08.02.2010
Avatar de synthèse
Avatar m’a paru être un mélange de films célèbres - Danse avec les Loups et Star Wars, principalement, mais aussi Starship Troopers, Le Dernier des Mohicans, le Nouveau Monde de Terrence Malick, et quelque autres. Je ne pense pas qu’il soit en lui-même d’une grande originalité. Les extraterrestres m’ont semblé imités de ceux de La Planète sauvage, un vieux dessin animé français assez bon, inspiré par Stefan Wul, écrivain qui a créé des mondes fabuleux dans les étoiles.
On se souvient peut-être que j’ai parlé de cet autre film d’animation, Coraline, et de son paradis qui me semblait comme clos sur lui-même, sans profondeur, sans respiration. J’ai eu un sentiment similaire avec le monde d’Avatar, qui évolue dans l’ombre dorée d’une planète énorme - ce qui en fait une sorte de monde souterrain: d’ailleurs, même les montagnes flottent dans le ciel.
L’idée de faire dominer le bleu et le vert, dans ce monde, est agréable, mais cela crée l’image d’un paradis primitif - situé au fond des mers, en quelque sorte. Les plantes ressemblent elles-mêmes à des anémones, et la fluorescence générale des choses rappelle la lumière que produisent maints êtres aquatiques.
C’est un paradis qui a quelque chose de régressif, d’abyssal. Comme une bulle qui aurait survécu du temps de la Lémurie, pour reprendre un thème de Blaise Cendrars: car il disait que les hommes à l’origine vivaient dans un monde qui mêlait la terre et l’eau, et qu’ils tenaient eux-mêmes un peu du poisson. (Il tenait le terme de Lémurie de théosophes américains tributaires, je crois, de H.P. Blavatsky; Lovecraft y a fait allusion.)
Cela a quelque chose de saturnien, eût dit Verlaine: c’est un spectacle qui a un lien avec les Saturnales! Le temps d’un film, on retourne aux temps bénis où l’homme ne faisait qu’un avec la nature…
Le sacré se meut directement quand l’esprit d’une brave dame est saisi dans une belle clarté légèrement mauve, mais surtout blanche, éblouissante. Le reste du temps, il est allusif: on ne sait pas si on peut y croire. Il n’est lié, du reste, qu’à la vie de la planète même: il n’a rien d’universel; il ne se relie pas au Ciel, aux étoiles. Il ne luit en quelque sorte que dans l’ombre de la grosse planète dorée qui lui sert de soleil - et qui est un peu, elle-même, comme un soleil contemplé depuis le fond de l’eau!
Quel sort peut être réservé, dans ce monde, à l’intelligence qui fait de la vie de l’univers un tout cohérent, dirigé par un esprit unique? On se situe en fait avant son apparition. C’est joli, mais cela ne m’enthousiasme pas vraiment. C’est un monde quelque peu étriqué, et d’ailleurs assez uniforme, qui n’a pas l’air, en plus, de compter beaucoup de ces charmants géants bleus qu’on appelle les Na’vi.
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06.02.2010
400e anniversaire de l’Ordre de la Visitation
François de Sales est connu à Genève pour avoir converti la plupart des protestants savoyards mais en tant qu’évêque, son acte le plus important est la fondation, en 1610 à Annecy, de l’Ordre de la Visitation avec Jeanne de Chantal, sa bonne amie.
On raconte qu’ils se connaissaient déjà avant de se rencontrer: elle l’avait vu en vision, au sein d’un rêve, lui l’avait vue en ravissement, dans une extase. Souvenir d’une vie antérieure, peut-être. Mais ils n’en ont pas parlé ainsi.
Cette fondation fait suite à la publication de l'Introduction à la vie dévote, qui était un livre de dévotion mystique destiné aux laïcs, notamment les dames, et, par conséquent, écrit en français. Je connais bien ce livre, mais je sais surtout de l’Ordre de la Visitation qu’il est réservé aux femmes.
A Fribourg, l’intérieur de l’église qui dépend de cet ordre m’a frappé parce qu’on y voit un œil immense, au sein d’un triangle, tout en haut d’une paroi, et aussi parce que, à l’entrée, pour séparer les visiteurs de ceux qui prient, se dresse un panneau de bois en treillis. François de Sales, en effet, dit que pour se mettre en présence de Dieu, il existe quatre moyens, dont l’un est de considérer notre Sauveur, lequel en son humanité regarde dès le Ciel toutes les personnes du monde, mais particulièrement les chrétiens qui sont ses enfants, et plus spécialement ceux qui sont en prière, desquels il remarque les actions et déportements. Or, ceci n’est pas une simple imagination, mais une vraie vérité; car encore que nous ne le voyions pas, pourtant de là-haut il nous considère: saint Étienne le vit ainsi au temps de son martyre. Si que nous pouvons bien dire avec l’Épouse: Le voilà qu’il est derrière la paroi, voyant par les fenêtres, regardant par les treillis.
Cet œil dans un triangle n’est donc pas un symbole maçonnique, comme certains l’ont cru. Il s’agit de la représentation d’une idée qui elle-même est la représentation de la vraie vérité.
L’Épouse renvoie bien sûr au Cantique des cantiques, qui enflamma si fort, plus tard, Jeanne Guyon, qui a dit elle aussi entretenir un lien avec feu saint François de Sales - lequel participait désormais, déclare-t-elle, de la nature de Dieu: elle en parle justement à propos de sa venue à Annecy, au couvent de la Visitation.
Il faut noter la hiérarchie que François de Sales établit entre les personnes du monde, hiérarchie qui n’exclut cependant personne absolument.
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02.02.2010
Alix statufié
L’auteur de la bande dessinée Alix est mort récemment, et j’aimais bien Alix, avec ses Romains vêtus de capes rouge vermillon. Mais je trouvais les personnages de ces albums un peu figés, et les histoires un peu compliquées, prenant trop au sérieux des ressorts narratifs et des thèmes qui ne parvenaient pas à me passionner. Je pourrais néanmoins en dire autant de Blake et Mortimer, sauf que l’arrière-fond scientifique donnait à des imaginations très modernes une crédibilité qui entretenait dans les histoires le mystère. Ces machines prodigieuses, magiques, cela touche.
Alix s’appuyait plutôt sur les drames humains, si ma mémoire est bonne. S’il y avait du fantastique, il était trop classique, éculé pour marquer. Même celui de Tintin était plus original, plus vivant, plus étrange, comme émanant des profondeurs de la conscience, de l’esprit.
Bref, les personnages d’Alix manquaient quand même un peu de vie, malgré les couleurs du décor. Les mauvaises langues diront: c’est comme le Salammbô de Flaubert. Recréer une époque à partir des données objectives est difficile: cela semble toujours manquer de vie. Il faut forcément repartir de l’humain, plus que du décor. Mais Salammbô reste un chef-d’œuvre. L’énergie du style pallie à l’intériorité peu évocatrice des personnages: la tableau lui-même s’anime. La matière. C’est comme les machines de Blake et Mortimer!
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30.01.2010
Albert Camus & ses hommages
On fête le cinquantième anniversaire de la mort d’Albert Camus, un écrivain que j’ai lu quand j’étais au Lycée: La Peste, Caligula, L’Étranger, Les Justes, La Chute, voilà ce que j’ai lu. Sa mort n’a en soi rien d’intéressant, bien que les journaux l’aient fréquemment racontée en détail: elle atteste de sa vie privée compliquée, mais qu’il a voulue telle, et qui donne l’impression qu’il s’est laissé griser par son succès, plus que par son intelligence: car Étienne Dumont a déclaré qu’il séduisait les femmes grâce à celle-ci, mais je suis plutôt sceptique. La tradition islamique montre que la possibilité effective de la polygamie est davantage une question d’argent et de puissance mondaine, si je puis dire: seuls les sultans et les riches marchands - ou les poètes entretenus par les largesses des princes - pouvaient. Mais passons.
J’aimais bien Camus, mais quand, plus tard, j’ai lu Le Procès de Kafka et L’Idiot, Crime et châtiment et Notes écrites dans un sous-sol de Dostoïevski, il m’a semblé que ses livres les plus célèbres en étaient la version édulcorée et adaptée, peut-être plus soignée sur le plan formel, plus conforme à cet égard au goût français, mais avec des images, des figures moins fortes. Pour Caligula, néanmoins, les images restent vives, mais quand j’ai lu Suétone, le Lorenzaccio de Musset et le Cromwell de Hugo, j’ai aussi cru comprendre d’où elles venaient; or, je pense que le Romantisme avait plus de force expressive que l’Existentialisme - et je crois que c’est aussi le cas de Suétone.
Comme je n’ai pas lu les écrits philosophiques de Camus, je ne peux pas parler de ses idées, mais ce qui en transparaît dans ses romans ne m’a pas convaincu: face à l’absurde, le médecin qui reste humaniste ne me parait pas logique ni, sur le long terme, crédible - même s’il reste, bien sûr, souhaitable. Et celui qui se regarde agir et ne veut pas qu’on le juge, alors qu’à mes yeux tout homme a le pouvoir de faire intervenir sa liberté dans ses actes mêmes, ne me convainc pas non plus. Mais La Peste reste agréable à lire, car la force imaginative de Kafka s’y reflète. C’est un peu comme Rhinocéros, de Ionesco, que j’aime bien. C’est joli. Mais Ionesco a quelque chose qui le rapproche de Boris Vian, de la poésie. Camus restait un peu lisse, dans ses images. Au Lycée, je préférais L’Écume des jours à La Peste, en fait.
Ces romans de l’Absurde, c’est toute une époque.
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29.01.2010
L’Annexion à Ambilly
Pour ceux qui auraient voulu assister à ma conférence sur l’état d’esprit des Savoyards à l’époque de l’Annexion, à Annemasse, telle qu’elle a eu lieu le 20 janvier, et qui n'ont pas pu le faire - ou pour ceux qui voudraient la réentendre, même -, je signale que je la reprendrai vendredi prochain, le 5 février, à Ambilly, au clos Babuty, à 17 h, puis encore à 20 h, pour ceux qui rentrent du travail plus tard. Le clos Babuty est une jolie ferme restaurée. Je me réjouis d'y retrouver des personnes curieuses de savoir ce qui habitait intérieurement les Savoyards autrefois, et notamment quand ils n'étaient pas encore rattachés à la France. La dernière fois, à Annemasse, ce fut assez agréable, et on m'a plutôt fait des compliments sur la vivacité du ton. On m'a néanmoins reproché de n'avoir pas suffisamment évoqué la question des zones, mais le problème est surtout apparu lors de leur suppression, plus de cinquante ans après l'Annexion, et je voulais rester dans ce qu'avaient écrit les Savoyards dans les temps anciens, pour lesquels je dois reconnaître que j'ai une sorte d'affection particulière.
Cependant, j'ai publié un livre sur Victor Bérard, grand artisan de cette suppression, et je sais bien ce que lui pensait, et ce qu'on pensait à Paris, sur la question. Bérard était de Morez: il était frontalier, lui aussi, quoique pas savoyard. Je pourrai peut-être évoquer aussi les écrits des Savoyards qui habitaient la grande zone franche, car à la suppression de celle-ci, il n'est pas faux que plusieurs ont exprimé leur dépit. Guy de Pourtalès également, dans La Pêche miraculeuse, et par l'intermédiaire de ses personnages: la voix de Genève s'exprimait à travers eux, puisque ses personnages habitaient la rue des Granges.
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26.01.2010
Antériorité de la Suisse
Genève doit son indépendance, à l’origine, à l’intervention de Berne, qui est intervenue pour la délivrer du siège du duc de Savoie, en 1535. Les Bernois ont alors invoqué le lien religieux. Plus tard, même avant 1816 et le rattachement de Genève à la Confédération, lors des discussions avec Turin, le sort de Genève dépendait du bon vouloir de Berne, pas toujours aussi prête à aider l’altière et revêche Cité de Calvin contre le duc de Savoie qu’on pourrait le croire.
Dès 1536, Berne a cherché à rattacher Genève comme elle venait de le faire avec Lausanne, et la fierté des Genevois, mais aussi les menaces implicites de François Ier, roi de France, les ont convaincus d’attendre. Les Bernois ont un caractère naturellement patient. Finalement, en 1815, l’occasion s’est présentée, et l’attraction naturelle de la Suisse a soudé en quelque sorte Genève à la Confédération.
Les traditions spécifiquement genevoises montrent toujours une tendance au dégagement par rapport à des puissances plus fortes.
On pourra dire que la Suisse aussi. Mais pas seulement. La révolte symbolique de Guillaume Tell ressemble beaucoup, finalement, au 14 Juillet des Français, image du Peuple, animé par l’ange de la Liberté - trônant aujourd’hui en haut d’une colonne, à la façon d’un dieu ailé d’or, sur la place de la Bastille ! -, contre le symbole immémorial mais statique du despotisme. Du reste, les révolutionnaires français se réclamèrent explicitement de Guillaume Tell. Celui-ci a quelque chose de fondateur, en Occident.
L’alliance de 1291, qu’elle soit ou non fictive, a quelque chose d’antérieur, particulièrement pour Genève, mais aussi, somme toute, pour Paris. Le peuple qui s’unit spontanément et fraternellement, comme mû par une poussée des profondeurs, et qui se dégage ainsi de ce qui régnait par-dessus lui-même, semble avoir, précisément, abrité cette force obscure qui devait fonder les temps modernes d’abord en Suisse. Est-ce la force de l’Ours? La force sauvage des vallées pleines d’énigmes, au fond des Alpes? Cela a quelque chose de mystérieux.
10:53 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
23.01.2010
Commémorations sacerdotales
Au moins en France, la commémoration des faits marquants de l’histoire nationale est assumée et réalisée pour l’essentiel par les hommes politiques, et je ne trouve pas que ce soit normal, car au fond, il s’agit d’une forme de culte rendu à la nation, à ses symboles, et par conséquent, le ressort profond en est sacerdotal.
Or, même si on dit que ce sacerdoce est juste culturel - même si on ne cherche pas à aborder ontologiquement le problème de la laïcité -, il faut admettre que les élus n’ont aucune compétence reconnue à évoquer les questions historiques.
De deux choses l’une: soit ils s’appuient sur les travaux des historiens, et ils accomplissent simplement la cérémonie, assumant un rôle sacerdotal, soit ils discourent de l’histoire, empiétant sur les prérogatives des historiens.
Mais, dira-t-on, puisque les religions reconnues n’intègrent pas dans leur culte l’histoire nationale, même si on admet que l’acte de commémoration est de nature sacerdotale, à qui doit-on faire appel? Eh bien, c’est clair: aux historiens. Car leur rôle n’est pas seulement la recherche des faits authentiques; ils ont bien aussi pour charge d’enseigner l’histoire nationale afin de souder le peuple: leur mission de service public contient réellement cette clause, pour ainsi dire. Personne ne l’ignore. C’est donc bien à eux qu’on doit faire appel lors des commémorations officielles; ce sont eux qui doivent faire les discours, ce sont eux qui doivent effectuer les cérémonies.
Mieux encore, puisqu’ils enseignent le sens de la nation aux jeunes générations, c’est qu’ils l’ont, eux-mêmes. Il ne faut donc pas considérer que leurs recherches par exemple doivent aller dans le sens dicté par des intérêts politiques: l’amour de la Vérité seul doit les guider, et le sens de la nation qu’ils en tirent - la nation n’étant pas censée être une fiction - leur donne le droit de donner des directives aux hommes politiques pour ce qui est de commémorer ceci ou cela. Les historiens peuvent à cet égard exercer une forme de magistrature (un peu comme les druides antiques).
Car il ne faut pas, certes, que le sens de la nation que les professeurs d’histoire transmettent au peuple soit celui qu’ils reprendraient passivement des hommes politiques: il faut que cela vienne du fond de leur cœur - et du fond de la Vérité, aussi.
L’historien doit donc mieux assumer son rôle sacerdotal - ou prophétique, même -, en plus de la fonction qui l’invite à établir des faits authentiques. En tout cas, c’est ainsi que je le ressens.
08:15 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
19.01.2010
Intérêts poétiques de Genève
On pourrait croire qu’il n’y a que dans les pays très étatisés comme la France qu’on voit des hommes politiques se comporter comme des chefs d’entreprise - puisque l’État ne suffit jamais en soi, et qu’il faut bien faire rentrer les sous, et donc intervenir aussi dans l’économie. Mais en fait, ce comportement, j’ai pu le constater même à Genève - où l’on est plus libéral qu’en France - quand un élu de la Ville a demandé à une société de poètes que la Ville aidait de favoriser dans ses concours les poètes suisses. C’est ce qu’on appelle le retour sur investissement.
Cela dit, on peut toujours faire un concours réservé aux Suisses, si c’est clair dès le départ; mais le fait est que le règlement du concours en question ne nationalisait aucune catégorie, et que, par conséquent, le résultat d’une telle remarque eût pu être de favoriser les Suisses dans les délibérations du Jury (en faisant croire, par exemple, qu’ils valaient mieux que les autres).
Je me souviens qu’un président du Conseil général de la Haute-Savoie avait lui simplement demandé l’organisation d’un concours de poésie réservé aux habitants du département, ce qui après tout n’est pas illégitime: il faut bien aider les poètes locaux, quand on est une collectivité locale. Mais pour le coup, cela eût été clair, dans le règlement.
Néanmoins, je puis être mauvaise langue: c’est peut-être simplement ce que voulait l’élu genevois, que les fonds publics de la Ville servissent aux poètes locaux, et qu’un concours leur fût réservé. Il a peut-être simplement manqué de clarté, ou moi d’intelligence (lorsqu’il s’est agi de comprendre ce qu’il disait).
Le problème est évidemment que Genève se dit une ville internationale, et qu’un concours à vocation purement locale serait contraire à cette réputation; mais tout le monde n’est pas attaché, à Genève, à la Genève internationale de la rive droite: certains le sont davantage à la Genève locale et allobroge de la rive gauche. Il y a aussi un fort régionalisme, dans la cité de Calvin.
10:54 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
16.01.2010
La pédagogie en feuilletons
Les professeurs fonctionnaires, au moins en France, contestent volontiers l’intérêt des séries télévisées américaines. Mais le fonctionnement n’en est-il pas reproduit dans l’enseignement moderne? Dans notre Éducation nationale, cet enseignement s’organise en séquences qui sont autant de saisons, et ces séquences se décomposent en séances d’un peu moins d’une heure - assimilables à des épisodes avec d’autant plus de facilité que l’Inspection recommande aux professeurs de faire de bien les calibrer, d’en faire des ensembles cohérents, ayant leur unité propre. Cela rappelle à s’y méprendre les feuilletons littéraires du XIXe siècle, et les séries télévisées qui leur ont fait suite au XXe. Pourquoi le nier?
Le programme est lui-même déterminé à l’avance, et dans les moindres détails; et il lui faut une progression.
Le but change-t-il radicalement le contenu, si les moyens pour l’atteindre, et donc ce qui est concrètement mis en œuvre, sont identiques?
En tout cas, l’imprégnation du rationalisme scientifique est profonde, que ce soit dans l’industrie de l’image filmée ou dans l’enseignement d’État. On se souvient que Taylor fut en partie l’inventeur d’une organisation du travail au sein de laquelle, précisément, toute tâche était calibrée, et les horaires, de même.
Ce sont bien ces principes, destinés à améliorer la productivité, qui sont à l’œuvre dans l’Éducation nationale. Pourquoi à cet égard s’illusionner? Le savoir est bien conçu comme devant être téléchargé dans les cerveaux selon des modalités mûrement pensées, et un rythme établi par la recherche expérimentale. Or, la production des films fonctionne selon les mêmes principes, en Amérique. Ce sont des principes qui ont envahi tout l’Occident.
La différence est peut-être que, en Amérique, les gens y adhèrent avec enthousiasme, que, par l’entremise de ces principes, ils produisent avec une certaine jubilation des histoires filmées qui tiennent en haleine des millions de téléspectateurs, tandis qu’en France, pour que cela marche, il faut que ce soit imposé par un État. Mais je ne sais pas si ce n’est pas plutôt à l’honneur du peuple américain.
Sauf évidemment à considérer que la culture, sans l’État, s’organiserait d’une façon totalement différente, en France, et que cela ne serait pas sans nouveautés utiles. Mais comment oser penser une chose pareille?
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12.01.2010
Madame Guyon et la Révolution
On a pu dire que Jeanne Guyon représentait la dernière forme de mysticisme chrétien qui ait existé en France. L’injuste répression dont elle fit l’objet contribua certainement, en tout cas, à décrédibiliser une Église gallicane qui se vidait de sa force intérieure pour ne plus s’appuyer que sur des principes extérieurs, des idées, et dont il est clair qu’elle penchait du côté inverse de celui de Jeanne Guyon. En se plaçant sur le terrain des philosophes, on s’exposait à se laisser dominer par eux, sans pour autant conserver la spécificité qui consiste à garantir l’exercice de la vie mystique. Lorsqu’on veut épurer une institution jusqu’à en écarter tout ce qui paraît dépasser de la ligne, on assèche cette institution: on n’a plus que le squelette sans vie, pour ainsi dire.
La prise de la Bastille a bien pu être provoquée, indirectement, par la mise en son sein de Jeanne Guyon, qui était un symbole fort, quoique diffus, d’emprisonnement injuste, puisque sa voie était purement personnelle. On peut bien sûr n’évoquer que les forces naissantes du matérialisme philosophique; mais l’adage Liberté, Égalité, Fraternité - qui le croirait? - a été pris dans les écrits de Fénelon, l’homme qui a le plus défendu Jeanne Guyon, et qui a dans le même temps inspiré le plus les Philosophes, en alliant la défense du mysticisme libre et individuel à la critique de la politique du Roi au nom d’une justice détachée totalement de la volonté royale, ou bien des intérêts de l’Église - quoique enracinée dans la foi chrétienne. Car pour Fénelon, les mots de la célèbre devise avaient un fondement en Jésus même, et c’était au nom d’un christianisme bien compris, fondé sur la liberté des peuples, qu’il rejetait la politique impérialiste de Louis XIV. Jean-Jacques Rousseau n’avoua pas par hasard qu’il eût aimé être le valet de Fénelon.
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