31/08/2016

Reconnaissance d’État en matière d'Histoire

jean-paul-sartre.jpgQue l'esprit de la religion d'État n'ait pas réellement disparu même dans les pays à prétention laïque est attesté par l'idée qu'un État puisse valider ou non une vision historique, dire celle-ci juste, celle-là fausse. En effet, la religion d'État comprenait bien une part historique: elle imposait l'histoire sainte comme authentique. En un sens, la poursuite de cette méthode crée une histoire sainte d'un nouveau genre, sans supprimer le concept. Sartre même s'en moquait, dans Les Mots: il ironisait sur l'histoire sainte de la République, réputée avoir créé la liberté en supprimant les rois et les empereurs - et voici que maintenant tout allait bien.

La laïcité, ici, n'est pas dans l'absence d'intervention de l'État dans le travail ou l'expression des historiens, puisqu'elle a lieu, mais dans la prétention à la Science par suppression notamment du merveilleux. L'histoire d'État ne traduit plus dès lors la neutralité, mais le scientisme, le positivisme – le matérialisme. Même si elle ne se dit pas athée, elle affirme que les faits doivent être compris sans dieu, et donc, elle promeut l'athéisme.

Néanmoins, c'est assez illusoire, car si la République est la liberté apportée au peuple contre la tyrannie, on est déjà dans le mythe: il suffit d'être attentif aux personnifications. Car qui peut apporter la liberté si ce n'est une personne? On retombe sur l'idée d'une nation qui est un être spirituel distinct. Elle n'est simplement pas assumée par des historiens qui essaient de faire passer, jusqu'à leurs propres yeux, leur sentiment républicain pour un concept scientifique: ils ne veulent donc pas de merveilleux franc, visible, et passent par des personnifications abusives dont ils minimisent la portée (si même ils en sont BIO018_1.jpgconscients) - et le font d'autant plus qu'ils les reprennent, souvent, de leurs aînés, et qu'ils les assimilent, ainsi, à des évidences, à des faits objectifs: si grande est l'illusion que peut à cet égard donner la tradition! Mais, à l'origine de cette tradition, il y avait bien la mythologie républicaine de Hugo, de Michelet.

On peut me dire que cela n'existe pas, que l'histoire enseignée sous l'égide de l'État reste scientifique et ne contraint pas au nationalisme. Mais je suis sceptique sur le droit qu'aurait un historien de collège de raconter à ses élèves que la Savoie a beaucoup perdu à se rattacher à la France. D'ailleurs, en quoi raconter l'histoire de la France est plus scientifique que de raconter l'histoire de la Chine? La science se fonde sur une raison à vocation universelle. Si on raconte l'histoire de France en France, c'est bien mû par un sentiment national, qui n'a rien de scientifique, qui émane du sentiment personnel, de la religion privée. On le fait parce qu'on croit à la France.

À la rigueur je n'y suis pas opposé; mais en ce cas il faut l'assumer.

Mais si on l'assumait, peut-être, la neutralité obligatoire de l'État détacherait l'enseignement de celui-ci et autoriserait les professeurs à s'opposer aux croyances des classes dirigeantes sur la grandeur de la France et la divinité de la République, en racontant tout autre chose...

Il y a là une certaine inconséquence. D'ailleurs, même l'idée que l'histoire doit se passer de dieu nous rappelle que selon Charles Duits, l'athéisme et le matérialisme reviennent à vouer un culte au Dieu sans Tête: on place dans la matière aveugle et stupide l'origine de l'évolution historique.

Toute orientation préétablie rompt le principe de neutralité. Il n'existe pas d'histoire neutre. Les historiens doivent donc être libres, et l'éducation à l'histoire se faire par l'exposition de plusieurs explications possibles, non par celle d'une seule explication présentée comme absolument vraie - soit au nom de la Bible, soit au nom de la Science. L'élève seul peut choisir.

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29/08/2016

Michel Butor nous quitte

michel-butor-figure-du-nouveau-roman-est-mort,M365041.jpgMichel Butor (1926-2016) vient de mourir, et je dois dire que je n'ai pas lu ses romans, mais plutôt sa poésie, notamment celle qu'il a consacrée à son havre de Lucinges, dans le Faucigny. Lui-même minimisait l'importance du roman en général, le disant un genre périmé, et de sa participation au Nouveau Roman en particulier, préférant se dire poète.

J'ai écrit sur lui quelques articles (reproduits dans mon livre Écrivains en pays de Savoie), dont un a été approuvé par lui après que je le lui ai envoyé, et qui portait sur un aspect que j'ai réellement aimé, dans ses vers. Car il aimait les images fabuleuses, et partageait volontiers celles de l'occultisme, quoique discrètement. Il a ainsi affirmé que l'hiver, les gnomes, sous terre, préparaient, dans leurs officines, le bourgeonnement du printemps, et que, quand celui-ci advenait, cela sifflait sur les branches des arbres comme des machines à vapeur. J'ai beaucoup aimé ces figures tirées de l'industrie, des machines, appliquées mystérieusement à la nature.

Il aimait l'imagerie de la science-fiction, allant jusqu'à envisager de collaborer avec les adeptes de celle-ci, avant de déclarer qu'ils avaient une vision de la littérature qui demeurait classique, et ne permettait pas réellement l'innovation.

À cet égard, je l'ai souvent trouvé mystérieux. Il n'expliquait pas très clairement ce qu'il entendait par l'innovation qu'il appelait de ses vœux et qu'il disait désormais impossible au roman, y compris de science-6a015433b54391970c016762916327970b-200wi.jpgfiction. Peut-être justement un merveilleux affranchi des dogmes traditionnels. Mais cela peut aussi être ce qui m'arrange, de le penser. Car c'est plutôt ma façon de voir. Sous ce rapport, le récit tel que l'a pratiqué Charles Duits était réellement innovant, et je ne sache pas que Butor en ait jamais parlé.

Parfois, quand il critiquait la légèreté du discours public, il suggérait des remèdes; mais j'étais alors plutôt désarmé, car je les trouvais banals, plus issus de son métier de professeur, ou de promoteur des sciences, que de la poésie.

Il était difficile à cerner, car il pouvait donner le sentiment qu'il aimait surtout faire part de ses expériences personnelles en les mêlant de figures fabuleuses, tirées de ses lectures ou de ses voyages. Or, on avait du mal à en saisir la construction d'ensemble, même s'il tendait à ouvrir toujours davantage le champ de vision; mais c'était une technique qui ne créait des liens que symboliques, entre les éléments qu'il évoquait.

Il enchantait sa vie par ses écrits charmants. Mais on n'y entrait pas toujours avec lui.

Je l'ai rencontré une fois, et le dialogue, malgré une mienne tentative, ne s'est pas engagé.

Assez récemment, il avait publié un épais recueil de vers dans la collection poésie de Gallimard, et la tentation m'est venue de l'acheter et de le lire. Mais il y a tellement de choses à lire. Je le ferai peut-être.

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25/08/2016

République française, Confédération gauloise

320px-Marcus_Porcius_Cato.jpgFlaubert critiquait, dans sa correspondance, l'idée que la République fût un absolu: pour lui elle ne l'était pas plus que la Monarchie – et n'était qu'une forme adaptée à son temps. Un temps nourri de tradition classique, dans laquelle la république était glorifiée. On se référait à Caton, à Pompée – aujourd'hui complètement oubliés. La France n'est plus marquée comme autrefois par la culture antique.

Les dirigeants semblent s'épuiser à réveiller sans arrêt le mot de république, dont le sens devient toujours plus diffus, et se confond toujours plus, dans le peuple, avec la France. La république apparaît souvent comme une manière de bénir cette dernière, de la dire juste et bonne. Mais quant à ce que le terme recoupe concrètement, qui s'en souvient?

Il ne se confond pas même avec la démocratie, puisque, pour l'unité de la République, il semble autorisé d'imposer à une partie du peuple une culture qu'il n'aurait pas spontanément. En effet, c'est l'argument donné pour justifier le caractère national des programmes d'enseignement. Mais je ne sais si cela a un sens. Car si la nation est une réalité, elle unit déjà les gens, et donc, si on laissait les familles libres de choisir leurs écoles, leurs professeurs, leurs programmes, la nation apparaîtrait d'elle-même dans la cohérence des choix; et la démocratie n'empêcherait pas du tout l'unité de la république.

