13/08/2018

Le pilotage par les gemmes (Perspectives pour la République, LVII)

dashboard 01.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Soumission d'Ardul, dans lequel je raconte qu'après avoir reçu la soumission des Hommes-Sangliers, j'ai suivi la dame immortelle qui me guidait vers le vivant véhicule qui nous portait.

De son langage étrange, elle donna un autre ordre à la voiture, qui trembla, puis s'éleva, avant de s'avancer au-dessus du sol, comme glissant sur une onde invisible.

Si on me demande à quoi pouvait bien ressembler le langage d'Ithälun quand elle livra son injonction, je répondrai que je serais bien en peine de le dire, cela ne ressemblant à aucune langue connue, et aucun alphabet de ma connaissance ne pouvant en rendre les sons. Si je disais que cela sonnait comme: «Inui ne melyun, tinel a tu menuïn», je trahirais la pureté de ce que j'entendis. D'un autre côté, on ne peut mieux faire à partir de l'alphabet romain, en tout cas moi je ne peux pas. Ce que prononça la bouche de lys, à la langue infiniment rose, de la dame de mes pensées, est au-delà du langage humain, rappelant un souffle créant de la musique, une parole ouïe seulement en rêve. Ainsi, lorsque, en dormant, un homme, sans se réveiller, entend le vent froisser l'air à ses oreilles, il croit que lui parlent des êtres autrefois connus, et depuis longtemps oubliés, sans comprendre ce qu'ils lui communiquent; puis, ouvrant les yeux, il ne voit qu'un bref éclat de lumière fuir, comme si son souvenir s'évanouissait dès qu'il était susceptible de le voir devant lui. De même, aux paroles d'Ithälun, d'insondables souvenirs semblaient revenir et fuir à mesure que je tournais le regard de mon esprit vers eux, et je ne savais quelles réminiscences d'une autre vie, antérieure à ma naissance, surgissaient, puis disparaissaient. Au doux son de sa voix des images se formaient, puis se dissolvaient, et je devinai, plus que je ne comprenais, ce qu'elle me disait. La beauté en était si grande qu'aujourd'hui encore le souvenir m'en tourmente, et que j'en entends régulièrement, la nuit, les singuliers échos.

Je signale quand même que dans ce que j'ai écrit ci-dessus, le u n'a pas la valeur qu'il a en français, mais celle qu'il avait en latin, et a en italien; il équivaut à ce que les Français écrivent ou, non à ce que les Allemands écrivent ü.

Ithälun se mit à diriger le véhicule de murmures mélodieux et d'attouchements subtils, passant les doigts sur les gemmes du tableau de bord - ou pour mieux dire les caressant, et éveillant en elles des éclats par ses affleurements furtifs. Elle était si rapide, à cet art, qu'elle m'émerveillait, et que je perdais de vue l'enchaînement de ses mouvements, pareil à celui du joueur de piano exercé qui, adonné à une partition de Mozart ou de Chopin, fait bondir ses doigts sur les touches blanches et noires, paraissant y faire naître la lumière! Par ces partitions silencieuses, faites de lumières colorées selon la nature des joyaux touchés, Ithälun, ainsi, émouvait la voiture, comme si elle communiquait avec elle et livrait en son cœur la joie d'une mélodie inaudible.

Le véhicule vibrait, ronronnait de plaisir comme un chat, et avançait souplement dans les airs, créant un mouvement harmonieux et pur dans la nuit qu'il éclairait de sa carrosserie luisante, laissant même derrière lui une traînée lumineuse, parsemée d'étincelles, qui retombaient ensuite sur le sol à la façon d'une neige. On n'entendait qu'un vague souffle de l'air déplacé le long de sa carène, comme si les sylphes mêmes se sentaient flattés par son entrée dans leur royaume, comme s'ils le soutenaient et l'aimaient, au lieu de lui résister et de le projeter à terre comme ils font d'habitude. Telle était la magie d'Ithälun, reine parmi les fées!

(À suivre.)

14:11 Publié dans Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

11/08/2018

Lord Dunsany et la vallée de la Boyne

dunsany 2.jpgL'Irlandais qui m'accompagne depuis le plus longtemps, c'est l'écrivain Lord Dunsany (1878-1957). Je ne suis ni un adepte de Yeats, ni un admirateur inconditionnel de James Joyce, mais le lecteur assidu de ce poète très peu présent dans l'espace public irlandais.

De fait, l'Irlande adore ses poètes et ses écrivains, et on trouve partout, même dans les églises, les textes des plus fameux, notamment Yeats ou Oscar Wilde. Mais Lord Dunsany est resté tristement absent de ma vue durant tout mon voyage.

Son problème avec l'Irlande moderne a commencé dès son vivant. Pair d'Angleterre, il était royaliste et, à Dublin, dans les banquets littéraires auxquels il participait, il était en porte-à-faux, réclamant qu'on rende hommage au Roi, quand les maîtres de cérémonie voulaient qu'on ne rende hommage qu'à la Nation.

W. B. Yeats refusait de l'intégrer dans l'Académie des écrivains irlandais nouvellement créée, parce qu'il n'avait pas pris l'Irlande pour sujet dans ses œuvres. Lord Dunsany ne le comprenait pas, car pour lui, la fantasy à laquelle il s'était adonné, inventant des dieux et des pays étranges, était le propre du caractère irlandais, porté spontanément à l'imagination, au point qu'il déclara que ceux qui n'aimaient pas cette faculté imaginative n'avaient aucune raison de lire quoi que ce fût sur l'Irlande! Piqué au vif, il écrivit un roman célébrant le paysage irlandais, le disant d'emblée en lien avec les fées, et, après avoir reçu un prix littéraire national, il fut admis à cette Académie. Selon certains, Yeats était jaloux des titres de noblesse de Dunsany, qui pouvait faire remonter ses ancêtres à l'époque normande, et qui était propriétaire du plus ancien château d'Irlande, à Trim, dans la vallée de la Boyne.

Le célèbre poète se posait comme appartenant à une élite, mais il n'avait pour cela ni titres ancestraux, ni diplômes glorieux, et la présence de Lord Dunsany le gênait. Le poème qu'il dunsany.jpgcomposa pour défendre son sang contre les attaques d'un critique qui lui reprochait de rejeter la petite bourgeoisie alors qu'il en était issu, en atteste indirectement.

L'époque normande est celle des plus anciens châteaux d'Irlande car les Celtes ne bâtissaient pas en pierre, et n'avaient pas de villes à proprement parler: les premiers les Danois bâtirent Dublin, puis les Normands, après avoir conquis l'Angleterre, parsemèrent l'Irlande de châteaux. Celui de Dunsany, près de Trim, est le plus ancien continuellement habité.

Il est, significativement, près de Tara, le haut lieu de la royauté irlandaise antique, le siège du roi des rois. C'est d'ailleurs en cherchant à aller aux Collines de Tara, par un incroyable concours de circonstances, que je me suis rendu à Dunsany. Je le raconterai une fois prochaine.

14:23 Publié dans Littérature, Voyage en Irlande, Voyages | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

09/08/2018

Irlande anglaise

Georgian-Dublin-500x386.pngOn sait que l'Irlande est essentiellement de langue anglaise: l'irlandais est enseigné et appris à l'école par esprit national, mais l'anglais y est la langue la plus naturelle. Il n'y a pas que cela qui frappe le Français comme émanant de la tradition anglaise, quand il se rend dans ce noble pays: le mode d'alimentation est également typique. On y trouve les mêmes petites saucisses, les mêmes puddings et les mêmes breakfasts que dans l'île voisine - et qu'on me comprenne bien: ce n'est pas un reproche, car j'aime l'Angleterre et sa cuisine, et quand, étant tout jeune, j'y étais envoyé par mes parents en séjour linguistique, j'étais un des rares Français à l'apprécier. Même les sandwiches aux œufs, qu'on trouve pareillement en Irlande, recevaient volontiers mes suffrages.

On peut, comme en Angleterre, manger à n'importe quelle heure de la journée pour pas cher, et j'adore ce mode de vie. La homemade soup of the day, servie partout avec deux grosses tranches de pain brun et une plaquette de beurre, livre un repas équilibré à cinq euros. Dès qu'on a fini, on paie, au revoir Monsieur, au revoir Madame, en moins de vingt minutes affaire pliée. Quand on est touriste, c'est l'idéal, car on n'a pas envie de rentrer à midi dans sa location pour faire à manger, ni de passer des heures au restaurant.

EnglishBreakfast-1200-80.jpgEn France, le repas est un moment stupidement sacré - et cela énervait à juste titre Tolkien, qui détestait la cuisine française. Si on veut résister au cérémonial gaulois, on est obligé d'aller dans des chaînes de restaurants américaines, et c'est déplorable, que les Français tiennent à leurs habitudes au point de s'américaniser d'un coup, alors que, en Irlande, on a des coutumes européennes pratiques, une alimentation correcte et un sentiment de liberté que la France ne possède pas.

Il n'y a pas que l'alimentation: en Irlande aussi, on roule à gauche. Attention aux collisions frontales, continentaux!

Cependant, l'architecture n'est pas toujours anglaise. Elle l'est surtout à Dublin. Ailleurs, elle est volontiers originale.

Et puis le catholicisme a en Irlande une importance majeure: on trouve des statuettes de saint Patrice, l'apôtre local, et d'autres saints célèbres. Mais on y trouve aussi des statuettes de divinités païennes, les Irlandais étant friands de références celtiques les différenciant des Anglais. On trouve enfin des statuettes de super-héros. On trouve donc tout: la culture de tous les temps est représentée en Irlande, sans aucune exclusive!

Cela dit, les églises n'ont pas la beauté qu'elles ont en Italie ou en France, et leur mobilier n'est pas particulièrement splendide. Les figures sont surtout saint-patrick@2x.jpgintéressantes par leur caractère local, la présence de saint Patrice et de l'éternel roi joueur de harpe sur tous les vitraux. C'est poétique et romantique.

Le plus beau, en Irlande, c'est le paysage, notamment dans l'ouest, là où on continue de parler naturellement irlandais, et où on croit encore aux elfes! Mais même la vallée de la Boyne, si aristocratique, si anglaise, ou si normande, est charmante, et résonne de la présence, en son sein, de l'ombre de Lord Dunsany - pourtant peu célébré en Irlande. J'en reparlerai.

10:47 Publié dans Société, Voyage en Irlande, Voyages | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

05/08/2018

Statut de la femme dans l'ancienne Rome selon Plaute

Plautus.jpgJ'ai lu, récemment, une pièce de Plaute, l'auteur comique romain vivant au deuxième siècle avant Jésus-Christ, l'un des plus anciens auteurs latins dont les œuvres nous soient restées. Du contenu littéraire, je reparlerai ailleurs. Ce qui m'a frappé, d'un point de vue social et historique, est une évocation relative à l'éternelle question du statut des femmes dans le monde, en particulier dans l'ancienne Rome, qui a fondé le droit moderne.

Alcmène, la femme d'Amphitryon, se voit accuser par celui-ci d'adultère, et menacer de divorce. Mais comme elle est indignée par cette fausse accusation, elle menace à son tour de divorcer, de partir de son côté et de reprendre ses biens.

Une note de Pierre Grimal, auteur de l'édition française dont je me suis servi pour m'aider dans les moments difficiles de l'original, signale que dans l'ancienne Rome, la chose pour une femme était possible, elle pouvait divorcer quand elle voulait.

Pourtant, les femmes ne pouvaient pas être citoyennes, ni siéger au Sénat. Le droit relatif au mariage était-il indépendant de la vie de la cité?

Un autre trait de Plaute, tiré du prologue de La Marmite, éclaire différemment ce sujet. J'ai lu ce prologue parce qu'il est présenté par un Lare, dieu domestique dont j'essayais par ses paroles de saisir le rôle religieux et moral. Il est le gardien de la maison, mais aussi des relations saines entre les générations: pour lui il faut que les enfants honorent leurs parents, mais aussi que les parents aident leurs enfants, notamment Lar_romano_de_bronce_(M.A.N._Inv.2943)_01.jpgen leur laissant un héritage et en donnant aux filles une dot.

Le problème initial de cette pièce (qui a servi de modèle à Molière pour son Avare) est qu'une fille a été violée par un jeune homme qu'elle ne connaît pas, et qui la connaît: c'était durant les fêtes nocturnes de Cérès (plus tard interdites). On se retrouve alors face aux mêmes principes que ceux qu'on peut lire dans la Bible: comme la fille est enceinte, il faut absolument qu'elle se trouve un mari, et obtienne une dot de son père très avare. Le Lare s'y emploie, car il aime cette fille, qui lui rend de constants hommages (elle lui fait des offrandes quotidiennes). Tout se termine bien, le violeur de toute façon aimait la jeune fille et voulait l'épouser; il ne restait qu'à convaincre les parents. Le viol ne pose pas de problème en soi, on n'y accorde pas d'importance. On considère, peut-être, qu'une femme est toujours d'accord pour faire l'amour, si les conditions le permettent. Ce n'est pas sans relation avec l'idée qu'elle ne peut pas siéger au Sénat: on ne lui accorde pas de faculté de jugement nette.

Pourquoi dans ce cas pouvait-elle divorcer à volonté? Cela paraît contradictoire. À moins que la question essentielle ne soit celle des ressources: la femme n'ayant pas les moyens de gagner de l'argent, elle ne vivait que de la dot. Si elle l'obtenait, elle pouvait ensuite la garder. Mais elle ne l'obtenait que si elle se mariait. La société était donc coercitive de facto, en laissant les femmes à l'état de nature, et en réservant aux hommes les statuts permettant de s'enrichir.

La morale traditionnelle était mêlée de pragmatisme, trait typique de l'ancienne Rome.

20:35 Publié dans Femmes, Histoire, Politique, Société | Lien permanent | Commentaires (11) | |  Facebook

02/08/2018

La soumission d'Ardul (Perspectives pour la République, LVI)

amongst_the_creation_by_hellsescapeartist-d4y50yg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Attente des démons-sangliers, dans lequel je raconte qu'après avoir autorisé la famille de Borolg à venir chercher son membre blessé, nous nous mîmes, la fée Ithälun et moi, à l'attendre.

Ils parvinrent jusqu'au coteau au pied de la falaise et, lentement, s'avancèrent, le front baissé et marchant à quatre pattes à la façon de bêtes ordinaires, comme craignant la vengeance d'Ithälun ou mon changement d'avis. Ils nous regardaient par dessous, avec quelques lueurs de haine et d'amertume, mais s'employant bien vite à dissimuler leurs sentiments pour affecter la soumission.

Au nombre de six, les hommes-sangliers (dont Ithälun devait m'apprendre que le nom de leur peuple était Ardul) vinrent autour de Borolg, et, le soulevant de leurs pattes antérieures, se redressèrent, et, portant leur congénère, reprirent, en se mettant debout, leur posture humaine. Puis, s'inclinant devant nous, un peu comme l'avaient fait les proches d'Ornuln (ce qui était pour le moins curieux), ils repartirent vers leur grotte, remontant la pente qu'ils avaient descendue. Dans sa douleur, Borolg gémissait et grognait faiblement, et des effluves de dépit en montaient dans l'air; mais nous eûmes pitié de lui, car il souffrait atrocement. Ils disparurent à la fin par la fissure dont ils étaient sortis et que, étrangement, je ne pus bientôt plus distinguer, comme si elle s'était refermée, à la façon d'une porte.

Je me tournai vers Ithälun aux mailles reflétant la clarté des étoiles, et lui demandai: «Que faisons-nous, à présent, ô Ithälun?» La dame des fées demeura silencieuse un instant, regardant toujours l'endroit où avaient disparu

les hommes-sangliers, puis, se tournant vers moi, répondit: «Je ne pense pas, Rémi, que, comme cela te semblerait peut-être juste, nous puissions prendre du repos. Trop de peine et d'angoisse se sont abattues sur toi et sur moi, ces dernières heures. Nous ne trouverions pas le sommeil, et ce lieu, qui vit tant de malheurs l'infester de leurs cris, nous ferait à la fin horreur.

«Voyageons de nuit, pour une fois, sous les étoiles que tu pourras admirer, puisqu'elles sont ici si proches, et qu'il semble, au regard innocent, qu'elles ont des têtes derrière leur éclat, dont elles ornent les fronts comme des diamants grandioses. Tu l'as constaté, n'est-ce pas?»

À ces mots, je regardai le ciel, et il me parut que, effectivement, les étoiles étaient toutes proches et que, en montant au sommet des montagnes, on eût pu quasiment les toucher. Mais je ne vis pas les têtes dont parlait Ithälun: ses yeux devaient être meilleurs que les miens!

L'immortelle reprit la parole: «Viens», me dit-elle, «nous allons reprendre le véhicule avec lequel nous sommes partis de la maison de mon père, et dont je révélerai maintenant le nom: car elle a un nom propre, ayant une âme, et étant une personne, on l'appelle Olorgel. Elle fut engendrée, aussi curieux cela te paraisse-t-il, d'un cygne et d'un nain. Car en ce monde, les machines mêmes sont des êtres vivants, énigme profonde pour les mortels ordinaires. La raison pour laquelle elle a pris cette forme ne te sera cependant pas dite aujourd'hui. Contente-toi de monter sur le siège du passager, puisque tu es trop las pour la conduire, quoi que t'ait appris Ornuln en mon absence!»

Et ayant dit ces mots, elle s'en fut, et marcha vers la voiture volante. Je la suivis sans mot dire, et, dès que nous eûmes fini de ranger dans le coffre les restes de la tente montée par Ornuln, nous montâmes dedans conformément à ses ordres.

(À suivre.)

09:37 Publié dans Conte, Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

31/07/2018

Le Mabinogion

mabinogion.jpgPoursuivant mes lectures celtiques, j'ai digéré un ouvrage qui, commencé mais jamais terminé, dormait, comme tant d'autres, depuis des années dans ma bibliothèque: The Mabinogion, traduit du gallois en anglais par Jeffrey Gantz (dont j'ai déjà lu une traduction de vieux textes irlandais). Il date du treizième siècle, et contient à la fois des restes de mythologie celtique et des adaptations manifestes de poèmes narratifs français, notamment ceux de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs.

Comme pour les récits irlandais primitifs, les textes mythologiques contiennent des merveilles énigmatiques - donnant l'impression que les dieux sont sur terre et que pour eux le temps ne passe pas, qu'ils vivent des choses peu compréhensibles, et qu'ils sont à l'origine des arts et métiers.

Souvent le texte fait de ces êtres des hommes ordinaires, venus d'Irlande par exemple, et on a du mal à comprendre ce qui se déroule: on ne sait pas s'il s'agit de symboles de l'action des immortels ou des reflets de mœurs antiques; car les Celtes en avaient de bizarres.

Ce flou néanmoins crée une poésie indéniable; les ennemis des héros sont tantôt des animaux parlants, tantôt des géants, tantôt des démons, sans qu'on sache vraiment ce qu'il en est - si ces héros chassent, ou s'ils guerroient. Les narrateurs semblent nager dans le rêve. Mais ils parlent d'histoire.

Certains récits sont explicitement des rêves. Mais on y voit, comme dans tout le reste, le roi Arthur et des guerriers fabuleux, des costumes éblouissants, des sortes d'elfes - présentés comme autant de visions resurgies d'un passé ancien.

Il ne faut pas s'imaginer que le lien avec les Irlandais soit particulièrement fort: l'identité des divinités répertoriées avec celles des Celtes primitifs est établie par les philologues, non par les intéressés, qui ont apparemment oublié leur origine commune, si elle existe. Rome semble plus importante, comme horizon politique, que l'unité celtique - et aussi Byzance. Seuls les Gallois et les Bretons sont ressentis comme émanant d'un même peuple.

Les adaptations des récits français m'ont rappelé d'anciennes lectures, et le style n'a pas le charme de Chrétien de Troyes. Mais les chevaliers combattant de vivants mystères conserventArthur%202_0.jpg assez d'intérêt pour faire oublier le modèle. Parfois, la profusion de merveilleux facile annonce l'Arioste.

Si le début est antique et barbare, la seconde partie tourne à la chevalerie et au roman courtois, et la diversité des inspirations montre déjà le flottement de ce qui unit la culture galloise et bretonne. Les influences extérieures sont fortes et ont sans doute progressé avec le temps.

Les plus beaux moments peut-être sont descriptifs et relatifs aux immortels de la Terre, aux hommes étranges que le texte s'emploie à présenter. Ils suggèrent infiniment! Certains récits du milieu du volume placent le roi Arthur dans un cadre mythologique que les autres récits connus ne restituent guère. C'est à ce titre qu'il apparaît comme important de lire ce Mabinogion.

08:42 Publié dans Culture, Littérature, Poésie, Voyage en Irlande, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

25/07/2018

Degolio CXXIII: la lumière du sceptre cosmique

young_zeus___king_of_gods_at_his_prime_by_crimson_seal-db8r67b.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son disciple humain Jean Levau comment il allait attaquer la forteresse des Gargouilles de Puteaux.

Et ayant dit ces mots, il demeura silencieux quelques instants, immobile, l'air de songer à ce qu'il préparait. Puis, il s'exclama: Ne crains rien, Jean, car, voici! le sceptre cosmique que je tiens en main a été rempli de feu astral. Pendant ton séjour à l'hôpital, je me suis absenté, et, plongeant ce bâton au cœur d'une des étoiles les plus pures du ciel, j'en ai tiré une énergie nouvelle, qui le rend plus puissant que jamais. Il me suffit, à présent, de me concentrer, de projeter ma volonté sur lui, et il se met à luire comme il n'a jamais lui auparavant. Regarde!

Alors d'un mouvement souple ouvrit-il sa cape, et en dévoila son sceptre, qui aussitôt se mit à luire, jetant autour de lui comme des foudres! Jean en fut stupéfait, et plus encore le fut-il quand il vit la gemme verte sertissant le pommeau doré rayonner, comme jamais elle ne l'avait fait, sous le regard sur elle fixé du Génie d'or! Une clarté d'émeraude emplit la pièce où se trouvaient les deux hommes – et qui n'était autre que le salon de l'appartement de Jean Levau, rue Joseph de Maistre. Elle forma un œuf de lumière verte, dans laquelle le mortel crut distinguer des choses. Des étoiles étranges brillaient, et des êtres se montrèrent, il_fullxfull.670944968_69az_grande.jpgparmi elles, qui semblaient grandioses et tels que des dieux, ou des anges, Jean ne savait, car ils ressemblaient aux uns et aux autres sans être tout à fait les mêmes. Alors retentit à nouveau la voix du Génie d'or, et elle résonnait jusque dans le fond de cet espace cosmique, à la fois céleste et coloré, que lui montrait la gemme du pommeau: Vois, Jean, vois! Ce sont mes appuis, et je possède dorénavant le feu des étoiles, et la grâce des êtres stellaires! En moi combattent aussi ces gens, que tu n'as jamais vus, qui étaient déjà présents avant que la Terre n'apparaisse, et que nul n'a jamais vus tels qu'ils sont vraiment! Les légendes s'effacent, et voici que les choses rompent les limites de l'imagination. Car, tel que tu me distingues, je vais renverser le règne de l'usurpateur Fantômas et de ses gargouilles infâmes! Je n'ai point peur, car dans mon bras et mon bâton le feu des étoiles rayonne, par lequel la Terre sera régénérée! Et si jamais ma puissance n'est pas assez grande, je sais que tu viendras à mon secours, utilisant tes faibles moyens apparents - mais qui ont une portée plus grande, dans l'univers, que tu ne penses.

Jean sentait sa raison chavirer, et, en même temps, cet être nimbé de clarté, debout dans son salon, avec son bâton qui était désormais comme un faisceau de rayons solaires cristallisés, lui procurait une joie intense, une exaltation dont toute raison était bannie, pour ne plus laisser en lui qu'une immense bouffée stellaire! Il croyait, en cet instant, le Génie d'or, son alter ego, invincible absolument, et du ciel se déversait, à son regard intérieur, une véritable cascade de grâces tombant dans le lac de son cœur, et courant le long de pentes fleuries, et créant le nuage de gouttelettes d'or qui noyait sa pensée pour n'y laisser que le bonheur immense de savoir qu'enfin, le Génie d'or triompherait!

Poursuivant sa vision, Jean aperçut, sur la cascade de ses rêves, un arc-en-ciel, et les êtres qu'il avait vus dans la lumière de la gemme s'y tenaient, mais plus nombreux, inge-dick-motiv-02.pnget armés, et rangés, comme attendant d'intervenir dans la vie des hommes pour les libérer des maux qui les accablaient!

La volupté de Jean ne connut plus de bornes, et il se mit à rire, et, miracle à dire, le Génie d'or se mit à rire aussi, derrière son heaume aux saphirs flamboyants qui lui servaient d'yeux! Jean l'entendit distinctement, et ce rire était clair, comme celui d'un enfant, mais ayant en lui une virilité et une maturité qui ne sauraient se définir, comme si le démon bienveillant de Paris était un enfant doué de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires, mais qui eût la taille et la stature d'un adulte humain!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà long. La prochaine fois, le combat avec les gargouilles pourra commencer!

Ce sera fracassant, je pense.

11:12 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

23/07/2018

Laïcisation de la pensée intuitive: de François de Sales au Surréalisme

sales.jpgUn des premiers à avoir laïcisé la pensée intuitive et le principe d'analogie est François de Sales (1567-1622). Il en a expliqué çà et là la méthode, ce qu'on lui a reproché. Pour lui, on pouvait, à partir de l'observation des phénomènes sensibles, remonter à Dieu par le biais des similitudes.

On peut se demander à quel titre créer ces images, ce qui permet d'affirmer qu'elles aient la moindre signification objective. Elles peuvent être faites au hasard. François de Sales l'admettait: il fallait que le lien secret entre les choses soit établi à partir de l'amour de Dieu. L'amour crée des liens, et celui de Dieu établissait intuitivement ce qui dans la nature s'éloignait ou se rapprochait de lui - et donc lui donnait sens.

Il est remarquable qu'André Breton ait aussi dit que l'amour guidait le principe d'analogie: les sympathies secrètes entre les choses ne peuvent pas être trouvées autrement. Entre François de Sales et André Breton, est-il un cheminement?

Il sera difficile à manifester, les Anglais et les Allemands ayant défini ce principe de la similitude de leur côté, et Breton s'appuyant sur eux.

Remarquons que François de Sales est un auteur approuvé de l'Église anglicane; C. S. Lewis se réclamait de lui. Peut-être a-t-il eu une influence sur John Bunyan (1628-1688), qui, dans son récit allégorique The Pilgrim's Progress, évoque également le principe de la similitude. Il était calviniste, néanmoins, et non anglican.

Le lien entre François de Sales et André Breton peut être saisi, j'en ai parlé, en Joseph de Maistre, car si le premier révélait aux laïcs, en écrivant en français, les secrets de la voie analogique, il leur déconseillait de la suivre, la réservant aux religieux, et ne donnant d'exemples de réussite que chez ceux-ci: c'était leurs figures que les laïcs devaient méditer. Sans tâcher de les concurrencer.

Il a été bien prouvé que Joseph de Maistre est un des premiers laïcs à avoir assumé de suivre cette périlleuse méthode. C'est peut-être pour cette raison que, quoique marié, il a été intégré à l'ordre des Jésuites, et enseveli dans leur église à Turin. Charles_Baudelaire.jpgOr deux romantiques français ont confessé à son endroit leur dette: Charles Baudelaire et Victor Hugo. Le premier alla jusqu'à épouser ses idées politiques; mais c'est aussi le langage des choses muettes (expression typiquement salésienne) qu'il essayait d'entendre sur le modèle du philosophe savoyard. Il en a défini, on s'en souvient, le principe: le monde est une forêt de symboles, et, en établissant des rapports subtils, les sens se dépassaient eux-mêmes et pénétraient les mystères cosmiques. Hugo à son tour a admis que Maistre avait fait l'histoire avec génie, quoique sur des principes faux: il approuvait l'idée analogique, mais pas le conservatisme politique.

Or, Baudelaire et Hugo ont bien eu une influence décisive sur André Breton. Et il va de soi que Joseph de Maistre pratiquait François de Sales en abondance: il félicitait les protestants illuministes de le pratiquer aussi. Breton à son tour a reproché à l'Université française de ne pas étudier Louis-Claude de Saint-Martin, le fondateur de l'illuminisme. Il y a bien un lien. L'esprit était à l'extension du don de pensée intuitive à tous.

11:15 Publié dans Littérature, Poésie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

14/07/2018

La vie de saint Fintan

Findanus_von_Rheinau.jpgLe dernier texte en latin d'Irlande que j'aurai lu, je pense, est la Vie de saint Findan, ou Fintan, qui a fini son existence comme moine en Suisse, au bord du Rhin. Il était irlandais de naissance, et fut capturé par des Vikings, au neuvième siècle, époque à laquelle l'Île Verte fut continuellement mise à sac par des Danois en bateau. Elle fut même intégrée à leur empire. Saxo Grammaticus le raconte: un roi danois s'installa à Dublin.

Fintan est réduit en esclavage, et parvient à s'échapper de la façon suivante: au cours d'une rixe entre deux équipages danois sur la mer, il combat spontanément en faveur de son maître, qui lui ôte du coup ses chaînes, et le laisse assez libre. Une fois les Vikings débarqués sur une île, il en profite pour se cacher sous un gros rocher, que devait bientôt baigner la marée. Quoique trempé jusqu'aux os, il tient bon, ne se montre pas, tandis que ses gardes le cherchent partout et l'appellent. Il fait vœu de devenir moine.

Il réalise ce vœu et achève sa vie, comme je l'ai dit, au bord du Rhin. Le texte raconte qu'il ne cessa jamais de réduire sa ration de nourriture, s'efforçant, avec l'assentiment de son supérieur, de ne plus vivre que d'eau et de quelques morceaux de pain. Et bien sûr de l'amour de Dieu.

Le récit fait peu de temps, pense-t-on, après sa mort, alors que l'Europe est carolingienne, fait également état de visions étranges, bien éloignées de celles qu'avait eues, un siècle auparavant, son compatriote saint Colomba. Car si celui-ci voyait les anges combattre les démons pour se disputer des âmes de pauvres mortels, saint Fintan a des visions plus inquiétantes et moins classiques, apercevant des figures monstrueuses de géants aux yeux rouges, de démons. Ce sont ses satan-medieval.jpgtentations. Elles prennent l'allure d'êtres humains.

Il eut donc une vie difficile, âpre, et l'on ne perçoit pas le souffle qui soulève la vie de saint Colomba ou les écrits de saint Colomban. On s'approche de l'époque féodale, et le monde semble se couvrir de ténèbres.

Fintan n'en fut pas moins un modèle pour bien des moines, et il eut certainement une influence importante dans les monastères suisses qu'avaient souvent fondés des Irlandais, comme on ne l'ignore pas, notamment des disciples de Colomban.

Il n'y a pas que des elfes et des merveilles énigmatiques dans la littérature irlandaise, qui est souvent plus classique qu'on se l'imagine. Comme je l'ai déjà dit, il y a aussi, assez clairement, l'origine de la littérature fantastique, les êtres fabuleux étant assimilés par les chrétiens volontiers à des passions mauvaises, à des manifestations démoniaques. Cela existait dans l'antiquité romaine: il y avait les Larves, et autres monstres. On pouvait en être possédé: on était alors réputé fou. L'Évangile en parle. Mais cela s'est développé au sein du christianisme occidental, peut-être particulièrement en Irlande. La mythologie irlandaise primitive contenait des monstres, qui combattaient aux côtés des héros, ou contre eux; mais leur dimension morale, dans la littérature latine, est désormais rendue explicite: ils émanent de l'âme humaine, de ses mauvais penchants. Ils sont hallucinatoires. Fintan les a vus, et leur portrait est saisissant.

10/07/2018

Les dinosaures dans l'air léger

jurassic-world-2-teaser-promo-image-20001478.pngIl faut bien se divertir en famille, et je suis allé voir le dernier Jurassic World. Les meilleures idées venaient d'Alien: un dinosaure hybride était créé dans un laboratoire pour servir d'arme, et cela le rendait affreux et diabolique - lui donnait un air humain dans son comportement et des intentions destructrices manifestes. Il était intelligent, mais c'était pour mieux anéantir. Une création de l'Enfer, en somme – et passée par de mauvais hommes.

Mais le reste du temps, il y avait simplement des dinosaures habilement animés sur le modèle des éléphants, des taureaux, des fauves de toute sorte. Ils bougeaient beaucoup sur le sol que les hommes foulent ordinairement, et cela donnait du mouvement à l'image.

Toutefois, je me posais sans cesse des questions: on dit que le crocodile est un rescapé de l'époque des dinosaures. Or, il ne se déplace que lentement sur la terre ferme, il s'y traîne, et il lui faut vivre dans des lieux marécageux pour disposer d'une souplesse suffisante. Dans l'eau, il se déplace au contraire avec aisance. Et je me demande si les dinosaures n'étaient pas tous plus ou moins dans ce cas.

Les savants, je crois, le nient, mais pour Louis Rendu, pour Rudolf Steiner, pour Pierre Teilhard de Chardin, la Terre des anciens âges n'était pas comme l'actuelle, en ce qu'elle était bien plus molle, bien plus imprégnée d'eau, et les continents moins durs. L'air était également saturé d'humidité: on vivait dans un monde où l'eau était répandue de façon plus diffuse, moins confinée. Comme j'ai tendance à y croire, j'avais des doutes, pteranodon04.jpgquand je voyais des ptérodactyles voler comme des hirondelles, ou des tyrannosaures courir comme des autruches à l'air libre, voire dans des déserts parfaitement secs. Pourquoi les alligators que j'ai vus en Floride ne couraient pas, eux aussi, comme des léopards?

On s'en est pris à moi, une fois, parce que je rapportais qu'à mes yeux, les ptérodactyles planaient dans un air plus épais. On ne conçoit pas que la Terre ait pu globalement changer. Pourtant, je vais en donner un nouvel argument. On dit que les dinosaures se sont éteints à cause d'une météorite. Mais si les condition terrestres n'avaient pas changé, la Terre, après les effets de la météorite passés, les aurait produits à nouveau.

On ne le mesure pas assez: c'est la Terre qui produit les animaux qui se meuvent dans sa sphère. Tout entiers dans le monde intelligible, nous planons, en quelque sorte, et, projetant l'idée sur le corps, nous nous imaginons que ce dernier peut être envoyé dans les étoiles à volonté, sans voir qu'il n'est somme toute qu'une goutte se déplaçant sur la surface d'une motte de boue, à laquelle il est lié: les corps des animaux earth-angel-valerie-graniou-cook.jpgsont une partie de la Terre, non des morceaux détachés. S'il arrivait, un extraterrestre ne verrait probablement que des morceaux d'argile humide glissant sur d'autres pièces d'argile. Il ne saurait rien de ce que nous appelons le vivant, et qui, en réalité, est de nature purement spirituelle: une projection hallucinatoire, aurait dit Sartre.

Si la Terre, après la météorite, a cessé de produire des dinosaures, mais s'est mise à développer des mammifères devenus dominants, c'est parce qu'elle-même avait changé. Teilhard de Chardin allait jusqu'à dire que les formes extérieures manifestaient un psychisme intérieur; j'irai jusqu'à dire que les mammifères se sont développés à la place des reptiles parce que la Terre elle-même a changé d'humeur. Dans la médecine médiévale, n'est-ce pas, on appelait humeur une disposition des liquides corporels...

Pures fables, si on veut. Mais, non, je ne crois pas que dans l'état actuel de la Terre, des dinosaures pourraient vivre, ou même se déplacer. C'est bien l'eau qui accueille les plus gros animaux, les baleines y vivent. La taille n'a rien d'arbitraire, relativement à l'ensemble des conditions terrestres.

09:24 Publié dans Cinéma, Philosophie, Poésie, Science | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

08/07/2018

L'attente des démons-sangliers (Perspectives pour la République, LV)

567bb6436838cfee0f2275663ecf539d.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Sens d'une mission, dans lequel je raconte qu'entendant une fée raconter des choses bizarres et contradictoires, je me pris à douter, jusqu'à ce que je me rende compte que je recevais ces paroles pour m'édifier, et non pour m'informer.

Ithälun dut lire en mon cœur ces pensées nouvelles, car elle me regarda et dit: «En vain tu te tourmentes, ô Rémi! Il est un problème à présent plus important que de savoir si Astalcalc a le moindre rapport avec celui que tu nommes Esculape. Tu devrais plutôt te demander pourquoi Borolg, l'Homme-Sanglier, t'a attaqué, et ce qu'il va advenir de lui et de son corps, s'il est mort. Car il est toujours étendu sur le sol, agonisant et respirant avec peine, et Tornither ne s'étant nullement occupé de lui, il nous a laissé comme le soin de le faire.» Je la regardai, effaré. «Mais comment? demandai-je.

- Nous devons, répondit Ithälun, le rendre à son peuple propre, qui a le droit d'avoir sa dépouille, ou le vase de sa vie persistante s'il ne meurt pas, tout vil qu'il soit. Car de ce peuple, il est tel qu'un membre, un morceau de ce grand corps que ce peuple constitue. Il doit rentrer dans leur cité, et y être accueilli comme le retour d'une pièce séparée d'un tout vivant, qu'il meure et qu'on doive l'ensevelir, ou qu'il vive et qu'on doive, comme Ornuln, le soigner parmi les siens. À sa famille, nous ne devons pas, sache-le, ôter la possibilité de l'avoir avec eux; ce serait une action mout mauvaise, orde et impie.

- Mais où se trouve donc ce peuple, auquel il appartient? demandai-je.

- Non loin, fit Ithälun. Regarde.» Elle leva la main et du doigt montra un lieu précis, sur la montagne. «Là», reprit-elle, «se trouve l'entrée de leur règne, de leur bauge énorme, et, au bord de la faille qui leur sert de porte, vois! ils attendent notre permission de venir le chercher!»

D'abord je ne vis rien. Puis, il se produisit quelque chose de singulier. À force de regarder le doigt et de suivre la ligne qu'il montrait, je crus distinguer un long fil tendu, lumineux et fin, comme si un rayon de clarté partait de ce doigt et d'une étincelle qui demeurait à son bout. Il allait vers le flanc de la montagne s'étendant au nord, et touchait un point net, une faille plus sombre que le reste de la paroi rocheuse qui tombait brutalement le long de cette haute élévation. Mais il arriva quelque chose d'encore plus étrange; car en principe j'étais trop loin de cette montagne pour distinguer quoi que ce fût, pourtant, comme si mon œil s'était détaché de mon crâne et s'était approché de ce point montré, je vis distinctement des lueurs rouges qui tremblaient et clignotaient, et que je reconnus bientôt pour être des yeux. Autour, les silhouettes de plusieurs hommes-sangliers, immobiles et semblant attendre, se dessinèrent. La peur et la colère étaient mêlées, dans ces regards et les gestes que ces monstres faisaient. Un sort les retenait-il? Ou craignaient-ils, simplement, la puissance d'Ithälun?

Celle-ci se tourna vers moi et demanda: «Autorises-tu?» Je répondis: «Est-ce à moi de le faire?

- Oui, repartit la dame enchantée.

- Qu'il en soit fait ainsi.»

Elle sortit alors son épée du fourreau, cessant de montrer les monstres, et un éclair jaillit de la lame étincelante. Une palpitation courait le long du métal. J'en fus à nouveau admiratif. Elle leva cette arme, et fit un signe avec sa pointe, traçant dans l'air un bref sillon d'argent. Il se dissolut rapidement, mais, apparemment, cela suffit aux démons-sangliers, car ils aperçurent le signe, et commencèrent à descendre de leur bauge, prenant soin de ne pas dévaler imprudemment la falaise, et empruntant un chemin étroit que je n'avais pas vu, et qui la traversait de biais. Ithälun rangea son épée, et, les regardant, attendit. Je fis de même.

(À suivre.)

09:17 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/07/2018

Georges-Emmanuel Clancier et le lait céleste

georges-emmanuel-clancier.jpgGeorges-Emmanuel Clancier nous a quittés il y a deux jours à un âge très avancé, et il fut l'un des meilleurs poètes de sa génération. Mes parents le connaissaient, car lui et sa femme étaient originaires du Limousin comme ma grand-mère, que la seconde avait connue, et il m'avait dédicacé un beau livre qui témoignait du lien profond qu’il entretenait avec l’âme des choses, avec la lumière qui anime la nature. Il s'agissait de son recueil poétique le plus célèbre, Le Paysan céleste - titre qui en dit assez à lui seul. Il ne croyait pas nécessaire de voir les choses depuis Paris pour saisir l'essence éternelle du monde, et pensait au contraire que le pays natal, par le souvenir d'enfance, mais aussi la campagne, par ses liens avec les saisons, les éléments, étaient plus propres à l'élévation intérieure.

Il avait de belles images, évanescentes mais colorées, émanées du sentiment de l'âme cosmique. Un lait coulait du ciel, comme du sein d'une mère immense.

Il était un grand admirateur de Ramuz: il était de son école. Il a écrit quelques poèmes sur la Savoie, notamment à la faveur de visites rendues à son vieil ami Jean-Vincent Verdonnet, près d'Annemasse. Le monde est petit.

Clancier est connu du grand public surtout pour ses romans, adaptés pour certains en films, notamment Le Pain noir. Je n'ai pas lu celui-ci, mais un autre, qui était bien composé et avait le Limousin pour cadre. Il reposait sur la découverte d'un mystère, d'une énigme enfouie, qui débouchait sur la redécouverte, par le personnage, du drame d'Oradour-sur-Glâne. Peut-être qu'il ne donnait pas assez à ce drame une dimension initiatique au sens fort, de mon Oradour-sur-Glane-Hardware-1342.jpgpoint de vue. Si là était le mal cristallisé dans l'Histoire, pourquoi ne pas en avoir la vision? Je regrette souvent que les évocations de la Seconde Guerre mondiale pensent pouvoir porter un sens spirituel fort sans images mythiques. Les anges aussi auraient pu être présents, recueillant les âmes des suppliciés. Mais Clancier participait d'un style issu de Racine qui entend suggérer ces choses sans les nommer.

Je ne sais pas si ce style pourra subsister longtemps, bien qu'on continue de le glorifier à la Sorbonne. Il est typiquement français. J'ai connu des poètes qui l'avaient, et ils sont à présent tous morts. L'américanisation rendra peut-être plus difficile l'apparition de la chose, désormais. Personnellement, je me suis toujours senti un écart, avec cela. Mais je ne suis peut-être pas une généralité.

Clancier avait reçu de mes parents mon premier recueil de poèmes, La Nef de la première étoile, et ne l'avait pas vraiment aimé, me reprochant notamment de ne pas respecter les règles classiques parce que j'avais élidé les e muets pour créer un rythme plus audible, néomédiéval ou anglicisant. Les poètes anglais ne comptent plus cette voyelle, en effet, depuis longtemps, même quand ils font des vers sur une base syllabique. Leur langue a un côté plus naturel que la nôtre. Cela n'avait pas plu à Clancier, ce lien avec la plèbe. Il voulait conserver les nobles formes d'antan, tout en s'insérant dans le monde mental des paysans gaulois.

Dans le recueil suivant, j'ai rétabli les règles antiques, mais le recueil n'a pas eu plus de succès. Je me demande si j'ai bien fait. J'ai hésité à continuer à écrire des vers, mais on m'a demandé de devenir président des Poètes de la Cité, à Genève, et il a bien fallu persister. Selon ce que la postérité dira, on blâmera ou on félicitera la cité de Calvin.

Peut-être qu'à la Sorbonne on donnera éternellement raison à Clancier, néanmoins!

08:03 Publié dans Culture, Littérature, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

02/07/2018

Joseph de Maistre et le Surréalisme

Joseph de Maistre.jpgOn attache beaucoup trop d'importance, en littérature, à l'idéologie: marque de l'emprise injustifiée de la politique sur la culture. Pour saisir les évolutions littéraires réelles, il faut savoir dépasser les partis. Alors on reconnaît l'importance paradoxale de Joseph de Maistre dans l'avènement ultérieur du Surréalisme.

Maistre et Breton s'opposaient diamétralement dans leurs idées politiques; leur lien n'en est pas moins patent.

Remarquons d'abord (avant d'établir une continuité historique passant évidemment par Victor Hugo) que Breton devait devenir le reflet inversé de Joseph de Maistre. Si ce dernier prônait un système d'analogies secrètes qui, mettant en rapport le matériel et le spirituel, confirmait les dogmes chrétiens, les Surréalistes tendaient au contraire à penser que l'imagination libre, fondée sur l'amour et l'empirisme analogique, infirmait ces dogmes.

Pour Breton, le socialisme avait son origine dans le rêve et le spirituel, et il citait à cet égard Pierre Leroux. L'Église, à ses yeux, ne portait pas de spiritualité, mais empêchait, par son dogmatisme, de pénétrer les mystères.

Pour Maistre, c'était le rationalisme de la philosophie des Lumières, qui était dans ce cas. L'Église avait su conserver une force initiatique profonde, irréductible à la raison.

Comment expliquer ces oppositions semblant s'appuyer sur des principes fondamentaux identiques? Les deux prônaient une démarche intuitive fondée sur l'analogie. Pourquoi, politiquement, étaient-ils si différents?

L'époque, déjà, n'était pas la même. Maistre vivait au temps de la Révolution française, et elle manifestait pour lui l'illusion des pensées rationalistes de Voltaire, Rousseau et consorts: les résultats n'étaient pas à la mesure des attentes, la Terreur et l'Empire ayant vite remplacé la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Breton, certes, vivait à un temps où l'Union soviétique elle aussi pouvait décevoir; mais elle était loin, les Français n'en subissaient pas les effets directs, et les années 1930 pouvaient garder de fous espoirs. Au reste, Breton andre-breton.jpgse détachera bientôt du communisme liberticide, comprenant qu'il s'efforçait d'assujettir les artistes, au lieu d'émanciper (comme il prétendait le faire) le peuple.

En outre, on n'en parle pas assez, mais les lieux sont différents: Paris n'est pas Chambéry. Le catholicisme savoisien n'était pas le gallicanisme. Plus marqué par l'Allemagne et l'Italie, il se fondait sur l'imagination, libre jusqu'à un certain point, et sur le principe d'analogie entre le monde manifesté, et le dieu qui l'avait créé. On affirmait qu'il existait un rapport entre les deux - même si on déconseillait aux laïcs d'essayer de le déceler: on le réservait aux clercs. Dans le catholicisme français, classique et rationaliste, on s'appuyait sur l'entendement, et on ne concédait rien à l'imagination et à ce que Maistre nommait la pensée intuitive: il s'agissait de bâtir ses raisons logiquement, à partir de l'étude précise des textes. Il était donc naturel que Breton se tournât contre le catholicisme. Même les surréalistes chrétiens comme Malcolm de Chazal rejetaient celui-ci et se réclamaient du gnosticisme. Le seul religieux catholique doué d'intuition, Pierre Teilhard de Chardin, ne fut pas protégé par son statut de jésuite: on l'exila en Amérique - où s'était justement exilé Breton pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la même ville: New York. Fait étrangement significatif.

09:51 Publié dans Culture, France, Littérature, Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

30/06/2018

Degolio CXXII: le mystère de la Vierge lunaire

Masaaki Sasamoto 笹本正明 Tutt'Art@ (51).jpgDans le dernier épisode de cette incroyable geste, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il évoquait, auprès de son alter ego humain, un être mystérieux qui pourrait l'aider dans sa quête contre les Gargouilles dirigées par Fantômas.

- Mais quel est son nom? demanda Jean Levau. Qui est-il?

- Écoute, Jean, répondit le gardien secret de Paris: il s'agit d'une femme. Elle est la gardienne enchantée de ce qu'on appelait autrefois la Neustrie, et on la nomme Vierge lunaire. Elle vit dans une île de la mer, au large de l'embouchure de la Seine, et, tu dois le savoir, depuis sa loge, le feu de ses yeux est tourné vers nous: elle suit attentivement l'évolution des choses, et les péripéties de ma guerre contre Fantômas. Jadis elle a enfermé, dans un rocher ayant forme d'aiguille, un terrible allié de celui-ci qui menaçait son royaume, un montre à la force démesurée appelé Lupiar. Elle ne veut pas le voir libérer par son ancien maître. Ce démon rumine sa vengeance, et tâche d'ameuter les tritons de la Manche, comme on les appelle, pour enfoncer la porte de sa prison située sous la mer, et elle doit mener une surveillance de tous les instants, grâce à ses elfes. Il se pourrait, oui, que nous eussions besoin d'elle. Mais je ne veux pas la gêner dans son difficile travail. Je te préviens: s'il m'arrivait malheur, tu pourrais avoir à te rendre auprès d'elle, pour lui demander son secours.

- Mais comment le saurai-je, s'il t'arrive malheur? dit alors Jean Levau.

Le Génie d'or rit. Tu le sauras, fit-il, crois-moi! N'as-tu pas vu que désormais nous étions étroitement liés? Je puis te parler à distance à volonté, et tu pourras souffrir à distance ce que je souffre à foison, si tu n'y prends garde. Nous sommes presque à présent, toi et moi, un même être: tu dois en être conscient. Même quand nos deux corps sont distants dans l'espace, dans la nappe astrale ils n'en forment qu'un seul, et les mêmes étoiles les meuvent, les mêmes rayons les lient. Il est difficile de te l'expliquer avec tes mots; mais il en est bien ainsi: nous sommes à présents pareils à des frères jumeaux, voire siamois! Ne l'as-tu pas compris, depuis le temps?

- Il me semblait bien, répondit Jean Levau, qu'il en était ainsi. Mais je m'inquiète, et voudrais que nous requérions l'aide tout de suite de cette mystérieuse Vierge lunaire, s'il était possible.

- Mais cela ne l'est pas! coupa le bon génie de Paris. Il faut en agir comme je l'ai dit: il n'est point d'alternative, tu dois me croire.

- Bien, fit Jean Levau, et il n'ajouta rien, se tenant pour suffisamment renseigné. Sage était-il, puisque telles étaient les choses!

Cependant le Génie d'or reprit la parole afin d'annoncer à Jean ce qu'il allait précisément faire, en le priant de l'écouter attentivement: le repaire des Gargouilles était, disait-il, en aval de la Seine, hors de Paris, à 07ma-c.jpgPuteaux, près de l'île qui porte son nom, mais on ne pouvait y accéder que depuis la Seine: l'eau, affirmait-il, y créait un leurre, et là se dressait l'atroce forteresse des Gargouilles, sur lesquelles couronné régnait Fantômas! Sa tour majeure, que nul mortel ne pouvait voir si ce n'est à la façon d'une ombre dans les nuages, faisait face à Paris, et la menaçait; mais l'essentiel de la citadelle était sous terre et, par des souterrains, se reliait à l'abîme dans lequel, jadis, les Gargouilles avaient été confinées par lui, le Génie d'or, et ses amis enchantés. C'est là, en vérité, qu'allait se rendre le noble Solcum, gardien secret de Paris, pour détruire ce repaire immonde!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer la suite au prochain! Nous verrons alors quel feu nouveau fait briller le sceptre cosmique du Génie d'or!

10:51 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

28/06/2018

Les lettres comminatoires de saint Colomban

saint_colomban_cour_honneur.jpgAprès avoir lu les Sermons de saint Colomban, le plus grand écrivain religieux irlandais, j'ai lu les lettres de lui qui nous sont restées, et qui sont généralement adressées au pape. Or, sous leur apparente soumission, elles sont pleines de reproches.

Il accuse principalement l'évêque de Rome de rester inactif face aux hérétiques et aux fauteurs de troubles, parmi lesquels il place particulièrement les Francs et leurs évêques. Il était, en effet, en conflit avec eux, à l'époque où il vivait avec ses moines dans leur empire, parce qu'il ne fêtait pas Pâques selon les mêmes règles et aux mêmes dates qu'eux. J'en ai parlé ailleurs, le vénérable Bède ayant fait état de ce débat qui s'est poursuivi un siècle après en Angleterre entre les tenants de Colomban, Bretons et Irlandais, et ceux de Rome et des Français. Car le christianisme anglais avait à l'origine pour parrains à la fois les Irlandais et les Francs, dont les influences se croisaient, et, souvent, se heurtaient.

Colomban laisse entendre que si le pape suit l'avis des Francs, ou du moins ne les empêche pas de persécuter les moines irlandais installés en Gaule, c'est par faiblesse, et parce qu'il a besoin d'eux pour ses intérêts, par politique. Il se montre certain qu'il a raison, tenant, dit-il, sa tradition de saint Pierre et de saint Paul, tandis que les Francs ne tiennent leurs principes que d'un penseur de bas étage dont la seule motivation est de s'écarter des Juifs et de leur pâque propre: préoccupation que lui ne partage nullement!

L'accusation lancée contre le pape de se mêler trop de politique et de soutenir pour cette raison les rois francs sera reprise, curieusement, par Dante, qui à cet égard ne blâmait pas, comme le sage irlandais, les Mérovingiens, mais les Capétiens, qu'il traîna collectivement dans la boue - en particulier Philippe-le-Bel, le persécuteur des Templiers (auxquels Dante se rattachait). Toutefois il plaça les Carolingiens au paradis, conformément à la tradition médiévale.

Il faut savoir que, lassés des persécutions des Francs, Colomban et ses moines se sont finalement installés en Italie.

Le sage d'Irlande se réclame souvent de l'Église de l'Ouest, c'est à dire celtique, qu'il dit pure parce que liée seulement à la Rome des apôtres, et non mêlée à la politique romaine, puisque l'Irlande n'a jamais fait partie de l'Empire romain. À vrai dire son style difficile est très allusif, Nikea-arius.pngil est plein de circonvolutions et ses phrases sont longues. Elles n'en manifestent pas moins une forte personnalité et une époque passionnante.

Je voudrais ajouter que, quoi qu'on entende dire, Colomban ne se réclame pas particulièrement des théologiens orientaux, même si les principes qu'il suit pour les fêtes de Pâques ont pour autorités des gens de noms grecs. Il s'en prend classiquement aux hérétiques, comme saint Augustin, et il cite les Pères de l'Église libéralement, leur donnant une autorité supérieure à la sienne. Il s'étonne même que le pape ne fulmine pas davantage contre les sectateurs d'Arius, qui alors infestaient l'Italie, à travers les Lombards. Il ne faut pas s'imaginer que son origine irlandaise le rende particulièrement proche de la gnose, ou des néoplatoniciens, ce genre de choses: dans ses lettres, cela n'apparaît pas. Les Irlandais sont plus latins qu'on croit, peut-être. D'ailleurs ils avaient été convertis par un Breton ayant beaucoup fréquenté les Gaulois. Ils faisaient bien partie de l'Occident.

24/06/2018

La femme divinisée et le Surréalisme

napoleoninthewilderness.jpgLe Surréalisme a constamment cherché à remplacer la religion chrétienne par l'amour humain, et donc a été amené à faire de Dieu une femme, après avoir fait de la femme un dieu. Louis Aragon se réclamait de la lyrique occitane parce qu'elle tendait à diviniser la femme terrestre et donc la relation sexuelle. On aurait tort de voir chez lui des restes de mysticisme oriental qui ferait de l'union avec la femme une sorte de symbole: dans ses livres, il est assez explicite, il parle bien d'amour charnel. Il raconte même ses aventures avec des prostituées. Mais dans Le Paysan de Paris, tout à son obsession et à son désir de créer des images fabuleuses, il projette la femme partout, dans le ciel, sur les maisons: cela tient de l'hallucination, mais la figure se détache bien de la femme de chair.

L'autre poète galant de ce mouvement est Paul Éluard: lui aussi sacralise l'amour charnel, faisant des femmes avec qui il couche des divinités de l'air. Les images sont belles et puissantes, mais elles s'affichent comme idéalisations de plaisirs privés.

Il faudra attendre Robert Desnos, Léopold Sédar Senghor et André Breton pour dépasser les voluptés personnelles et voir créer des figures cosmiques, non seulement projetées à partir d'une obsession, mais acquérant une âme propre: les figures se recoupent avec des entités cachées. Chez le premier, cela prend l'allure d'une femme qui est l'exhalaison d'une étoile, dans un poème magnifique en alexandrins que j'ai déjà cité, et Desnos rejoint ainsi la poésie médiévale italienne la plus noble, la plus élevée, celle qui s'affranchissait des amours de cour, et touchait à la mythologie antique. Chez le poète sénégalais, la femme connue physiquement était souvent idéalisée comme chez Aragon et Éluard, mais il y eut en plus la figure grandiose de l'Afrique, femme divine à laquelle il donna forme et âme. Chez Breton, l'âme du peuple de Paris prit l'allure de Mélusine, assimilée à Isis et à d'autres femmes divines: il prolongeait ainsi Jules Michelet en ajoutant un merveilleux plus concret, se montrant un vrai grand homme, et liant l'hallucination au monde spirituel.

Finalement, c'est surtout Charles Duits qui osa donner une vie propre à une entité féminine et en faire une divinité suprême. C'est lui qui affirma qu'autant qu'il a un sexe, Dieu est forcément une femme, et femme.jpgque le Christ s'exprime par la féminité. C'est lui qui acheva de créer une mythologie à partir de la tradition galante parisienne.

Ce n'est plus une relation idéalisée avec une femme de chair, qu'il présente dans La Seule Femme vraiment noire, mais une relation intime imaginée avec une nymphe!

Il rejoignait ainsi les récits d'union entre dieux et mortels - encore bellement faits par La Fontaine en son temps, dans Adonis.

Ses prédécesseurs furent surtout velléitaires, en particulier les plus connus et les plus lus. Ils annonçaient des mythes, mais ils n'en faisaient que de façon fragmentaire, allusive. Il en est souvent ainsi, que le public préfère ce qui a la couleur de la mythologie, à ce qui en a la substance. Comme rhétorique, elle idéalise le monde physique; comme fondement esthétique, elle plonge dans le monde effrayant de l'image pure, animée d'elle-même.

09:45 Publié dans Culture, France, Poésie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

22/06/2018

The Princess and the Goblin, ou l'origine du Hobbit

cover.jpgUn livre attisait ma curiosité depuis des années, J. R. R. Tolkien l'ayant cité comme une source d'inspiration: The Princess and the Goblin (1872), de George MacDonald (1824-1905), regardé généralement comme un des titres majeurs de la littérature enfantine anglaise, avec Alice's Adventures in Wonderland (1865), dont MacDonald fréquentait l'auteur.

Tolkien émettait toutefois des réserves, reprochant à MacDonald d'avoir affirmé que les gobelins avaient des soft feet. Je ne voyais pas à quoi cela correspondait, mais j'ai lu le livre - et maintenant je sais.

MacDonald affirmait en effet que les gobelins avaient des pieds mous, atrophiés, sans doigts, s'ils avaient une grosse tête dure. Cela venait de leur évolution, car ils descendaient d'hommes ayant choisi de vivre sous terre. Pour les vaincre, le héros, Curdie, s'emploie principalement à abattre ses pieds sur les leurs, et il est longuement question de la reine des gobelins, qui, elle, avait des chaussures et six orteils, l'auteur en fait toute une histoire - à vrai dire glauque, bizarre, relevant de l'obsession. Le visage de cette reine est hideux, et les gobelins ont dans ce livre quelque chose de déprimant. Ils sont encore plus matérialisés que les nains de Tolkien, et celui-ci, à l'inverse, a créé, dans The Hobbit (1937), des gobelins grandioses, apparentés aux démons - et plus fidèles, ainsi, à ce qu'ils devaient être à l'origine, quand ils étaient réputés infester la rivière de Bièvre, à Paris: car telle est la source méconnue de leur tradition.

Les combats de Bilbo et de ses amis nains contre les gobelins dans les montagnes sont bien plus intenses, prenants et réussis que ceux de Curdie chez MacDonald. Le roman de Tolkien ressemble beaucoup à celui de ce dernier, en mieux.

Néanmoins, The Princess and the Goblin a des qualités, notamment lorsqu'il déploie des figures mystiques ou semi-telles. La plus belle est celle de la mystérieuse grand-mère, une dame invisible servant de bon ange aux princ.jpgdeux héros, Irène et Curdie, et qui leur tisse un fil également invisible, ou les éclaire d'une belle sphère argentée. À vrai dire, elle est un peu trop mystique, n'étant pas vue communément, et seulement comme en rêve, et créant des feux de roses plutôt étranges. Mais le personnage est mythologique, c'est indéniable. Il y a également la figure du roi, père d'Irène et en fait avatar de l'auteur même, qui avait aussi une fille nommée Irène. Elle est belle, noble, luisante.

Les personnages ont des titres changeants se voulant symboliques. Cela peut paraître émouvant, mais cela donne le sentiment que MacDonald faisait trop dans le sentimentalisme mystique.

Un dernier trait typique de Tolkien: les chants de conjuration entonnés par Curdie pour éloigner les gobelins. C'est magnifique, mais insuffisamment approfondi, l'auteur préférant parler des pieds à écraser.

Un roman intéressant, donc, qui manifeste une faculté singulière à créer des figures symboliques marquantes, mais qui contient des bizarreries à la MacDonald, et qu'il est difficile de lire d'une manière suivie. Sauf bien sûr si on n'aime le fantastique que s'il est bizarre. Cela arrive. Tolkien n'en a pas moins éclipsé cet auteur, s'il a sans doute des originalités que n'aura pas toujours un C. S. Lewis, assez classique.

07:58 Publié dans Littérature, Littérature & folklore, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

20/06/2018

Le sens d'une mission (Perspectives pour la République, LIV)

Ampurias4657.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Légende du médecin-dieu, dans lequel je prétends qu'Ithälun, reine des fées, m'a raconté, au cours de mon séjour au pays des génies de France, l'histoire étrange d'un médecin divin, à même par son art de soigner l'elfe qui m'avait protégé, Ornuln.

Je fus ému par ces paroles, même si ce qu'Ithälun me disait semblait étrangement contredire ses paroles antérieures. Mais je n'en étais plus à cela près, car ce pays plein de mystères était aussi plein de folie! Ma tête tournait, et j'avais du mal à saisir ce que j'entendais. Ainsi que je l'ai déjà énoncé, les choses se dédoublaient et se croisaient, se séparant en plusieurs voies avant de se réunir et de se mêler à nouveau, comme si, en ce monde, rien n'était parfaitement unitaire. Les hommes mêmes me paraissaient doués d'ubiquité, comme s'ils vivaient plusieurs vies à la fois, comme si le temps n'était fait que de différents lieux dans lesquels on pût se rendre à volonté, voyant plus tard des êtres rajeunis. Était-ce vraiment après son veuvage, comme on me l'avait dit, qu'Astalcalc était retourné à la cour de Tornither? Ou le temps s'étant annulé, s'était-il retrouvé au moment où il ne s'était pas encore marié? Je n'ai pas, en effet, restitué toutes les paroles étranges entendues ce jour, et Ithälun m'a suggéré que la décision d'Astalcalc l'avait fait revenir à son ancienne vie; or, elle n'en parlait pas d'une façon métaphorique, elle s'exprimait comme s'il avait réellement remonté le temps, ce qui me semble impossible, mais cela l'est-il vraiment?

Je dois avouer au lecteur que je ne rends pas compte exactement de ce qui a été énoncé à mon intention ou autour de moi; souvent les hommes de ce pays utilisaient un langage étrange, que je ne comprenais qu'à demi, et qui faisait surgir en moi des images qui peut-être étaient fausses. Je restitue ce que montraient ces images par des mots pris de la langue commune, mais je ne sais si on peut les dire fidèles. Il faut bien, néanmoins, qu'ils s'ordonnent avec clarté, et, pour cela, il faut passer par les concepts auxquels sont accoutumés les gens. Fou est celui qui tente de restituer, par transparence, une expérience aussi singulière, car, au sein de ce pays des génies, les habitants se comprennent tous très bien, et n'ont rien de fou; mais leurs pensées ne sont pas les nôtres, ni ne s'expriment-ils de la même façon. Aussi ne peut-on créer qu'un équivalent.

En un sens, la traduction littérale serait fausse, puisqu'elle donnerait l'impression de la confusion, qui n'existe pas du tout chez ceux qui s'expriment et vivent dans ce royaume dangereux. Même, elle ne serait qu'une manière de créer une forme mystérieuse dénuée de vie propre. Or, ce qui caractérise d'abord le pays des génies, c'est qu'il est la vie même. Du moins c'est ce qu'il m'a semblé.

Comme le feu de l'existence y est plus nu que parmi les hommes, il paraît fugitif, incertain; mais sans l'être.

Certes, en écoutant Ithälun, je fus surpris d'y reconnaître certains traits de la légende d'Esculape. Fou que j'étais, je crus bon de lui demander s'il y avait un rapport. Elle me répondit, alors, qu'elle n'en savait rien, et qu'elle ne connaissait absolument pas cette légende. Elle ne saisissait même pas, affirmait-elle, le sens de mes propos, ce qui m'étonna fort.

Pour elle, en effet, le monde des mortels et de leurs contes ne correspondait pas à ce que j'en disais, mes mots étant comme vides à son âme, et ne renvoyant à rien. Si elle avait paru répéter une légende connue des hommes, elle ne l'avait point fait exprès, et peut-être était-ce moi qui l'avais comprise de cette façon. En réalité, Astalcalc était seulement un grand médecin de la cour de Tornither, qui avait fait des émules ici ou là, et qui, de maillon en maillon d'une longue chaîne, avait même essaimé parmi les mortels, les aidant dans leurs aspirations à soigner et à guérir, fondant parmi eux une belle lignée médicale. Mais elle n'en savait pas plus que ce qu'elle m'en avait dit, et elle ne pensait pas qu'on pouvait réellement donner le nom d'Esculape à Astalcalc, ni même à son fils, bien qu'il fût effectivement regardé à son tour comme un dieu par de nombreux mortels.

Stupéfait, je me tus. Je me demandai, une fois de plus, si elle ne se moquait pas de moi.

Se pouvait-il que ce royaume des génies ne fût qu'un passé immortalisé et figé, une ombre dans laquelle je croyais vivre?

Mais cela importait-il vraiment? Ce qui comptait, je le sentais, était d'accomplir la mission qu'on m'avait impartie, d'exécuter la tâche que l'on m'avait confiée, et qui était bonne parce qu'elle aussi apportait une forme de guérison. Seule la portée morale de mon action, je le saisis soudain, avait une vraie importance. Les questions sur ce qui existait ou non, et de quelle manière, n'étaient que secondaires.

Jusqu'aux récits d'Ithälun n'étaient là que pour m'aider à diriger mon cœur, et non pour nourrir mon âme d'une vaine érudition. Astalcalc devait m'encourager à agir, et me rassurer sur le sort d'Ornuln. Il ne me serait pas présenté, peut-être. Je ne pourrais pas me vanter de l'avoir rencontré - car tel n'était pas le but de mon immortelle!

(À suivre.)

07:46 Publié dans Conte, Génie doré de Paris, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

16/06/2018

Les Instructions de saint Colomban

SaintColumbanus.jpgToujours tout à mon Irlande latine, j'ai lu les Sermons (Instructiones) de saint Colomban (543-614) - un des plus grands hommes nés dans l'île bénie - à ses moines. C'est l'essence du monachisme occidental, et tout ce qu'on connaît comme relevant des principes catholiques régissant les monastères s'y trouve. En en sens, cela fait de ces textes courts des classiques.

Je dirai même que quand on a oublié ce qu'est le catholicisme fondamental, et qu'on commence à disserter à partir des traditions politique et philosophique modernes, il est bon de lire ou relire ces instructions, bien plus authentiques que les spéculations de partis plutôt intéressés.

On n'y trouve guère de merveilleux, mais des idées fondatrices: qu'il est vain, d'abord, de disputer des mystères de la foi à partir de concepts abstraits, de paroles mues par l'intellect. Il est impossible, pour saint Colomban, de comprendre la Trinité à partir de la raison. On ne peut s'appuyer que sur la foi, le sentiment d'amour qui rayonne de cette Trinité, et qui flambe au-delà des étoiles du feu cosmique de la charité: il y a quand même quelques images, et Dieu y est une personne.

On y parle parfois des anges. Colomban dit notamment qu'on ne peut, sur les mystères, établir d'idées claires qu'en partant de l'Écriture sainte, ce qui est la doctrine fondamentale de la religion catholique et que saint Augustin déjà énonçait; mais il ajoute que le Saint-Esprit ou l'ange peut aussi délivrer des communications divines - comme il l'a fait, en principe, lors de l'écriture de la Bible. 31958846_1479856102118444_8538258864049487872_n.jpgLes prophètes nous rappellent, néanmoins, que les anges s'expriment par figures mystérieuses: pas par concepts nets.

Colomban emploie volontiers des comparaisons avec la vie ordinaire: les efforts fournis par les paysans pour leurs moissons se projettent dans l'avenir; de même, les moines doivent vivre une vie douloureuse sur Terre en prévision des grâces du Ciel.

Il faut mourir au monde d'en bas, périssable, pour vivre de la vie éternelle qui attend l'être humain, rappelle-t-il. Cette perspective donne de la grandeur et de la beauté à ses sermons.

Il fait de l'au-delà des étoiles, de l'au-delà de l'univers sensible, la fontaine de la vie, l'éternelle source de l'âme, de l'esprit, de tout. À elle il faut se vouer!

Les comparaisons avec l'art militaire reviennent souvent aussi. Par elles, Colomban rappelle qu'il faut longtemps s'entraîner, avant d'être à même de ne pas tourner ses armes contre soi, et de les utiliser efficacement contre les sept peuples persécuteurs de l'âme. Ce sont les sept souffles intérieurs - les sept péchés, si on veut, mais il ne s'agit pas de les anéantir, mais de les dompter, d'en faire des vertus. Il ne le dit pas: pour les moines, cela va de soi.

Derrière les sermons apparemment lisses, il faut sans doute, en effet, conjecturer des connaissances ésotériques. Colomban n'y fait que des allusions: par écrit, on demeurait dans la clarté de la remontrance.

Ces sermons m'ont rappelé les écrits de François de Sales. Les mêmes principes fondamentaux s'y trouvent, mais l'évêque de Genève est plus explicite quant à ce qu'on réservait, paraît-il, aux religieux: les vrais moyens de pénétrer les mystères, et de méditer, de se purifier. La Trinité, disait-il, pouvait s'appréhender dans sa vérité par l'amour de Dieu, sans véritable science; et le premier seuil de l'initiation à Dieu passait par 31287213_2133602543322525_5426779306929946624_n.jpgl'imagination, la représentation intérieure des anges et autres figures de la Bible - la colombe du Saint-Esprit, le Jugement dernier, et ainsi de suite.

On a reproché à François de Sales de révéler ces indications réservées. Cela rabaissait, peut-être: il en est sorti l'art baroque. L'art médiéval irlandais est, certes, plus hiératique. Plus allusif. Plus grand, peut-être. Mais moins adapté à l'homme moderne. De son temps, on n'était plus soumis aux prêtres comme on l'avait été, on réclamait une liberté de choix, et d'agir par soi-même. Cette laïcisation de la vie intérieure prépare sans doute Joseph de Maistre et le romantisme. Chez saint Colomban, on demeure dans le monachisme, ses écrits ne sont adressés qu'à d'autres religieux. Il leur réclamait l'excellence. C'était un autre temps, glorieux en soi.

14/06/2018

Joseph de Maistre et l'effusion de l'Esprit-Saint

saint-esprit-prophetic-art.jpgJ'ai évoqué déjà la volonté du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), en 1861, d'imposer, en Italie, le dogme rationaliste pour remplacer le dogme catholique. Or, cela m'a rappelé une prophétie de Joseph de Maistre (1753-1821) - lequel Blanc connaissait bien, s'étant fait connaître par un livre sur lui: le monde devait s'attendre à une effusion généralisée de l'Esprit-Saint. La forme que cela prendrait n'était pas très claire.

Je crois que Maistre était un être contradictoire, qui voulait, en public, proclamer le dogme catholique, et qui, en privé, à part soi, croyait que l'individu pouvait se lier librement à Dieu, et donc défier les autorités, se montrer plus inspiré qu'elles, même quand elles étaient consacrées. Il avait, à cet égard, quelque chose qui le rapprochait de H. P. Lovecraft (1890-1937) - qui confessait, en public, le matérialisme, philosophie officielle des gens intelligents, et qui, en privé, croyait à la faculté de l'individu de créer des images d'êtres défiant les lois physiques et se présentant comme hypothèses plausibles.

Maistre, donc, affirmait dans ses écrits que l'Esprit-Saint répandu devait passer par le Pape, puisque, officiellement, dans le catholicisme, celui-ci en était le premier, voire l'unique réceptacle. Les nations devaient donc se mêler et se soumettre à l'Église. Mais dans les faits, lui-même ne le faisait guère. Il discutait sans arrêt les injonctions des représentants du Pape, croyant qu'ils étaient mal informés et que le Pape, inspiré, lui donnerait raison - ce qui ne correspondait à rien, car le Pape était réellement informé, et on le connaissait parfaitement à Rome, plus qu'il ne le savait.

En privé, il affirmait, à des catholiques collectivistes et rationalistes tels que Louis de Bonald, que l'analogie pouvait établir des rapports entre le monde matériel et le monde spirituel - puisque le premier n'était que le reflet du second -, et il s'y adonnait, créant des ébauches de mythologies nouvelles surprenantes, qui font pentecost-1.jpggénéralement bondir aujourd'hui les catholiques conventionnels, et qui annoncent plutôt Victor Hugo que Léon Bloy...

Il appelait cela la pensée intuitive, et la différenciait de l'esprit rationnel - du raisonnement extérieur. Il s'opposait donc à Voltaire, à la philosophie des Lumières, et au courant représenté par Albert Blanc. Mais aussi, en réalité, au courant catholique rationaliste qui se contente de disserter à partir de l'Écriture sainte. Pour lui, la pensée intuitive donnait raison à la doctrine catholique: elle la vérifiait. Il n'aurait jamais voulu qu'on imposât le dogme rationaliste. Mais, en un sens, il voulait bien, secrètement, qu'on établît la liberté d'inventer, ou de prophétiser - de trouver, par la pensée intuitive fondée sur le sentiment individuel, les vérités cachées du monde d'en haut. Il était donc favorable à la liberté de conscience et à l'imagination créatrice. De ce point de vue, il était bien plus libertaire que nombre de rationalistes voltairiens.

C'est aussi pour libérer son esprit de la tutelle de l'État qu'il se réclamait du Pape, que les nations rejetaient. Comme l'Église romaine était un symbole de la divinité prenant corps sur Terre, se réclamer d'elle revenait à proclamer la possibilité du Mythe. C'était l'assurance d'un lien entre le Ciel et la Terre, qu'assumait visiblement la forme des temples. Il préfigurait le romantisme.

07:25 Publié dans Culture, Littérature, Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook