22/06/2017

Stephen R. Donaldson ou le monde moral objectivé (14)

stephen-donaldson.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué le style de l'auteur de thrillers Dashiell Hammett, dont j'ai lu un des plus célèbres romans durant mon voyage en Amérique. J'ai dit avoir été frappé par le rôle de rêves prémonitoires racontés par les personnages.

J'adore depuis plus de vingt ans un écrivain américain contemporain, Stephen R. Donaldson, l'auteur de la série Thomas l'Incrédule: ce sont des romans fantastiques, plongeant dans un monde parallèle dont la valeur est symbolique. De son propre aveu (dans une lettre qu'il m'a écrite, cet auteur me l'a dit): le pays merveilleux, plein de démons, de monstres, d'immortels, de demi-dieux, où sont placés ses personnages ordinaires (américains et contemporains), est d'abord là pour illustrer ce que ces personnages ont dans l'âme. Ils sont, en un sens, équivalents aux mondes allégoriques de la poésie ancienne, du Roman de la rose de Jean de Meung et de la Psychomachie de Prudence. On y voyait des vices et des vertus s'affronter sous forme de héros et de monstres, d'anges et de démons, d'elfes et d'orcs - pour parler comme Tolkien, dont Donaldson s'inspire beaucoup.

Or, à la lecture, j'en étais surpris, car son monde a une solidité remarquable, que n'a pas toujours l'allégorie, volontiers volatile et vague. Il a un aspect objectif et substantiel qui me laissait songeur, et offrait d'incroyables perspectives. Plusieurs personnages de notre monde s'y retrouvent, comme si la sphère morale humaine n'était pas une vapeur individuelle, une nuée émanant du sentiment personnel (comme l'affirment les agnostiques), mais une strate cachée du réel.

Le syndrome biblique n'est-il pas, là encore, présent? En Amérique, la vie morale de l'univers est regardée comme un fait objectif, une certitude. La Bible la contient, la peint. Elle est partout, fait partie de la vie sociale - et de même que les personnages de Hammett rêvaient un monde moral ressemblant à celui de la Bible, Thomas Covenant the Unbeliever se rend dans un monde similaire à celui de la Bible, en ce qu'il est mythique: on y trouve des géants, des mages, des immortels, un ange déchu, des démons qui en émanent, et un dieu créateur.

Le fond biblique de cette mythologie est même plus sensible que chez Tolkien. L'équivalent des Elfes de ce dernier est plus ambigu sur le plan moral: les Eloyims de Donaldson ont peu de sens de bien et du mal, et sont 51dt4zuJ0UL.jpgdétachés de Dieu. Ils n'ont pas le rôle d'anges que pouvaient avoir les Elfes tolkiniens - ou alors ils ont celui d'anges dévoyés, orgueilleux et égoïstes.

Ils n'en sont pas moins sublimes, et un homme fils de l'un d'entre eux et d'une mortelle est grandiose par son mélange de matérialité et de pouvoirs éblouissants, mais aussi par les fluctuations internes de sa moralité. Il est tiraillé en permanence par deux forces contraires: les hommes, dans ce monde, étant visiblement plus sensibles à la voix du dieu créateur que les Eloyims, trop liés à la Terre, ce demi-dieu hésite entre la fidélité au Créateur, à laquelle il aspire parce qu'il est le fils de sa mère, et l'orgueil instinctif, le désir de vengeance qu'il tient de sa lignée paternelle.

Une telle solidité du monde parallèle serait difficile en Europe, en particulier en France, où l'on rejette la Bible ou même l'ancienne mythologie grecque comme fondement du monde moral. Le merveilleux chrétien n'a pas plus de succès auprès des Français. La doctrine de base est que le monde moral est une émanation de l'âme individuelle, et donc qu'on y est enfermé dans ses fantasmes. Si on veut en sortir, on doit adopter les valeurs de la communauté nationale, ou au moins occidentale, et suivre le groupe dans ses choix en eux-mêmes arbitraires et capricieux, émanés d'individualités despotiques auxquelles les peuples se sont jadis soumis.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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20/06/2017

Le berger démonique (Perspectives pour la République, XXX)

the_shepherd_by_billcorbett.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Victoire de la fée aux armes, dans lequel j'évoque la fin du combat entre la fée guerrière Ithälun et des serpents de feu qui s'en prenaient à moi. Elle était parvenue à les conjurer, mais un être flamboyant était apparu, puis avait disparu, avant que la belle immortelle ne fît se poser notre voiture volante à terre.

Lorsque nous y fûmes, nous vîmes qu'un homme s'y tenait. Il était debout, et nous regardait. Un grand âge semblait peser sur ses épaules. Ses cheveux longs et blancs flottaient sur sa tête. Il était vêtu d'une robe brune, et tenait un bâton, qui en apparence était anodin, mais ressemblait en haut à une crosse d'évêque; sur la courbure, étaient trois curieuses gemmes, qui jetaient des feux. Mais le plus étonnant, et le plus inquiétant, était les yeux du vieillard: sous ses épais sourcils, et dans la pénombre, on ne voyait rien d'eux sinon une lueur pareille à une étoile profonde, dont les rayons me transperçaient, lorsque son regard se tournait vers moi.

«Comment vas-tu, Tornither?» lui demanda Ithälun.

Je compris qu'il s'agissait du même être qui était apparu sur l'arc de braise, mais qu'il avait pris une autre apparence, plus propre à être tolérée par mes yeux de mortel. Les paroles d'Ithälun avaient sans doute eu pour contenu l'avertissement que je ne pourrais supporter la vue de son corps nu. Il s'était donc revêtu d'un costume qui à mes yeux était un corps vivant (les génies ayant ce pouvoir); et il pouvait se montrer à moi sans que j'en fusse choqué.

Il ne répondit pas au salut d'Ithälun. Il était étrangement immobile, comme une statue, ou comme s'il eût dédaigné de mouvoir ce corps extérieur à lui-même. Un instant, je crus voir, au-dessus de sa tête, une gerbe de feu, et des yeux de flamme en son sein qui me fixaient, et j'eus très peur, mais ce ne fut qu'une brève vision, et l'instant d'après, l'obscurité revint au-dessus de ce vieillard ne ressemblant qu'à un berger de montagne, n'eût-ce été ses yeux étincelants sous ses sourcils épais.

Or, il sourit, et leva la tête vers Ithälun, qui était un peu plus grande que lui. À vrai dire, dans son aspect nu, sur son arc de braise, il m'avait paru très grand, tout semblable à un géant. Faut-il croire que de prendre une chair solide l'avait rabougri? En était-il de lui ce que saint Avit disait des anciens hommes? me demandé-je soudainement. J'avais lu en effet, dans les écrits de cet archevêque de Vienne, précepteur de sainte Clotilde et de saint Sigismond, que la Terre habitée par Adam et Ève était bien plus grosse que celle occupée par leurs descendants, et que la chute l'avait recroquevillée sur elle-même. Saint Avit était l'auteur d'une adaptation en vers de la Genèse et du début de l'Exode. Par ailleurs la Bible parlait souvent des géants qui habitaient la Terre dans les temps anciens. Tornither était-il l'un d'eux?

La pensée, comme vaine, me quitta vite l'esprit. Je savais par mes hôtes, en ce pays étrange, que Tornither appartenait à la race de ceux qu'on appelait autrefois les génies: à quoi bon raisonner davantage? Je comprenais désormais qu'il s'agissait aussi de ceux que l'Église catholique avait appelés les démons, bien qu'Ithälun et Solcum m'eussent assuré qu'ils n'étaient pas aussi mauvais que l'avaient prétendu les hommes au cours des siècles. Mais devais-je les croire?

Une voix sortit soudain de la bouche du berger appelé Tornither. Elle était faible et rocailleuse, mais un sourd grondement lui faisait curieusement écho sous le sol dès qu'il la faisait entendre. Cela n'arriva pas une fois seulement: dès qu'il prenait la parole il en était ainsi, comme s'il était lui-même en lien intime avec les forces qui habitaient les profondeurs, et que le moindre de ses mots y trouvât une mystérieuse résonance.

Il se contenta de répondre, d'un ton légèrement ironique: «Je vais bien, merci. Et toi, princesse de la Lune? Ta maîtresse est-elle toujours radieuse? Ton amant est-il toujours vaillant? Tarcamïn mon frère est-il toujours vénéré par ma digne nièce? Solcum le sage suit-il toujours les indications de son maître Ëtön, qu'il daigne faire briller dans les astres? Tout ce beau monde est-il toujours aussi prêt au gouffre qu'ils ont déclaré l'être, lorsqu'ils ont affirmé accepter les rayons du nouveau soleil d'or? Ont-ils toujours cette exquise bonté?»

En disant ces derniers mots, il eut un petit rire silencieux, dans lequel cependant je crus déceler une pointe d'amertume.

(À suivre.)

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16/06/2017

La profondeur de Dashiell Hammett (13)

Pan-24362-b Hammett Glass Key.jpgJ'ai dit, la dernière fois, que j'avais lu, à l'occasion de mon voyage en Amérique, le roman The Glass Key, de Dashiell Hammett, et que sa façon de raconter tout extérieure m'avait impressionné, en même temps qu'elle m'avait semblé typiquement américaine. D'où vient sa force?

J'ai relevé un passage qui m'a paru incroyable, par sa portée. Une sorte de gouffre s'est ouvert sous mes pieds, lorsque j'ai lu une ligne étrange ressortissant au pari de Pascal.

Le héros, Ned Beaumont, s'avoue athée, ou agnostique, ne disposant d'aucune morale préétablie. À ce titre, il est logique de raconter son histoire sans entrer du tout dans le monde de l'âme, sans faire du tout de psychologie: d'un strict point de vue matérialiste, l'âme humaine même est un leurre, une illusion, une vapeur, et la psychologie se résout dans la physiologie. Cependant, ce n'est pas aussi simple. Le pragmatisme américain ne rejette pas la possibilité du miracle, de la providence, de la vision. Car ayant fait un rêve étrange, Ned tient à le raconter à son amie, comme s'il s'agissait d'un fait disposant d'une signification. Elle lui demande alors s'il croit aux rêves prémonitoires, et il a cette magnifique réponse: I don't believe in anything, but I'm too much of a gambler not to be affected by a lot of things.

De fait, si les pensées et les sentiments personnels sont niés par la narration même, les rêves semblent dans le roman attester d'un monde moral objectif, une sorte de monde parallèle dont dépend le monde physique: par delà l'illusion de l'ego est l'ensemble des règles morales qui fondent la destinée humaine, et qui ont une valeur absolue.

C'est là qu'on retrouve l'obsession américaine de la Bible, et celle-ci présentée comme un noyau spirituel au contenu incontournable - fondant tous les liens sociaux. Elle n'est pas citée; mais elle aussi a ses rêves prémonitoires: c'est connu.

Si le lecteur du présent blog voulait lire le roman de Hammett, je lui conseillerais de sauter ce qui suit, car je suis obligé de raconter la fin et d'expliquer le titre. L'amie de Ned raconte à son tour son rêve: une maison serp.jpgpleine de serpents contient la solution d'un mystère, et elle veut y entrer avec Ned. Mais, pour ouvrir la porte, ils n'ont qu'une clef de verre, qui se brise dans la serrure. Puis les serpents surgissent et les submergent. Le rêve s'arrête.

Or, l'amie de Ned était aimée du meilleur ami de Ned. Mais elle aime Ned. À la fin ils partent ensemble, et l'ami est laissé seul. Le rêve de la femme annonce une fin triste. L'amour est trompeur, l'amitié brisée ne se répare plus. Elle avait commencé dès l'enfance, et semblait devoir durer éternellement.

Sous les faits bruts, un sens se fait jour. Le monde parallèle, fantastique, symbolique du rêve donne à son tour la clef de la destinée humaine. Nul besoin de livrer des sentiments et des pensées: la structure morale de l'univers s'impose, créant une profondeur inouïe.

C'est celle qui manque aux romans français, qui choisissent de rester dans la nappe vague des sentiments personnels. L'ordre cosmique s'impose dans le récit de Hammett grâce à sa rigueur factuelle, supprimant le monde intermédiaire, et illusoire de l'être humain. Le matérialisme s'est lié à la foi religieuse, les faits se sont liés à la Bible. Or, cela crée une beauté forte, une puissance, une ampleur que l'on ne connaît plus en Europe, alors même que les faits semblaient lourds, pesants, d'un réalisme absolu.

La narration était too much of a gambler pour ne pas être affectée par la certitude d'un ordre moral supérieur! Celui-ci était le squelette indestructible des phénomènes.

Une lignée d'auteurs américains que j'aime m'est apparue alors comme ayant été fondée par le style de Hammett, et en particulier Stephen R. Donaldson, dont je parlerai la fois prochaine.

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14/06/2017

Le style de Dashiell Hammett (12)

34384996z.jpgAyant acheté mon billet d'avion pour l'Amérique, je me dis que je devais regarder dans ma bibliothèque, y prendre mes romans américains que je n'avais toujours pas lus, et les lire.

L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.

On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.

En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.

D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.

Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la Theglasskey1942.jpglangue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.

Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.

On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.

Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.

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12/06/2017

La Bible dans les hôtels américains (11)

Holy-Bible21.jpgIl est de bon ton, en France, de critiquer les Américains parce que, chez eux, la Bible est omniprésente. On ouvre le tiroir de la table de nuit, à l'hôtel, et il y en a toujours un exemplaire.

À vrai dire, on aime se focaliser sur les Américains, car en Écosse, j'ai vécu la même expérience. Ce n'est pas propre à l'Amérique: cela vient du protestantisme pratiqué en Grande-Bretagne.

Mais en France, si on ouvre le tiroir de la table de nuit, il n'y a rien. Or, la Bible est un bon livre. Je l'ai lu en entier et ne le regrette pas.

On arrive dans un hôtel et on n'a pas de livre: on peut lire quelque chose d'antique et de beau, la belle histoire de David contre Goliath, ou on médite avec les Psaumes, ou sur les figures grandioses de l'Apocalypse, ou on se laisse imprégner par le mystère du livre de Job. Quel mal y a-t-il? Il faut être fanatique pour y trouver le moindre inconvénient.

Autrefois en France, en guise de référence absolue, on pratiquait la littérature latine païenne. J'avoue l'adorer. Mais même elle n'est plus lue, parce que ses liens avec la religion biblique étaient trop évidents: on préfère s'en faire une image fallacieuse, à partir de la littérature agnostique moderne, en fantasmant que la littérature des anciens Romains lui ressemblait. Ce n'est pas le cas. Beaucoup d'éléments du catholicisme viennent en réalité de l'ancienne Rome.

Mais trouve-t-on Voltaire, Rousseau, René Char, Albert Camus, André Malraux, dans les hôtels français? Même pas. C'est le vide, faute d'avoir trouvé un livre aussi grandiose que la Bible, et on n'a pas tort, face à ce vide, de craindre que le Coran ne le remplisse: n'est-ce pas dans l'ordre des choses? Il n'est pas vrai que l'homme aille vers toujours plus de vacuité culturelle. Si au moins on faisait de La Légende des siècles de Hugo une nouvelle Bible, qu'on érigeât des temples dans lesquels on réciterait ses épisodes avec piété! Mais - le Temps, peut-être, ne l'ayant pas encore consacrée - on n'ose pas: la lutte contre le catholicisme ne s'est pas terminée par la création d'une tradition républicaine triomphante et belle, mais par une forme de neutralisation universelle de l'aspiration mythologique - de mollesse culturelle générale. Or, c'est la porte ouverte à l'intrusion étrangère, à la pléthore du coranisme ou de l'américanisme.

Car somme toute la Bible vaudrait mieux que l'absence même de La Légende des siècles!

James Fenimore Cooper nous raconte, dans The Deerslayer, qu'une femme appelée Hetty Hutter, simple d'esprit, lit sans vraiment le comprendre le livre de Job, que lui lisait sa mère, et en tire des enseignements deer.jpgpour sa vie. C'est alors l'occasion, pour Cooper, de rappeler les beautés que contient ce noble ouvrage, d'une façon qu'on n'oserait plus faire en France - ou qu'on n'a jamais osée en France, puisque l'éloge de l'Ancien Testament est plutôt réservé aux pays protestants. Seul Hugo justement osait glorifier le même livre de Job, traversant les frontières culturelles pour s'unir au protestantisme autant qu'à la mythologie antique, au grand scandale des catholiques.

Du reste, Hugo avait la logique protestante dès 1830, lorsqu'il disait, dans Claude Gueux, qu'il fallait apprendre au peuple à lire en lui tendant l'Évangile, livre supérieur. Le fait est que l'instruction dans les pays protestants est bonne parce que le peuple a appris à lire la Bible, livre par ailleurs sacré, et objectivement grand, plein d'images fabuleuses et de chroniques palpitantes. Le rejet par principe de la Bible a considérablement appauvri la culture en France, et est l'une des raisons pour lesquelles l'illettrisme persiste – et, même, regagne du terrain.

Oui, la Bible vaut mieux que l'ignorance complète - et beaucoup de gens spontanément aiment la Bible, et ne voudraient rien lire d'autre, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse. Dans les librairies d'aéroport, en Amérique, des rayons entiers sont consacrés à la Bible et à ses commentaires, c'est entré dans la culture ordinaire, y voir un mal est de peu de sens: d'abord les gens sont libres, ensuite la Bible vaut mieux que rien.

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08/06/2017

Degolio CV: réminiscences du Génie d'or

 wraithsunfire.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, véritable feuilleton cosmique, nous avons laissé Jean Levau, alter ego du Génie d'or, alors qu'il écoutait le récit étrange d'un clochard appelé Michel Ritrard, évoquant des visions de flammes douées de volonté propre s'affrontant dans la tour Eiffel. Une flamme jaune traversée de fils rouges avait en particulier retenu son attention.

Il avait scruté cette flamme dorée, et un homme lui avait paru y être. Il le décrivit. Il avait une cape, un heaume, un bâton surmonté d'une émeraude qui faisait un bel éclat vert dans le feu qui l'entourait!

À d'autres détails encore, Jean reconnut sa propre vision. Et le nom de l'être lui revint: Solcum le sage, appelé aussi le Génie d'or!

Ce qui lui était apparu comme un rêve soudain s'affirma comme quelque chose de réel. Tout ce qu'il avait vécu lui revint, et la raison pour laquelle Séverine l'avait irrémédiablement oublié, aussi. Il s'étonna même d'avoir pu prendre tout cela pour un rêve. Sa conscience diurne avait jeté un voile sur ces événements, et les idées matérialistes du temps avaient enfoui dessous, placé dans l'obscurité les véritables faits dont il avait été témoin, et quasiment l'acteur.

Mais, ayant repris pleinement conscience de la réalité, il se posait encore une question: Comment le Génie d'or avait-il pu intervenir sans passer par lui? Car il se souvenait parfaitement, à présent, qu'il était son hôte, et que son corps lui servait de porte, de seuil dimensionnel, de point de passage entre les mondes! Il le lui avait dit. Par lui le Génie d'or passait pour entrer dans la sphère des hommes et y agir en faveur du bien et contre le mal. Mais cette fois, bien qu'il n'y eût aucun doute que ce fût bien le Génie d'or qui avait agi et qu'avait aperçu le pauvre homme sans abri, il avait, apparemment, trouvé un autre canal.

Jean demanda à Michel Ritrard quelle heure il était, quand cette seconde flamme était apparue. Il était minuit et quart, répondit l'autre. Les phénomènes précédents avaient duré une heure et quart, et Michel Ritrard les avait trouvés si étranges et en même temps si beaux, si fascinants, que, malgré le froid, il avait passé tout ce temps à les contempler.

Jean essaya de se souvenir de ce que lui-même faisait, le 25 décembre à minuit et quart.

Il était attablé avec Anne Tavagny. C'était justement le moment où il n'avait plus pu parler, bloqué par le souvenir de Séverine Dalaton, et où il avait rougi, et n'avait su répondre. Il avait regardé sa montre. Puis, il inland-empire-david-lynch-02-932x502.jpgavait relevé les yeux, et Anne le regardait d'un air horrifié, qu'il avait pris juste pour une indisposition due à son hésitation, lorsqu'il s'était agi d'évoquer sa vie sentimentale.

Sans savoir pourquoi, craignant que le temps ne passât trop vite, il avait de nouveau regardé sa montre. Or, il était désormais une heure moins vingt.

Comment cela était-il possible? Il avait dû se tromper, la fois précédente. Car ce blanc de vingt-cinq minutes ne pouvait pas s'expliquer. Durant ce trou, qu'aurait-il fait?

Or, à présent, il se souvenait. Il était avec le Génie d'or, qui était sorti de son corps précisément au moment où Anne venait d'évoquer sa vie sentimentale et de l'interroger à ce sujet. Si préoccupé qu'il avait été par Anne et son histoire d'amour, que cette sortie du Génie d'or lui était passée inaperçue, qu'elle avait eu lieu en quelque sorte sous sa conscience, à partir de sa poitrine, dont était sortie une odeur bizarre, et une vague vapeur grise, voire bleue, qu'Anne ne sut expliquer, mais qui l'étonna fort. Elle demeura incertaine, ne sachant si elle devait en parler à Jean, et se contentant de le regarder en haussant les sourcils et en souriant d'un air gêné.

Elle attendait des explications. Mais Jean, de son côté, s'était figé. Il la regardait d'un œil brillant, mais semblant étrangement vide, comme s'il se fût agi d'un diamant froid, sans âme. Il avait un mince sourire aux lèvres, mais ne parlait pas, ne bougeait pas, restait pareil à une statue, et sa peau luisait comme la cire. Pour lui le temps s'était comme arrêté.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode. La prochaine fois, enfin le souvenir du Génie d'or sera net, dans l'esprit de Jean Levau!

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06/06/2017

Le rituel du base-ball (10)

20170421_191936.jpgÀ Pittsburgh, aux États-Unis, j'ai assisté à un match de base-ball qui m'a beaucoup appris sur l'Amérique. Il s'agissait d'une opposition entre le vainqueur d'une ligue et le vainqueur d'une autre, et la différence entre ces deux ligues ne m'est pas apparue; s'il y en avait une, mes hôtes ne la connaissaient pas. Une s'appelle American, l'autre National. L'une des deux intègre des équipes canadiennes.

Le match opposait les Yankees de New York aux Pirates de Pittsburgh. Non seulement je n'avais jamais assisté à un match de base-ball, mais, de surcroît, je n'étais jamais allé dans un stade pour assister à un spectacle sportif.

Ce qui m'a surpris est l'atmosphère de rituel qui se dégageait de la partie. Tout semblait codé à l'extrême. Seule la réussite des coups n'était pas prévue à l'avance.

Ce qui m'a particulièrement frappé est que quand l'équipe devant attraper la balle éventuellement envoyée par l'homme à la batte, rentre près des lieux où se tient l'entraîneur, les membres courent invariablement à la même allure, à la fois lente et régulière. On ne marche jamais, on ne court jamais plus vite. Ils semblaient faire partie d'une liturgie.

Et c'est le cas. Le sport en Amérique est une forme de culte. Le tapis vert, que je crois synthétique, crée une atmosphère irréelle, comme dans un film de science-fiction. Les costumes des joueurs font de même.

C'est aussi un culte national. Les jeux populaires en Amérique ne sont pas ceux où l'on s'affronte aux pays extérieurs: ils sont constitués de compétitions purement nationales. On ne joue d'ailleurs pas à ces jeux ailleurs. Les villes s'affrontent, et on prend parti, mais sans fanatisme, parce que tout est américain. Si l'Amérique affrontait d'autres pays, on serait peut-être fanatique, mais cela n'arrive pas, car on ne s'intéresse au fond pas au reste du monde.

Pourtant, la nation américaine se veut fraternelle, et les oppositions, en son sein, bonhommes. Il s'agit seulement de rituels opposant facticement les cités, et sur le stade le drapeau qui flotte est surtout, dominant les autres, celui de l'Union, avec ses étoiles: à la fois beau, coloré et complexe, il se suffit pareillement à lui-même. Il est d'ailleurs très présent partout, et souvent très gros.

Avec ses étoiles, il figure le ciel, avec ses bandes, la terre!

Les joueurs de base-ball sont magiques. À l'entrée du stade une statue figure une légende locale, en lui donnant la taille d'un géant. À l'intérieur un immense écran – à la mode américaine – fait passer, pendant les pauses, des interviews de joueurs - mais aussi de petits films où ils jettent des rayons avec leurs yeux, comme les super-héros. Là est le fond du culte. Cela se mêle à une science-fiction qui est elle-même la mythologie d'une religion implicite.

Pour couronner la chose, voici! le stade de Pittsburgh a ses gradins qui font face à la ville moderne, et l'on peut voir, comme un décor, alors que les joueurs s'échinent,e439cbf3fc257203851c4b8340fd2c84.jpg les tours les plus célèbres de la cité!

On a peine à croire, depuis les sièges, qu'elles aussi sont vraies. Et elles semblent, là, des génies gardant la ville et veillant sur les joueurs de son équipe. Elles ont l'allure d'anges gardiens, de dieux protecteurs! Et elles ont, secrètement, été érigées dans ce but - donner corps à ces génies.

Ils émanent de la terre américaine éternelle. Les Américains essaient constamment d'établir une continuité avec les Native Americans, comme ils les appellent – les Indiens. Certains jeux, inconnus en Europe et pratiqués par les enfants, sont réputés être issus d'eux – tel le jeu de la crosse, qui a un nom canadien évident. Les tours modernes manifestent les esprits de la terre américaine - les rendent visibles.

C'est ce qui m'est apparu durant ce match. Leur visage luisait, dans l'air, au-dessus des tours leurs corps! Leur ombre dépassait les limites physiques des immeubles.

Il n'y a pas que les montagnes qui soient, comme au Tibet, le corps de divinités; les tours sont celui des gardiens occultes des cités. C'est le sens profond des clochers des églises, des minarets - et des gratte-ciel américains. Ils constituent une forme de conjuration. D'où l'importance qu'ils soient beaux: de cela dépend leur qualité morale, la part de lumière qui est en eux!

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04/06/2017

L'Amérique et ses tours (9)

statue_of_liberty_new_york_city-normal.jpgJ'ai toujours regretté que l'ingénierie moderne prétende se déployer indépendamment de l'artistique et du religieux. Pour le dissimuler, beaucoup d'esprits matérialistes - et ennemis, au fond, du spirituel - prétendent que les forces mécaniques créent spontanément de la beauté, étant naturelles. Gustave Eiffel l'assurait, quand il défendait sa tour parisienne contre ses détracteurs – tels que Leconte de Lisle et Maupassant. Mais en Amérique on ne tient pas des raisonnements aussi dogmatiques et filandreux, et on a revêtu le squelette de la Statue de la Liberté, qui est aussi d'Eiffel, d'une forme allégorique semblable à une déesse. C'est tout naturel, et le fait est que cette femme, quoique classique dans son style, a quelque chose d'humain qui la rend plus agréable et sympathique que la tour Eiffel de Paris.

On progresse sans cesse dans l'ingénierie et la connaissance des matériaux et de leur résistance, et on bâtit des tours toujours plus impressionnantes. Je ne suis pas de ceux qui critiquent ces progrès, qui regrettent les petites maisons d'autrefois, comme même était J.R.R. Tolkien, que pourtant j'admire. Mais je m'insurge contre le mensonge consistant à dire que le mécanique englobe l'organique, et que les forces physiques englobent les forces esthétiques. Je crois cela faux, même si en France on le soutient souvent, et ce qui le prouve, c'est New York, où non seulement on fait des tours plus hautes et massives qu'à Paris, mais où, également, on y ajoute continuellement un sens esthétique, des références aux églises, aux temples, aux palais enchantés - tandis que, à Paris, on fait dans le fonctionnalisme le plus prosaïque, comme si l'esthétisme devait être brutalement laissé au passé.

Je ne rejette pas la science des matériaux, mais aimerais voir ramener dans l'architecture le souci esthétique ancien, notamment en France - mais même l'Amérique à vrai dire peut faire mieux à cet égard. La course aux prouesses techniques a quelques chose de dérisoire, s'il s'agit de créer des tours laides dont l'ornementation, aussi sympathique soit-elle, semble n'être que marginale, annexe - un alibi. Il faut concevoir un autre futur, où peut-être on ne renoncera à aucune science des matériaux, mais où on se souciera, avec une égalité parfaite, de la beauté au sens pur. On n'admettra plus une tour sans matériaux nobles - qui ne contienne pas en abondance du marbre, de l'or, de l'argent, des pierres précieuses -, et sans statues qui la décorent, sans céramiques rutilantes, sans mosaïques splendides!

Cela représenterait un coût énorme, me dira-t-on. Et c'est là qu'on comprend ce qu'on peut reprocher au matérialisme qui admire trop la prouesse technique, que ce soit de façon presque exclusive, comme en Top-of-PPG-Place-in-downtown-Pittsburgh-as-the-sun-sets-1(pp_w951_h634).jpgFrance, ou de façon tout de même exagérée, comme en Amérique. Car cela ne sert à rien, en un sens, si on ne crée pas autant de beau qu'on crée du grand.

Même à Pittsburgh (où j'ai passé quatre jours), il existe un bâtiment moderne massif qui imite les châteaux des contes, et cela, à un tel point que les réalisateurs des films Batman, m'a-t-on dit, ont pensé y placer la demeure de Bruce Wayne. Même à Tampa, une ville plus petite encore (où j'ai passé cinq jours), des recherches sont faites pour imiter le style gothique avec des tours de béton, de verre et d'acier. Je loue l'Amérique de ce souci esthétique, parce que la France en manque, dès qu'elle fait dans la modernité. On s'y représente du reste la modernité comme froide et laide, et c'est peut-être une insulte secrète qu'on fait à l'Amérique, que quand on l'imite, on fasse dans le laid, dans le morne, le purement physique. C'est ainsi qu'on se venge, mystérieusement! Mais, ce faisant, on imite mal.

De même que la science-fiction française manque fréquemment de profondeur mythologique, préférant à cette dernière des conjectures ennuyeuses et mécaniques sur les sociétés futures, de même le fonctionnalisme français se montre incapable d'imiter l'Amérique dans son esthétisme spontané. C'est pourquoi la modernité américaine vaut mieux que la française. Elle est plus naturelle, plus imaginative, plus populaire, moins austère, plus amusante.

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31/05/2017

New York gothique (8)

batman-1989-gotham-city-skyline-1024x654.jpgLa visite de Manhattan m'a montré de quelle façon l'Amérique entendait concilier l'ancien et le nouveau - ou, pour mieux dire, augmenter l'ancien par le nouveau, sans renoncer à rien, sans éradiquer le vieux style, ou les vieilles religions: Marx y est rejeté pour cette raison avec énergie.

Un film que j'avais aimé depuis longtemps occupait mon esprit: le Batman de Tim Burton. Comme le comic book dont il s'inspirait, il assumait le fond médiéval et gothique du super-héros au visage de chauve-souris, son lien avec Dracula et la démonologie du quinzième siècle. Je m'en étonnais, en regardant le film, et en riais, car Manhattan, où est censé vivre ce héros, est une ville moderne, et je voyais bien que Burton l'avait tirée vers le médiéval européen, un gothique sombre et obscur. Du moins en étais-je persuadé.

Or, il l'a fait, mais sans inventer radicalement: il n'a eu qu'à amplifier une tendance existant réellement à Manhattan.

Le nom de Gotham City, qu'on donne à cette île dans la tradition locale et que Batman a repris, suggérait ce lien avec les Goths, le moyenâgeux. Tim Burton a imaginé d'énormes statues ornant les tours, et une cathédrale gothique ayant la hauteur de l'Empire State Building. Or, elle n'existe pas. Mais elle a ses germes dans le Manhattan réel, plus que je ne le croyais.

D'une part, l'Empire State Building a une patine maintenant presque antique, et on l'a décoré, à l'intérieur, comme s'il s'agissait d'un palais ancien. Les imaginations de Jules Verne trouvent là leur butée. L'esthétisme en est décuplé. Tout y est doré, luisant, poli, nacré, et impressionnant de chic. Les images montrent continuellement King Kong dressé à son sommet, et une mythologie ainsi s'y est placée, s'y est créée, qui fait rêver. Qu'incarne ce gorille géant? Il a quelque chose d'archétypal, et qui est lié éternellement à cette tour étincelante. Il en est comme l'âme, l'âme sauvage et barbare, mais forte, sortie un jour du bâtiment, aspirant à posséder la beauté humaine, et qu'il a fallu ravaler, rabaisser, mettre à terre. La tour est aussi une prison, pour cet esprit démoniaque. Il demeure là, à ruminer sa vengeance, ou à dormir en attendant son réveil. La beauté humaine dont il était épris, c'est l'âme de l'être humain, sans doute. Le gorille géant menace toujours de s'en emparer, parce qu'il éprouve pour elle une irrépressible passion!

D'autre part, la cathédrale gothique de New York existe bien. Elle est coincée entre deux tours pas trop hautes, et est dédiée à saint Patrice, saint-patricks-cathedral-new-york.jpgpatron des Irlandais – la communauté catholique la plus proche des Anglais (des Yankees), et donc la plus en vue à Gotham.

L'imitation est bonne: on dirait une église européenne. Si elle n'a pas la taille de l'Empire State Building, elle n'en est pas moins assez grande, et dedans sont des anges, des ornements traditionnels. L'art européen a généralement été imité et restitué en Amérique; on peut s'en faire à New York une idée précise et exacte. On n'y est pas coupé du tout de l'ancienne tradition.

Sur la porte d'entrée, sont les évangélisateurs et les martyrs de l'Amérique, et on se retrouve dans l'atmosphère de Chateaubriand et de ses Natchez, c'est à dire l'histoire catholique de l'Amérique. On se souvient, peut-être, que l'écrivain breton avait imaginé les saints américains participant avec les anges, au ciel, à l'ordonnancement de l'univers. La cathédrale Saint-Patrice de New York fait de même. Le merveilleux chrétien n'est pas plus rejeté que n'importe quoi d'autre, aux États-Unis.

Et ainsi, Tim Burton, habilement, ou subtilement, a pu mélanger les deux bâtiments, et créer l'image d'une cathédrale gothique énorme à Gotham City!

En face de la cathédrale est une énorme statue d'Atlas soutenant le monde, et qui a pu l'inspirer aussi.

On se souvient que, dans son film, Batman règle les problèmes de sa destinée, et venge ses parents en combattant leur meurtrier devenu un super-vilain. Sa détermination farouche le rend gothique par essence, et l'expression parfaite d'un principe, d'une idée - le génie même de New York!

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29/05/2017

La victoire de la fée aux armes (Perspectives pour la République, XXIX)

blaze__fire_being__by_albaronmcboobear-db1d386.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Attaque des serpents de feu, dans lequel j'évoque un combat âpre entre la fée guerrière Ithälun et trois serpents de feu qui voulaient s'en prendre à moi. Si elle était parvenue à se libérer de l'un d'eux, un autre était parvenu à me saisir.

Comme dans un songe, à travers des flammes de douleur, je vis Ithälun essayer de trancher le serpent qui me tenait, de l'écarter de ses mains de mon corps, mais, soit qu'il fût d'une autre nature que les autres, soit qu'il se fût nourri de moi pour se renforcer, soit pour une autre raison encore, elle ne parvenait pas à desserrer son étreinte.

Je l'entendis alors crier, comme parlant à quelqu'un: «Tornither, dit-elle, Tornither, cesse ce jeu infâme, mets fin à cette épreuve, arrête ce crime, reviens de ton orgueil!» Elle disait cela, mais rien ne se passait, et la souffrance me plongeait dans l'inconscience. Elle reprit, et sa voix me parvenait comme de plus en plus loin: «Tornither, cesse cette action vile, et j'enrichirai ton cheptel de brebis de la Lune! Je te les apporterai moi-même. Ou si tu n'acceptes pas ce cadeau, sache que je viendrai moi-même briser ta porte et que tu auras affaire à mon bras!»

Dès cet instant, les serpents qui me tenaient se dissipèrent: ils s'envolèrent rapidement et se fondirent dans l'air. Je les vis brièvement pareils à deux spirales rouges, puis ils disparurent. Ils s'en étaient allés si vite que je les pris pour une illusion. En faisant cela, ils ne firent aucun bruit.

La douleur m'étourdissait encore, mais elle partit bien plus vite que je ne l'aurais cru au moment où je la subissais en plein. Je regardai mon bras, ma cuisse, m'attendant à trouver d'atroces traces de brûlure, des marques sanglantes de leur étreinte effroyable; mais mes membres étaient complètement intacts, et j'en fus stupéfait. J'étais même tout prêt à penser qu j'avais été rongé jusqu'à l'os, et voici que rien n'apparaissait, que tout était comme d'habitude!

J'avais été le jouet d'une illusion; elle avait été bien tissée, par un maître en la matière. Ou bien m'avaient-ils guéri juste avant de me laisser, réparant le mal qu'ils avaient commis sur l'ordre de l'être qu'Ithälun appelait Tornither? Je ne savais que penser.

De toute façon, j'étais exténué. J'avais posé les genoux à terre. Ma garde du corps se pencha sur moi, me plaça la main sur l'épaule, et ce contact m'apaisa et me réchauffa: car à présent, j'étais terrifié et glacé.

Une lumière douce vint dans mon âpre obscurité. Un feu fondit le gel qui s'était emparé de mes membres. Mais j'étais encore trop faible pour me relever.

Un son se fit entendre, dans l'air devant nous: c'était comme un crépitement. Ithälun se redressa. Je levai les yeux.

Un être flamboyant se tenait sur un arc de braise.

Je compris qu'il s'agissait de Tornither. Ithälun lui parla dans une langue que je ne compris pas, et il disparut. Elle semblait lui avoir fait des reproches. Puis elle m'annonça que nous devions nous poser au sol.

(À suivre.)

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27/05/2017

New York ou le classicisme gigantiste (7)

Woolworth-Building-7.jpgNew York est une ville surprenante, mais pas seulement pour la raison qu'en a donnée Sartre, la hauteur de ses immeubles et la géométrie de ses rues. Car cela, je m'y attendais. Autre chose m'a surpris, que ne voyait pas Sartre - peut-être parce qu'il était d'une autre époque: le caractère presque ancien des tours new-yorkaises, leur aspect gothique, médiéval, européen.

En Europe, nous avons d'un côté les anciens bâtiments, qui ont beaucoup de style mais sont de taille modeste, et les bâtiments modernes, qui sont gros mais d'un style fade - uniforme et ennuyeux. À vrai dire, cela peut arriver aussi en Amérique. Mais la tendance est à chercher de la fantaisie dans le modernisme. Et elle n'est nulle part plus sensible qu'à New York.

Les tours de Manhattan sont déjà anciennes: elles sentent leur patine. C'est cela qui est le plus étonnant: les bâtiments européens massifs sont d'allure neuve, et s'ils sont d'allure vieille, ils sont laids. Or, à New York, le gigantisme a aussi son passé, son style, son esthétique, sa beauté.

On ne s'étonne plus que l'Amérique soit le pays de la science-fiction et des super-héros: contrairement à ce qu'a dit un jour Serge Lehman (l'auteur de La Brigade chimérique), il ne suffit pas d'être une métropole moderne pour donner naissance à de la mythologie. Les super-héros ne se contentent pas de s'appuyer sur la technologie: ils sont également fondés sur les religions anciennes - les dieux, les immortels, les anges: ils font feu de tout bois. Or, c'est le cas de New York, où la modernité ne s'oppose en rien à l'antiquité, mais où elle la sublime, la massifie, l'amplifie.

On ne s'y dresse absolument pas contre la tradition médiévale, ou chrétienne, on n'y a aucunement ce but, on n'y est pas consciemment révolutionnaire. À cet égard, la révolution américaine a peu à voir avec la révolution française.

On veut seulement se libérer à partir des traditions préexistantes, ne plus avoir de limites physiques: on veut des temples modernes, d'une taille adaptée aux moyens accrus de l'ingénierie. Il n'y a pas d'autre idéologie distincte, derrière cet élan, que le désir de s'augmenter physiquement, de triompher des lois terrestres.

Transhumanisme? En un sens, oui, mais qui ne cherche pas à éradiquer le passé, qui aspire seulement à le sublimer.Mark_Foster_Gage_Architects_-_41_West_57th_Street_-_Night_Elevation.jpg L'homme transformé ne renoncera pas, dans cette optique, à ses habitudes religieuses, à sa culture traditionnelle, à ses sentiments esthétiques: la révolution culturelle ne préoccupe pas un seul instant l'Amérique.

Pourquoi le cacher? C'est justement ce qui fait le succès et la qualité de la science-fiction américaine, face par exemple à la française: elle n'hésite pas à reprendre, dans son monde de machines glorieuses, les mythologies anciennes, même quand elles sont porteuses d'évidentes valeurs religieuses. Cela a scandalisé, voire déçu, à Paris: La Guerre des étoiles, par dessus la technologie - la science des matériaux dont témoignent les tours de Manhattan -, continuait à plonger dans le mystique, le religieux, le mythique! On n'y cherchait pas à rénover la philosophie, le dogme! On ne cherchait pas à adopter la philosophie des Lumières.

Cela a fait dire, à tort, que ce n'était pas intelligent. Mais Manhattan donne immédiatement cette impression: non, la technologie n'est pas destinée à supprimer la religion, les vieilles croyances. Oui, le vieux style, d'atmosphère religieuse, est toujours valable, toujours permis. Il ne s'agit pas d'amoindrir l'humanité spirituellement, mais de l'augmenter physiquement, sans rien lui faire perdre par ailleurs. Le matérialisme en Amérique n'est pas dogmatique, il n'est pas d'État. La modernité peut y être gothique!

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23/05/2017

Georgina Mollard nous a quittés

Numérisation_20170518.jpgLe 6 avril 2017, la poétesse Georgina Mollard a quitté ce monde à l'âge de nonante-six ans, après avoir gagné de nombreux prix et publié un seul recueil, en 2014, qui était appelé Recueil de poésie et autres pensées (éditions Krakys, Genève). Elle était membre des Poètes de la Cité, que je préside, donc je la connaissais bien.

Elle était pleine d'humour et de chaleur, de vivacité, et j'aimais son style, à la fois classique et imagé, finalement proche du mien. Toutefois je n'ai pu l'appréhender pleinement qu'en lisant, enfin, son recueil.

Il s'y décèle une forte nostalgie pour l'enfance, à deux titres. D'abord, elle vivait alors au Liban, et en avait été exilée par la guerre, et sa peine en était grande. Ensuite elle se souvenait des rêves de sa jeunesse, qui ne s'étaient pas réalisés, et elle mesurait l'écart créé. Elle évoquait avec tristesse les malheurs de notre temps, les souffrances des enfants pris dans la guerre, et accusaient l'envie, la jalousie, la cupidité, d'être les responsables de ces malheurs, de ces souffrances. Par la poésie, disait-elle encore, elle s'efforçait de créer des mondes plus purs, plus beaux, de cristalliser dans l'air, grâce à la forme classique rythmée voire martelée, les images fabuleuses, sorties soit de l'enfance, soit des souvenirs d'amour de la jeunesse, soit de la mythologie.

Car il arrive plusieurs fois qu'elle évoque des êtres fabuleux – l'ange qui gardait sa fille, séchait ses pleurs et lui montrait l'avenir, le dieu du soleil qui poursuit la déesse de la lune, les fées carabosses qui erraient dans les forêts. L'aspiration aux astres et le désir de leur beauté les placent souvent sur terre, et ils sont personnifiés, ou alors ce sont les saisons, qui le sont. Par la poésie, Georgina cherchait à échapper aux ténèbres terrestres, à cette obscurité qui presse de toutes parts l'âme sensible.

Elle était croyante, sans doute, et parfois invoquait Dieu - les Poètes de la Cité étant différents à cet égard des milieux littéraires français où l'athéisme domine, et est proclamé fièrement: beaucoup de ses membres expriment ouvertement leur foi. (D'autres néanmoins vont dans un autre sens, il n'y a réellement pas de règle: la neutralité est parfaite et la laïcité ne cache aucun privilège donné aux agnostiques, comme on peut avoir l'impression que c'est le cas ailleurs. Au reste le sens de la liberté qui règne à Genève y aide beaucoup.)

La nostalgie de Georgina se décelait également dans son style. Car elle ne se contentait pas d'affectionner les vers réguliers et les rimes, ce qui peut simplement se justifier par le goût des mots mis en musique: souvent elle pratiquait des inversions raciniennes du complément du nom, ou l'absence des pronoms sujets, telle qu'on la voyait à la Renaissance. Elle regrettait tout entière cette poésie de Ronsard qui enchantait le monde en l'irriguant de figures antiques et offrait pour ainsi dire une consolation aux épreuves du temps. Elle rêvait d'entrer dans la cité auguste et privilégiée des poètes séculaires, qui avaient créé ce monde supérieur par leur art depuis les temps de la Pléiade jusqu'aux Parnassiens – car je ne pense pas qu'elle fût une grande admiratrice de la poésie du vingtième siècle.

Elle aimait Genève, malgré sa nostalgie, et chantait volontiers le Rhône, le lac, la nature telle qu'elle se déploie entre Alpes et Jura!

Nous l'aimions tous beaucoup, et, quoique avec un peu de retard, les Poètes de la Cité associent leur peine à celle de sa famille.

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21/05/2017

Degolio CIV: le récit de l'illuminé

Eiffel-Tower-fire-Light.jpgDans le dernier épisode de ce feuilleton cosmique, nous avons lu comment Jean Levau, alter ego du Génie d'or qui avait étrangement oublié celui-ci, eut un jour son attention retenue par un article de journal évoquant des phénomènes curieux le long de la tour Eiffel. D'obscurs souvenirs semblèrent remonter en lui et il voulut retrouver le témoin de ces faits, un clochard errant dans le quartier du Trocadéro - où du coup il se rendit.

La première fois, il ne le trouva pas, malgré qu'il demandât au gardien du palais de Chaillot s'il l'avait vu. Celui-ci le connaissait - il avait dû le chasser plusieurs fois du porche, pour qu'il n'indisposât pas les visiteurs, mais aussi lui indiquer à quelle heure il pouvait s'abriter. Car, comme il le trouvait sympathique et que le directeur du musée lui avait recommandé l'indulgence, il lui réservait la place la nuit, à condition qu'il se tînt correctement, et ne salît rien.

Cependant, en ce jour de 27 décembre, il ne l'avait pas vu depuis deux jours. Sans doute était-il allé dans un hôpital quelconque, afin de se protéger du froid.

Jean revint les jours suivants, et, le 31, sa persévérance fut récompensée. Il l'invita, après l'avoir aimablement abordé, à prendre un vin chaud, et décida qu'il passerait la nuit de la Saint-Sylvestre en compagnie de ce Michel Ritrard, comme il s'appelait, et le regretta d'autant moins qu'il n'avait revu Anne que la veille, et qu'elle l'avait ostensiblement évité, Dieu sait pour quelle raison. Avait-elle quelqu'un d'autre? Il se mit à conjecturer le moment où elle aurait pu le rencontrer, et son esprit multiplia les idées bizarres. Mais il se rendit compte que le dépit pouvait lui faire imaginer les plus pures folies, et il se concentra sur Michel Ritrard, avec lequel il devait passer la soirée.

Or, il lui raconta quelque chose qui le stupéfia.

Voici ce qu'il affirmait: vers onze heures du soir, une flamme rouge s'était dirigée lentement vers la tour Eiffel, et elle était brillante, et traversée de fils d'or qui toujours se mouvaient. Soudain, une flamme bleue, Space Fantasy Wallpaper-718986.jpgtraversée, elle, de fils blancs, s'élança vers la rouge et l'enserra, la saisit, et les couleurs se mêlèrent, devenant brunes, et les fils devinrent d'éblouissants éclairs. L'ensemble, qui désormais ressemblait à un nuage traversé par la foudre, et tout noir, quoique frangé de rouge et contenant des reflets bleus, - l'ensemble se plaça à l'intérieur même de la tour Eiffel, et s'immobilisa, obscurcissant la dame de fer. Il faisait comme une nuée qui estompait jusqu'aux lumières électriques décorant le treillis de métal.

Or, la tour devint instable, bougeant et laissant sortir d'elle encore des éclairs, qui, plusieurs fois, firent exploser les ampoules électriques et les éteignirent, après de brèves gerbes d'étincelles.

Le clochard n'en revenait pas, pensait avoir affaire à un phénomène extraterrestre, mais sa surprise ne connut plus de bornes lorsque, de l'est, vint cette fois une flamme jaune, d'un jaune beau et doré, et qu'il y distingua des traits, semblant suivre des fils vermeils! Les couleurs étaient les mêmes que celles de la première flamme, mais inversées, quant à l'ensemble du corps et aux fils. Il songea que ceux-ci étaient un peu comme les lignes colorées d'une méduse, mais il les assimila aussi à des veines, dont la flamme eût été le corps. Dieu sait quel sang circulait dans ces veines, dit-il en riant!

Mais il est temps, ô lecteurs, de laisser là cet épisode. La prochaine fois, nous aurons la vision complète de Michel Ritrard, et le visage du Génie d'or réapparaîtra!

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19/05/2017

Animaux dans la ville: l'Amérique naturelle (6)

squirrelweek008.jpgNous connaissons tous les images d'écureuils parcourant les cités américaines et s'approchant des hommes sans crainte. L'Européen s'en étonne: les animaux sauvages dans son continent se cachent. D'où vient une telle différence?

Naturellement, plus la ville est bétonnée, moins les animaux se font voir: les écureuils à Manhattan se montrent surtout à Central Park, et nous avons cru distinguer, dans celui-ci, des ratons laveurs sur un arbre. Mais c'était peut-être des chats, car un cousin d'origine new-yorkaise a émis des doutes; un autre, moins lié à New York, l'a pensé néanmoins possible.

À Washington l'État fédéral a voulu laisser tellement de verdure entre ses bâtiments officiels que les écureuils sont innombrables, et qu'ils prennent, comme les oiseaux, des couleurs: car, généralement, en Amérique, ils sont gris.

Dans les temps anciens, les animaux blancs étaient sacrés, magiques: ils étaient des messagers d'en haut. Il était impossible aux chasseurs de les tuer. Toutes leurs flèches et leurs balles demeuraient vaines! On voit des traces de cette tradition dans le célèbre lapin blanc d'Alice au pays des merveilles. Or, à Washington, dans la pelouse, nous avons vu un écureuil blanc. Il annonçait, peut-être, la présence du dieu de l'Amérique, de son ange! Ou la protection des touristes que nous étions. L'approbation du génie américain, quant à notre présence en ces lieux! Ou bien il annonçait un danger, comme la Vouivre du capitaine Lacuson. Dieu sait.

Est-ce que le temps que nous avons passé à l'admirer nous a sauvés d'un péril à venir? La Providence a de ces mystères.

À Tampa, les espaces verts et les mares sont disposés de manière à accueillir les oiseaux les plus bigarrés, les poissons les plus rares, et il en va ainsi que même les alligators se glissent parfois dans la cité. Celle-ci, constellée de végétation, n'est pas très urbanisée, et il ne faut pas craindre les alligators, qui sont assez petits.

Au bout d'un boardwalk, passerelle en bois montée sur pilotis et passant au-dessus de marshes - de marécages -, la rivière nous a montré une de ces bêtes: regardant d'un œil sournois la rive, et nous apercevant de loin, il a plongé à notre hauteur.

Son regard perçant et inquiétant jetait comme un feu sombre. Certes, il ne s'agit que d'un animal. Mais, sous nos yeux, il se glissait au fond de l'eau verte comme une ombre faite des fautes humaines... Victor Hugo assurait que les animaux hideux abritaient l'âme des criminels...

Au restaurant, on peut en manger. Je l'ai fait. C'est un peu piquant. La chair de l'alligator est agressive.

Je dirai plus. Malgré le confinement des Indiens, les Américains sont nostalgiques d'eux. James Fenimore Cooper insiste sur la fusion de leur âme avec celle de la nature. Cela leur donnait une ardeur aveugle, une tendance à la ruse, à la vengeance, aux instincts âpres. Mais cela leur donnait aussi des qualités spontanées, inexistantes chez les visages-pâles dénaturés.

Certes, ils n'avaient pas lu la Bible, et ne connaissaient pas les vertus supérieures, communiquées par Dieu. Mais ils conservaient le lien profond avec le Manitou. Or, dans Le Dernier des Mohicans, Cooper fait d'un blanc - Scene-from-the-last-of-the-mohicans-cora-kneeling-at-the-feet-of-tanemund-1827.jpgNathaniel Bumppo - l'héritier des Indiens les plus nobles de l'Amérique: il a gardé d'eux le lien avec le divin créateur de la nature, et en même temps il l'a couronné par la sagesse chrétienne - quoiqu'il ne sache pas lire. On le méconnaît, mais c'est l'idéal américain. La nature américaine renvoie à son créateur, et la Bible en projette l'image dans l'intelligence, donnant le sens moral céleste qui plane comme une nuée au-dessus des forêts.

Cependant, si les animaux sauvages restent libres, en Amérique, peut-être est-ce plus simplement parce que leur comportement, en Europe, vient du Moyen-Âge qui les a chassés en masse, et diabolisés. La haine humaine a pu se transmettre dans le psychisme des espèces. En Amérique, le Moyen Âge était amérindien, et les dispositions européennes ont eu d'autant moins le temps de s'imposer qu'elles ont été filtrées par le romantisme de Cooper. Les animaux n'étant pas chassés systématiquement, ils gardent encore foi en leur survie parmi les humains, ils n'en ont pas peur. Ils les fréquentent donc, et ne fuient pas à leur approche. Cela donne aux villes américaines beaucoup de charme.

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15/05/2017

Géométrie américaine, jardins anglais (5)

wash.jpgWashington a une aristocratie qui vit aux alentours, et a qui a de superbes demeures. Venant de Pittsburgh et cherchant l'aéroport pour rendre ma voiture louée, j'erre, alors qu'il pleut et fait froid, dans une forêt constellée de belles et grandes maisons, que ceignent des pelouses aux mille fourrés fleuris. Tout le souvenir de l'Angleterre semble ici vivace.

Mais l'Amérique, c'est d'abord la géométrie imposée à la Terre. À Tampa, en Floride, je parcours sans fin d'immenses routes, à trois ou quatre voies, traversant le district d'ouest en est, du nord au sud. Aux croisements, sur le bord, tout se répète à l'infini: les mêmes petites boutiques, les mêmes centres commerciaux, les mêmes jets d'eau, les mêmes lotissements élégants.

Une nuit, je fais un rêve: mon cousin (qui me véhicule) parcourt ces routes et inlassablement se gare dans un parking identique au précédent. C'est un cauchemar. Un dieu fait tourner en rond les hommes, les ramène inlassablement à leur point de départ, les empêchant d'avancer.

Je le raconte, on rit. On me dit qu'autrefois le lieu était fait de villages, et que le développement les a englobés dans ce prodigieux quadrillage.

Il reste de jolies vieilles maisons, d'un style différent de celui des États du nord-plus profondément anglais. À Tampa, elles n'ont qu'un étage, en général, l'humidité empêchant les fondations profondes. Quelques belles propriétés en ont deux, mais sont surélevées.

On croit peu, on dit peu que les États-Unis restent une expansion, une excroissance de l'Angleterre. Le culte du gazon, même à Tampa, est partout présent. On l'achète en plaques.

En Angleterre, où je suis allé quand j'étais jeune, j'ai vu préparer un mariage de la façon suivante: on se rend dans un endroit gazonné, on découpe des plaques, on les ôte, on va les mettre là où on se marie. Les gazons des jardins américains se préparent de la même façon.

À Tampa, on a dû trouver une herbe spéciale, plus résistante, pour affronter la chaleur. Les brins sont épais. Tout se perd. Le mode de vie anglais devient difficile à faire persister en Floride.

Il n'en est pas ainsi dans le New Jersey, ni en Pennyslvanie, dont les paysages humides sont comparables à ceux de l'Europe du nord. Je me suis promené dans les montagnes de Pennsylvanie, mais pas longtemps, car la végétation était semblable à celle que je connaissais - si les montagnes étaient moins hautes. Et le long de la route, parfois, des bourgs sans tours - avec des maisons à l'anglaise, ou à l'allemande.

La Pennsylvanie fut disputée à la France, et colonisée d'Européens du nord, d'Allemands, de Polonais, de Suédois. À Pittsburgh, on présente encore les combats contre les Français et les relations avec les Indiens. AbductDBooneDghtrWimar1853.jpgOn est proche de l'univers de James Fenimore Cooper. Or, celui-ci explique de la façon suivante l'origine du mot Yankees: les Indiens ne parvenaient pas à prononcer English, et disaient Yengeese. En effet, dit Cooper, dans l'État de New York, on ne prononce pas Inglish, mais English: précision importante pour les francophones. Les Yankees sont donc les Anglais tels qu'ils se voient à travers le langage des Indiens, à travers l'esprit des Indiens, qu'apparemment ils ont épousé.

En Floride, ce ne sont pas des Yankees. Les Yankees sont au nord-est. L'esprit anglais se dissout quand on s'éloigne. Mais il reste modélisant: les pelouses en témoignent. La Floride fut d'abord colonisée par les Espagnols. Tampa est un nom indien appréhendé par un officier espagnol. Mais l'esprit géométrique vient bien des Anglais, il émane bien de New York. L'Amérique n'est pas un pays d'indigènes. Cela reste une colonie.

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13/05/2017

Washington: l'envers du décor (4)

Apocalypse-Washington-DC-United-States.jpegLa dernière fois, j'ai évoqué Washington et ses beaux bâtiments, qui ont tenté d'installer en Amérique la splendeur romaine - et, à travers elle, l'antique éclat du Droit, malgré le caractère excentré du continent et sauvage des colonies. Or, précisément, la façade peine à ne pas se fissurer.

Après être allé du Lincoln Memorial au Capitole, j'ai décidé de refaire à peu près le même chemin par quelques rues au-dessus, afin de trouver une station de métro plus proche que celle que j'avais d'abord prise - car l'heure approchait, où je devais prendre l'avion.

La splendeur antique s'est rapidement estompée. La sortie d'autoroute, sise en pleine ville mais derrière les beaux bâtiments, était occupée par une troupe de gens inquiétants, qui semblaient coucher là, mais aussi s'y prostituer et s'y droguer. Je pensai qu'il y avait un risque que je fusse hélé, et inquiété, et je suivis le conseil de Casanova: si vous ne voulez pas être vu, ne regardez personne. Il l'émit pour le moment qui a suivi son évasion de la prison des Plombs, à Venise, assurant être resté invisible parce qu'il n'avait croisé aucun regard. Et il y a du sens à cette observation. C'est par le regard que l'homme est parfaitement homme. Sinon après tout il peut n'être qu'un automate. On reconnaît quelqu'un, on l'appelle, mais il ne répond pas, ne tourne pas la tête: est-ce bien lui? est-ce même un homme?

J'ai traversé sans encombre la troupe répartie sur les deux trottoirs.

Mais le contraste entre cette misère et la gloire des bâtiments gouvernementaux m'a frappé, comme si les seconds avaient été implantés dans la jungle par la force des armes, et sans harmonie particulière avec les éléments. Or c'est aussi cela l'Amérique: une puissance venue de l'extérieur et qui crée un ordre nouveau, importé, sans que la nature locale ou les indigènes y prennent la moindre part. Même le peuple réel installé depuis n'y participe pas forcément.

Le problème existe aussi en France, sans doute: depuis Louis XIV, on trace des routes géométriques en Gaule pour y imposer un pouvoir d'essence romaine. La République n'a fait que continuer ce beau projet. Mais la nature artificielle de l'État, et la force mécanique dont il se sert pour l'imposer à l'organique, est plus grande encore aux États-Unis.

Joseph de Maistre a écrit un jour que si la constitution américaine était stable, c'est parce qu'elle s'inspirait de la monarchie anglaise et en reproduisait les principes. Elle n'a fait que démocratiser la succession des monarques. C'est peut-être après avoir lu ces lignes que Charles de Gaulle a créé une Adolphe_Yvon_-_Portrait_of_Napoleon_III_-_Walters_3795.jpgrépublique qui reproduisait les traits de la monarchie française...

La différence est évidemment que la monarchie anglaise a toujours été plus démocratique, et cela pose un problème à la France: si elle devient démocratique comme l'Angleterre, le pouvoir ne s'y exerce plus, il s'y dissout; et si elle suit le modèle américain, la monarchie supprime la démocratie - comme lors de la Seconde République, qui allait donner naissance au Second Empire quand son président, refusant de laisser son trône, deviendrait l'empereur Napoléon III.

Joseph de Maistre parle aussi de ce goût des Français pour le pouvoir absolu, montrant qu'ils ne sont pas comme les Anglais à cet égard - et que les solutions américaines, donc, sont inapplicables chez eux. Je ne tenterai pas aujourd'hui de résoudre cet épineux problème, rendu fort parce que depuis le dix-huitième siècle, les modèles anglo-saxons apparaissent comme enviables aux Français, soudain placés à la traîne dans l'ordre des nations, soudain placés au second rang! La défaite de Waterloo préparait la domination américaine, sans doute.

Je continuerai cet exposé plus tard.

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11/05/2017

La façade de Washington, 3

20170423_121544.jpgEntre la Pennsylvanie et la Floride, au cours de mon voyage aux États-Unis, je suis passé par Washington, parce que cela réduisait le coût et parce que je voulais visiter la capitale du pays.

Les États-Unis se font remarquer par la distinction fondamentale entre la politique et l'économie par ceci que les capitales sont toujours des villes de second plan, sans économie propre importante. Cela permet, contrairement à ce qu'on croit, au pouvoir fédéral d'être efficace lorsqu'il veut intervenir dans l'économie pour en limiter les effets pervers: arrivant de l'extérieur, il abat son marteau sans ambages. En France, avouons-le, la confusion est profonde entre le pouvoir politique et l'activité économique, car ceux qui tiennent le haut du pavé dans les deux sphères se fréquentent, sont dans la même ville, se mélangent constamment.

Sans doute, l'élection de Donald Trump peut donner l'impression qu'en Amérique c'est la même chose; mais justement, ce fut un cas exceptionnel, et l'intéressé a joué sur la révolte des marchands de New York contre l'aristocratie de Washington, sur le lien à établir entre la Trump Tower et la White House.

On me dira aussi qu'il est remarquable, si ce que je dis est vrai, que le gouvernement américain semble si peu enclin à intervenir dans l'économie pour en limiter les effets pervers. Mais c'est une tradition locale, issue du libéralisme anglais. D'ailleurs, paradoxalement, quand on intervient peu, on se donne la possibilité de le faire avec plus de force. Il n'est pas vrai que la nature humaine puisse se passer de lois: tôt ou tard les marchands eux-mêmes les réclament, pour se protéger de ceux qui les flouent. Or, les contrats sont d'autant mieux respectés qu'on n'a pas envie de voir l'État intervenir. S'il le fait sans arrêt, il déresponsabilise.

Il est remarquable que la relation entre le vendeur et l'acheteur, aux États-Unis, soit constamment placée sous le signe de la responsabilité individuelle. Les taxes par exemple ne sont aucunement assumées par le vendeur, dans le prix qu'il affiche: elles sont ajoutées au moment de payer, et sont à la charge de l'acheteur. Mieux encore, si vous avez loué une voiture pour trois jours et que vous la rendez au bout de deux, on vous fait la remise correspondante. Le commerce est soumis à des lois mathématiques. Il n'est pas vrai, comme on le prétend, qu'aux États-Unis le marchand soit un despote. Il est au contraire plus moral qu'en France, en moyenne. Il est généralement plus aimable, aussi.

Washington a peu d'économie propre, et vit essentiellement de l'argent fédéral. Son centre est dominé par des bâtiments célèbres et beaux, imités de l'ancienne Rome, symbolisant le gouvernement de United_States_Capitol_-_west_front.jpgl'Union - par exemple le Lincoln Memorial, qui exprime la refondation du pays après la guerre civile: véritable temple, il place le gouvernement, déclaré immortel, sous la protection de Dieu, et fait l'objet d'un pèlerinage national: c'est une Mecque, pour l'Amérique! Un peu plus loin, dans la même perspective, se trouvent la Maison blanche et le Capitole - autre temple dans lequel les lois doivent être divinement inspirées, comme dans l'ancien Sénat romain. La promenade gazonnée qui sépare ces bâtiments est splendide, jalonnée de musées historiques, et ornée d'une énorme obélisque. Là peut-être se fait le lien avec l'ultime divinité!

Mais quelques rues plus loin, le tableau peut être moins rose. C'est ce que nous verrons une prochaine fois.

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07/05/2017

L'attaque des serpents de feu (Perspectives pour la République, XXVIII)

fire_snake_by_dhaeur-d7hh2gk.jpgCe texte fait suite à celui appelé Une Mystérieuse flamme, dans lequel je rapporte qu'après avoir écouté la belle Ithälun, je vis une flamme dans le ciel et la guerrière immortelle devenir éclatante de lumière sous l'œil de Vesper, puis sortir son épée et faire face à trois serpents de feu qui volaient en spirale vers nous.

«Attention!» s'écria Ithälun. L'un des trois serpents s'était élancé vers moi, prêt à me saisir à la tête. Je ne bougeais pas, stupéfait, horrifié par sa tête grimaçante et ses yeux vitreux, pleins d'une malignité farouche, d'une haine que je n'eusse su peindre.

Ithälun bondit et, abattant son épée au moment où la bête allait me saisir, la coupa en deux. Les morceaux jumeaux tombèrent, mais, avec horreur, je les vis reprendre vie, retrouver de l'allant, et se diriger de nouveau vers nous, toujours volant!

Le plus terrifiant, néanmoins, était que, pendant qu'Ithälun me sauvait, elle baissait sa garde et se laissait saisir par le second serpent, tandis que le troisième se précipitait vers sa tête. Étions-nous perdus? Le corps de la belle Amazone était entouré d'anneaux vermeils pareils à des langues de rubis, et elle semblait immobilisée, incapable d'agir.

Je la sous-estimais. Elle prit son élan, puis sauta dans les airs, emportant avec elle le serpent qui la tenait, et évitant l'autre de justesse: il effleura sa chevelure, mais ne put la saisir. Il buta, au buste de l'immortelle, sur son congénère, et, bien que le choc eût repoussé celle-ci en arrière, elle n'en fut guère incommodée, car, après avoir effectué un saut périlleux qui la dissimula derrière sa grande cape rouge en soie, elle retomba souplement et légèrement, ne faisant pas s'abaisser la voiture volante plus que si elle avait été quelque oiseau, et, de sa main gauche qu'armait un poignard, frappa le monstre qui l'entourait.

En effet, plus vite que mon œil n'avait pu le suivre, pendant qu'elle effectuait son saut en arrière avait-elle sorti cette arme de sa ceinture à l'agrafe d'or. À peine un éclair fut visible dans sa main, mais, dans le mouvement rapide qui avait été le sien, je n'avais su reconnaître l'arme qu'elle avait sortie.

Le serpent, comme foudroyé, fut traversé d'un soubresaut; une lumière intense se plaça en lui comme issue de la lame, et il tomba en cendres, se dissolvant en un crissement dans lequel je crus distinguer un cri étouffé de dépit, ce qui me remplit d'épouvante. Car il était d'une voix horrible, pleine d'une méchanceté infinie, qui me rappela aussitôt la lueur effrayante que j'avais distinguée dans les yeux de ces bêtes. Une sourde menace y résonnait, et j'admirai Ithälun de sembler n'y être pas sensible.

En avait-elle le temps? Si elle s'était mue à la vitesse de l'éclair, les serpents aussi étaient rapides, et les deux morceaux du premier, qu'elle avait coupé, s'emparaient dans le même temps de moi, l'un m'entourant le bras gauche, l'autre la cuisse droite. Je ressentis alors une douleur comme je n'en avais jamais connu. Leurs anneaux me consumaient, et je ne comprenais pas comment Ithälun avait fait pour supporter leur morsure, et agir avec tant de sang-froid, comme je lui en avais vu. J'étais abasourdi et terrifié, épouvanté par cette souffrance. Ithälun me cria un mot que je ne compris pas, et me lança son stylet étincelant. Dans la vapeur rougeoyante qui à demi m'aveuglait, je tentai de soulever le bras droit et de l'attraper au vol, mais je le manquai, et son manche ne frappa que l'extérieur de ma paume; l'arme tomba derrière moi, dans le véhicule.

À nouveau l'immortelle jura, et se tourna vers le troisième serpent, qui l'attaquait à nouveau, après avoir tourbillonné dans les airs: son vol était si vif qu'il paraissait bien de flamme, et que des étincelles jaillissaient de ses anneaux brillants. Elle le combattit, d'une manière que je ne pus voir; car quant à moi, je m'étais effondré, prostré au fond de la voiture, souffrant mille morts, payant mes péchés. Et je songeai à ce qu'avait dit la belle, que les peines étaient envoyées par les dieux pour purifier l'être humain, mais je ne le comprenais pas, et cette douleur me semblait incompréhensible et absurde, injuste et absolue!

(À suivre.)

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05/05/2017

Règles américaines (circulation automobile), 2

TB_HowardFranklin_450.jpgJ'ai avant-hier évoqué les conditions de la circulation automobile en Amérique. Elles manifestent assez clairement le mode de vie d'un peuple, car les machines ont nécessité l'élaboration de règles strictes, et il n'y en a pas qu'on utilise plus couramment que les voitures automobiles, et qui soient en même temps plus dangereuses, qui aient un impact physique aussi direct.

La liberté, je l'ai dit, est un principe fondamental aux États-Unis, et elle est souvent préférée à la sécurité et à la solidarité, comme on sait. Cela peut même choquer, en Europe. Toutefois la sécurité est quand même un souci important des Américains. On m'a raconté qu'on avait, aux États-Unis, essayé d'imposer le système des permis à points. Mais cela n'a pas marché, car les citoyens se sont rebellés contre ce despotisme gouvernemental, des juges ont été saisis, et de recours en recours le principe a été déclaré en contradiction avec les principes fondateurs de l'Union. Les juges en Amérique sont toujours prêts à se dresser contre le gouvernement. Il a été admis qu'on devait payer une amende, mais pas plus.

Il faut aussi parfois répondre à un questionnaire destiné à vérifier qu'on connaît bien le code de la route.

Mais celui-ci est loin d'être drastique. Il tient sur quelques pages et n'a rien à voir avec l'épais livret français. On passe son permis de conduire très facilement, en Amérique. Il est juste vérifié qu'on sait comment marche une voiture, ou à peu près. Comme elles sont toutes automatiques, on a peu de souci à se faire.

Cela est exigé par l'esprit de liberté qui règne dans l'Union, mais dans les faits cela conduit à une égalité plus grande: on peut passer son permis très jeune et sans dépenser beaucoup d'argent. Il est faux que, comme beaucoup le prétendent, la liberté soit forcément en contradiction avec l'égalité. Lorsque la liberté est réduite par le gouvernement, c'est souvent le contraire, qui est vrai.

Quand on sait à quel point il est important d'avoir son permis de conduire pour travailler, on comprend aussi de quelle manière l'Amérique réduit les possibilités de chômage, notamment pour les jeunes.

Je vois des fonctionnaires aussitôt se regimber: les Américains doivent conduire très mal et mettre en péril la vie des gens!

Pas vraiment. J'ai conduit parmi eux, et tout se passe bien. Ils conduisent correctement, ayant une pleine conscience, comme tout le monde normalement constitué, du danger que représentent les voitures, et de la nécessité de ne pas les laisser se toucher, si on veut les conserver intactes! Comme les Américains ont tous de grosses voitures, la préoccupation est d'autant plus prégnante: elles coûtent cher.

Inégalité, du coup? Non, car les petites voitures ne sont pas interdites et l'essence, peu taxée et issue de l'industrie nationale, est très bon marché. On peut conduire NYC_Traffic_Congestion_Wide.jpgsans dépenser beaucoup, et l'économie en est dynamisée d'une manière spectaculaire.

Tout s'ordonne donc pour faciliter les déplacements sûrs, favorisant une activité incessante.

Pollution! diront les mélancoliques. Sans doute, mais il ne tient qu'à la recherche scientifique de créer des machines qui ne polluent pas. D'ailleurs les Amish n'en utilisent pas, et eux aussi gagnent de l'argent, et vendent leurs produits en dehors de leur communauté. Enfin la pollution ne justifie pas des taxes et l'enrichissement des fonctionnaires: si elle est excessive, il faut interdire les machines. Mais l'habitude de gagner de l'argent en taxant des pratiques supposées nuisibles est assez malsaine, car l'argent issu de pratiques malsaines est lui-même malsain. Les taxes punitives sont contraires à l'esprit de liberté dont l'Amérique donne l'exemple enviable au monde.

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03/05/2017

Stéréotypes américains (lois et coutumes)

penn.jpgJe suis allé deux semaines aux États-Unis au mois d'avril, désirant rendre visite à des cousins qui s'y trouvent, descendants d'une grand-tante qui s'y est installée, et découvrir ce pays mythique, à la culture outrageusement dominante. J'y ai été plaisamment surpris par des réalités opposées à ce qu'on m'avait dit.

Un grand lieu commun, à propos de l'Amérique, est qu'on y roule lentement sur des autoroutes qui n'en finissent pas. Il est vrai que tout y est quadrillé, et que les rues et routes sont droites et se croisent perpendiculairement, de sorte qu'on va toujours soit vers le nord, soit vers le sud, soit vers l'est, soit vers l'ouest. Ces repères sont du reste indispensables pour savoir où l'on va, car les pôles urbains qui orientent les trajets, tels qu'on les trouve en Europe, n'existent pas. Les directions Paris, Milan, Zurich, Genève, Berlin n'ont pas leur équivalent clair dans ce pays plus éclaté. Comme le disait Sartre de New York, les voies américaines s'enfoncent vers l'infini, vers un néant qui ne se définit que par les axes cardinaux. Le lien avec la nature cosmique est plus profond. Mais, à vrai dire, la langue anglaise est profondément marquée, dans ses compléments de lieu, à ces axes cardinaux, plus que la française-comme si elle était plus écologique d'emblée!

Néanmoins, prétendre que les Américains roulent lentement sur ces voies droites est un gros mensonge. Ils roulent en fait aussi vite qu'en France, et plus vite qu'en Suisse. On m'a dit que dans les régions désertiques, et au Texas, la vitesse atteint des sommets inégalés.

Le code de la route le masque, car les règles et vitesses indiquées sont comparables à celles de la Suisse: elles sont mesurées. Mais personne ne les respecte. Au début, j'ai voulu m'y soumettre, mais les camions me dépassaient tous. Mes cousins américains m'ont expliqué qu'il n'y avait pas, quasiment, de machines de surveillance-flashant les gens, comme on dit: seuls quelques carrefours en possèdent dans certaines villes. penny.jpgLa vitesse excessive donne lieu à des contraventions en général de la façon suivante: un policier le long de la route trouve que vous allez trop vite, et il se lance à votre poursuite. Mais comment juge-t-il? Si la contravention répond peut-être à une limitation officielle, le policier juge en fonction de ce que font les gens en général: il ne faut pas rouler plus vite que les autres d'une manière sensible. C'en est au point où, au Texas, comme tout le monde roule très vite, personne n'est arrêté.

Ainsi la loi est théorique, et sert surtout à remplir les papiers. La police sinon se fie à un jugement répondant aux coutumes. Si le système américain se pose comme héritant des anciens Romains, un peu comme en Angleterre l'important est ce que font concrètement les gens, leurs habitudes-lesquelles sont collectives.

C'est ce qui s'oppose le plus radicalement à la France, où l'État refuse de rien concéder aux coutumes, globales ou locales, et cherche à soumettre tout le monde à ses directives également inspirées par l'ancienne Rome.

Cela entraine-t-il des problèmes? En France, oui. En Amérique, non. Tout le monde conduit correctement et de la même manière: l'esprit de corps est puissant, même si le Texas choque par ses excès. On n'essaie pas d'imposer des coutumes qui n'existeraient pas. La liberté est un principe obligatoire: la police doit s'y soumettre; le gouvernement aussi. Donald Trump lui-même se soumet aux juges qui la garantissent.

07:39 Publié dans Monde, Société, Voyages, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook