21/09/2018

France classique en Bresse louhannaise

jj.jpgJ'ai déjà évoqué mon petit voyage en Bresse bourguignonne avec de bons amis genevois. J'avais à cœur de le faire car d'ordinaire, nous nous rendons en Savoie ou dans le Bugey, où l'on ne trouve pas les marques de la grande France royale: l'influence du Saint-Empire romain germanique y est plus nette, et d'ailleurs la Savoie n'a jamais eu les rois de France pour princes légitimes. Or, en Bresse bourguignonne, on trouve un château d'un grand seigneur français, celui de Pierre-en-Bresse - qui est typique. Et que la France classique ne me soit pas sympathique ne m'éloigne pas du désir de la connaître: au contraire, je cherche toujours à surmonter mes antipathies, à les vaincre par l'amour!

Cela ne suffit pas, peut-être, aux adeptes de la France éternelle; mais qu'ils regardent dans leur cœur, et ils verront qu'ils ressentent la même antipathie pour la Savoie, si féodale et si baroque encore au dix-neuvième siècle. Puissent-ils aussi s'efforcer de déployer leurs facultés de compréhension!

Ce château de Pierre-en-Bresse est du type de celui de Moulinsart - c'est à dire imité de Versailles. Il me rappelle toute la puissance que la noblesse française s'attribuait, toute sa foi en sa capacité à imposer à la Terre un ordre céleste, géométrique et pur! En Savoie, l'aristocratie restait immergée dans les éléments naturels, les pentes des montagnes, le flot des lacs et des rivières; si elle voulait goûter un peu de la splendeur impériale, elle pouvait se rendre à Turin, où cependant elle ne s'installait pas. Le pôle n'était pas attractif comme Paris.

Sans égards pour le style local, Claude de Thyard, qui avait passé du temps à la cour de France, installa un joyau dans la campagne ancestrale, et faisait entrevoir l'immortalité des rois, ou de l'État - succédant à celle de l'empereur Auguste. Si en Savoie, pour être pleinement vénérés, les princes devaient être intégrés aux églises, sous forme d'images saluant leurs titres de saints ou de bienheureux, il y avait, en France, une liberté, face à la Rome des papes, qui rappelait les rois réformés, ou les empereurs romains. C'était le Roi qui créait le monde idéal, et Dieu devait l'admettre, s'y plier. L'église était une succursale du château.

Pour ainsi dire, Louis XIV prenait le ciel au lasso. Tout était parfait, techniquement et administrativement, et il n'y avait plus de place pour les elfes des bois: seuls les principes abstraits - anges à peine vivants, idées pures, essences dignes - étaient de mise. Si les anges savoisiens ressemblaient encore aux fées, le chateau-versailles-entrance.jpgclassicisme français avait maudit celles-ci, et laissé, comme seules formes visibles du ciel intérieur, les figures royales terrestres! Dieu n'ayant pas d'autres intermédiaires vivants que les princes, les anges et les elfes devaient s'effacer devant eux.

Il y a une magnifique expression de Gilbert Durand sur l'idée des anges que se faisait Joseph de Maistre: il s'agissait, chez lui, de polythéisme raisonné. Pour les Savoyards, le christianisme avait clarifié, moralisé et ordonné le monde des dieux; il ne l'avait pas supprimé. À cet égard, ils restaient médiévaux - ou gaulois. En France, l'État estompait de sa lumière tous les êtres élémentaires, terrestres ou célestes: les esprits des bois, des montagnes, des mers - mais aussi des étoiles, des planètes, auxquels les chrétiens avaient assimilé les anges du Seigneur. C'est lié profondément au matérialisme parisien, il faut l'avouer. Il va de pair avec l'intellectualisme, et l'étatisme.

On peut également dire, si on veut, que c'est cela qui a donné le courage de créer des systèmes sociaux, d'imposer une justice aux choses. Ce n'est pas forcément négatif. Cela s'articule avec la qualité des routes françaises, si enviées du monde entier - y compris les Savoyards d'avant l'Annexion!

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19/09/2018

Croagh Patrick

Croagh-Patrick.jpgIl existe en Irlande une montagne sainte, vouée à saint Patrice, et qui conserve son esprit - ou son reflet, son corps éthérique, et lui permet d'être présent sur Terre, parmi les hommes. On l'appelle Croagh Patrick, et les dévots en font l'ascension recueillie, comme une pénitence, une voie de purification. Elle est assez raide, et son chemin est parsemé de cailloux coupants. En haut est une église - et un lit de saint Patrice, recevant les offrandes, et de la taille d'un homme.

Je l'ai gravie. Il y avait de la pluie, du vent, de la brume, et je transpirais à grosses gouttes. Les jambes faisaient mal, mais j'ai créé un rythme, et j'ai fini par y arriver. Or, au sommet, une surprise m'attendait.

Plus aucun bruit ne se faisait entendre. Je ne voyais plus aucun être humain. Les brumes, baignées de lumière, tournaient silencieusement devant, et autour de moi.

Elles prirent bientôt les couleurs de l'arc-en-ciel. Mais, fait surprenant, deux couleurs s'imposèrent aux autres: le vert et le blanc. Elles prirent un éclat scintillant, et je crus déceler, dans leur assemblage, une forme humaine, dont les yeux eussent été deux fines étoiles.

Une vague ressemblance avec les images de saint Patrice, dans les églises, me frappa. La projetais-je, impressionné par l'endroit, le culte qu'on y rendait collectivement - avais-je une hallucination? La figure ne bougeait guère: elle semblait être un fétiche figé - une extériorisation de mes propres fantasmes.

Mais soudain, je crus voir une bouche s'ouvrir, dans cette forme, et que, silencieusement, elle prononçait des mots. J'avais beau tendre l'oreille, je ne les entendais pas; ne me parvenait que le son vague et boueux de paroles incompréhensibles - si c'était même des paroles.

L'être leva la main droite et la tendit vers moi, puis se remit à faire des sons bizarres, semblant sortir de la tête - d'un trou situé sous les yeux d'étoiles. Je n'y comprenais vraiment rien.

Je commençais à m'inquiéter de ma raison, quand un son assourdissant vint à mes oreilles, tel un coup de tonnerre ne s'arrêtant jamais. Je me jetai au sol, les mains plaquées sur les tempes, et je sentis sur mon dos patrick.jpgun poids énorme, comme si un géant y posait son pied! Je manquai de perdre conscience. La souffrance était considérable. Mais, au moment où je crus que j'allais mourir, la douleur s'allégea, et le bruit s'arrêta.

Je relevai la tête, et vis plus distinctement saint Patrice: c'était lui, à n'en pas douter... Il ressemblait très exactement aux figures des églises, mais il souriait et hochait la tête, en pointant le doigt vers moi. Il ne disait rien, mais paraissait content, je ne sais pas pourquoi: j'avais fait bien peu pour le mériter... Mû par on ne sait quel désir, je tendis aussi la main, pour prendre la sienne, mais au moment où elle eût dû la toucher, l'ombre chatoyante du saint apôtre disparut - s'évanouit dans la brume.

L'instant d'après, le son du vent emportant les volutes, le froid piquant des gouttelettes et la présence des autres pèlerins humains revinrent à mes sens étonnés. J'étais retourné à la vie ordinaire. Saint Patrice était parti, et avec lui la bouffée d'étoiles qu'il soufflait de sa bouche transfigurée!

Étrange expérience. Mais en fait-on d'un autre type, dans les lieux sacrés d'Irlande? J'encourage mes lecteurs à gravir aussi le Croagh du Saint au Trèfle.

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15/09/2018

Degolio CXXV: l'entrée tourbillonnante

newgrange-ireland-celtic-mythology.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élevait dans les airs en direction de la forteresse de Fantômas, sise à Puteaux, là où se tiennent aujourd'hui les tours de la Défense, afin de l'attaquer.

Il vola, et parvint non loin de la tour Eiffel, là où la Seine, faisant une courbe lente et paresseuse, créait en son sein des tourbillons qui n'étaient autre que des chemins pour les nids de gargouilles. Ils menaient à des antres, au-dessous des eaux. Le Génie d'or vit les fragments infimes de son morceau d'émeraude, les reflets infinitésimaux de son passage, consteller un de ces tourbillons, se diriger vers un de ces antres, puis continuer, à travers un chemin inconnu, jusqu'à la forteresse de Fantômas! Tel était le sentier étrange qu'avait pris la gargouille qu'il avait blessée.

Il savait, parce qu'il avait pratiqué ces voies quinze siècles auparavant, qu'elles étaient sèches, et que la Seine y était une illusion. Que son combat dût commencer dans ces grottes, avant-postes de la Forteresse Noire, l'arrangeait: il savait qu'il y trouverait une résistance moindre, et des ennemis disséminés, répartis sans ordre dans ce qui était pour eux de simples maisons. Sans doute la gargouille blessée était-elle d'abord passée par son foyer personnel, retrouvant les siens et se soignant de leurs soins et de leur art, avant de regagner le château de son nouveau seigneur, le sorcier Fantômas, homme à la force décuplée par le pacte avec le Démon!

Sans hésiter, le gardien de Paris se jeta dans le tourbillon encore marqué par la poussière verte de sa gemme enchantée. L'eau s'ouvrit devant lui, au moment où elle aurait dû le saisir: il avait trouvé le bon chemin. Bordé de hauts talus, il était pavé de pierres noires, et à sec, à peine luisant, puisque l'humidité s'y répandait. L'eau de la Seine, glauque et profonde, s'étendait des deux côtés du talus, y faisant glisser ses flots.

Bientôt le Génie d'or arriva devant une porte, que gardait une curieuse gargouille, ressemblant à un homme et vêtue d'une armure. Elle brandissait une épée, et son bras portait un bouclier. Ses yeux rouges s'allumèrent, dès qu'ils aperçurent le Génie d'or, qu'ils reconnurent sans peine: le démon Solcum était dans 55252f587244fb8981ade65bf4993397.jpgtoutes les mémoires, car il avait décimé les Gargouilles, à l'époque de sainte Geneviève, qui était Ithälun déguisée en mortelle. Cette gargouille était toute jeune, quand elle avait vu le Génie d'or abattre ses parents, couvrir de chaînes ses oncles et ses tantes, anéantir ceux des siens qui préféraient la mort à la défaite: il n'avait pas pu faire autrement. Une rancœur sans nom lui en restait, et quand elle reconnut le meurtrier de sa race, une rage mêlée de joie l'inonda comme un flot de feu, car elle avait, enfin, l'occasion de se venger! Elle ne doutait pas, dans sa folie, qu'elle en aurait la force, et ce fut un mal, pour elle, car elle était chargée de sonner l'alarme si un ennemi venait, mais la présence, devant elle, du maudit Solcum lui ôta de l'esprit tout sentiment du devoir, et ne laissa que le désir de se venger.

Elle leva son épée bleue, poussant un cri de triomphe, et le Génie d'or para sans peine son premier coup. Pourtant, l'épée était chargée de feu, et le bâton trembla, et jeta des étincelles, il grinça, même, comme s'il souffrait. Un enchantement était sur les armes du monstre – que Solcum reconnut: il l'avait banni, comme fils de chefs parmi les gargouilles qu'il avait tuées, et son nom, si sa mémoire ne le trompait pas, était Procoler - ce qui signifie, dans la langue de ce peuple maudit, Vertige du Flux, quoi que cela voulût signifier. Il comprenait son sentiment présent; mais cela ne provoqua en lui aucun effroi.

Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long. L'issue de ce combat sera pour la prochaine fois!

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13/09/2018

Le saint patron comme figure de l'ange

maurice 02.jpgConversant au salon du livre de Faverges avec un autonomiste savoisien, je lui ai dit que, personnellement, j'estimais que la culture était absolument libre, et qu'on devait avoir le droit d'honorer un drapeau local - la bannière de Savoie, ou celle d'Occitanie - si on en avait envie. De gueules à croix d'argent, la première représente la croix de saint Maurice, martyr de l'actuel Valais - tué par les Romains parce qu'il ne voulait pas tuer d'autres chrétiens, selon la légende. Or, on peut le regarder comme la façon dont les chrétiens, en Savoie, ont figuré le bon ange du pays, son génie.

L'évêque de Gênes Jacques de Voragine, au treizième siècle, disait que les provinces et les royaumes étaient dirigés par des anges d'un certain rang, assez élevé, appelé Principautés. Les anciens Romains pensaient que les cités étaient dirigées en secret par des Génies - qu'ils peignaient souvent comme des femmes couronnées de tourelles. Dans leurs mains, les saints médiévaux, à leur tour, portaient souvent des cités, des tours, parce qu'ils étaient les gardiens des villes et provinces. On estimait que des hommes, par leur pureté, leur grandeur, s'étaient hissés au rang des anges, et cela permettait de donner ceux-ci un visage familier. Il n'est que de lire Dante pour s'apercevoir que les anges non incarnés étaient regardés comme abstraits, et qu'il fallait, pour les appréhender, leur donner le visage d'êtres humains – Béatrice, Virgile, Stace, les saints de l'Évangile - c2aed7afdbe2e4d0c66d7f0d2a2c9713.jpgJean, Paul ou le saint patron individuel, qui pour Dante était Lucie. On croyait, de toute façon, que les anciens dieux étaient des hommes divinisés.

Les symboles ont quelque chose de dangereux: on les absolutise sans les expliciter, et donc sans les relativiser. Le sentiment les assimile à un divin indistinct, et c'est ce qu'on trouve dans le nationalisme. Spontanément, un règne partiel est assimilé à l'univers, un génie à l'être suprême. Le symbole mystique rappelle ce que saint Paul disait des paroles prophétiques dites en langues, qu'on ne comprenait pas: il faut que quelqu'un les explique, avant qu'on puisse s'émerveiller, et les mêler au culte. Même si réellement le symbole figure l'être suprême, il faut le dire, le confesser.

Si on ne le fait pas, c'est parce que c'est rarement crédible: on sait bien que l'absolu est au-delà de tout symbole.

On doit donc aussi être autorisé à ne pas vouer de culte au drapeau (fût-il celui de Savoie). Le bon génie d'un lieu, fût-il large et noble, peut ne pas occuper les pensées. On peut se lier spirituellement à un lieu où on n'est pas. On peut tout faire.

On conteste parfois les qualités du saint patron de l'Irlande, Patrice. On le voit comme étant l'ennemi des druides, même si sa légende assure qu'il n'a fait contre eux que se défendre. Mais à son tour, avec son vert et son blanc, n'est-il pas l'expression chrétienne de l'ange du pays?

Les récits assurent qu'il exécutait les consignes d'un être céleste rencontré chaque semaine, appelé Victorinus. Qui était-il? Cet ange même avait-il en main un trèfle et sur les épaules un manteau d'émeraude?

Le vert est traditionnellement la couleur de l'ange d'Occident. Patrice a pu n'être que son voile humain.

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11/09/2018

Le nom de Louhans

Apothicairerie---Chevrettes---OTPBB.JPGJ'ai déjà raconté être allé à Louhans, en Bresse bourguignonne, pour explorer la région, et, avec mes amis, nous avons en particulier visité l'Hôtel-Dieu, qui a fonctionné comme hôpital jusque dans les années 1970, et dont la création remonte au roi Louis XIV. On y trouve bien des merveilles, et je ne saurais trop conseiller au monde entier de nous imiter. La guide est excellente, enthousiaste, et prête à faire de la France un beau régime fédéral, tant elle est ardente à défendre le patrimoine local!

L'établissement possède des vases à pharmacie uniques en leur genre, qui chatoient à la lumière grâce au cuivre qui y avaient placé leurs fabricants, des Arabes chassés d'Espagne et ayant apporté en France leur art unique, leur science des matériaux. C'était comme un élément d'une humanité plus haute, à demi féerique, qui demeurait à présent dans cet Hôtel-Dieu.

Or, selon notre guide, le musée du Louvre, à Paris, cherchait, sous prétexte de statut national, à s'en emparer, et elle jurait qu'ils ne les auraient jamais, et qu'ils le savaient! Elle m'a fait rire.

Cette dame a aussi fait de fascinantes révélations: comme sa terminaison l'indique, Louhans est un nom d'origine burgonde. Il s'agit sans doute de la cité burgonde la plus grosse du monde, car les autres cités où ils vécurent en Gaule, soit sont de gros bourgs, comme Samoëns, soit leur étaient antérieures, comme Genève, où ils n'ont fait que se mêler à la population gauloise.

Cela lui donne-t-il sa beauté? Elle a la rue bordée d'arcades la plus longue de France, et elle n'a rien de la régularité mécanique de la rue de Rivoli, à Paris, ou de la rue de Boigne, à Chambéry: elle est irrégulière et arcades-3.jpgsplendide par son aspect médiéval, ses maisons aux formes variées, ses vieilles poutres, ses petits escaliers montant mystérieusement dans des recoins, ses terrasses et ses lucarnes.

J'en viens à croire que ce style d'arcades vient bien des Burgondes, car c'est une marque profonde de l'architecture savoisienne - visible à Annecy, à Rumilly, ailleurs - et Montaigne même, au cours de son voyage dans le duché de Savoie, l'avait remarqué et admis. Or la Savoie est réputée le territoire le plus profondément burgonde de la Gaule - Louhans, étant en plaine, restant la colonie la plus grosse.