Mais, au fond, on sait très bien que des différences se feraient jour, et qu'on serait contraint d'accepter, non une dissolution, comme on veut le faire croire, mais un régime fédéral. La cohérence ne pourrait pas exister au même degré. On sait bien que si en France la démocratie était pleinement opérative, la république d'origine romaine devrait faire place à une Confédération gauloise.

Ceux qui craignent ou feignent de craindre la dissolution sont souvent dans le simple cas concret de détester l'idée d'une confédération, parce que leur modèle est l'ancienne Rome, et qu'ils se rêvent à la tête d'un empire universel, non à celle d'un ensemble populaire, composite et vivant - d'une réalité ordinaire, délestée de ses fétiches glorieux.

Pourtant la politique gagnerait, contrairement à ce que certains prétendent, à être plus réaliste, à s'insérer dans le réel normal des vrais gens. Les problèmes de la France, et le mécontentement populaire, viennent de ce que, à Paris, on adopte la posture des civilisateurs galactiques, et qu'on oublie les effets sur le peuple de ces hautes mais irréalistes visées.

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23/08/2016

Degolio XCI: la porte des étoiles

gatekeepers.jpgDans le dernier épisode de cette geste du Génie d'Or, nous avons laissé celui-ci alors qu'il venait de terminer le récit de ce qu'il avait appris en regardant dans le fond des yeux de l'Homme-Dragon, Estordül, que lui et ses amis arrivaient en vue du palais de Cyrnos, et que Sainte Apsara lui demandait s'il s'apprêtait à les quitter, à présent.

Il répondit: Oui, étoile d'or; oui, Talaniel (car tel était son nom, et il l'avait lu dans l'air qui s'exhalait d'elle: des profondeurs de son souvenir - de sa mémoire d'une autre vie -, il y était apparu en lettres lumineuses)! Peut-être je reviendrai. Mais il faut que je retourne parmi les mortels, et à Paris, qui est la ville que je protège. Fantômas s'y trouve, il y lève une armée, il enrôle des gargouilles, et elles débordent de la Seine et envahissent les rues. Pour le moment elles sont encore faibles et les mortels parviennent à les repousser. Mais ils auront bientôt besoin de moi. De grandes gargouilles, aux forces décuplées, surgiront des profondeurs, et seul un maître des arts occultes, tel que je suis, pourra les renvoyer dans leur abîme.

Et voici! Captain Corsica, ajouta-t-il en se tournant vers ce dernier, je vais aller voir Cyrnos ton père, et lui demander la permission d'emprunter la porte secrète du Sanctuaire, celle qui mène au pays divin; car je veux, avant de revenir à Paris, rendre visite à ma Dame, Ithälun la belle, et prendre conseil et repos auprès d'elle.

- Mais n'arriveras-tu point trop tard, dès lors, à Paris? intervint le Cyborg d'argent.

Le Génie d'or répondit en souriant (comme le montrait l'éclat accru de sa visière): Non, ami; car dans le time_travel_odyssey_by_kancano-d4yov2l.jpgpays de ma Dame, je connais les voies par lesquelles le temps de la Terre se remonte. Là, ne le sais-tu pas? le passé n'est qu'un endroit où l'on peut se rendre. Mais je ne dois pas t'en dire davantage. Je ne puis savoir si tu es prêt à entendre ces choses. D'ailleurs Cyrnos les sait, et il te les révélera en temps voulu, s'il le juge utile.

- Moi, il m'en a déjà dit quelques mots, dit le héros de la Corse libre. Il en sera donc fait comme tu veux, Solcum; et nous irons voir mon père, et je suppose qu'il te laissera emprunter cette voie divine.

Ayant dit ces mots, ils se levèrent et descendirent du vaisseau, car ils étaient arrivés. Ils se rendirent auprès de Cyrnos heureux de les revoir, et la demande du Génie d'Or fut prononcée.

Elle fut agréée, bien que le Roi feignît de ressentir du chagrin d'être trop rapidement privé de la présence de ce nouvel ami. Le Génie d'or répondit qu'en vérité, il risquait de devenir encombrant, ayant avec lui trop de couleurs de la Dame de la Lune, dont Cyrnos depuis si longtemps s'était exilé! Ils rirent, car ce n'était là que plaisanteries légères et jeu de paroles, sans qu'on fût dupe des sentiments qui étreignaient les cœurs. Et le grand Cyrnos se leva, et tous accompagnèrent le Génie d'or jusqu'à la porte mystérieuse.

Sur le seuil, ils s'embrassèrent, et se jurèrent amitié éternelle. Et le Génie d'Or regarda dans les yeux longuement Sainte Apsara, comme si un lien spécial les unissait; et il fit de même avec Captain Corsica, mais le lien était différent: car il ne renvoyait point au passé, ni à un secret lignage commun, mais à l'avenir et à l'amour qui était désormais entre eux et les rendait frères dans leur cœur et les rendrait frères de sang dans une autre sphère - où, étrangement, le sang n'existe plus, mais est remplacé par de la lumière, s'il est possible. Que celui qui peut comprendre comprenne.

Mais cet épisode commence à être long et on en saura davantage sur les adieux que les héros se firent une prochaine fois.

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21/08/2016

La République et les symboles

collier-reine.jpgLes hommes politiques, et les philosophes qui les relaient, en France, ne cessent d'évoquer les symboles, vaguement conscients qu'ils donnent une direction morale au peuple. Ils en créent, en célèbrent, mais cela ne marche pas vraiment, car un symbole authentique ne naît pas de l'intellect et de buts matériels, tels que la paix civile ou la réussite économique, mais des profondeurs de l'âme; et, quand la culture est assez brimée pour interdire ce qui émane des profondeurs de l'âme de se manifester, il naît des événements eux-mêmes. Finalement, dans la culture postclassique du dix-huitième siècle, un grand symbole fut le Collier de la Reine. Dans la France d'aujourd'hui, le Coiffeur du Président est sans doute devenu aussi un symbole. (C'est ce qu'on appelle un détail qui tue.)

Le classicisme rejetait ces faits ou objets matériels qui faisaient sens, parce que, pour lui, la matière ne faisait jamais sens. Ainsi, lorsque Victor Hugo, dans ses drames, a parlé de fenêtres, il a choqué. Mais le symbolisme n'est pas l'allégorie, et il ne devrait pas pouvoir, non plus, s'appuyer sur des figures rebattues, issues des mythes antiques ou de la Bible - et dont on a expliqué la signification d'un milliard de façons, de telle sorte qu'on les a vidées de leur vie, de leur force.

Le symbole est bien un fait porteur de sens, de force, d'esprit. D'une certaine manière, l'atome est un symbole, car on projette sur lui une puissance causale, ou du moins on l'a longtemps fait. Le gène est un tel symbole, et c'est pourquoi certains croient voir Dieu dans l'acide désoxyribonucléique, ce qui donne lieu à toute une littérature, à une science-fiction dont le principe est d'ériger en symboles les éléments découverts par les instruments de la Science. De façon assez illusoire voire hallucinatoire, à vrai dire, mais là n'est pas le problème.

Le génie authentique est celui qui, à une force spirituelle, donne une forme accessible, et sait voir, dans certains faits, une force spirituelle. C'est à cause de cela que Baudelaire faisait de Joseph de Maistre un voyant quand il faisait de la révolution française un symbole. Quand Hugo faisait de la machine le symbole du progrès, Baudelaire était moins enthousiaste. Mais rejeter la machine du monde des symboles n'en demeure pas moins une erreur, car elle est bien le symbole de quelque chose, le revêtement d'une force cachée. C'est alcasans_head7.jpglà la légitimité de la science-fiction, qui du reste n'exclut pas que la machine soit assimilée au diable, même si beaucoup veulent absolument que la science-fiction ne parle jamais d'êtres spirituels ou mythiques. Tolkien faisait bien habiter les machines par l'esprit du malin, et son ami Lewis l'a formalisé dans un roman (That Hideous Strength) au sein duquel une machine faisant survivre artificiellement la tête d'un gourou énonce d'horribles oracles en fait prononcés par l'Esprit infraterrestre.

Cette imagination mythologique étant interdite au fond en France, les informations, dans la culture populaire, deviennent des symboles. C'est ce que ne distinguent pas les hommes politiques qui, étant de culture classique, nagent dans les abstractions, restreignent les symboles à des allégories et à des constructions intellectuelles, et ne saisissent pas - pas plus que Louis XVI celle du Collier de la Reine - l'importance du Coiffeur présidentiel. Ils méprisent, comme la critique qui blâmait Victor Hugo, les objets matériels auxquels on donne sens, car pour eux ils n'en ont aucun, et le peuple qui leur en donne un est stupide. Jacques Chirac, visitant le musée des Arts Premiers, s'intéressait aux pouvoirs magiques des fétiches; peut-être qu'il avait encore quelque chose de romantique, qui s'est complètement perdu depuis.

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17/08/2016

Le canon des anges

65cd56ecc96cbe392fb90fff24dd31a5.jpgDans son livre sur les Mythes et mythologies dans la littérature française (Paris, Armand Colin, 1969), Pierre Albouy raconte (p. 48) que John Milton, dans son Paradise Lost, faisait tirer du canon par les anges, et que, dix auparavant, dans son Saint Louis, le Père Le Moyne avait fait pareil. On ne peut pas nier que si les êtres célestes existent, ils disposent des mêmes machines que les hommes, et même sous une forme supérieure.

Jack Kirby, l'auteur célèbre de comics légendaires, affirmait que les machines des immortels étaient tout autres que celles des mortels, qu'elles étaient douées de vie propre, et qu'elles s'apparentaient à la magie; mais cela ne l'empêchait pas, lorsqu'il dessinait, de les représenter comme des machines, même si son imagination tentait de les rendre plus incroyables, de faire ressortir leur supériorité ontologique.

Il existe une école qui veut absolument laisser les dieux dans leurs contextes historiques, faire de Thor non un dieu de l'orage mais un Scandivave ancien, et interdire à Mars de se servir du téléphone. Car c'est ce qu'il fait dans un épisode de la série Wonder Woman, et des lecteurs s'en sont plaint. On peut le représenter avec une épée et une armure antiques, mais il n'a pas le droit de se servir du téléphone, alors que si les hommes ont inventé des machines, ils les tiennent forcément des dieux, qu'ils ont plus ou moins bien imités.

Le téléphone de Mars, sans doute, se présente différemment du nôtre. Il est fait d'êtres élémentaires qui véhiculent directement, sous son ordre, ses pensées auprès de ses guerriers. Pareillement, on pourrait aussi représenter le canon des anges comme étant un dragon qui jette du feu à leur commandement. Le téléphone est donc un objet symbolique. Il peut apparaître comme comique, tenu par un dieu de l'Olympe; mais dans cet éclat de rire est une sagesse profonde, car sur le plan animique, le téléphone enserre aussi des êtres élémentaires, et donc le lien est réel, et l'image judicieuse.

Si on privait Mars de la possibilité de se servir des machines des hommes, si on le laissait à l'âge de pierre, un récit l'impliquant à notre époque n'aurait aucun sens, aucune substance. Et Wonder Woman même, qui tient ses pouvoirs des dieux de l'Olympe, serait vidée de son essence, et la narration s'effondrerait. Ne fut-ce pas le sort de la poésie parnassienne, qui prétendit restituer un état d'esprit antique, et laisser les dieux dans leurs contextes? Elle apparaissait du coup comme une forme vide.

Il est normal de laisser les êtres célestes se servir des machines, puisque les machines humaines ont forcément les leurs pour modèles, et même les rêves de machines futures viennent de celles qu'ils utilisent. C'est ainsi que les extraterrestres munis de machines fabuleuses, dans les récits de science-fiction, ou les hommes du futur dans le même cas, apparaissent en réalité comme des images inconscientes des êtres célestes, tels qu'ils sont dans le présent. Et c'est, peut-être, lorsque les hommes l'auront compris, que leurs machines atteindront réellement un stade supérieur - sortiront, paradoxalement, du principe mécaniste, et, comme l'annonçait Arthur C. Clarke, se confondront avec la magie. Elles seront alors de vraies œuvres d'art - ce qu'elles prétendent être à tort, pour le moment.

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15/08/2016

Savoie et structures représentatives

1974774826.jpegCeux qui défendent politiquement la Savoie réclament souvent pour elle de nouvelles institutions représentatives: un Département, une Région, un État. Chaque option est défendue avec vigueur par le parti qui l'a adoptée. Cela me rappelle parfois Joseph de Maistre fustigeant la manie des révolutionnaires français de créer des constitutions: ce n'est pas ce qu'on pense et écrit avec l'intellect qui crée le réel, disait-il.

Néanmoins, que beaucoup de personnes rêvent d'institutions représentant mieux la spécificité savoisienne montre qu'en eux vit encore l'esprit de l'ancien Duché - qu'il n'a pas, pour ainsi dire, disparu de l'atmosphère terrestre. Le génie de la France ne l'a pas complètement effacé. Joseph de Maistre, de même, eût pu admettre que la frénésie constitutionnelle des révolutionnaires attestait qu'en eux vivait un souffle nouveau, même s'il avait raison de dénoncer la manière dont leur pensée l'interprétait. Le génie de la Liberté, tel que l'invoquait François-Amédée Doppet, ou plus tard Victor Hugo, est une figure qui somme toute a mieux représenté ce souffle que les constitutions de Saint-Just et de ses amis. Il faudrait peut-être dessiner d'abord l'image de la Savoie pour le cœur, avant d'essayer de saisir par la raison ce qu'elle exige.

Pour cela, eût dit François de Sales, la raison peut tout de même jouer un rôle préparatoire: la connaissance est une base pour la foi, écrivait-il. Il est donc bon de connaître la littérature de l'ancienne Savoie; cela est même nécessaire. Pourquoi en particulier elle? Pourquoi pas la langue, ou l'histoire?

Pour l'histoire, elle ne manifeste le génie d'un pays qu'indirectement; encore faut-il sonder les faits. Or les historiens modernes se l'interdisent: ils ne créent que des projections théoriques sans admettre qu'elles représentent imaginativement l'âme des peuples, pour eux pas une réalité.

Pour la langue, elle n'est pas spécifique à l'ancienne Savoie. Le Duché utilisait le français, dans sa culture propre. La langue locale était la même que dans les provinces frontalières, en France et en Suisse. Lyon même l'avait.

Il faut donc regarder la littérature de l'ancienne Savoie, qui émane du Duché en tant qu'institution, et qui, romantique, évoquait directement le génie du peuple - l'esprit national savoisien, comme on disait alors. Elle 14135524971_c4e4850a03_o.jpgl'incarnait par de hautes et nobles figures, notamment Amédée VI le Comte Vert, ou par les anciens Burgondes.

Une fois qu'on a exploré de l'intérieur la Savoie grâce à cette littérature, la manière dont elle doit évoluer institutionnellement apparaît de soi-même, sans pour autant que cela bute sur une structure déterminée a priori. Il s'agit d'une chose vivante qui se positionne réactivement, en fonction des circonstances.

Et la première chose qui apparaît est que la littérature savoisienne n'étant pas représentée par les institutions éducatives françaises, il lui faut une structure spécifique, un concours de l'Agrégation, une École Normale Supérieure, un Rectorat. C'est ce qui paraît logique. Et peut-être que c'est déjà assez révolutionnaire pour une première étape, plus qu'il ne semble, puisqu'elle s'appuie sur des institutions fermées sur elles-mêmes, qui ne dépendent pas de votations, et qui, par conséquent, semblent détachées du peuple. Or elles ne le sont pas; elles sont même centrales, puisqu'on peut bien dire que par elles le vote du peuple est modelé. C'est la limite de la démocratie, en France: le bloc par lequel la république se tient, même en dehors des élections. Il est donc normal de penser que c'est là qu'il faut d'abord agir.

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13/08/2016

Le mystère des plateaux d'argent (perspectives pour la République, XXVI)

Graal-détail.jpgCe texte fait suite à celui appelé Une Cité végétale, dans lequel je racontais être entré dans une cité mêlée au végétal, et même faite entièrement de végétal, dont jusqu'aux pierres étaient imprégnées de fibres vivantes.

La végétation qui recouvrait tout n'était point envahissante, mais pareille à un tapis moelleux, et luisant, rappelant les jardins artificiellement créés par les hommes. Certaines parties rappelaient, peut-être, les jardins à la française, mais le jardin anglais et, plus encore, japonais, on s'en doute, étaient mieux représentés. Toutefois il m'arriva de me demander s'il ne s'agissait pas d'une tapisserie jetée sur le sol et créée par des géants, tant c'était un paysage irréel.

Mais le paysage, que je connus plus largement par la suite, ne fut pas le plus beau de cette visite. Dès que nous fûmes entrés dans la maison, la dame nous fit étendre sur des couches d'un gazon doux et tiède, parsemé de fleurs odorantes, et s'y trouvaient des coussins d'une matière que je ne saurais définir, rappelant la soie. Alors les trois êtres me regardèrent, et attendirent; ils semblaient attendre que je parlasse. Mais je ne savais que dire. Je craignais de poser des questions stupides.

Soudain, une porte s'ouvrit. Et voici! trois jeunes filles d'une merveilleuse beauté s'avancèrent, chacune portant un plateau d'argent. Trois jeunes hommes tout armés les suivaient, portant des flambeaux.

Sur le premier plateau était une coupe d'or ciselée, sertie de pierres précieuses; et son contenu jetait une grande clarté. Sur le second plateau était une épée brillante, dans un fourreau d'ivoire, où étincelaient de l'or, des diamants et des perles; au pommeau de l'épée était un splendide cristal vert.

Sur le troisième plateau était un cœur palpitant, rouge et clair, et comme laqué, mais se mouvant aux lueurs qui l'entouraient.

J'étais stupéfait. Les six jeunes gens passèrent devant moi sans que j'osasse dire un mot.

Je me demandais à qui avait appartenu ce cœur, et s'il était encore vivant, puisqu'il battait encore. Et si l'épée lui appartenait aussi, et la coupe. Mais aucune question ne sortit d'entre mes lèvres sèches. Les six jeunes gens passèrent, et disparurent par une porte. Les trois êtres qui m'avaient amené me regardaient, et regardaient aussi la porte laissée vide par où s'en étaient allés les six jeunes gens, et ne disaient rien. Segwän soupira et alla fermer cette porte qu'ils avaient empruntée.

Elle revint, s'assit, et fixa sur moi son regard. J'en fus extrêmement embarrassé. Je baissai les yeux. Quand je les relevai, elle regardait ailleurs, par la fenêtre: elle s'était rouverte, et l'on voyait les collines verdoyer. Des formes étranges passaient sur l'herbe, comme des voitures, mais auxquelles je ne vis aucune roue. Des êtres merveilleux, de la race de Segwän et de son fils, y étaient assis. Je n'aurais su dire si elles glissaient sur ou au-dessus du sol, ou si leurs roues m'étaient cachées. Mais je songeai à nouveau aux six jeunes gens. Et je murmurai: « Mais qu'est-ce que cela veut dire? »

Le guerrier d'or me regarda et dit: « Écoute, Rémi, je m'appelle Solcum, et l'on m'appelle fréquemment le Génie d'Or. Tu es ici dans un royaume perdu, demeuré de temps anciens, et pur. Il est en danger, parce qu'un homme a été divisé en trois: nous n'avons gardé de lui que sa coupe, son épée et son cœur. Et le secret de leur réunion doit être retrouvé. »

Je murmurai encore: « Mais qui le connaît? Et quel rapport avec moi?

(À suivre.)

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09/08/2016

Allocution du 14 Juillet

1025123248.jpgJ'étais content, entre Barcelone et Saragosse, de pouvoir encore entendre une station de radio française, et donc l'allocution du 14 Juillet de François Hollande, alors que, me rendant en Andalousie en voiture, je cherchais à éviter l'ennui.

Le point le plus important de ce noble échange avec des journalistes m'a paru être l'affaire du coiffeur à dix mille euros par mois. Les journalistes s'excusaient de l'aborder. Mais cela intéressait les gens.

François Hollande répond de façon catastrophique: il évoque des sommes abstraites, jure qu'il a baissé son budget de fonctionnement. Mais sans donner aucun exemple précis. On lui en donne un: le coiffeur. Il dit qu'on lui passera cela, au vu du reste. Mais le reste est abstrait. N'a-t-il pris aucun cours de rhétorique? Ne sait-il pas que l'exemple concret est le bout du raisonnement, ce qui va parler, notamment au peuple? Le reste pour lui n'est que beaux discours.

D'ailleurs, a-t-il compris de quoi il s'agissait? Peut-il regarder autre chose que sa noble personne? Car le contribuable s'étonne simplement qu'il doive payer dix mille euros par mois à un coiffeur, alors que lui-même généralement touche moins. Mais François Hollande visiblement pense surtout à ses problèmes de cheveux. Il voudrait qu'on se montre compréhensif.

Le coiffeur était pourtant un moyen de lui rendre service: puisqu'il cherche des moyens de faire des économies, on lui en avait trouvé un auquel il n'avait pas pensé; quelle reconnaissance en montre-t-il?

Sérieusement, la réponse à donner était: Oui, je vais voir ce que je peux faire, je comprends que pour la plupart des électeurs cela représente une somme exagérée, et si j'estime avoir besoin de ce coiffeur, je réduirai encore mon traitement en le payant de ma poche. Qui ignore que De Gaulle payait de sa poche ses notes d'électricité, au palais de l'Élysée?

Quels conseillers en communication François Hollande a-t-il? Il leur manque assurément un sens moral, pour établir une juste hiérarchie entre les exemples concrets et les idées abstraites, une direction claire dans le discours.

Le soir même, un horrible attentat était commis à Nice, et les plaintes de François Hollande sur les reproches qu'on lui faisait de son coiffeur étaient oubliées, ou faisaient un contraste terrible.

Le mode de vie français à protéger, la laïcité, étaient réduits à peu de chose.

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07/08/2016

Le voyant Joseph de Maistre

Charles-Baudelaire.jpgOn se souvient que Rimbaud avait qualifié de voyants Victor Hugo et Lamartine, même si le second lui paraissait engoncé dans de vieilles formes. Quant à Baudelaire, il réserva constamment ce titre à un écrivain très décrié, et savoyard de surcroît, Joseph de Maistre; dans sa correspondance, il s'écriait: « de Maistre, le grand génie de notre temps, - un voyant ! » (Ch. Baudelaire, Ecrits intimes, Paris, Incidences, 1946, p. 175.)

Le spécialiste universitaire de Hugo Jean Gaudon, plus tard, a fait de Maistre un faux maudit, un écrivain médiocre grandi par l'illusion réactionnaire. Ou bien est-il minimisé par l'illusion progressiste? Peut-être que Baudelaire avait plus de jugement que Jean Gaudon.

Plus récemment, Valère Novarina déclarait que le vrai grand écrivain maudit, ce n'était pas Sade, dont l'importance a été grossie par les surréalistes et leur désir de choquer, mais Joseph de Maistre. Et il faut avouer que le philosophe savoyard suscite toujours des réactions passionnées, et Philippe Sollers raconte que quand dans sa revue il l'a évoqué avec intérêt, il a reçu des bordées d'injures. Au reste Baudelaire écrivait déjà à un intellectuel qui avait dans un livre médit de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg.

On lui en veut personnellement d'avoir osé écrire l'histoire d'une façon mythologique sans affecter la fiction, ou le jeu. C'est ce qui le rend si grandiose, effectivement. Trop philosophe pour plaire aux amateurs de romans, trop imaginatif pour plaire aux historiens, il n'a pas sa place dans un monde partagé entre le scientisme et le loisir du dimanche, entre le trop sérieux et Disneyland. Mais il faut avouer que c'est ce qui donne raison à Baudelaire.

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05/08/2016

Jean-Paul II à Jerez

catedral-de-jerez-de.jpgJerez de la Frontera est une ville d'Andalousie de la province de Cadix, en Espagne, et elle possède une cathédrale dans laquelle une chapelle est consacrée à Jean-Paul II. Cela m'a surpris, car, en France, le catholicisme est essentiellement une cristallisation du vieux temps: la créativité y est invisible. En Espagne, on continue à développer la religion, et à créer des figures vénérables. Des artistes du vingtième siècle ont imité l'art classique pour bâtir des retables à l'ancienne, et on honore notamment les saints prêtres martyrs de la guerre civile (qui donnent sans doute un autre visage, plus nuancé pour ainsi dire, à celle-ci et au camp républicain que celui qu'on donne en général en France).

Mais le plus étonnant est que, à l'extérieur de la cathédrale de Jerez, sur la place publique, on trouve aussi une statue de Jean-Paul II. Or, en France, c'est interdit. On autorise la statue et donc la vénération imprégnée d'esprit sacré de Jules Ferry, mais pas celle de Charles-Joseph Wojtyla.

À vrai dire, je ne suis pas, moi-même, ravi en extase face à la figure de ce noble pape, et je veux bien reconnaître que le catholicisme a une tendance fâcheuse à vénérer ses clercs, c'est à dire à se vénérer lui-même. S'il parvenait à canoniser de simples particuliers, il se montrerait plus créatif. L'Église pourrait par exemple béatifier des écrivains laïques qui ont chanté sa gloire et celle de ses Pères, tels Joseph de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Mais voyager en Espagne et en particulier en Andalousie n'en montre pas moins une façon d'aborder la religion totalement différente des pays du nord. En Espagne, notamment du sud, la tradition est sacralisée, et continue de vivre, quoique sans doute de façon moins glorieuse qu'autrefois. La situation est la même qu'en Asie.

Quand j'entends dire, par certains, que l'art baroque leur déplaît, je me demande ce qu'ils peuvent intégrer de la culture de l'Espagne ou de l'Allemagne catholique, ce qu'il leur reste pour apprécier une large partie de l'Europe, dont au fond la Savoie fait partie. Car elle aussi a cultivé l'art baroque.

Je ne sais pas si une Savoie non soumise au régime français ferait comme l'Espagne méridionale, - ou comme la Catalogne, qui a essayé de concilier, avec Gaudí et Verdaguer, la modernité et la tradition, le romantisme et le catholicisme, - ou simplement comme la France, qui a essayé de créer une modernité non catholique. La troisième possibilité est douteuse. Car, à cet égard, durant le vingtième siècle, après son annexion, la Savoie n'a fait qu'imiter platement la France, et on ne peut pas dire qu'elle ait été à la pointe par exemple du mouvement surréaliste.

Néanmoins, après l'effervescence issue de l'instauration de la République, en 1870, th.jpgla France semble aujourd'hui à bout de souffle. Elle ne cesse de ressortir les mêmes concepts, les mêmes icônes, bloquée en quelque sorte sur Jules Ferry. Je me dis qu'au moins Jean-Paul II est une figure plus récente, c'est à dire plus moderne.

Est-ce que le régime de la laïcité interdirait aussi d'ériger une statue de Pierre Teilhard de Chardin, sur la place publique? Le doute qu'on peut en avoir a un côté tragique, car il est pour moi le grand homme dont le souvenir peut redonner à la France contemporaine un souffle nouveau, des perspectives encore inexplorées, et fructueuses. Il est celui qui a donné sens à l'humanisme progressiste hors du matérialisme historique, qui est désormais périmé, et il est donc celui par qui les valeurs européennes peuvent retrouver une vie.

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01/08/2016

L'éducation au fantastique selon Todorov

th.jpgTzvetan Todorov a créé une définition du fantastique qui a servi de modèle à son enseignement au collège, en France, durant de longues années. Pour faire court, il affirmait qu'il s'agissait d'un genre essentiellement intellectuel, dans lequel on se demandait si le surnaturel était réel ou non.

C'est une erreur, de mon point de vue, car cela ne se recoupe pas avec la réalité du genre fantastique, qui n'est pas si foncièrement intellectuel, et ne pose pas réellement des questions métaphysiques sur l'existence de Dieu, mais cherche à cristalliser, au sein d'une atmosphère sinistre et lugubre, des figures de l'esprit.

Ambiguës, certes, sont ces figures. Mais Todorov prétendait que dans le genre du merveilleux, elles se posaient comme une réalité. Là encore, illusion. Les poètes antiques, lorsqu'ils s'adonnaient au merveilleux, n'hésitaient pas à émettre des doutes; combien de fois ne peut-on pas lire, chez Ovide, une expression du type: s'il faut en croire la tradition!

Illusion, encore, si l'on réfléchit à la chose suivante: on range dans le fantastique les récits qui placent du surnaturel dans un monde à la fois familier et sombre, triste, comme est Dracula. On appelle aussi fantastique ce qui ne fait intervenir que des êtres surnaturels mauvais, parce que justement ils cristallisent une atmosphère sinistre et lugubre.

La question métaphysique - et bourgeoise - de l'existence des esprits peut se poser à partir de n'importe quelle œuvre d'art. Mais l'œuvre d'art ne prétend aucunement la poser en se demandant si c'est oui ou non; en réalité, elle répond, et dit que c'est oui et non. Car, d'un certain point de vue, dans l'art, l'être spirituel existe et n'existe pas: cela dépend sous quel angle on regarde la chose. Dans certaines œuvres, c'est vrai, c'est un grand oui et un petit non; dans d'autres, un grand non et un petit oui. Là, on peut admettre qu'en moyenne, ce qu'on identifie comme le merveilleux répond plus franchement oui que le fantastique; mais que le fantastique répond plus franchement oui que le réalisme, aussi. On peut admettre que le fantastique équilibre souvent le oui et le non, mais pas qu'il débouche sur une question théorique entre le oui et le non.

La raison en est que les anges du Ciel disent plus oui au surnaturel que les fantômes, parce qu'ils en participent plus, pris en eux-mêmes: ils sont plus éloignés de la Terre. Ils le sont même plus que le diable. forteresse-noire-1983-01-g.jpgMais au fond même l'homme, dans le réalisme, est un être surnaturel, puisqu'il a des aspirations morales que le matérialisme dénie à la nature. Jusque dans le naturalisme, il y un petit oui; car quand Zola nous attriste par les malheurs d'êtres humains, il renvoie à ce par quoi l'âme humaine touche à des mondes plus beaux - et se brise, finalement, sous le poids de la nature.

Il est quoi qu'il en soit maladroit de poser face à des collégiens la question du fantastique sous une forme intellectuelle: c'est les heurter dans leur nature profonde, qui aime le fantastique justement parce qu'il cristallise un sentiment, qu'il image le mystère. Il faut donc s'appuyer sur le sentiment, non sur l'intellect. C'est nier le fantastique, que de placer sous un voile faussement pudique sa tendance à représenter le monde de l'esprit.

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30/07/2016

Degolio XC: de retour vers Cyrnos

Giacomo-Balla-Planet-Mercury-passing-in-front-of-the-Sun-3-.JPGDans l'horrible dernier épisode de cette sinistre série, nous avons laissé le Génie d'Or alors qu'il évoquait ce que les yeux de l'Homme-Dragon lui avaient révélé sur sa naissance et le triste destin de Noscl. Il parlait d'une entité qui s'était réincarnée en lui et qui était née avant l'apparition de la Terre. Et voici qu'il continua son effroyable récit:

Et, il faut le savoir, c'est de cette entité que Fantômas a tiré ses pouvoirs: il en est un disciple. Ce n'est pas un hasard si Fantômas s'est efforcé de bâtir un règne en Corse, aux portes du royaume de Cyrnos. Il avait avec cette terre un lien particulier.

Durant le siège de Noscl, il y eut d'autres abominations commises, dont l'œil d'Estordül contenait encore le reflet, mais il n'est pas en mon pouvoir de les révéler. Il suffit que j'aie livré cet épisode atroce, l'un des plus terribles de l'histoire de Noscl, et l'un des plus sombres de celle de la Terre; car c'est aussi par le chagrin créé par ces horreurs que Noscl est tombée, et que les survivants décidèrent de partir pour oublier leurs peines - ou de se tuer s'ils ne voulaient plus avoir à faire aux dieux qui avaient, mystérieusement, ordonné ces événements.

Car les dieux voulaient que les hommes de Noscl s'en fussent sur la planète de leurs frères restés au ciel, mais beaucoup refusèrent parce qu'ils pensaient qu'ils les y contraignaient par des procédés ignobles, relevant du chantage. Or il n'en est rien, ce n'est pas réellement ainsi que cela s'est passé. Mais, de Mardon, roi de l'Orc, venaient divers mensonges, qui se glissèrent dans leur âme et leur donnèrent ces fausses pensées. Le désespoir s'empara d'eux, et l'énigme de l'existence les jeta dans l'abîme, où la main de Mardon les cueillit, où il les reçut, et où, après avoir cru y être délivrés de leurs souffrances, ils les virent redoubler, bien qu'ils ne le crussent point possible.

Sachez, néanmoins, que notre action d'aujourd'hui et le récit que je vous fais ont une vertu, et que leurs effets soulagent ces hommes et ces femmes de leurs peines. Je ne peux vous dire comment. Mais en ce moment même des hommes célestes, armés, ailés de feu, si on veut, pénètrent les défenses des fils de l'Orc et y font un jour spaceships-flying-towards-the-beautiful-sunset-48735-400x250.jpgpour plusieurs hommes que jadis saisirent leurs griffes. Et vous pouvez les voir, pareils à des étoiles filantes, traverser le ciel, s'enfoncer dans l'Ouest, où le soleil se couche, et y rejoindre l'astre de Mercure!

À ces mots, les autres regardèrent; et ils virent qu'il en était bien ainsi. Ils en furent moult émerveillés. Le Cyborg d'argent entendit un grand soupir; il vit des larmes tomber silencieusement des yeux de Sainte Apsara. Mais le soupir semblait être venu du dehors. Il regarda encore le ciel, et devant le Soleil couchant, vers l'astre de Mercure, qui brillait, étincelle d'or servant au Soleil de messagère, il vit cinq traits de lumière, qui étaient les anges portant dans leurs bras les hommes qu'ils avaient sauvés. Bientôt ils disparurent dans la clarté de l'Ouest.

De longs instants les quatre restèrent muets.

Puis ils virent paraître la combe verdoyante dominée par le château de Cyrnos.

Sainte Apsara regarda le Génie d'Or et dit: Vas-tu nous quitter, à présent, Solcum?

Mais il faudra, pour connaître la réponse du Héros, attendre une fois prochaine, qui verra effectivement Solcum s'en aller par la porte du Sanctuaire.

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28/07/2016

La France est une personne (Michelet II)

J'ai écrit un article pour relativiser l'idée de Pierre Albouy que Michelet aurait créé une mythologie; pourtant, je n'ai pas repris son argument principal: Michelet aurait été le premier à dire: La France est une personne.

Peut-être a-t-il voulu dire qu'il est le premier à l'avoir dit avec ces mots. Mais déjà Joseph de Maistre avait affirmé, à propos de la France, que quand on parlait de génie national, ce n'était pas une simple métaphore. À 11.12.28.Eeuwige-roem-Caesar-Rubicon.jpgquoi faisait-il allusion?

Le génie, dans l'antiquité, était un être spirituel veillant sur diverses choses, dont les cités et les peuples. Lucain, l'auteur de la Guerre civile (ou Pharsale) évoque la rencontre entre César et le génie de Rome, lorsque le premier veut passer le Rubicon, ce qui déclenchera la guerre civile: il en a la vision, et c'est une femme grande qui a sur sa tête des tours. Elle lui apparaît pour lui interdire de passer, étant du côté de Pompée et du Sénat. Mais lui, assumant seul, et avec l'aide des dieux célestes, son action, décide de ne pas obéir à cette personne.

Que doit-on entendre en effet par l'idée de personne? Chez Boèce, et dans la philosophie latine, une personne est un être pensant, incarné ou pas. Dans le monde physique, seul l'homme est une personne. Dans le monde spirituel, les génies, les démons, les anges sont des personnes - les dieux aussi. Ce sont des êtres réels. Donc Joseph de Maistre voulait bien dire que le génie de la France était une personne.

Mais on peut se demander si Michelet voulait dire une telle chose, ou si lui, justement, ne prenait pas le mot dans un sens métaphorique, et ne l'utilisait pas pour exprimer le lien intime entre l'individu et la nation. En effet, le génie de Rome est bien l'être par lequel tous les Romains ont entre eux, et avec la cité, un lien genevieve-vieille-sur-la-ville-endormie-detail-PuvisdeCha.jpgintime. Mais chez les Anciens, c'est conscient; chez Joseph de Maistre aussi: ailleurs, il dit nettement que les génies des peuples sont des intelligences célestes, des anges, et qu'ils ont présidé à leur naissance, ce qui était la doctrine de Louis-Claude de Saint-Martin, indirectement son maître durant de longues années. C'était aussi la doctrine du christianisme médiéval, exprimée par Jacques de Voragine dans son histoire de Gênes: les anges gardent les individus, dit-il, les archanges président à la destinée des peuples et cités. La question est de savoir si Michelet avait clairement en tête cette authentique mythologie lorsqu'il a dit que la France était une personne, ou s'il ne faisait que la reprendre affectivement, sous la forme d'une figure de style.

Nous savons que les cités et les royaumes étaient considérés, dans le catholicisme médiéval, comme gardés par leurs saints patrons. Certains pourront dire que l'Église a cauteleusement repris à son compte le culte des génies des cités. Mais l'histoire de la théologie montre qu'elle a simplement confirmé l'existence des êtres spirituels gardant les cités et les peuples, mais qu'elle a voulu aussi les christianiser, les soumettre au Christ. Elle a donc créé, elle, une mythologie, établissant que les saints avaient, après leur mort, pris la place laissée vide par les anges déchus, les démons, qui étaient justement les dieux faux qu'adoraient les Anciens. Ainsi, sainte Marie s'était assise sur le trône de Lucifer, prince des archanges. Or, la France avait justement pris pour patronne la sainte Vierge, au temps de Louis XIII. Ce qui revenait à faire de la France la manifestation d'une personne, à la confondre avec une personne céleste.

Dans son ardeur, Michelet a rénové cette idée, perdue par la philosophie des Lumières, mais il ne l'a pas créée; il a pu créer une manière de le dire un peu abstraite, philosophique, et, par cela même, pas si mythologique.

Si on peut feindre qu'il en va différemment, c'est parce qu'on commence par évacuer, de la culture, la mythologie des saints et des anges. On parle comme si elle n'existait pas, et du coup il peut sembler que Michelet est très mythologique. Mais au fond Joseph de Maistre l'était plus.

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24/07/2016

Valeurs éthiques et mythologie en Europe et en Amérique

Je ne sais plus où, Rudolf Steiner (1861-1925) énonça l'idée que l'Europe était en décadence, face à l'Amérique et à l'Asie, non parce que les valeurs éthiques qu'elle défendait étaient inférieures, mais parce qu'elle n'avait pas la même énergie pour les illustrer. En particulier, elle refusait la mythologie, le lien établi entre la vie morale et les forces du cosmos. Elle en restait trop à ce qui était raisonnable. Du coup, elle déployait ses valeurs éthiques dans une bulle qui était comme assiégée par l'univers, avec lequel l'Asie et l'Amérique étaient davantage en phase, parce qu'elles lui étendaient leurs principes éthiques par le biais d'une mythologie. La solution était de créer une mythologie proprement européenne, c'est à dire chrétienne.

On l'a vue un peu paraître en France avec Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955). Mais il faut avouer que c'est resté une ébauche. Sur son lit de mort, paraît-il, Charles Duits (1925-1991) regrettait de 960.jpgn'avoir pas écrit un livre sur sa vision du Christ. Durant sa vie, il a plutôt déployé dans ses livres des figures qui rappellent le paganisme.

La mythologie américaine est faite en partie de la tradition des super-héros, et c'est la partie qui actuellement s'impose. Or, dans un épisode de 2001 de Wonder Woman (« She's a wonder! », in Wonder Woman #170, July 2001), j'ai trouvé une chose inattendue, et correspondant à ce que disait Steiner. On y découvre que la célèbre Amazone immortelle s'est faite le héraut des valeurs morales de l'Occident à travers le monde, c'est à dire qu'elle veut créer partout des écoles, donner partout la possibilité aux femmes de contrôler leur système reproductif et de choisir leur religion et le mode de leur vie amoureuse, répandre partout la liberté, la tolérance et l'amour. Bref, des valeurs progressistes. Or, pour s'en justifier, elle affirme que ce sont les Dieux qui l'ont chargée d'une telle tâche.

On se souvient, peut-être, que dans cette série Wonder Woman, les dieux de l'ancienne Grèce sont des réalités, et qu'ils sont à l'origine de l'île des Amazones immortelles: c'est Aphrodite en particulier qui a rendu immortelles ces Amazones, afin qu'elles défendent sur Terre la justice, la liberté et l'amour.

On demande à l'héroïne comment concilier cela avec la liberté de culte, mais la princesse de Themscyra lasso2.jpgrépond précisément que ses Dieux ne veulent que cela, cette liberté!

Cette modeste bande dessinée dévoile-t-elle que, derrière le relativisme culturel occidental, vit en réalité le paganisme antique? Que les religions issues de la Bible sont relativisées par ce qui reste de la religion des anciens Grecs? Peu importe. La mythologie de Wonder Woman a sa valeur; elle impose ses figures.

Deux mois après la parution de l'épisode que j'ai cité, avait lieu l'attaque du World Trade Center de New York. Dix ans après la fin de la Guerre froide, le monde retrouvait une bipolarisation. Est-ce que l'Europe a fait entendre une voix propre? Pas vraiment. Si on est optimiste, on dit que c'est parce que les comics représentent une culture européenne; si on ne l'est pas, on s'interroge sur l'absence d'écho que rencontre la parution du livre posthume de Charles Duits, La Seule Femme Vraiment Noire.

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21/07/2016

Une cité végétale (XXV)

lothlorien_by_cg_warrior-d1ewk6h.jpgCe texte fait suite à celui intitulé Le Village champêtre, qui évoquait ma découverte, au-delà d'une grotte, alors que j'y étais guidé par une dame appelée Segwän, d'un village champêtre.

La dame nous fit entrer dans sa maison. Je remarquai alors que ce que j'avais pris du dehors pour de la pierre n'en était pas; les murs étaient en bois, mais d'un bois dur et lisse, comme de la pierre. Mais j'eus une autre surprise quand je m'aperçus qu'ils étaient enracinés dans le sol et étaient comme l'intérieur d'un arbre énorme, dont le tronc se fût évidé sans qu'il mourût, qui eût étiré et déroulé son tronc pour abriter des êtres. Et les fenêtres étaient des failles dans l'étendue lisse et unie de ce tronc déroulé, et ce n'était point du verre, qui les protégeait, mais une fine membrane végétale, transparente et claire, semblable au pétale du lys, mais plus fine encore. Et ce qui m'émerveilla davantage, s'il est possible, ce fut les lampes - pour certaines, allumées. Car elles étaient engoncées dans des branches longeant la paroi, comme si elles en fussent nées à la façon de fleurs, ou de fruits. Et elles étaient semblables à des globes lisses. Essentiellement blanches et jaunes, elles pouvaient aussi, selon les endroits, être rouges, bleues et violettes.

Dans ce pays étrange les fleurs et les fruits luisaient, et on s'en servait comme de lampes!

L'ensemble faisait presque comme un arc-en-ciel, car les couleurs du spectre étaient toutes présentes. Des nuances de bleu, de rouge, de jaune étaient visibles, et le blanc même était tantôt cristallin et pur, tantôt tendant au beige, et cassé. J'en étais ébloui.

Les habitants de cette ville s'étaient-ils construits leurs maisons en dirigeant les arbres et en développant la lumière que captent leurs fleurs, et qui leur donne leurs couleurs? Comment eussent-ils fait une chose pareille? Lorsque je le leur demandai, la royale Segwän sourit et dit: « Mais le plus simplement du monde: en captant la clarté des astres! Comme vous captez des vents dans des voiles, nous attrapons les rayons des planètes et les enfermons. Les arbres nous y aident, car ils servent d'intermédiaires. Ils sont nos instruments. Nous leur en sommes infiniment reconnaissants. Car ils comprennent ce que nous leur disons, et ils sont nos amis, autant que nos serviteurs: ils nous sont pareils à ce que sont pour vous les animaux domestiques. »

J'avoue n'avoir pas bien compris ce qu'elle me disait. Mais ce que je vis ensuite ne l'en confirma pas moins. Car quand j'entendis cette noble dame prononcer des mots dans une langue étrange, qui m'était inconnue, j'eus la surprise de voir plusieurs branches apposées à la paroi frémir, et les lampes qui étaient au bout commencer à scintiller.

Plus tard, me confirmant l'esprit présent des arbres, à un autre mot de la dame une fenêtre se ferma complètement, non par un volet posé à l'extérieur, mais par le rapprochement des bords, et par l'union des parties qui dans la paroi lui servaient de cadre. Je ne doute donc pas que les êtres qui m'avaient invité dans cette cité étrange commandaient aux arbres et avaient le pouvoir d'éveiller leur âme endormie.

Certainement, il devait en être ainsi des bêtes, pensai-je; et j'eus l'occasion, ultérieurement, de le vérifier. Je me demandai s'ils avaient ce pouvoir aussi pour les pierres, les rochers. Mais il me fut difficile, pour le coup, de le vérifier, car au cours de mon voyage, je ne vis que rarement des rochers nus. Tout était recouvert d'une nappe végétale, au moins sous la forme d'une mousse épaisse, et les quelques roches nues que je vis étaient traversées de racines et ne semblaient que des noyaux servant de bases aux arbres les plus imposants, dont le tronc même paraissait le plus minéralisé, le plus proche de la pierre. Il s'agissait des plus anciens, assurément. Ainsi, même ce monde fabuleux était soumis à l'évolution générale de la Terre, qui est celle de la minéralisation; mais elle le faisait infiniment plus lentement que les parties que je connaissais, et où vivent les mortels. Ce monde semblait le souvenir d'une époque immensément reculée, et dont bien des historiens à vrai dire doutent.

(À suivre.)

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19/07/2016

Nathalie Henneberg et l'Adramélech cosmique

Adramelech.jpgValère Novarina a un jour écrit Le Monologue d'Adramélech et il racontait que le nom lui était venu spontanément, qu'il ne savait pas où il l'avait pris: il avait surgi dans l'état de transe dans lequel le dramaturge écrit ses drames. On lui avait affirmé, continuait-il, qu'il s'agissait d'un nom démoniaque, du nom d'une entité infernale. Dans la Bible, il s'agit d'un mauvais roi, et, dans l'occultisme traditionnel, il est devenu un démon de l'enfer, un être mauvais agissant depuis le monde des morts. Évolution qui n'a rien que d'habituel, le roi Minos est devenu aussi une entité de l'autre monde, quoique ce soit grâce à sa sagesse.

Or, dans son roman de science-fiction La Plaie, Nathalie Henneberg recense une allusion à ce démon: Il y avait aussi Adramélech, grand chancelier infernal, adoré à Sepharvaïm, en Assyrie, où l'on brûlait et étouffait dans la fumée des nouveau-nés sur ses autels […]. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 154.) L'on vénérait ce roi défunt, comme à Rome on vénérait Auguste après sa mort, et on lui sacrifiait des enfants.

Peut-être que Valère Novarina avait aussi lu Nathalie Henneberg, ou alors sa source...

Chez la romancière méconnue, ce passage n'est qu'un exemple des discours assez longs sur un mal spirituel existant dans le cosmos. Son roman évoque, dans le futur, une contamination globale de l'humanité par une force maléfique. Pour lui faire face apparaissent des mutants, devenus tels sans qu'on sache comment, la nature même ayant visiblement voulu trouver une parade à l'invasion mauvaise. Ils sont doués de pouvoirs surhumains, peut-être un peu trop grandioses pour être crédibles, comme de diriger le temps et l'espace.

C'est un roman qui ne manque pas de scènes et d'images fortes, de descriptions grandioses. Les anges y sont des extraterrestres très évolués, ayant éclairé l'humanité jusqu'à lui apprendre à vivre dans des cités fabuleuses parmi les étoiles. Ils ne sont pas comme les démons de la Plaie, ils ne sont pas une force spirituelle, qui cette fois serait bonne. C'est ce qui rend le roman un peu incohérent, car d'ordinaire les démons sont des anges déchus, or Nathalie Henneberg ne parle que de la force spirituelle mauvaise, et pour les anges, elle les matérialise. Quant à la force inconnue qui crée les mutants, elle reste une présence universelle vague, indéfinie.

L'ensemble donne le sentiment d'avoir voulu mêler la spiritualité à la science-fiction de façon disparatewallpaper-fantasy-angel-alonso.jpg. Le monde futuriste est classique, avec des vaisseaux spatiaux et des pistolets-laser, et il contient de belles batailles spatiales dignes de Star Wars, mais la part d'occultisme que l'auteur a ajoutée s'y insère par blocs, grumeaux, qui ne manquent pas d'intérêt en soi, mais qui ne parviennent pas toujours à faire avec le reste un tout - notamment parce que l'ésotérisme, au lieu de s'insérer dans l'action même, est constitué de discours plus ou moins dialogués, comme chez Huysmans.

Mais la tentative de mêler science-fiction et monde des esprits est intéressante, et son roman se lit agréablement. Même s'il y a un peu trop d'horreur, les décors et les combats sont souvent beaux et grandioses, et la force démoniaque donne de la profondeur et de l'ampleur.

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15/07/2016

Michelet est-il un créateur de mythes?

jules-michelet.jpgPierre Albouy, dans son livre Mythes et mythologies dans la littérature française (1969) présente Jules Michelet (1798-1874) comme un créateur de mythes parce qu'il assimile le Peuple à Dieu et Dieu à Prométhée, puis fait de Jeanne d'Arc et des révolutionnaires de 1789 des représentants de ce Peuple. Mais je ne crois pas que cela suffise pour créer une mythologie. Cela me paraît léger.

Michelet semble simplement utiliser des figures de rhétorique pour exprimer ce qu'il aime. Que ces figures soient pleines de feu ne transforment pas cet orateur en poète épique. Si seulement, à l'exemple de Lucain, le poète romain aussi grand orateur, il avait inséré des visions d'entités supérieures ou l'oracle d'Apollon et des morts, dans son texte! Mais si Lucain a bien touché, lui, à la mythologie, Michelet est resté en deçà.

Rappelons que Lucain a fait un poème épique sur la guerre civile entre César et Pompée, dans laquelle il présente le premier comme orgueilleux et impie, le second comme bon et loyal. Il fait avoir au premier la vision du Génie de Rome, une femme portant des tours sur sa tête, qui lui interdit le passage du Rubicon, et au second un rêve visionnaire, dans lequel sa première femme, fille de César, lui annonce qu'il va bientôt mourir. Elle-même vit dans le royaume de Dis, comme dit le poète.

En outre, Lucain évoque l'oracle de Delphes et la prise de possession de la Pythie par Apollon, d'ailleurs d'une manière assez terrible, puisque cette prise de possession entraîne la mort de la jeune fille, dont le corps ne peut supporter la présence divine. Il évoque, également, la lutte entre Hercule et Antée sur le rivage lybien – Antée qui reprenait des forces dès qu'il touchait le sol, étant fils de la Terre. Et puis il a d'abondants vers sur les sorcières de Thessalie et leurs capacités à ramener les âmes du pays des morts et à animer les cadavres encore frais et à les faire parler. Voilà ce qu'on peut appeler de la mythologie. Car il ne 800px-Busto_de_Lucano,_Cordoba.JPGs'agit pas d'exposés sur des croyances: ces évocations entrent dans l'action, s'y insèrent. À cet égard, Frédéric Mistral rappelle davantage Lucain que Michelet!

Celui-ci plaque des abstractions sur les choses, et teinte de lumière ou de ténèbres ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas; mais s'il avait été un créateur de mythes, il nous aurait dit quelle entité spirituelle, concrètement, s'était incarnée dans le peuple en 1789, ou dans le corps de Jeanne d'Arc. Il dit que c'est la France. Mais encore? Il dit que la France est la cristallisation des vertus universelles. Qu'elle matérialise les forces de création primordiales. Mais ce sont là de beaux mots, très théoriques. Et qui peut croire, du reste, que les forces de l'univers seraient allées se coincer à Paris, et qu'elles y resteraient bloquées pour l'éternité? Il suffit de représenter ces forces divines d'une façon un tant soit peu réaliste et crédible pour que l'imagination tombe. On n'y croit que parce qu'on a envie d'y croire. Si les entités divines et prométhéennes sont représentées, comme elles doivent l'être dans les mythes, comme des personnes réelles, douées de pensées, de sentiments, de désirs, on distingue sans peine qu'elles peuvent être tantôt à Paris, tantôt ailleurs. Et qu'à Paris ne vit que l'esprit de Paris, qui n'est pas celui de l'univers, et qui ne l'accueille certainement pas de façon constante. Un mythe sans logique interne, sans rationalité inhérente à lui-même, ne peut pas être dit un mythe, et ne sort pas des mots.

Le chauvinisme demande peu, pour croire au merveilleux. Mais la poésie demande plus, pour que cela puisse être appelé mythe.

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13/07/2016

Diversité des régimes selon les lieux (Lamartine)

Osenece1.jpgL'Académie de Mâcon vient de publier un recueil de pensées et de souvenirs de Lamartine, extraits d'œuvres peu accessibles en prose. Car le poète a été un homme politique important, et pas seulement à Paris: il était président du Conseil général - justement à Mâcon.

Convaincu que les formes extérieures étaient la marque passagère d'un flux éternel, il a scandalisé ses amis savoyards en relativisant le catholicisme, mais aussi la royauté, et en se ralliant à la république. Pourtant, il ne voyait même pas en celle-ci une forme absolue, un idéal indépassable, et cela peut expliquer qu'il n'ait pas rallié beaucoup de suffrages lorsque, en 1848, il se présenta aux élections présidentielles: le peuple aime les hommes à idées simples, clairement identifiables, qui se rattachent à une forme stable, se confondent avec elle. Lamartine était trop poète: il regardait les choses de trop haut.

Un passage du livre mentionné exprime son relativisme politique: Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, des âges différents. Les PCA_Discours.jpgprincipes qui les régissent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l'expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. […] La Monarchie et la République ne sont pas, aux yeux des véritables hommes d'État, des principes absolus qui se combattent à mort; ce sont des faits qui se constatent et qui peuvent vivre face à face, en se comprenant et en se respectant. (Alphonse de Lamartine, Récits familiers, discours solennels, Mâcon, Académie de Mâcon, 2016, p. 58.)

À vrai dire, le relativisme est ici modéré par l'idée de progrès. La diversité s'explique par les vitesses inégales d'évolution entre les peuples; en soi, la république est bien un progrès par rapport à la monarchie - à condition d'admettre que de vieillir est un progrès. Car sous un certain point de vue, c'est aussi une régression: ce qui est dirigé depuis la raison n'a pas la vitalité de ce qui est dirigé depuis le cœur.

Peut-être qu'on aura trouvé le régime idéal quand on sera parvenu à synthétiser l'un et l'autre. C'est à ce titre, sans doute, que les régimes différents restent utiles, comme manifestations de qualités à acquérir. Le danger, ce sont les formules simplistes qui prétendent définir par l'intellect seul ce qu'il faut instituer.

Lamartine a une vision unitaire de l'humanité, malgré son relativisme. Il s'efforce de concilier la mécanique évolutive et la vie réelle des peuples, de l'être humain.

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11/07/2016

Le poète Yves Bonnefoy

yvesbonnefoy5_360x225.jpgLe poète Yves Bonnefoy vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-treize ans, et je l'ai entendu réciter ses poèmes à l'époque où je vivais à Paris. Il est apparu, dans une chemise jaune et sous ses cheveux blancs, ondoyants et rejetés en arrière, et j'ai pensé qu'il avait justement l'air d'un poète. Sa voix était grave et nostalgique, et ses poèmes l'étaient aussi. Ils faisaient surnager des images suggestives dans une brume d'or. Ils parlaient de barques célestes inaccessibles et de palmes.

L'atmosphère de ces poèmes me faisait penser à ceux de Paul Valéry, que j'aimais; mais Valéry s'appuyait plus clairement sur la mythologie, qui est ma grande affaire, si l'on peut dire. Pour moi la poésie mythologique est une sorte de sommet. Bonnefoy exprimait davantage ses sentiments personnels sur l'évanescence des sphères supérieures. Il rejetait le platonisme et la conception d'un monde de formes-idées que la poésie manifesterait par la métaphore. Il était adepte d'une théologie négative qui obligeait le poète à exprimer son aspiration sans lui donner une butée. Il ne devait pas faire déboucher l'âme sur l'illusion d'un autre monde, comme le pensait Lovecraft. Car, même admis comme illusion, ce monde se posait forcément comme hypothèse, et pouvait toujours cristalliser le sentiment religieux.

Un peu plus tard, j'ai entendu Bonnefoy prononcer une conférence sur les liens entre l'image et la poésie, justement. Il s'appuyait sur une expression d'Horace - pour moi un sommet de la 200px-Quintus_Horatius_Flaccus.jpgpoésie lyrique: du sentiment intime il faisait surgir l'image des dieux et des héros, dans ses Odes, et depuis l'image des dieux et des héros, il touchait au sentiment intime. J'avoue n'avoir jamais lu de poète lyrique convenant plus parfaitement à mes attentes. Beaucoup critiquent Horace, mais je ne comprends pas pourquoi.

Cela dit, cette conférence de Bonnefoy ne m'a pas laissé de souvenir très précis. Il faisait une revue de la sculpture et de la peinture dans l'Antiquité et depuis la Renaissance, et cela m'a frustré, car j'aimais le Moyen Âge, et lisais François de Sales, qui restait fidèle à ce Moyen Âge en faisant de l'image un moyen d'élever l'âme vers la Divinité. Sans doute Bonnefoy s'interrogeait-il davantage sur la plasticité des images, de manière plus classique.

Il exprimait avec art son sentiment d'incertitude et son aspiration douloureuse à l'Inconnaissable. C'était assez conforme à l'agnosticisme régnant, et je m'étonnais, en l'écoutant, en le lisant, qu'il ne fît pas comme son ami Charles Duits, qui touchait, par ses mots, à des entités spirituelles perçues au fond de la brume lumineuse. N'était-ce pas une voie pour apaiser la douleur? L'exemple d'Horace, même, montrait que dans la poésie lyrique, c'était possible, que cela s'était fait: car Duits était plutôt un écrivain épique. Mais il eut moins de succès que Bonnefoy, souffrit plus de la solitude.

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