, il avait un sourire en coin, et les étudiants riaient comme s’il était évident que tout y était digne de moquerie. Cela arrive aussi au théâtre, dans les adaptations des vieilles pièces imprégnées à l’origine de religiosité: j’ai vu, une fois, à Annemasse, une adaptation du Don Juan de Tirso de Molina - pièce qui devait encore beaucoup aux mystères du Moyen Âge -, et les comédiens avaient choisi d’en faire une bouffonnerie, rejetant le ton grave qu’elle semble avoir à la lecture.
 
Plus récemment, je suis allé voir Das Rheingold, au Grand Théâtre, à Genève, et la chance de l’opéra est que le mode de déclamation du texte est déterminé par la musique! On ne peut pas être déçu par Rheingold.jpgd’étranges choix… Il suffit que l’exécution soit bonne, et je n’ai pas trop à redire sur ce que j’ai vu, à cet égard. Cependant, dans le choix des accessoires, costumes et décors, la mise en scène a plus de liberté, et on constate alors la même tendance à la dérision, le même décalage entre la gravité de Wagner et la légèreté des artistes. Wotan, par exemple, au lieu d’avoir une lance, avait un long bâton fin et pointu… Alberich, contrairement - à mon avis - à ce que suggère le texte, caressait voluptueusement les ondines, palpait en abondance leur corps - ce qui n’était pas même crédible, car ensuite, elles le rejettent, et on a du mal à voir comment elles font pour lui échapper. Une fois qu’on se 
Salammbô-chez-Mâtho(bronze-Sotheby's).jpglaisse caresser, n’est-ce pas trop tard? Salammbô - dans le chef-d’œuvre de Flaubert -, lorsque Mathô commence à lui prendre les genoux, ne sait plus très bien où elle est, et ses sens s’embrasent, de telle sorte qu’elle le laisse lui faire l’amour, alors qu’elle n’en a jamais eu l’intention. C’est plus réaliste! On a le sentiment que la mise en scène en a fait un peu trop dans le but de plaire à un public habitué aux spectacles sensuels…
 
Cela dit, il reste nécessaire d’aller écouter de l’opéra, car la musique directement entendue, sans passer par un enregistrement mécanique, possède une qualité fabuleuse: on croit voir glisser dedans du cristal vivant, une eau semée d’éclats de couleurs. Elle a une vie que n’a pas la machine. C’est comme la viande congelée: elle perd son essence subtile.
 
Et puis il arrive, même au théâtre, que la diction soit bonne, que le jeu soit grave, digne: j’ai assisté une fois, à Paris, à des représentations de pièces de Corneille dans lesquelles le texte était scandé, les alexandrins prononcés avec vigueur, dans un souci rythmique rehaussé par les situations guerrières, le ton martial des personnages, et c’était magnifique. En particulier pour La Mort de Pompée, qui avait peut-être pour chance d’être peu jouée, de telle sorte que le metteur en scène pouvait donner libre cours à son enthousiasme, à ce qu’il avait ressenti au plus profond de son âme. De fait, la troupe était quasiment inconnue, elle ne se produisait que dans des salles de second ordre…

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