Hélas, la guide de l'Hôtel-Dieu, brave et belle, nous a également appris que le nom de la ville avait été visuellement modifié par cet idiot de Napoléon Bonaparte, qui lui a ajouté, depuis son palais des nuées en carton, un h absurde, afin de la différencier d'un autre Louan, situé tout à fait ailleurs, et n'ayant rien à voir avec les Burgondes.

Paris ajoute un h, prétend saisir les faïences précieuses d'origine arabe de ses provinces - de la périphérie de son empire -, on reconnaît là le style, pour ne pas dire plus, de cette noble capitale. Au reste, ne nous plaignons pas, sa puissance a sans doute été voulue par les dieux, et a dû être légitime, dans les temps anciens. Par bonheur, il existe, parfois, d'autres puissances - moindres, mais qui, plus légitimes encore, conservent les trésors à portée du peuple.

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07/09/2018

Yeats à Sligo

37831209_10156279563582420_2134465945723207680_n.jpgAvant mon voyage inattendu et providentiel à Dunsany, je m'étais rendu à Sligo, simplement sur les traces, bien balisées, de William Butler Yeats. Il y passait ses vacances, ses parents en étant originaires, et s'était juré, petit, qu'il ne la quitterait jamais - serment non tenu. Pour lui, la ville et sa région étaient les plus belles au monde, et au moins y a-t-il trouvé une sépulture, que je découvris en allant de la cité à la cascade chère au poète, dite de Glencar. C'est une simple tombe, dénuée de croix, et portant des vers suggérant qu'il ne faut pas s'intéresser à la vie, mais rester au-dessus.

Pourtant, à Sligo, visitant l'abbaye dominicaine qui s'y dresse, j'ai entendu le conservateur me parler des colloques et festivités qui se déroulent autour de Yeats dans les lieux, souvent honorés de la présence et des donations de gens illustres, par exemple le chanteur Bob Geldof. Yeats, lui, déclenche de l'enthousiasme.

À vrai dire, j'ai trouvé le comté de Sligo joli, mais moins marquant que celui de Galway (intégrant ce qu'on appelle le Connemara), ou même que celui du Kerry, au sud-est. Le paysage irlandais typique y est tempéré par un air de campagne qui n'est pas non plus l'aristocratique countryside de la vallée de la Boyne. Cela me rappelle encore la jalousie éprouvée paraît-il par Yeats à l'égard de Lord Dunsany: ses origines étaient moins glorieuses. Mais elles n'étaient pas non plus sauvages, enracinées dans l'Irlande gaélique dont les contes faisaient écho à l'ancienne mythologie; Sligo est bourgeoise et sympathique, et les détracteurs du poète ont eu beau jeu de lui reprocher son rejet des classes moyennes: la contradiction était patente. Yeats n'était ni de la noblesse, ni du peuple. C'est pourtant là, dans ces deux classes, qu'il situait la véritable Irlande.

La cascade de Glencar est, certes, ravissante: dans la rivière qui s'en écoule, le poète et son frère, le peintre Jack Butler Yeats (1871-1957), sont réputés avoir pêché la truite. Elle forme un rideau d'eau parfait, rappelant une porte enchantée. Un amphithéâtre vert l'entoure, 37844326_10156279594857420_5460639609320898560_n.jpgcomme s'il s'agissait bien d'un rempart, d'une construction artificielle: de l'autre côté sont les fées qui fascinaient tant le poète!

Au-dessus trône le long Ben Bulben, la montagne tutélaire de Sligo et de son chantre, de celui qui se voulait l'incarnation de son âme. Maintenant qu'il est mort, Yeats a-t-il pour corps cette barre longue et droite, ce front effilé qui regarde vers l'ouest comme la proue d'un bateau? C'est dans son ombre qu'il tenait absolument à gésir.

Peut-être qu'il n'était pas de taille à englober l'âme de l'Irlande entière. Je suis tenté de croire Lord Dunsany plus à même de le faire. Mais je veux bien limiter son aura à la vallée de la Boyne. Je veux bien aussi, à vrai dire, limiter au comté de Sligo la nature d'ange gardien de Yeats.

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05/09/2018

Le portrait de la Déesse (Perspectives pour la République, LVIII)

athena-goddess-roman-mythology.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Pilotage par les gemmes, dans lequel je décris la manière étrange dont notre voiture volante était conduite par ma bonne fée, ou reine Ithälun.

Je me tournai vers celle-ci, et voici! son visage, concentré sur la tâche à accomplir, était, sous la visière levée de son casque, plus beau qu'il ne m'avait jamais paru jusque-là - alors même que je l'avais trouvé à plusieurs reprises le plus beau du monde. Ses yeux brillaient d'un vif éclat, comme si un astre s'y était mis – ou comme s'ils avaient été la fenêtre d'étoiles à peine dissimulées par l'illusion d'un corps frêle!

Ses mains gantées d'argent reflétaient l'éclat des joyaux incrustés dans le métal poli qui s'étendait devant elle, et qu'elle allumait de ses mouvements rapides.

Son visage, blanc comme la neige, semblait confirmer l'idée que tout son corps cachait des étoiles, car, dans la nuit, une mystérieuse clarté en émanait, comme si une lampe avait été placée à l'intérieur. Sans qu'elle pût en rien être dite malade, sa peau avait quelque chose de diaphane. Aux joues, des roses couraient, étranges. Tel, l'enfant, qui, plaçant sa lampe de poche dans la main, la referme, et regarde ses doigts devenus rouges, comme s'ils étaient faits de braise; ainsi, le visage de neige d'Ithälun, contenant aussi du sang, rosissait selon un ondoiement inexplicable.

Ses lèvres au dessin idéal étaient fines, et ses cheveux descendaient en ruisseaux d'or sous l'argent de son heaume, avant de se répandre sur ses épaules recouvertes de mailles scintillantes.

À nouveau, je me demandai si j'étais digne de côtoyer tant de splendeur - et je me sentais honteux de ma nature vile, lorsque j'aperçus sa bouche, jusque-là illisible, s'étirer d'un délicat sourire, et son œil se tourner vers moi furtivement. Elle respira plus profondément que d'ordinaire, et son beau sein se souleva, puis, levant le regard, sembla fixer quelque chose parmi les étoiles - tandis que sa main s'était arrêtée, et que ses murmures doux adressés à la voiture s'étaient amuis en chuchotements, jusqu'à s'éteindre tout à fait. Je me souvenais de ce qu'elle m'avait dit, qu'elle voyait les êtres des hauteurs stellaires - et que les étoiles étaient pour eux comme des bijoux posés sur leurs fronts. Prenant mon courage à deux mains, j'osai rompre le silence qui s'était fait et, dans un souffle, demandai: «Que vois-tu, ô Ithälun? Peux-tu me le dire?

- Ah, Rémi, répondit-elle avec dans la voix la même douceur, si tu voyais ce que les immortels peuvent voir! Non seulement les constellations qu'ont répertoriées vos savants, mais les anges qui leur ont donné naissance, et vivent derrière elles! Le regard des génies est celui que tu aurais si tu pouvais voir les astres de l'autre côté, aussi étrange cela puisse te paraître.»

(À suivre.)

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03/09/2018

Écho de plumes n° 4, ou la persévérance des Poètes

12118637_10205344896917531_3558169905354623863_n.jpgLe magazine en ligne des Poètes de la Cité, à Genève, vient, grâce à la persévérance et aux efforts de leur trésorier Giovanni Errichelli, de faire paraître son quatrième numéro, et, comme je suis leur honorable président, il me revient de le faire savoir au public. D'ailleurs, j'y ai quelques poèmes, et même une illustration singulière, plutôt inquiétante. Mais d'autres sont dans ce cas.

Certains membres se réunissent en effet à part, au café Slatkine, et composent des poèmes ensemble sur des thèmes et selon des contraintes spéciaux. Les premières pages leur sont consacrées: il s'agit de Brigitte Frank (la merveilleuse), Catherine Tuil-Cohen (la fougueuse), Jean-Martin Tchaptchet (le grandiose), Dominique Vallée (l'orageuse), Regina Joye (la gracieuse), Maite Aragones Lumeras (l'ardente), Yann Cherelle (l'énigmatique) et Nitza Schall (la chatoyante). Mais aux réunions ordinaires aussi ont été récités des poèmes composés pour l'occasion! Et cela donne la possibilité de découvrir: Hyacinthe Reisch (le preux), Aline Dedeyan (la tourbillonnante), Linda Stroun (la délicate), Emilie Bilman (l'imaginative), Galliano Perut (le sensible), Bluette Staeger (la militante) et Giovanni Errichelli (le romantique).

Cela constitue trente-cinq pages flamboyantes, qu'il faut absolument lire, si on veut se tenir au courant de ce que Genève produit en matière de poésie! Il suffit, pour accéder à ce noble magazine, d'aller sur le site des Poètes de la Cité et de cliquer à l'endroit indiqué. Bonne lecture!

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30/08/2018

Inesthétiques ouvrages d'art en France éternelle

auto.jpgAvec des amis genevois, j'ai fait, en deux jours, la visite de la Bresse bourguignonne, ou louhannaise, et mille choses m'ont intéressé, à un point que je ne soupçonnais pas. J'en reparlerai à l'occasion, je voudrais aujourd'hui aborder la question des routes de la France, qui font sa gloire: elle est connue dans le monde entier pour son ingénierie des ponts et chaussées, et cela date d'au moins Louis XIV. Les Savoyards, en 1860, réclamaient principalement des routes à un gouvernement turinois qui n'en créait pas, et c'est à ce titre que d'une part ils regrettaient l'empire napoléonien, d'autre part ils ont voté massivement pour la France de Napoléon III, qui leur promit ces routes – et qui les fit.

La route que nous prîmes en allant à Louhans était une autoroute bien connue, emmenant les Genevois à Paris et à Lyon, et pleine d'incroyables viaducs, dont notre chauffeur, un architecte émerveillé par les prouesses techniques des bâtisseurs en général, a fait le bel éloge, évoquant leur système de câbles qui leur donne une souplesse les rendant aptes à épouser les aléas du climat. Il a même comparé avantageusement ces viaducs français à ceux de la Suisse. Comme j'étais français, je pouvais être flatté. Je pouvais en tout cas mieux comprendre l'adhésion des Savoyards à la France en 1860.

Mais, nostalgique d'un certain état d'esprit, éternel adepte des Préraphaélites et des Romantiques contre le Rationalisme et le Scientisme, j'ai dû réagir, en trouvant un argument. La Savoie de l'ancien régime - des rois de Sardaigne - n'avait pas la même faculté pour la technologie des ponts et chaussées, mais elle avait un souci qui manque cruellement à la France moderne - et même, j'ose le dire, à la France classique: l'esthétique, le souci de la décoration. Dans l'esprit de ses églises baroques, elle ornait ses ouvrages d'art de formes néomédiévales, qui somme toute font plaisir à voir. Les plus beaux exemples sont les tourelles à créneaux placées de chaque côté du pont Charles-Albert, à la Caille, en 1839, et les tours comparables, éventuellement rehaussées d'armoiries colorées, aux entrées de tunnels du chemin de fer du lac du Bourget et de Modane, inaugurées à la veille de l'Annexion. Je regrette de le dire, mais pas un seul des tunnels qui Pont_Charles-Albert_01_09.jpgtraversent les montagnes du Bugey sur l'autoroute de Paris n'est orné d'une quelconque œuvre d'art, qu'elle soit néomédiévale ou moderniste, classicisante ou abstraite. Manquait-on d'argent, recherchait-on d'abord l'efficacité? On aurait dû au moins décorer l'entrée du tunnel le plus long, pour faire bonne figure; mais non, rien.

En France, le matérialisme suscite tellement de passion que, en général, ses partisans prétendent que les routes techniquement parfaites ont suffisamment de beauté en elles: c'était l'argument de Gustave Eiffel pour sa tour. Cela ne vaut rien. La beauté ne naît pas toute seule; il faut la vouloir. Même les Américains ont revêtu le squelette d'acier d'Eiffel, à New York, de la fameuse allégorie de la liberté. C'était judicieux.

Veut-on protester contre le style néomédiéval des rois de Sardaigne? Mais qu'on décore les tunnels de formes surréalistes, si on veut, ou d'art abstrait: ne rien faire ne peut pas se justifier par des attaques esthétiques; c'est la beauté tout entière qu'on renie.

La technologie devient encombrante quand on oublie la beauté: l'humain y perd son équilibre intime. C'est le drame de la France classique.

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28/08/2018

De Gaulle dans le Connemara

de gaulle.jpgDurant mon voyage en Irlande, j'ai passé une semaine dans le Connemara, et ma location était juste à côté de l'hôtel où Charles de Gaulle est parti en vacances après sa démission de la présidence de la république française. Après tout, l'Irlande est aussi faite des hommes illustres qui y ont passé du temps, et les historiens aiment évoquer ce séjour du Général comme s'il avait une signification mystique, ou symbolique. Dans ses derniers jours, pour ainsi dire, De Gaulle prenait contact avec la terre d'Irlande, comme s'il voulait entrer dans le monde des fées - dans le Sídhe.

Car c'est bien là, pensait-il - et comprend-on implicitement -, qu'était l'âme de la France, le génie national. Lorsqu'il l'assimilait à la madone des églises et (surtout) à la princesse des contes, il faisait bien appel aux traditions catholiques et celtiques, il le savait: il était gaulois. La source vivante de cette mythologie occidentale, où se trouvait-elle, sinon en Irlande? L'ancienne Rome avait donné un cadre; mais les Celtes y avaient porté la vie.

L'hôtel se trouvait dans un village nommé Cashel, nom de lieu assez répandu en Irlande, et dont la signification renvoie à un fort antique, en pierre et circulaire. Il était charmant, et l'intérieur avait été aménagé à l'anglaise, on y avait des manières distinguées comme dans la bonne société londonienne. À l'extérieur, il y avait un joli jardin, indiquant par des panneaux fléchés la direction du De Gaulle Seat. Nous les avons suivis. Le chemin ondoyant et couvert de végétation verdoyante, comme toujours en Irlande, mène à un banc au sommet d'une butte.

Voyait-on la mer, à l'époque de De Gaulle? Aujourd'hui, elle est cachée par des buissons élevés, des sortes de buis, si on s'assoit sur le banc. Ce n'est pas la haute mer: juste un bras, pénétrant profondément dans les terres sans créer de rive régulière. Mais au loin, le large se distingue, dans une petite fenêtre de blancheur, dans un globule qui paraît plus clair que le reste.

Derrière le jardin, un pré s'élève, d'un vert pur, et bêlent dans la brume les éternels moutons. L'endroit est magique, comme il semble toujours l'être dans l'île de saint Patrice. Il est vrai que le Sídhe n'est pas loin, qu'il de gaulle 3.jpgy a là une entrée, et que le De Gaulle Seat crée une absence, comme ces sièges périlleux de la Table ronde où nul n'ose s'asseoir parce qu'ils sont les chaises d'êtres invisibles - peut-être de défunts héroïques. L'absence de tout bouquet, disait Mallarmé, instaure l'idée parfumée: l'absence de De Gaulle en crée la vivante image - diamantine, cristalline, pleine de reflets colorés. Là est son corps subtil, encore présent. Il me regarde, me fait un clin d'œil.

Ai-je rêvé? Je ferme, je rouvre les yeux: il est parti; seul un souffle emporte, au-dessus de moi, une soie transparente, qui se dissout au vent. Il ne reste plus rien de l'ombre lumineuse de De Gaulle, que j'ai cru voir ici. Je me souviens seulement de ses beaux Mémoires de guerre, qui bâtissaient son épopée, et faisaient de lui l'envoyé du Sídhe - un fils des elfes, un Galaad digne de saisir le Graal. Il était le délégué de la princesse des contes: il la représentait, dans le monde de la prose. C'était bien son idée. Cashel l'a senti, et l'a honoré en conséquence. Les Irlandais aiment la France, ils aiment De Gaulle: il est un héros gaulois, descendant de Cuchulain.

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26/08/2018

Degolio CXXIV: la mise en branle du guerrier céleste

moon.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il montrait à son disciple humain, Jean Levau, la puissance étendue de son sceptre cosmique, dont l'éclat les transporta!

Bientôt, la lumière du bâton s'amenuisa, et les deux hommes revinrent à eux-mêmes. Le salon fut de nouveau dans une pénombre à peine brisée par l'éclat bleu des yeux de gemme du Génie d'or; même l'émeraude de sa canne cosmique ne jeta plus qu'une faible lueur, tremblante et clignotante.

Car, sur les recommandations de ce noble Solcum, Jean n'avait pas allumé la pièce, lorsque, en pleine nuit, il lui était apparu. Il avait entendu, depuis sa chambre, du bruit dans son salon, et s'était rendu prudemment vers le lieu où avait choisi de se matérialiser, pour lui, le preux gardien de Paris. Là, il l'avait trouvé le fixant, et lui demandant de ne pas chercher à le voir mieux, de la lumière artificielle dont se pourvoient les hommes.

Jean ne regrettait pas de lui avoir obéi: c'est grâce à cela, certes, qu'il avait pu bien voir les clartés projetées de l'émeraude sainte.

Mais n'était-il pas présomptueux? Le Génie d'or n'avait-il pas surtout voulu préserver le système électrique de son immeuble, qui eût été à coup sûr détruit par l'énergie déployée par lui? Jean Levau eût assisté, sans doute, à l'explosion de toutes ses ampoules, et ses plombs auraient sauté. Tout l'immeuble peut-être se serait éteint, par une forme de contagion.

C'est à ce moment qu'il se produisit une chose extraordinaire. Sans doute, Jean avait déjà été le témoin de ce prodige; mais il l'étonnait toujours autant. D'elle-même la grande fenêtre de son salon s'ouvrit, après un bref regard jeté sur elle par le Génie d'or, comme si elle se soumettait à ses ordres. Alors, levant son bâton, où coururent de fins éclairs, au-dessus de sa tête, l'être lunaire fut hissé dans les airs - soulevé au-dessus du plancher -, et emporté d'un coup vers la fenêtre ouverte. Une fois dehors, le sceptre cosmique tira le paris.jpggénie au-dessus du balcon de fer forgé, et voici! il s'en fut vers l'ouest - vers Puteaux, où se dressait la forteresse abominable des Gargouilles.

Il l'apercevait au loin, sur la berge de la Seine, là où se tiennent aujourd'hui les tours de la Défense, dans l'obscurité nocturne faisant comme une masse plus sombre encore que l'air, et il voyait clignoter l'œil de Fantômas, rouge dans les nuées, scrutant devant lui, du sommet de sa tour, Paris, afin d'y préparer ses mauvais coups. Mais, à travers les murs de la forteresse, le Génie d'or, de ses yeux enchantés, distinguait à son tour l'éclat vert du morceau d'émeraude qu'il avait placé sur l'aile noire de la gargouille ennemie, et qui lui indiquait le chemin à suivre. Cet éclat avait laissé, derrière lui, plusieurs traces, comme de la poussière magique que seul le regard du Génie d'or percevait, et ainsi pourrait-il vaincre le sort qui laissait secret le chemin du fort: Fantômas, muni des dons faits à lui par le peuple du Gouffre, avait un tel pouvoir! Tissant des illusions devant ses constructions, il détournait le regard ordinaire, faisant croire à des forêts, à des bras de fleuve, pour cacher sa demeure, et ce qu'il y préparait.

Solcum se laissa porter par son sceptre, sentant à peine le vent frais courir le long de ses membres et soulever sa grande cape, et, comme la lune était claire, son heaume et ses gants s'argentèrent, et il était tel qu'un ange, dans le ciel noir!

Mais il est temps, ô lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra la grande bataille commencer!

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22/08/2018

Statuettes de saints locaux: Patrice

statuette.jpgJ'ai déjà évoqué le problème des statuettes de saints et d'anges, dont je fais plus ou moins collection, après mes voyages en Italie et en Espagne, où l'on trouve facilement des figures sculptées, à petit prix, de l'archange saint Michel ou des saints locaux, protecteurs des cités. En Catalogne, j'ai acheté saint Georges terrassant le dragon, à Valence, la Vierge à l'Enfant couverte de dorures, et j'ai eu le plaisir, en Irlande, de faire de même pour l'excellent saint Patrice.

Breton, il avait appris le latin et la doctrine chrétienne en Gaule avec saint Germain, puis avait converti l'Irlande, et son culte reste vivace. À son tour vainqueur de dragons, il passe pour avoir chassé les serpents de l'île verte, même si elle n'en a, paraît-il, jamais eu: serpents symboliques, sans doute. Il a aussi écrit des textes, que j'ai lus et qui sont beaux. Une montagne lui est vouée, en Irlande, et je l'ai gravie, comme on le fait pour se purifier de ses péchés: elle est raide et caillouteuse, souvent balayée par le vent et la pluie. En haut, un lit réputé de saint Patrice reçoit des offrandes, et une église lui consacre des messes.

Je ne sais pas si beaucoup de pays anglophones ont ainsi des statuettes de saints - non seulement locaux, mais mondiaux, tels saint Michel, saint Georges et sainte Marie, qu'on trouve aussi en Irlande. En Amérique, on peut tout acheter; mais ces produits n'y sont pas courants. En Angleterre, cela ne me dit rien.

L'Irlande en contiendrait-elle autant si elle était restée dans l'empire anglais? Je ne sais pas. Mais je suis persuadé qu'en Savoie, on trouverait facilement des statuettes de saint François de Sales, si elle n'avait pas été intégrée à la France.

Peut-être a-t-elle gagné quelque chose en retour. Surtout des routes, je pense. Pour l'art, il faut voir.

Que la France soit hostile aux statues de saints s'est encore vu récemment: un journal de diffusion nationale a publié l'article d'un prétendu critique d'art qui, au nom de Marx, attaquait une initiative bretonne promouvant l'érection de statues de saints locaux dans une vallée dont j'ai oublié le nom. Comme elle alliait bretagne.jpgles fonds privés et les subventions de collectivités locales, ce sympathique héritier du bolchévisme a vu tout de suite l'horrible menace planant sur la France égalitaire et centralisée. Ces attaques de la presse d'État, plutôt lamentables, sont typiques.

Le catholicisme, en Savoie, n'est plus ce qu'il était, et les régionalistes ne le défendent pas spécialement. Mais l'attitude similaire des indépendantistes irlandais, souvent protestants, n'a pas empêché la république d'Irlande de laisser, ensuite, se répandre les statuettes de saints chrétiens, la liberté culturelle l'impliquant.

Mais en France, on ne trouve que des statuettes de saints d'un style nouveau, abstrait, qui cache sous des formes vagues les personnages les plus connus de la Bible. C'est peut-être par goût pour l'art moderne; ou parce qu'on a honte du merveilleux ancien. Les saints locaux, avec ce système globalisant, passent à la trappe: peut-être est-ce voulu. François de Sales n'y trouve pas de place. Ni saint Maurice, le patron du vieux duché. L'abstractisme est aussi un instrument de massification, et de centralisation. Il est parisien, mais dans le sens étatique: dans le sens où Paris n'est pas d'abord une ville, mais une capitale. Car ce système nuit aussi à sainte Geneviève, à ses statues!

L'initiative bretonne dont j'ai parlé suggère que la liberté et le renouveau, en France, viendront en priorité de la Bretagne. Paris est muselée, pour ainsi dire. Et les autres régions sont soit moins ouvertes sur le monde, soit plus soumises à la culture officielle.

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20/08/2018

Le tunnel végétal vers Dunsany

Sussex-20-Magical-Tree-Tunnels-You-Should-Definitely-Take-A-Walk-Through.jpgL'Irlande a une végétation océanique foisonnante, qui la rend particulièrement belle: les plus hautes montagnes se couvrent d'un vert tapis, et les forêts sont des temples d'émeraude. Au-dessus des routes, mille tunnels de feuillages donnent l'impression qu'on entre dans des mondes magiques. La route de Dunsany, depuis la Nationale, en a un, de tunnel végétal, merveilleux, et, rempli du souvenir du roi des Elfes et de sa fille - de l'œuvre de l'écrivain -, alimenté, de surcroît, par la glorieuse histoire de sa famille; nous sommes bouleversés en passant sous les arbres: cette fois, c'est bien à un palais divin que mène ce tunnel vert, c'est bien au pays des fées!

Nous ne pûmes pénétrer dans le château, qu'occupe le petit-fils de notre auteur. Mais nous pûmes voir l'entrée, dans un style néogothique splendide, et mesurer la largeur du domaine. Les armes de la dynastie se voient à la porte, avec un cheval ailé et un daim debout, et la devise: Festina lente. Hâte-toi lentement. C'est en latin. Lord Dunsany avait traduit les Odes d'Horace, le sommet de la poésie lyrique occidentale!

Un miracle m'a amené en ces lieux, un hasard providentiel. C'est bien là que le premier créateur de mythes du vingtième siècle, au-delà des plaintes des poètes symbolistes sur la mort des mythologies antiques, a vécu, c'est là qu'il a écrit, c'est là qu'il a imaginé les divinités nouvelles de Pegāna! Peu importe qu'elles aient un air parodique rappelant Voltaire et qu'elles suggèrent, par conséquent, que leur auteur a manqué de la gravité qui fait les plus grands poètes - contrairement sans doute à Yeats, qui en faisait pour ainsi dire des pegana.jpgtonnes.

Oui, la création mythologique n'en était qu'à ses débuts, pour l'époque moderne, et Lord Dunsany n'osait être pleinement sérieux. Face à lui, Lady Gregory et Yeats son ami chantaient avec plus de dignité les anciens dieux irlandais, et il eût pu paraître insolent de prétendre en créer d'aussi grandioses. Les chrétiens, avec saint Patrice et sainte Brigitte, et tant d'autres mages voués au Christ, l'avaient osé; mais Yeats le leur reprochait.

Lord Dunsany, quoique fidèle aux principes moraux de sa famille, quoique digne mari, digne père, digne administrateur de son village, digne donateur de l'Abbey Theatre de Yeats et Lady Gregory, quoique bienfaiteur de Dunsany même, n'était pas sûr d'être chrétien. Il voulait créer une voie nouvelle. Il en était isolé. Dans les librairies de Tara, de Dublin, nulle trace de ses œuvres. C'est Yeats qu'on trouve, Yeats qu'on voit partout - lui, le chantre des figures antiques, de Tara et de Newgrange!

Ô Lord Edward! tu partis après la guerre civile en tes terres anglaises, et seuls les amateurs de fantasy t'ont commémoré: tu n'es guère soutenu par le sentiment national irlandais. Étais-tu trop peu digne, dans des inventions originales? Étais-tu trop hardi, trop personnel? Étais-tu trop grand? Ou trop léger?

Je ne sais pas si cet auteur est vraiment le meilleur de l'Irlande moderne: seulement qu'il m'a marqué plus qu'un autre, et que je le ressens plus intimement que tout autre.

Lorsque nous sommes arrivés à Newgrange, but officiel de notre voyage dans la vallée de la Boyne, il était trop tard: les inscriptions étaient fermées, tout était complet. Mon intention cachait des désirs inconnus: la Providence m'avait mis en l'esprit le site archéologique, mais j'ai surtout découvert Dunsany! Derrière moi, j'ai senti l'ange me tromper à dessein, et je me suis retourné, et voici! il avait le visage de mon cher auteur. Comme Dante par Virgile, j'avais été conduit par quelque génie défunt, sur le chemin du Mystère.

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18/08/2018

De Newgrange à Dunsany

trim castle2.jpgDu Connemara où j'avais pris une location, à Dublin où je devais reprendre l'avion, la distance n'est pas grande, l'Irlande n'étant pas particulièrement vaste, et je prévoyais de visiter Newgrange, site archéologique majeur dont W. B.  Yeats parlait avec émotion. Je sors de l'autoroute sans doute un peu tôt et, sur les routes ordinaires d'Irlande, étroites, cahoteuses et sinueuses, je traverse la campagne parsemée de châteaux et de fermes qui s'étend au nord-ouest de la capitale.

Nous arrivons à Trim, dont je ne sais alors rien, et comme la ville n'a pas l'élégance de ses sœurs plus touristiques de l'ouest, nous poursuivons notre route en remarquant les ruines d'édifices médiévaux, et sans nous douter qu'ils sont les plus anciens et les plus nobles du pays.

Nous nous arrêtons aux abords de Navan, une plus grosse ville sur le chemin de Newgrange, pour manger dans un de ces bars munis de sandwiches dont les pays anglophones ont le sympathique secret, et, après avoir mangé le plat typique de saucisses anglaises et de frites françaises, nous ressortons sur le parking. Il y a là un plan. Mus par on ne sait quel ange, nous nous en approchons. Je vois, à peu de distance de Navan, les noms sacrés de Tara et de Dunsany!

Je ne savais pas qu'ils se trouvaient près de Newgrange.

Peu de jours auparavant, mon ami Patrick Jagou m'avait recommandé d'aller voir les Hills of Tara, haut lieu de la royauté irlandaise antique. C'était l'occasion. Ensuite nous irions à Dunsany, voir le château où avait vécu mon cher auteur!

Tara fait rêver, évoquant le temps des héros, des demi-dieux - préhistorique, antérieur aux cités -, et les collines, restes de palais, dominent des plaines tara.jpgs'étendant à l'infini. L'Irlande ancienne avait six rois, mais on dit que celui de Tara était suprême.

Puis, nous allons à Dunsany, où a vécu l'héritier des rois et des bardes antiques! Car, avouons-le, Yeats n'était pas seulement jaloux des titres de noblesse de son camarade Edward Plunkett. Non. Lord Dunsany ne se contentait pas de chanter les fables anciennes, de regretter les mythologies disparues, comme Yeats et ses amis: il ne s'y adonnait même pas particulièrement. Pourquoi l'aurait-il fait? Lui se sentait capable de créer de nouvelles mythologies, de poursuivre, ou de ressusciter le mode de poésie antique - et il l'a réalisé, créant, après William Morris, le genre moderne de la fantasy, servant de modèle à H. P. Lovecraft et Fritz Leiber et de justification à J. R. R. Tolkien: il est le premier créateur de mythes du vingtième siècle!

Pour cela, à ses yeux, nul besoin de prôner l'indépendance irlandaise et la fondation d'une république: le roi anglais permettait l'imagination libre. En 1916, lors de l'insurrection, il avait demandé à pouvoir combattre les rebelles, et avait reçu une balle dans la tête. Il était, de son état, principalement un soldat, comme tous les aristocrates. Si Yeats et ses amis regrettaient cette insurrection soutenue, en pleine guerre, par l'Allemagne, ils n'en chantèrent pas moins les insurgés morts au combat. Le fossé se creusait, entre un mouvement littéraire nostalgique de la forme irlandaise ancienne, et un héritier de cette Irlande qui pensait pouvoir imaginer librement des dieux, jusqu'en ce siècle mondialisé.

Mais j'approchai de Dunsany, à seulement deux kilomètres de Tara!

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13/08/2018

Le pilotage par les gemmes (Perspectives pour la République, LVII)

dashboard 01.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Soumission d'Ardul, dans lequel je raconte qu'après avoir reçu la soumission des Hommes-Sangliers, j'ai suivi la dame immortelle qui me guidait vers le vivant véhicule qui nous portait.

De son langage étrange, elle donna un autre ordre à la voiture, qui trembla, puis s'éleva, avant de s'avancer au-dessus du sol, comme glissant sur une onde invisible.

Si on me demande à quoi pouvait bien ressembler le langage d'Ithälun quand elle livra son injonction, je répondrai que je serais bien en peine de le dire, cela ne ressemblant à aucune langue connue, et aucun alphabet de ma connaissance ne pouvant en rendre les sons. Si je disais que cela sonnait comme: «Inui ne melyun, tinel a tu menuïn», je trahirais la pureté de ce que j'entendis. D'un autre côté, on ne peut mieux faire à partir de l'alphabet romain, en tout cas moi je ne peux pas. Ce que prononça la bouche de lys, à la langue infiniment rose, de la dame de mes pensées, est au-delà du langage humain, rappelant un souffle créant de la musique, une parole ouïe seulement en rêve. Ainsi, lorsque, en dormant, un homme, sans se réveiller, entend le vent froisser l'air à ses oreilles, il croit que lui parlent des êtres autrefois connus, et depuis longtemps oubliés, sans comprendre ce qu'ils lui communiquent; puis, ouvrant les yeux, il ne voit qu'un bref éclat de lumière fuir, comme si son souvenir s'évanouissait dès qu'il était susceptible de le voir devant lui. De même, aux paroles d'Ithälun, d'insondables souvenirs semblaient revenir et fuir à mesure que je tournais le regard de mon esprit vers eux, et je ne savais quelles réminiscences d'une autre vie, antérieure à ma naissance, surgissaient, puis disparaissaient. Au doux son de sa voix des images se formaient, puis se dissolvaient, et je devinai, plus que je ne comprenais, ce qu'elle me disait. La beauté en était si grande qu'aujourd'hui encore le souvenir m'en tourmente, et que j'en entends régulièrement, la nuit, les singuliers échos.

Je signale quand même que dans ce que j'ai écrit ci-dessus, le u n'a pas la valeur qu'il a en français, mais celle qu'il avait en latin, et a en italien; il équivaut à ce que les Français écrivent ou, non à ce que les Allemands écrivent ü.

Ithälun se mit à diriger le véhicule de murmures mélodieux et d'attouchements subtils, passant les doigts sur les gemmes du tableau de bord - ou pour mieux dire les caressant, et éveillant en elles des éclats par ses affleurements furtifs. Elle était si rapide, à cet art, qu'elle m'émerveillait, et que je perdais de vue l'enchaînement de ses mouvements, pareil à celui du joueur de piano exercé qui, adonné à une partition de Mozart ou de Chopin, fait bondir ses doigts sur les touches blanches et noires, paraissant y faire naître la lumière! Par ces partitions silencieuses, faites de lumières colorées selon la nature des joyaux touchés, Ithälun, ainsi, émouvait la voiture, comme si elle communiquait avec elle et livrait en son cœur la joie d'une mélodie inaudible.

Le véhicule vibrait, ronronnait de plaisir comme un chat, et avançait souplement dans les airs, créant un mouvement harmonieux et pur dans la nuit qu'il éclairait de sa carrosserie luisante, laissant même derrière lui une traînée lumineuse, parsemée d'étincelles, qui retombaient ensuite sur le sol à la façon d'une neige. On n'entendait qu'un vague souffle de l'air déplacé le long de sa carène, comme si les sylphes mêmes se sentaient flattés par son entrée dans leur royaume, comme s'ils le soutenaient et l'aimaient, au lieu de lui résister et de le projeter à terre comme ils font d'habitude. Telle était la magie d'Ithälun, reine parmi les fées!

(À suivre.)

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11/08/2018

Lord Dunsany et la vallée de la Boyne

dunsany 2.jpgL'Irlandais qui m'accompagne depuis le plus longtemps, c'est l'écrivain Lord Dunsany (1878-1957). Je ne suis ni un adepte de Yeats, ni un admirateur inconditionnel de James Joyce, mais le lecteur assidu de ce poète très peu présent dans l'espace public irlandais.

De fait, l'Irlande adore ses poètes et ses écrivains, et on trouve partout, même dans les églises, les textes des plus fameux, notamment Yeats ou Oscar Wilde. Mais Lord Dunsany est resté tristement absent de ma vue durant tout mon voyage.

Son problème avec l'Irlande moderne a commencé dès son vivant. Pair d'Angleterre, il était royaliste et, à Dublin, dans les banquets littéraires auxquels il participait, il était en porte-à-faux, réclamant qu'on rende hommage au Roi, quand les maîtres de cérémonie voulaient qu'on ne rende hommage qu'à la Nation.

W. B. Yeats refusait de l'intégrer dans l'Académie des écrivains irlandais nouvellement créée, parce qu'il n'avait pas pris l'Irlande pour sujet dans ses œuvres. Lord Dunsany ne le comprenait pas, car pour lui, la fantasy à laquelle il s'était adonné, inventant des dieux et des pays étranges, était le propre du caractère irlandais, porté spontanément à l'imagination, au point qu'il déclara que ceux qui n'aimaient pas cette faculté imaginative n'avaient aucune raison de lire quoi que ce fût sur l'Irlande! Piqué au vif, il écrivit un roman célébrant le paysage irlandais, le disant d'emblée en lien avec les fées, et, après avoir reçu un prix littéraire national, il fut admis à cette Académie. Selon certains, Yeats était jaloux des titres de noblesse de Dunsany, qui pouvait faire remonter ses ancêtres à l'époque normande, et qui était propriétaire du plus ancien château d'Irlande, à Trim, dans la vallée de la Boyne.

Le célèbre poète se posait comme appartenant à une élite, mais il n'avait pour cela ni titres ancestraux, ni diplômes glorieux, et la présence de Lord Dunsany le gênait. Le poème qu'il dunsany.jpgcomposa pour défendre son sang contre les attaques d'un critique qui lui reprochait de rejeter la petite bourgeoisie alors qu'il en était issu, en atteste indirectement.

L'époque normande est celle des plus anciens châteaux d'Irlande car les Celtes ne bâtissaient pas en pierre, et n'avaient pas de villes à proprement parler: les premiers les Danois bâtirent Dublin, puis les Normands, après avoir conquis l'Angleterre, parsemèrent l'Irlande de châteaux. Celui de Dunsany, près de Trim, est le plus ancien continuellement habité.

Il est, significativement, près de Tara, le haut lieu de la royauté irlandaise antique, le siège du roi des rois. C'est d'ailleurs en cherchant à aller aux Collines de Tara, par un incroyable concours de circonstances, que je me suis rendu à Dunsany. Je le raconterai une fois prochaine.

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09/08/2018

Irlande anglaise

Georgian-Dublin-500x386.pngOn sait que l'Irlande est essentiellement de langue anglaise: l'irlandais est enseigné et appris à l'école par esprit national, mais l'anglais y est la langue la plus naturelle. Il n'y a pas que cela qui frappe le Français comme émanant de la tradition anglaise, quand il se rend dans ce noble pays: le mode d'alimentation est également typique. On y trouve les mêmes petites saucisses, les mêmes puddings et les mêmes breakfasts que dans l'île voisine - et qu'on me comprenne bien: ce n'est pas un reproche, car j'aime l'Angleterre et sa cuisine, et quand, étant tout jeune, j'y étais envoyé par mes parents en séjour linguistique, j'étais un des rares Français à l'apprécier. Même les sandwiches aux œufs, qu'on trouve pareillement en Irlande, recevaient volontiers mes suffrages.

On peut, comme en Angleterre, manger à n'importe quelle heure de la journée pour pas cher, et j'adore ce mode de vie. La homemade soup of the day, servie partout avec deux grosses tranches de pain brun et une plaquette de beurre, livre un repas équilibré à cinq euros. Dès qu'on a fini, on paie, au revoir Monsieur, au revoir Madame, en moins de vingt minutes affaire pliée. Quand on est touriste, c'est l'idéal, car on n'a pas envie de rentrer à midi dans sa location pour faire à manger, ni de passer des heures au restaurant.

EnglishBreakfast-1200-80.jpgEn France, le repas est un moment stupidement sacré - et cela énervait à juste titre Tolkien, qui détestait la cuisine française. Si on veut résister au cérémonial gaulois, on est obligé d'aller dans des chaînes de restaurants américaines, et c'est déplorable, que les Français tiennent à leurs habitudes au point de s'américaniser d'un coup, alors que, en Irlande, on a des coutumes européennes pratiques, une alimentation correcte et un sentiment de liberté que la France ne possède pas.

Il n'y a pas que l'alimentation: en Irlande aussi, on roule à gauche. Attention aux collisions frontales, continentaux!

Cependant, l'architecture n'est pas toujours anglaise. Elle l'est surtout à Dublin. Ailleurs, elle est volontiers originale.

Et puis le catholicisme a en Irlande une importance majeure: on trouve des statuettes de saint Patrice, l'apôtre local, et d'autres saints célèbres. Mais on y trouve aussi des statuettes de divinités païennes, les Irlandais étant friands de références celtiques les différenciant des Anglais. On trouve enfin des statuettes de super-héros. On trouve donc tout: la culture de tous les temps est représentée en Irlande, sans aucune exclusive!

Cela dit, les églises n'ont pas la beauté qu'elles ont en Italie ou en France, et leur mobilier n'est pas particulièrement splendide. Les figures sont surtout saint-patrick@2x.jpgintéressantes par leur caractère local, la présence de saint Patrice et de l'éternel roi joueur de harpe sur tous les vitraux. C'est poétique et romantique.

Le plus beau, en Irlande, c'est le paysage, notamment dans l'ouest, là où on continue de parler naturellement irlandais, et où on croit encore aux elfes! Mais même la vallée de la Boyne, si aristocratique, si anglaise, ou si normande, est charmante, et résonne de la présence, en son sein, de l'ombre de Lord Dunsany - pourtant peu célébré en Irlande. J'en reparlerai.

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05/08/2018

Statut de la femme dans l'ancienne Rome selon Plaute

Plautus.jpgJ'ai lu, récemment, une pièce de Plaute, l'auteur comique romain vivant au deuxième siècle avant Jésus-Christ, l'un des plus anciens auteurs latins dont les œuvres nous soient restées. Du contenu littéraire, je reparlerai ailleurs. Ce qui m'a frappé, d'un point de vue social et historique, est une évocation relative à l'éternelle question du statut des femmes dans le monde, en particulier dans l'ancienne Rome, qui a fondé le droit moderne.

Alcmène, la femme d'Amphitryon, se voit accuser par celui-ci d'adultère, et menacer de divorce. Mais comme elle est indignée par cette fausse accusation, elle menace à son tour de divorcer, de partir de son côté et de reprendre ses biens.

Une note de Pierre Grimal, auteur de l'édition française dont je me suis servi pour m'aider dans les moments difficiles de l'original, signale que dans l'ancienne Rome, la chose pour une femme était possible, elle pouvait divorcer quand elle voulait.

Pourtant, les femmes ne pouvaient pas être citoyennes, ni siéger au Sénat. Le droit relatif au mariage était-il indépendant de la vie de la cité?

Un autre trait de Plaute, tiré du prologue de La Marmite, éclaire différemment ce sujet. J'ai lu ce prologue parce qu'il est présenté par un Lare, dieu domestique dont j'essayais par ses paroles de saisir le rôle religieux et moral. Il est le gardien de la maison, mais aussi des relations saines entre les générations: pour lui il faut que les enfants honorent leurs parents, mais aussi que les parents aident leurs enfants, notamment Lar_romano_de_bronce_(M.A.N._Inv.2943)_01.jpgen leur laissant un héritage et en donnant aux filles une dot.

Le problème initial de cette pièce (qui a servi de modèle à Molière pour son Avare) est qu'une fille a été violée par un jeune homme qu'elle ne connaît pas, et qui la connaît: c'était durant les fêtes nocturnes de Cérès (plus tard interdites). On se retrouve alors face aux mêmes principes que ceux qu'on peut lire dans la Bible: comme la fille est enceinte, il faut absolument qu'elle se trouve un mari, et obtienne une dot de son père très avare. Le Lare s'y emploie, car il aime cette fille, qui lui rend de constants hommages (elle lui fait des offrandes quotidiennes). Tout se termine bien, le violeur de toute façon aimait la jeune fille et voulait l'épouser; il ne restait qu'à convaincre les parents. Le viol ne pose pas de problème en soi, on n'y accorde pas d'importance. On considère, peut-être, qu'une femme est toujours d'accord pour faire l'amour, si les conditions le permettent. Ce n'est pas sans relation avec l'idée qu'elle ne peut pas siéger au Sénat: on ne lui accorde pas de faculté de jugement nette.

Pourquoi dans ce cas pouvait-elle divorcer à volonté? Cela paraît contradictoire. À moins que la question essentielle ne soit celle des ressources: la femme n'ayant pas les moyens de gagner de l'argent, elle ne vivait que de la dot. Si elle l'obtenait, elle pouvait ensuite la garder. Mais elle ne l'obtenait que si elle se mariait. La société était donc coercitive de facto, en laissant les femmes à l'état de nature, et en réservant aux hommes les statuts permettant de s'enrichir.

La morale traditionnelle était mêlée de pragmatisme, trait typique de l'ancienne Rome.

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02/08/2018

La soumission d'Ardul (Perspectives pour la République, LVI)

amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Attente des démons-sangliers, dans lequel je raconte qu'après avoir autorisé la famille de Borolg à venir chercher son membre blessé, nous nous mîmes, la fée Ithälun et moi, à l'attendre.

Ils parvinrent jusqu'au coteau au pied de la falaise et, lentement, s'avancèrent, le front baissé et marchant à quatre pattes à la façon de bêtes ordinaires, comme craignant la vengeance d'Ithälun ou mon changement d'avis. Ils nous regardaient par dessous, avec quelques lueurs de haine et d'amertume, mais s'employant bien vite à dissimuler leurs sentiments pour affecter la soumission.

Au nombre de six, les hommes-sangliers (dont Ithälun devait m'apprendre que le nom de leur peuple était Ardul) vinrent autour de Borolg, et, le soulevant de leurs pattes antérieures, se redressèrent, et, portant leur congénère, reprirent, en se mettant debout, leur posture humaine. Puis, s'inclinant devant nous, un peu comme l'avaient fait les proches d'Ornuln (ce qui était pour le moins curieux), ils repartirent vers leur grotte, remontant la pente qu'ils avaient descendue. Dans sa douleur, Borolg gémissait et grognait faiblement, et des effluves de dépit en montaient dans l'air; mais nous eûmes pitié de lui, car il souffrait atrocement. Ils disparurent à la fin par la fissure dont ils étaient sortis et que, étrangement, je ne pus bientôt plus distinguer, comme si elle s'était refermée, à la façon d'une porte.

Je me tournai vers Ithälun aux mailles reflétant la clarté des étoiles, et lui demandai: «Que faisons-nous, à présent, ô Ithälun?» La dame des fées demeura silencieuse un instant, regardant toujours l'endroit où avaient disparu

les hommes-sangliers, puis, se tournant vers moi, répondit: «Je ne pense pas, Rémi, que, comme cela te semblerait peut-être juste, nous puissions prendre du repos. Trop de peine et d'angoisse se sont abattues sur toi et sur moi, ces dernières heures. Nous ne trouverions pas le sommeil, et ce lieu, qui vit tant de malheurs l'infester de leurs cris, nous ferait à la fin horreur.

«Voyageons de nuit, pour une fois, sous les étoiles que tu pourras admirer, puisqu'elles sont ici si proches, et qu'il semble, au regard innocent, qu'elles ont des têtes derrière leur éclat, dont elles ornent les fronts comme des diamants grandioses. Tu l'as constaté, n'est-ce pas?»

À ces mots, je regardai le ciel, et il me parut que, effectivement, les étoiles étaient toutes proches et que, en montant au sommet des montagnes, on eût pu quasiment les toucher. Mais je ne vis pas les têtes dont parlait Ithälun: ses yeux devaient être meilleurs que les miens!

L'immortelle reprit la parole: «Viens», me dit-elle, «nous allons reprendre le véhicule avec lequel nous sommes partis de la maison de mon père, et dont je révélerai maintenant le nom: car elle a un nom propre, ayant une âme, et étant une personne, on l'appelle Olorgel. Elle fut engendrée, aussi curieux cela te paraisse-t-il, d'un cygne et d'un nain. Car en ce monde, les machines mêmes sont des êtres vivants, énigme profonde pour les mortels ordinaires. La raison pour laquelle elle a pris cette forme ne te sera cependant pas dite aujourd'hui. Contente-toi de monter sur le siège du passager, puisque tu es trop las pour la conduire, quoi que t'ait appris Ornuln en mon absence!»

Et ayant dit ces mots, elle s'en fut, et marcha vers la voiture volante. Je la suivis sans mot dire, et, dès que nous eûmes fini de ranger dans le coffre les restes de la tente montée par Ornuln, nous montâmes dedans conformément à ses ordres.

(À suivre.)

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31/07/2018

Le Mabinogion

mabinogion.jpgPoursuivant mes lectures celtiques, j'ai digéré un ouvrage qui, commencé mais jamais terminé, dormait, comme tant d'autres, depuis des années dans ma bibliothèque: The Mabinogion, traduit du gallois en anglais par Jeffrey Gantz (dont j'ai déjà lu une traduction de vieux textes irlandais). Il date du treizième siècle, et contient à la fois des restes de mythologie celtique et des adaptations manifestes de poèmes narratifs français, notamment ceux de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs.

Comme pour les récits irlandais primitifs, les textes mythologiques contiennent des merveilles énigmatiques - donnant l'impression que les dieux sont sur terre et que pour eux le temps ne passe pas, qu'ils vivent des choses peu compréhensibles, et qu'ils sont à l'origine des arts et métiers.

Souvent le texte fait de ces êtres des hommes ordinaires, venus d'Irlande par exemple, et on a du mal à comprendre ce qui se déroule: on ne sait pas s'il s'agit de symboles de l'action des immortels ou des reflets de mœurs antiques; car les Celtes en avaient de bizarres.

Ce flou néanmoins crée une poésie indéniable; les ennemis des héros sont tantôt des animaux parlants, tantôt des géants, tantôt des démons, sans qu'on sache vraiment ce qu'il en est - si ces héros chassent, ou s'ils guerroient. Les narrateurs semblent nager dans le rêve. Mais ils parlent d'histoire.

Certains récits sont explicitement des rêves. Mais on y voit, comme dans tout le reste, le roi Arthur et des guerriers fabuleux, des costumes éblouissants, des sortes d'elfes - présentés comme autant de visions resurgies d'un passé ancien.

Il ne faut pas s'imaginer que le lien avec les Irlandais soit particulièrement fort: l'identité des divinités répertoriées avec celles des Celtes primitifs est établie par les philologues, non par les intéressés, qui ont apparemment oublié leur origine commune, si elle existe. Rome semble plus importante, comme horizon politique, que l'unité celtique - et aussi Byzance. Seuls les Gallois et les Bretons sont ressentis comme émanant d'un même peuple.

Les adaptations des récits français m'ont rappelé d'anciennes lectures, et le style n'a pas le charme de Chrétien de Troyes. Mais les chevaliers combattant de vivants mystères conserventArthur%202_0.jpg assez d'intérêt pour faire oublier le modèle. Parfois, la profusion de merveilleux facile annonce l'Arioste.

Si le début est antique et barbare, la seconde partie tourne à la chevalerie et au roman courtois, et la diversité des inspirations montre déjà le flottement de ce qui unit la culture galloise et bretonne. Les influences extérieures sont fortes et ont sans doute progressé avec le temps.

Les plus beaux moments peut-être sont descriptifs et relatifs aux immortels de la Terre, aux hommes étranges que le texte s'emploie à présenter. Ils suggèrent infiniment! Certains récits du milieu du volume placent le roi Arthur dans un cadre mythologique que les autres récits connus ne restituent guère. C'est à ce titre qu'il apparaît comme important de lire ce Mabinogion.

08:42 Publié dans Culture, Littérature, Poésie, Voyage en Irlande, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook