27.01.2012

Le soulagement des apsaras

La_Belle_Dam_Sans_Merci.jpgJe repense encore à l'article que j'ai écrit sur La Voie royale, le roman de Malraux, et sur les Apsaras, danseuses céleste d'Indra, roi des dieux, qui accueillent en riant les âmes des saints et des héros après leur mort: qui les accueillent avec amour parce qu'elles ont été fidèles aux vertus qu'en vérité elles représentent - étant les bonnes actions qui accueillent joyeusement les justes, selon Bouddha! La croyance est universelle, et quand le roi Arthur est accueilli par les fées de l'île d'Avalon, on la retrouve en Occident. Or, il fut un temps où j'étais surtout nourri de figures de l'Occident médiéval, et mon premier recueil de poésie, La Nef de la première étoile, en porte la marque. Il est étonnant qu'un cousin américain m'ait dit avoir trouvé une ressemblance entre mon style et celui de Malraux, car, comme je l'ai dit, je n'ai jamais beaucoup aimé cet écrivain; mais pour mon cousin, c'était un compliment, d'ailleurs outré: Malraux était dans son idée une référence. Le fait est, pourtant, que loin d'appeler les apsaras de simples danseuses,  j'appelais, dans ce recueil, demoiselles ou pucelles - jeunes filles, en ancien français - de véritables immortelles du monde divin - les fées d'Avalon -, et tout à fait consciemment, estimant qu'on procédait ainsi dans la poésie médiévale, et que même les filles de Sion de la Bible s'apparentent à ces êtres: elles sont les qualités de l'âme! Une sorte de sonnet évoquait, de cette façon, les déesses terrestres de l'île de l'Ouest, et les faisait accueillir les âmes de leurs chevaliers servants les plus preux, les plus fidèles:
adoubementEdmund-Blair-Leighton.jpgVous reverrai-je un jour, mes pures demoiselles?
Quand j'irai par ma nef vers les feux du couchant,
Je verrai l'émeraude en l'azur des pucelles
Dont toujours il s'élance un immense et beau chant.

Là vous me recevrez des servants le plus vôtre:
Le hardi chevalier qui dans sa quête ardue
A si longtemps souffert - combien plus que nul autre! -,
Vous le rappellerez de la vaste étendue.

Je resterai toujours à la cour de vos rois
Et placerai mon cœur dans leurs yeux de lumière;
Des ailes pousseront, quand retentiront vos voix,
A mon âme saisie en leur auguste sphère.

Puisse alors mon regard soudain s'illuminer
Et briller sur vos fronts - sur votre œil se graver.

Je n'avais pas évoqué la danse, étant alors tributaire d'une tradition qui ne voulait pas la relier aux dieux; mais à présent, je le ferais.

Le sens du poème peut paraître, également, présomptueux, puisque si les vertus sont trop ténues, on n'est pas reçu, dit-on, à la cour des fées; mais en réalité, on l'est toujours, disait Éliphas Lévi: quand on a surtout des vices, on les prend pour de méchantes sorcières. Le Bardo-Thödol des Tibétains fait aussi des divinités bienveillantes des divinités courroucées, lorsque l'âme est trop sombre. Les Dakinis deviennent d'horribles monstres féminins, alors.

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25.01.2012

Séducteurs émancipés

France20-20Paris20-20Champs20Elysees.358936291.jpgA Paris, on se pose volontiers comme étant au-dessus de toute notion de bien et de mal sur le plan sexuel. On estime simplement que les pulsions doivent s'accorder avec le sens de la vie sociale, être maîtrisées par la raison. Et on fait, en général, comme si on était dans ce cas, comme si, de ses pulsions, on était maître.

Cependant, un personnage illustre a récemment donné une image moins digne: car il disait concilier ses pulsions avec le sens de ce qui est respectable, en ne s'adressant qu'à des adultes consentants - des personnes du monde ayant déjà de l'expérience et n'accordant plus de valeur morale à l'acte, ayant dépassé ce puéril aspect des traditions primitives de l'humanité! Mais ce portrait de l'homme ou de la femme moderne idéal est apparu comme imaginaire, comme sortant plus des romans, ou des films, que du réel - plus de Belle du Seigneur (par exemple) que de la vie que son auteur a pu effectivement mener: car son héros, on s'en souvient, était un grand séducteur. En vérité, les pulsions surgissent depuis un puits sans fond, et elles auraient bien du mal à trouver de quoi se satisfaire si elles respectaient des codes clairs. On a, du coup, découvert que la réalité était loin de l'idéal qu'on peignait.

pt38884.jpgLes âmes du meilleur monde, semblablement, se posent comme évoluant au-delà de toute jalousie, de tout sentiment de propriété de l'autre. Mais je crois que ce n'est guère fidèle aux faits. Qu'il s'agit surtout de donner un lustre illusoire à l'absence de capacité à réfréner ses pulsions. Et que partout d'ardentes jalousies enflamment les cœurs, se transformant en haines - et prenant divers prétextes pour s'épanouir publiquement: l'idéologie, par exemple.

Je lis le Dhammapada - recueil de versets officiellement issus de la parole même de Bouddha - parce qu'il est le texte fondamental du courant théravadin, pratiqué par des pays dans lesquels je compte me rendre; et le verset 284 dit: Tant que la dernière attache du désir envers la femme n'est pas rompue en l'homme, l'esprit est asservi, tel le veau qui tète sa mère. Naturellement, on n'est pas obligé de suivre Bouddha dans son idée, ni même de chercher à délivrer son esprit des attaches terrestres; mais enfin, il est pour moi un peu ridicule de dire qu'on s'adonne sans frein à ses passions et qu'on a, dans le même temps, une vie intérieure tout à fait apaisée, rythmée par la raison - qu'on a les membres dominés par l'intelligence jusqu'au bout du cheveu!

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23.01.2012

Gérard Bosson, fondateur du Vol de Pente

viewer2.pngLes éditions Le Tour, de l'association de soutien desquelles je suis le secrétaire, ont publié, récemment, la relation autobiographique de Gérard Bosson, Quels Vols a-t-il faits? Elle est consacrée à la fondation de ce que l'auteur appelle le Vol de Pente, et qu'on nomme communément le Parapente. Car il y a participé, avec deux autres personnes. C'était à Mieussy, en Haute-Savoie; car Gérard Bosson est né à Saint-André-de-Boëge, et vit de l'autre côté de Vouan - la montagne mystérieuse aux fées occultes -, à Viuz en Sallaz, au bord de la rivière qui coule depuis Bogève, dans un épais bois.

Le récit est agréable et empreint de simplicité. Comme Gérard Bosson a initié un tas de pays lointains à son art, on découvre avec lui des mœurs, des coutumes, des croyances, des atmosphères. On découvre également qu'il existe, dans le monde, des gens très riches qui sont prêts à donner abondamment, pour s'initier à cet art nouveau, à cette technique révolutionnaire du Vol de Pente! On dit pourtant que les gens n'ont plus d'argent pour les choses dont on ne peut pas tirer un profit clair - pouvant se chiffrer. C'est vrai quand on parle de poésie; mais dès qu'on entre dans des régions un peu moins éthérées, dans des distractions plus matérialistes, cela ne l'est pas: le mécénat existe toujours. D'ailleurs, mon ami poète Jean-Vincent Verdonnet me disait,Paragliding.jpg il y a peu, que l'État français avait supprimé ses subventions aux poètes et à leurs organes de publication; mais je crois que celles qui existent pour le cinéma, ne serait-ce qu'au travers des chaînes de Télévision publiques, créent toujours une faille importante dans les équilibres financiers de la France.

Car, on le sait, je suis opposé à ce que l'État se mêle de culture. Gérard Bosson raconte, d'ailleurs, qu'il a surtout été aidé par des sponsors privés. Pour ce qui est de l'État central, il a (affirme-t-il) d'abord refusé de reconnaître le Vol de Pente comme une discipline spécifique, et, quand il a constaté que cela fonctionnait, il a essayé de se l'approprier, déjà en changeant son nom en Parapente: cela explique l'attachement de Gérard au nom que lui avait donné. Le livre se termine d'ailleurs par la demande que son rôle soit reconnu, et qu'on ne lui enlève rien. Il essaye globalement de faire preuve d'humilité, en accordant qu'il n'a pas eu l'idée le premier de la chose; mais il se plaît tout de même à faire la liste des pays qu'il a parcourus et l'ont intérieurement enrichi. Au demeurant, il en fait partager les autres. Le livre peut être lu par tous ceux qui aiment le sport, les innovations techniques, voire l'exotisme!

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19.01.2012

Retour sur les Apsaras

Indra 2.jpgJ'ai évoqué les Apsaras, à propos de Malraux, qui en avait volé des représentations sculptées à Angkor, ainsi qu'il le raconte dans La Voie royale. Il s'agit en réalité de danseuses célestes vivant à la cour d'Indra, roi des dieux. Lisant, par ailleurs, le Dhammapada, recueil de versets fondamentaux tirés de l'enseignement de Bouddha, j'ai eu l'idée qu'en réalité le bouddhisme extrayait de l'hindouisme la pure essence morale; Indra y est d'ailleurs présenté comme un modèle, un exemple à suivre pour tous les hommes: Par la vigilance Indra a atteint l'empyrée, la vigilance est louée, la négligence est blâmée (30). Or, je crois que ses fées qui dansent, si on peut dire, sont présentes aussi dans le Dhammapada au travers de leur essence morale: Les amis et les parents accueillent cordialement le voyageur, celui qui a accompli un long chemin; de la même façon le juste est accueilli lorsqu'il passe de ce monde dans un autre: ses bonnes actions saluent sa rentrée avec joie (219-220).

N'est-ce pas sublime? Les bonnes actions sont, j'en suis persuadé, le biais moral par lequel l'intelligence doit appréhender la figure des Apsaras. On reconnaît alors, en profondeur, les Houris du Coran, vierges pures du Ciel qui accueillent de la même façon les justes au paradis: il s'agit aussi de leurs bonnes actions devenues des êtres vivants! Ces êtres, les Tibétains les appellent Dakinis, et je crois que ce sont encore les mêmes que les anciens Germains appelaient Walkyries - suivantes d'Odin, guerrières argentées. Dans le Crépuscule des Dieux, Richard Wagner reprend cette sublime tradition dont, indirectement, se moquait Malraux: il fait voir, à Siegfried, au moment de sa mort, Brünhilde qui, s'éveillant une seconde fois, et ouvrant ses yeux pour toujours, souffle sur lui son haleine suave, et l'accueille dans le pays divin. Ici, il s'agit aussi de la conscience de Siegfried, en réalité: car un élixir maudit l'avait fait oublier cet être immortel à l'armure luisante et, au moment de Apsara.jpgsa mort, le charme est rompu, et sa bonne action, qui est d'avoir tué le Dragon et d'avoir, précisément, délivré la Walkyrie, reparaît sous la forme de cette femme divine:
Brünhilde, heilige Braut!
Wach auf! Öffne dein Auge!
Wer verscloß dich wieder in Schlaf?
Wer band dich in Schlummer so bang?
Der Wecker kam;
er küßt dich wach,
und aber der Braut bricht er die Bande:
Da lacht ihm Brünhildes Lust!
Ach, dieses Auge,
ewig nun offen!
Ach, dieses Atems wonniges Wehen!
Süßes Vergehen,
seliges Grauen -
Brünhild' bietet mir - Gruß!

Quelle beauté, dans cette tirade, et la musique qui l'accompagne - et la suit! Siegfried, porté par les sons, entre dans un royaume divin.

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17.01.2012

Le pouvoir des chefs d’établissement d'enseignement

h-20-1710950-1253806510.jpgPar la réforme supprimant l'évaluation des enseignants effectuée par les inspecteurs, et la remplaçant par l'évaluation du seul chef d'établissement, le gouvernement français s'est attiré les foudres du Syndicat National de l'Enseignement Secondaire, qui a toujours voulu que les pratiques pédagogiques soient imposées à tous par des experts nommés par l'État central. Ce syndicat a longtemps été lié - et peut-être l'est-il encore - au Parti communiste, qui pense, globalement, que les inspirations culturelles, philosophiques et scientifiques majeures émanent toujours de l'État. C'est loin d'être mon cas.

Mais l'argument principal invoqué est que le pouvoir des chefs d'établissement en sera trop grand, et que leur jugement manquera d'objectivité, parce qu'ils sont trop proches des enseignants. Bien des occasions de profiter de la situation leur seront ainsi données, disent-ils: comme dans les entreprises privées.

Mais d'abord, je suis opposé à ce qu'il y ait un double régime. Si le fonctionnement des établissements publics est supérieur, pourquoi l'État ne l'impose-t-il pas aussi dans le privé? Ensuite, il faut naturellement que les syndicats restent présents, et même se développent, et défendent les enseignants face aux chefs d'établissement nommés par l'État central. Enfin, l'enseignant doit pouvoir, si la nécessité s'en fait ressentir, en appeler aux supérieurs hiérarchiques des chefs d'établissement - comme c'est déjà le cas actuellement.

Mais surtout, je pense qu'il faudra, à terme, réduire le pouvoir du chef d'établissement en développant la collégialité. Il faudra que le chef d'établissement soit choisi par les enseignants eux-mêmes, élu par eux à la fin de l'année précédente, pour un an, à bulletins secrets, avec possibilité de renouveler le mandat. Si l'établissement ne dispose pas d'enseignants souhaitant se présenter àcommuniqude1.gif de telles élections, il faudra que les personnes désireuses de le faire viennent se présenter dans l'établissement, et après un entretien avec les enseignants, qu'un choix soit fait.

Ce qui manque, en France, c'est une démocratie qui se fasse à tous les échelons de la vie professionnelle. On fait trop reposer l'esprit de démocratie sur des choix globaux, présidentiels - voire monarchiques. Ensuite, la masse est obligée de suivre dans les détails la volonté de l'élu suprême, qui lui-même a trop de pouvoir.

Je suis non seulement favorable à l'autonomie des établissements d'enseignement, mais à ce que cette autonomie soit assumée par les enseignants le plus possible.

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14.01.2012

Culte des images et êtres dénués de corps

abside.jpgDans le livre biblique de la Sagesse, attribué traditionnellement au roi Salomon, l'origine du culte des images que l'on condamnait n'est pas, comme on le pourrait le penser, dans une interdiction de principe de représenter des êtres purement spirituels - dénués de corps, comme eût dit Corneille. Moïse lui-même n'avait-il pas fait représenter, sur l'Arche de l'Alliance, deux Chérubins, que Salomon ensuite reproduisit en plus grand dans le Temple de Jérusalem? Loin de n'accepter les images que si elles imitent la réalité sensible, ce livre de la Sagesse tend au contraire à dénoncer le faux réalisme des images qui embellissent le sensible sans cesser de lui ressembler. Il affirme, en effet, que le culte des images est lié aux rois qui se sont fait faire des portraits enjolivés afin d'être adorés même de leurs sujets qui vivaient loin de la cour. Il en donne aussi une origine a priori plus touchante: ce sont les chers disparus, dont on fait les portraits afin d'entretenir l'illusion qu'ils sont toujours présents. Ce faisant, on les immortalise, et cela conduit à leur donner des attributs divins et à leur vouer un culte, dit Salomon. Mais de nouveau, il s'agit bien d'images qui imitent la réalité sensible.

Ce que Moïse condamnait chez les Égyptiens apparaît donc clairement: il s'agit de la façon dont les images divinisaient des êtres vivants qui ne sont pas, comme les anges, des principes divins ayant revêtu une apparence sensible. Lorsque le caractère immatériel de l'êtreRamses-II.jpg représenté est explicite, lorsque son lien avec la pensée divine est clair, la représentation n'en est pas interdite.

Car les chérubins de l'Arche devaient porter la divinité: ils n'étaient pas en eux-mêmes divins. Ils n'étaient qu'une image de ce qui l'est. Et ils apparaissaient comme tels, puisqu'ils ne ressemblaient pas à des êtres sensibles connus: leurs ailes, déjà, l'empêchaient.

L'illusion qu'un être se confond avec son image est précisément entretenue par le réalisme. Ou, bien sûr, par une forme de matérialisme qui ferait des anges, par exemple, une espèce inconnue, vivant sur une autre planète, mais ayant un corps au sens physique. On a bien tendu à assimiler les êtres divins de l'Antiquité à des êtres corporels exotiques, au cours des siècles. La science-fiction prolonge à cet égard nombre de romans médiévaux. Mais les hommes qui ressemblent à tout le monde et accomplissent des exploits miraculeux ne sont pas différents. Tel fabuleux séducteur qui, dans les romans, ou les médias, rappelle Jupiter est encore une façon d'idolâtrer certains hommes. Lorsque la réalité de leur vie est étalée au grand jour, on tombe fréquemment de haut: on a tellement envie de croire à des hommes divins - qui seraient en même temps de chair, de sang, d'os!

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10.01.2012

Edith Montelle et le fabuleux franc-comtois

40b.jpgQuand j'habitais en Franche-Comté, je rencontrais parfois une conteuse et écrivain passionnée par le folklore local: Edith Montelle - qui vivait à Ornans (célèbre pour avoir donné naissance à Gustave Courbet). Elle a publié plusieurs beaux livres, qui montraient une capacité singulière à tirer l'essence pure et belle des contes anciens: elle créait des mondes. Je me souviens qu'elle évoquait le capitaine Lacuson, héros de la résistance comtoise contre les rois de France, avec beaucoup de noblesse et d'élégance: elle disait qu'il avait échappé aux assiégeants d'un château qu'il défendait en montant sur l'encolure de la Vouivre qui l'avait emporté dans les airs: on l'avait vu distinctement chevaucher ce serpent de feu - qui, dans son vol, laissait une traînée d'arc-en-ciel! Edith Montelle puisait au plus profond des traditions locales, touchant au seuil qui ouvrait sur des croyances très anciennes, marquées par exemple par l'idée de la réincarnation, qui était plus répandue qu'on ne pense dans l'antique Occident.

Je l'avais invitée à venir présenter des contes à mes élèves, au lycée de Morez, et ils avaient apprécié son talent de conteuse, qui créait dans les histoires qu'elle racontait des éclats qui semblaient voler dans l'air! Elle avait essayé de faire un exposé plus théorique, au sein duquel elle reprenait les classifications des savants patentés, mais cela m'avait moins convaincu. Je trouve que les catégories que créent les critiques sont souvent arbitraires, sans objet. C'estMontelle.jpg un peu comme pour le fantastique tel que le conçoit Tzvetan Todorov - et à sa suite l'ensemble des professeurs de français de France, qui ont été en quelque sorte été obligés d'adopter ses théories. On aime bien tenir compte du lien qu'entretiennent ou non ces récits d'autrefois avec l'histoire au sens scientifique, par exemple, et je trouve que c'est un peu vain. On est obsédé par la question de savoir si les pensées de ceux qui ont créé ces histoires se sont limitées à l'espace physique ou si elles en sont sorties, alors que la question ne les préoccupait pas vraiment, à mon avis. Il est d'emblée clair que la limite, dans les pensées, entre ce qui est matériel et ce qui est spirituel, entre ce qui est réel et ce qui est symbolique, est constamment franchie, et qu'elle l'est parce qu'on refuse de lui accorder de l'importance. Il est donc vain d'en remettre ensuite une en évaluant le degré avec lequel on a franchi la limite, comme on le fait fréquemment. Ce problème est extérieur à la manière dont ces histoires ont été conçues, puisqu'elles veulent précisément montrer que la limite entre le monde matériel et le monde spirituel est illusoire! Mais c'est typique de la méthode qui se veut scientifique, et qui essaye de faire entrer l'esprit dans des cases, à la façon dont on range des clous, au sein d'une fabrique. Cela permet d'avoir l'impression qu'on maîtrise le sujet, bien qu'en procédant de la sorte on refuse d'entrer dedans, de sorte qu'on n'y distingue rien de véritablement solide. Mais lorsqu'Edith Montelle suivait son sentiment personnel, elle avait un talent admirable. Tout trait du folklore tendait grâce à elle au mythe, car elle en saisissait intuitivement la profonde poésie.

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08.01.2012

Noël et le paganisme

Ahura-Mazda.jpgOn a pu lire, ici ou là, que Noël était d'abord une fête païenne. Mais je crois qu'on comprend mal le paganisme: on le modernise. Comme l'a montré H. P. Blavatsky dans Isis Unveiled, il n'était pas le culte de la nature au sens où l'Occident de notre temps comprend celle-ci, c'est-à-dire, pour l'essentiel, du règne végétal qui fournit de quoi manger, ou des éléments qui donnent chaleur et vie aux corps. Cela, ce n'est pas tant le paganisme que le simple matérialisme. Les jours qui s'allongent ne suffisent pas à expliquer une fête religieuse, même païenne.

Car les religions antiques voyaient, dans la nature, se mouvoir des êtres spirituels qui avaient une vie morale propre, et dont les cycles des saisons n'étaient, au fond, que la partie visible. Dans la nature, le paganisme antique voyait des dieux, qui étaient en même temps des idées morales: l'homme s'y retrouvait. Et il ne s'y retrouvait pas seulement dans ce qui le fait vivre corporellement - ce qui lui donne, ou pas, du plaisir -, mais aussi dans ce qui lui paraissait bon ou mauvais en soi. Il reliait l'été au bien, l'hiver au mal. Avec le printemps, par conséquent, le don du Ciel s'affirmait; dans l'hiver, régnaient les maléfices de l'Abîme. Souvenons-nous de l'ancienne Perse: dans la lumière vivait le dieu bon, Ahura-Mazda, et dans les ténèbres, Ahrimane. Or, ces dieux inspiraient aussi aux hommes leurs impulsions morales: le premier les amenait à bien se comporter, le second à se comporter mal. La vie morale prolongeait spontanément la vie naturelle. La fête du solstice d'hiver 03virgin.jpgavait, comme Noël, pour principe de permettre à l'homme de se relier au dieu bon, à l'Esprit saint, même au cœur de l'obscurité, du froid: elle le rendait libre. Le regain de lumière était une promesse: un signe; l'homme avait le pouvoir de faire le bien même dans la nature vide; Ahura-Mazda ne l'avait pas abandonné!

Cette vision de la nature s'est peu à peu perdue. François de Sales essaya bien de la ramener, en reliant les glaciers au diable et les chamois qui bondissaient par dessus aux anges; mais la vision moderne de la nature n'accorde pas à celle-ci de vraie portée morale. Elle fait plutôt de la vie morale une extrapolation illusoire de la vie de la nature, du corps!

Le christianisme, en plaçant l'image d'un enfant dans le sein d'une mère céleste, a essayé de conserver, dans le même temps, l'essence morale du rite, en ne s'occupant plus de la nature. Cela a instauré une forme de dualisme. Mais à mon sens, on ne retourne pas à l'essence antique et de la fête en supprimant l'une des faces de la chose.

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06.01.2012

Réforme en France: évaluation des enseignants

ministere-de-l-education-nationale_493.jpgNombre de professeurs de l'Éducation nationale, en France, disent désapprouver la réforme voulue par le gouvernement sur leur évaluation, qui sera désormais la prérogative du seul chef d'établissement: les inspecteurs n'auront plus de note à mettre.

Personnellement, je suis favorable à une plus grande autonomie des établissements, et opposé à la centralisation dans le domaine éducatif; or, les inspecteurs tendent à relier directement les professeurs aux services centralisés de l'institution, notamment en ce qui concerne la pratique pédagogique.

Comme aucune formation pédagogique théorique réelle n'est effectuée, la croyance existe, de façon plus ou moins claire, que l'État central connaît le secret de la seule bonne pédagogie qu'on puisse concevoir, et que les inspecteurs sont précisément chargés de l'expliquer, et de la faire appliquer. Or, dans les faits, je me suis assez intéressé à la pédagogie théorique pour savoir que les pédagogues ont des idées très variées et que la décision d'en préférer une à une autre ne peut relever que d'un choix personnel. Chacune de ces idées se relie à une philosophie globale, et à la manière qu'a chacun de ces pédagogues de concevoir l'être humain dans ses rapports avec la connaissance. Et dans un État libre, la  philosophie est libre. La liberté de conscience existe aussi chez les pédagogues et le résultat du lien fort entre l'État et la pédagogie, par le biais des inspecteurs, est que les pédagogues les plus gradés imposent leurs vues à tous - ou du moins s'y efforcent.

Philippe Meirieu.JPGCes dernières années, on a ainsi assisté à une série d'événements tournant autour de la personnalité de Philippe Meirieu. Lionel Jospin, si je me souviens bien, lui avait permis d'essayer d'imposer ses vues personnelles à tous, et les résultats ne se sont pas avérés convaincants. M. Meirieu a dit - avec tellement de modestie! - que c'était parce que les enseignants n'avaient pas réellement appliqué ses idées. Mais à mon sens, face aux élèves, chaque enseignant doit pouvoir assumer ses propres idées, et non celles d'un autre, fût-il nommé guide pédagogique national par le gouvernement. Ce qui marche, c'est justement qu'une idée pédagogique librement adoptée puisse s'incarner au travers d'un professeur.

Je ne crois donc pas aux génies qui imposent leurs vues grâce à des titres d'État, mais à une vraie formation pédagogique théorique, afin que les enseignants puissent, le moment venu, choisir les idées qu'ils décideront d'appliquer. Les connaissances disciplinaires ne doivent plus suffire pour devenir professeur: il faut intégrer la connaissance des philosophies pédagogiques diverses qui se sont développées au cours du temps.

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02.01.2012

La légende du capitaine Nemo

olivier_vernes.jpgJ'ai lu, pour des raisons professionnelles, Vingt Mille Lieues sous les Mers, roman légendaire de Jules Verne que je voulais lire depuis des années, parce qu'il a créé le mythe du Nautilus et de son capitaine Nemo, connus dans le monde entier grâce aux Américains, qui s'en sont entichés: il a suivi en cela le sort du Père Noël, de Halloween et de tant d'autres mythes créés en Europe et répandus par l'industrie du loisir de nos amis d'outre-Atlantique. Le célèbre poulpe géant me paraissait, avant lecture, être le développement de la pieuvre qui attrape Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer de Hugo, et le précurseur du Cthulhu de Lovecraft. A la lecture, la dimension infernale m'a paru restreinte par l'espèce de naturalisme dont veut faire preuve Jules Verne, moins imagé que les deux autres que j'ai cités; mais Nemo m'a semblé être l'heureux précurseur d'Arsène Lupin, personnage que j'aime beaucoup, qui a aussi quelque chose de surhumain, et qui s'enfuit en petit sous-marin à la fin de L'Aiguille creuse.

Je suis en outre content d'avoir appris une foule de choses fascinantes sur les mers du globe terrestre. Pour moi, Jules Verne dit des choses bien plus renversantes qu'Albert Einstein dans son petit livre sur la Théorie de la Relativité, au sein duquel - on s'en souvient - il explique, entre autres choses, que quand on est dans un train, on peut se regarder soi-même comme immobile et considérer le paysage comme défilant sous les roues du wagon! Cela m'a amusé, mais ne m'a pas paru probant: il y a un rapport de masse qui amène l'esprit à corriger cette impression et à estimer que c'est bien le train qui se déplace sur le sol; la Relativité ici ne s'applique guère, comme c'est souvent le cas dans l'existence de l'Homme, qui ne vit pas sur un plan physique indifférent, mais dans des échelles de valeurs tissées sur le monde physique - et le supplantant, pour l'essentiel.

Mais pour en revenir à Jules Verne, j'ai été surpris de lire que, selon lui, la science admettait la présence, sous forme de particules fines, d'argent, au sein de l'eau marine! Car l'alchimie lie la Lune à l'argent, et la mer à la Lune... Mieux encore, selon Verne, Mer.jpgle son se répand de façon plus rapide dans l'eau que dans l'air. Et il en donne comme explication que la première est plus homogène. Or, dans la perspective matérialiste, cette homogénéité devrait freiner le son dans sa course d'un lieu à l'autre; mais ici, il semble que la matière, au lieu d'offrir de la résistance, porte. Verne dit également que la lumière dans l'eau est plus éclatante, par réverbération.

Au moins ce qu'il dit sur le son relativise une logique du matérialisme qu'on est accoutumé à regarder comme infaillible. Quand on songe que ce qu'on a appelé lumière et qui était censé être plus rapide dans sa course que toute chose au monde vient - peut-être - d'être dépassé par quelque chose! Qu'appelle-t-on réellement lumière, ou son, parfois, on ne sait plus.

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31.12.2011

Captain America au théâtre

cap_advpromo1.jpgL'été dernier, j'ai vu le film Captain America, héros de bande dessinée dont j'aimais tendrement les aventures, étant petit. Comme les critiques en disaient du bien, je fus plutôt déçu, car la forme en était jolie, mais la substance en était légère, ou molle. Le cube cosmique n'avait pas la dimension qu'il avait dans les séries dessinées qui à son sujet mêlaient les dieux aux surhommes, et Captain America, dans ses combats, était sans crédibilité: les méchants étaient vaincus trop facilement. Ce film essayait de concilier de manière impossible le réalisme et l'esthétisme et, à cet égard, le Hugo Cabret de Scorsese me l'a ensuite rappelé!

Il y a, néanmoins, une partie que j'ai trouvée bonne, dans le film de Joe Johnston, parce qu'elle assumait pleinement l'essence mythologique des super-héros: c'était quand le héros, dans le costume bariolé que la bande dessinée lui a créé, joue dans un spectacle de music-hall accompagné de danseuses - Apsaras de l'Amérique! -, de feux d'artifice, de fausses étoiles dorées - comme dans les films de Méliès que justement montre Hugo Cabret. Alors, l'atmosphère féerique et poétique du monde des super-héros est restituée. Cela devient comme les ballets orientauxFez Festival #10.jpg représentant les aventures de Râma, de Hanuman, des guerriers divins du Mahâbhârata. C'est baroque, coloré, fabuleux, et c'est ainsi, à mon avis, qu'on devrait représenter les histoires de super-héros!

Dès qu'on refuse d'abandonner le réalisme, on se fourvoie. Plus les mondes sont en eux-mêmes étranges, plus les actions incroyables des personnages passent aisément. Car contrairement à ce que croient beaucoup d'esprits épris d'absolu, la vraisemblance dépend non des lois établies par le matérialisme philosophique, mais de la façon dont les actions des personnages se tiennent entre elles et correspondent au monde dans lequel ils évoluent: de la cohérence interne, disait Tolkien.

S'appuyer sur une forme jolie, un style raffiné, ne sauve de rien. Les Batman de Tim Burton, le Watchmen de Zack Snyder se situent dans un monde parallèle qui autorise beaucoup. Même Thor, que j'ai bien aimé, se situe en grande partie dans les étoiles, à la façon de La Guerre des étoiles, et quand le dieu du tonnerre évolue sur Terre, c'est dans une ville stéréotypée, qui paraît sortir - mais délibérément - d'une vue théorique de ce qu'est une petite ville américaine. Même l'assez réussi dernier volet des X-Men se plaçait dans une frange cachée de l'histoire connue: dans un monde ontologique, par rapport au nôtre: celui, indirectement, des idées de Platon, devenues soudain des êtres humains!

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29.12.2011

Le Père Noël et ses couleurs

3053073710.jpgJ'ai lu ici ou là que le Père Noël eût eu à l'origine un manteau vert, et que c'est une marque célèbre qui par sa publicité lui eût imposé le même rouge que son produit arbore sur ses emballages. Mais la date de cette publicité m'a laissé immédiatement sceptique, car, grand lecteur de J. R. R. Tolkien, je connais ses Lettres du Père Noël depuis l'enfance, et ce livre contient des images du Père Noël réalisées dès avant la date en question, et le montrant tout de rouge vêtu, avec la barbe et les franges blanches que nous lui connaissons. Il ne me paraissait donc pas vraisemblable que la marque américaine célèbre eût transformé le vert en rouge. Pour ce qui est de saint Nicolas, l'Église catholique le plaçait bien, en général, sous un manteau rouge, dans les images qu'elle faisait de lui.

Dans le célèbre poème de Clarke Moore qui a popularisé le Père Noël, composé en 1822, il n'est ni vert ni rouge, cependant, puisque dit couvert de fourrure animale. L'écrivain lui donne ses autres traits habituels, le faisant jovial et bedonnant, lui attribuant des yeux luisants et des joues roses - sans respect réel pour la solennité exigée par l'Église catholique lorsqu'on parle d'un Saint! Il la tourne plutôt en dérision, l'appelant saint Nick, et faisant de lui un vieil elfe. (Tolkien n'avait pas d'autre source d'inspiration, sans doute: pour lui, les Saints et les Fées appartenaient au même peuple béni de la Terre et du Ciel!) Cependant, les éditions que le dix-neuvième siècle a ensuite données de ce texte portaient en couverture le Père Noël en manteau et en capuchon rouges, même quand de la verdure s'y mêlait, notamment à sa coiffure: du houx, du gui, une branche de sapin!

Il est vrai que des images le représentaient aussi en vert, et même en bleu. Lescrooge.jpg Père Noël n'est pas tenu par une couleur particulière: il a une garde-robe bien remplie, et saint Nicolas lui-même pouvait changer de couleur à l'occasion, si l'envie lui en prenait!

J'ai dans l'idée que le Père Noël a aussi pour origine les rois mages: or, il y en a souvent un qui est en rouge, un autre qui est en vert; cela pourrait expliquer l'hésitation.

Mais la Providence m'a récemment fait tomber sur A Christmas Carol, de Charles Dickens, qui date de 1843: on y trouve un Esprit du Noël Présent qui was clothed in one simple deep green robe, or mantle, bordered with white fur. Il a, sinon, le même air que le saint Nicolas de Clarke Moore: jovial, et les yeux étincelants. Il a aussi un fourreau vide, et rouillé. En outre, il a une taille de géant, trait qui n'est généralement pas attribué à saint Nicolas. Dickens ne dit d'ailleurs pas qu'il s'agit de ce noble patron des enfants. Mon avis est que sa couleur verte ne renvoie pas au tant à ce Saint qu'au Sapin de Noël - cet arbre toujours vert, image du Paradis et de son Arbre de Vie. La haute taille de cet être mystérieux peut s'expliquer de cette façon. Il est l'esprit de l'arbre de Noël, peut-être confondu avec le saint Nicolas dont Clarke Moore avait parlé vingt ans auparavant. Mais on ne peut pas dire, je crois, que saint Nicolas ait généralement été assimilé à la couleur verte, et que la grande marque américaine qu'on connaît lui ait imposé une couleur nouvelle.

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25.12.2011

L’Enfant cosmique à Noël

Dans les pays latins, au moins d'Amérique, je l'ai entendu dire, le Père Noël n'existe guère, et les cadeaux sont donnés par l'Enfant Jésus: durant la nuit de Noël, on ajoute sa figure à la crèche et l'on 2001.jpgplace des cadeaux auprès. Ce qui importe le plus, c'est la crèche, comme dans l'ancien christianisme: le catholicisme, qui a le culte des formes, les cristallise; il est conservateur.

Cela me fait curieusement penser à un film réalisé dans un milieu au sein duquel le culte de l'Enfant Jésus était passé de mode, 2001: l'Odyssée de l'espace. Car on sait qu'à la fin, un enfant immense et transparent occupe l'espace intersidéral, scrutant la Terre et semblant attendre l'éveil de l'Homme. Arthur C. Clarke, d'une nouvelle duquel le film a été adapté, parle d'un être spirituel à venir, créé à partir de la captation des forces qui, dit-il, ont formé le cerveau et l'utilisent à présent comme support. N'a-t-on pas remarqué que les abeilles se comportaient entre elles comme des neurones sans que rien de sensible les relie? Une organisation les unit au sein de l'éther.

Clarke dit que ce cerveau dématérialisé est un enfant parce qu'il n'a pas encore appris à évoluer avec sa nature propre. Mais l'image du film est assez saisissante: le cocon de cristal brillant dans lequel plane cet enfant ressemble à un œuf, mais aussi à 60600991.jpgces bulles dans lesquelles on mettait les êtres divins dans l'iconographie religieuse ancienne, ou orientale.

On sait aussi que cet enfant a été créé à partir de l'être profond de l'homme parti à sa recherche, Dave Bowman - cosmonaute qui est allé au bout de l'univers -, et que c'est passé par l'intermédiaire du mystérieux Monolithe Noir, qui semble contenir le secret de la pensée en l'être humain, l'y avoir fait naître. Si on apprenait que l'enfant divin du film de Kubrick est apparu dans le monde à Noël, serait-on surpris? Cela manque d'ailleurs peut-être au film, de l'avoir rendu explicite: il a privé de couleurs cet être fabuleux; son air lunaire ne correspond pas à l'or et au feu dont d'habitude l'Enfant divin s'entoure. Jacques de Voragine, l'auteur de la Légende dorée, disait que plusieurs Saints avaient eu la vision de cet être grandiose dans l'orbe du Soleil - s'avançant au-dessus de l'humanité. La froideur de ce que montre Kubrick crée une faille. Comme si le célèbre cinéaste avait eu à l'esprit l'image de l'hiver physique, la neige, la glace, l'albumine qui se dépose par fragments sur le monde à cette époque de l'année! et non ce que les chrétiens médiévaux regardaient comme l'apport secret de l'Enfant divin: l'or, le feu - le jaune de l'œuf, si on m'autorise cette comparaison apparemment triviale -, qui vont se placer dans la Terre et permettre à l'Homme de renaître - en même temps que la Nature, au sens végétal du terme. Sa figure reste austère, comparée à celle de l'enfant dans la crèche des pays pétris d'art baroque que sont ceux du sud européen et américain. D'un autre côté, elle est plus éthérée. On dira que l'art médiéval, en Occident, conciliait les deux. Mais dans un monde moins vaste.

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23.12.2011

Fusion de la Savoie et de la Haute-Savoie

chambery6.jpgCertains élus proposent que les deux départements issus du duché de Savoie fusionnent et n'en fassent qu'un, quitte à lui donner plus tard un statut de Région, ce qui en ferait un Département-Région - à la façon de l'Alsace, qui évolue dans ce sens.

Personnellement, dans la mesure où je m'occupe de culture sur le territoire concerné, j'estime que cette réforme serait bonne, car (j'en ai déjà parlé) en Haute-Savoie, lorsque j'ai essayé d'évoquer le patrimoine issu de l'ancienne Savoie, je me suis heurté à l'incompréhen-sion de personnes très attachées aux formes administratives actuelles, et ne saisissant pas le rapport entre le territoire de la Haute-Savoie et le duché de Savoie d'avant 1860. Beaucoup, me semble-t-il, s'imaginent que les formes administratives révèlent quelque chose de profond, qui doit contraindre la vie culturelle. Je ne crois pas que cela soit vrai; je crois même que cela confine au fétichisme, qu'on sacralise indûment les formes administratives. S'il n'en était pas ainsi, il ne serait pas gênant qu'existe le département de Haute-Savoie: on ne verrait pas des responsables de la vie culturelle dire que la Haute-Savoie est foncièrement distincte de la Savoie. De fait, avant 1860, les écrivainsaix_les_bains_antica_7238.jpg ne faisaient pas la distinction. Jacques Replat était né à Chambéry, vivait à Annecy, et ses récits chevauchent allègrement la frontière entre les deux départements: ils n'en tiennent aucun compte. L'importance accordée à ce découpage gêne par conséquent l'entretien légitime du patrimoine littéraire et plus généralement culturel de l'ancienne Savoie.

Je n'en avais pas pris pleinement conscience, autrefois, car je connaissais mal le département de la Savoie, au sein duquel il n'apparaît pas comme aussi gênant d'entretenir ce patrimoine qu'en Haute-Savoie (même si des obstacles demeurent, liés au centralisme, notamment dans l'Éducation). Et puis depuis qu'un libraire d'Annecy m'a renvoyé un de mes livres ayant dans son titre le nom de la Savoie en disant que la Haute-Savoie n'était pas la Savoie, j'ai songé qu'en ce cas, il était nécessaire de faire fusionner la Haute-Savoie et la Savoie. La capitale idéale serait Aix-les-Bains, car Chambéry et Annecy ont développé leur importance à l'époque féodale, tandis qu'Aix était déjà une ville importante sous l'Empire romain et au temps des rois de Bourgogne: cela a quelque chose d'antique. Et puis c'est facile d'accès. Enfin, Lamartine y a créé des figures grandioses, et le lieu est magique, mais d'une façon moderne: car ces figures ne sont pas reprises, comme sont même celles de Replat, de traditions antérieures; il les a créées à partir de sa propre vie: de sa propre expérience.

Sur le plan économique, cela permettra au Conseil général de Haute-Savoie de partager avec la Savoie la manne genevoise, et cela sera généreux. Il est donc inutile d'invoquer l'idée que cette fusion serait une manière de ne pas partager avec le Forez et la région lyonnaise. En soi, ce n'est pas le cas.

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21.12.2011

Hugo Cabret

Hugo-VOST_flash_video_background.jpgJe suis allé voir Hugo Cabret, si vanté par les critiques de la Tribune de Genève; il est de Martin Scorsese, dont j'ai aimé plusieurs films, et qui a parfois tendu au mythologique, notamment dans le fabuleux Gangs of New York, qui rattachait un personnage au diable et un autre à l'archange saint Michel. Finalement, c'était surtout politique, et les liens créés avec les divinités apparaissaient aussi comme baroques. Scorsese est plutôt un réaliste. La profondeur d'âme chez lui se fait par des symboles, qui fonctionnent de façon surtout intellectuelle. Mais le méchant de Gangs of New York avait vraiment quelque chose de magique, d'indestructible; il surgissait de la brume, et était doué d'une forme de seconde vue. Le méchant des Nerfs à vif était dans le même cas: il avait quelque chose de surhumain. Peut-être justement qu'il a manqué un méchant à Hugo Cabret pour animer l'histoire, car je trouve, malgré la beauté des images, que la substance en est molle, voire creuse.

Paris, sans doute, est sublimé, et des symboles sont bien présents: l'automate argenté, déjà; il m'a fait penser au Surfeur d'argent. Mais j'aurais aimé que Scorsese franchisse le pas et lui donne une âme propre, lui ouvre l'œil désespérément opaque, vide. Ne serait-ce que sous forme de vision: le héros aurait pu voir son père l'animer en surimpression; cela n'aurait rien changé à l'histoire et eût été plus énigmatique, plus envoûtant. Car pour ceux qui ne l'ont pas vu, il faut expliquer que l'automate délivre symboliquement un message du père mort d'Hugo. Les pionniers de la science-fiction étaient souvent cités: on a entendu deux fois le nom de Jules Verne, et la tour Eiffel était contemplée comme s'il s'agissait d'un objet divin. Mais Scorsese, j'espère, a quand même entendu parler d'Asimov, qui a animé ses robots d'une façon que les contemporains d'Eiffel ne faisaient qu'esquisser, danshugo-384916l.jpg leurs livres. Un robot d'argent gardien de la galaxie et doué de sa volonté propre, cela s'est vu souvent. Scorsese reste trop en deçà: il ne veut pas s'aventurer hors des chemins classiques.

Pourtant, la forme jolie et les dialogues émus des personnages laissaient entrevoir quelque chose de grandiose. Mais on ne l'a pas vu surgir. Ils parlaient de miracles, mais on n'en a pas vu advenir. Les meilleurs moments étaient ceux qui montraient comment Georges Méliès tournaient ses films, en entourant de feux d'artifice les femmes volant à côté de la Lune, ou en présentant le royaume du roi des mers, avec des hommes en forme de homards armés, en guise de gardes. Cependant, le film fait comme si c'était radicalement nouveau, comme si Méliès avait tout inventé, alors que le théâtre à machines du temps de Louis XIV et l'opéra créaient aussi des décors fabuleux. Scorsese divinise trop le cinéma comme forme, à mon avis.

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17.12.2011

Jacques Chirac: la justice française face aux puissants

jacques-chirac.jpgJacques Chirac a été condamné pour des actes illégaux dont tout le monde savait qu'il les avait commis. On a pu trouver le jugement sévère, parce qu'au fil des ans, il s'était rendu sympathique. Mais cela prouve que la justice est impartiale, car c'est précisément la sympathie que certaines personnes inspirent qui les empêchent d'être condamnées autant que d'autres, et l'antipathie qu'on inspire aggrave également le cas dans lequel on se trouve, voire crée des erreurs judiciaires: qui l'ignore?

Plus en profondeur, la question de l'immunité du Président de la République de France a été évoquée. Certains regardent ses fonctions comme trop importantes pour qu'on puisse lui faire un procès. Je ne pense pas que ce soit vrai: il existe un Parlement, et le Gouvernement est dirigé par le Premier Ministre. Tout ce monde peut se passer de Président pendant un certain temps. Ce n'est pas très grave. Dans beaucoup de pays, le Président est sans pouvoir; qu'il le perde en France n'est pas une si grande catastrophe. Pour moi, cela relève du fétichisme hérité de la monarchie absolue: le chef de l'État est une personne sacrée. Il est comme un roi absolu le temps de son mandat. Le titre délivré par le Peuple est sacré, parce que la voix du Peuple est la voix de Dieu: on ne le dit pas, mais cela existe, sous la forme d'un sentiment.

Picswiss_BE-98-17_Biel-_Gerechtigkeitsbrunnen_(Burgplatz).jpgNaturellement, la République ne l'admet pas, étant laïque. Le Peuple est seulement libre de faire ce qu'il veut: c'est le sens de sa souveraineté. Cela ne signifie pas qu'il ait forcément raison. Et puis le Peuple a aussi élu le Parlement. Ce n'est donc pas un argument. Il faut que le Président puisse être mis en cause durant son mandat par des juges indépendants. En laisser la prérogative à une commission parlementaire est très dangereux, car un Président peut rendre complices d'éventuels manquements à la loi un grand nombre de députés, qui ainsi empêcheront que soit réglé le problème, ce qui créera forcément des désordres indescriptibles, car il ne saurait être question que les citoyens acceptent qu'un Président, un jour, se comporte comme l'ont fait quelques empereurs romains dont l'histoire a retenu les noms - et qu'on pourrait facilement citer -, ne serait-ce que durant le temps d'un mandat! D'ailleurs, s'il est réélu jusqu'à sa mort, cela revient à garantir son impunité: ce qui n'est pas admissible. Qu'on fasse comme s'il était évident qu'un criminel ne puisse pas être réélu à l'infini est encore une marque qu'on croit que la voix du peuple est d'origine divine. Mais la justice l'est bien davantage, à mon avis.

Je crois que François Hollande, Éva Joly et François Bayrou vont dans ce même sens de la réforme du statut du chef de l'État pour qu'il devienne un justiciable comme les autres.

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15.12.2011

Église abbatiale d’Hautecombe

Abbaye-hautecombe--47-.jpgJe voudrais revenir sur le beau décor de l'église abbatiale d'Hautecombe, que j'ai visitée récemment.

On remarque, autour des cénotaphes, de sublimes pleureuses, sortes de fées qui versent des larmes sous leurs capuchons blancs. Elles avaient placé l'âme de ces héros que sont les princes de Savoie sur la Terre, dans des corps humains, et voici qu'elles repartaient loin de leur portée: leur tristesse en est forcément infinie, car elles les aimaient, les fées ayant toujours aimé les héros parmi les hommes, puisque par eux seuls elles peuvent gagner le Ciel, étant en quelque sorte bannies dans l'atmosphère terrestre afin d'y accomplir les tâches qui sont les leurs. Qu'elles sont nobles, ces demoiselles qu'accompagne parfois, dans les ensembles sculptés, des anges qui justement emmènent ou accueillent l'âme de ces princes et ces princesses dans le royaume des cieux!

J'aime aussi particulièrement un tableau médiéval, proprement cistercien, exposé dans l'église (et qui n'est pas celui ci-dessous, bien qu'il représente la même onirique scène): il montre quelque chose d'étrange: la sainte Vierge entourée d'anges de feu, et dont le sein nu envoie un rayon doré jusque dans la bouche de saint Bernard de Clairvaux. mod_article504627_1.jpgLa façon dont le symbole est représenté, d'une façon mêlant la chair de la Vierge et l'Esprit, faisant du lait de Marie divinisée la sagesse mystique à laquelle s'abreuve le fondateur de l'ordre de Cîteaux, est inhabituelle et, dans sa hardiesse, a quelque chose de grandiose. Soudain, il apparaît que, sur le plan mystique, dans l'ordre de l'Esprit, les choses ne sont pas vécues différemment de la manière dont on peut les vivre physiquement, sauf qu'elles ne sont justement pas vécues physiquement. L'ordre naturel a son équivalence sublimée dans l'ordre spirituel. On ne peut pas dire que cela ne rappelle pas certaines images orientales ou mythologiques montrant des héros ou des saints s'unissant à des déesses ou à des fées. Le contact était évidemment rendu chaste par la distance, le rayon lumineux jaillissant du sein de la Vierge sans que celui-ci soit touché, ce qui rappelle qu'il s'agit seulement d'une union spirituelle: on ne peut toucher le corps glorieux de la Sainte par son corps de chair terrestre, impur. Mais le rayon, qui est le lait sacré de la mère universelle, peut, lui, entrer dans la bouche et l'âme de l'homme pieux. La nourriture en est réelle; l'âme en est divinement alimentée. J'ai adoré ce mélange entre le haut et le bas, entre l'esprit et la matière, entre le Ciel et la Terre, l'absence de rupture apparente qu'ont les deux mondes, au sein de l'image, laquelle réunit ces deux mondes, pour donner l'image de l'unité. Le tableau peut être longuement médité. Les anciens moines cisterciens le méditaient longuement, et trouvaient dans l'image une source de chaleur, de lumière.

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13.12.2011

Uderzo s’arrête

24242.jpgJ'ai entendu dire, à la radio, qu'Uderzo ne dessinerait plus Astérix. A cette occasion, on s'est interrogé sur le succès de cette bande dessinée, et quelqu'un a déclaré que cela venait de ce que les personnages en étaient proches de tout un chacun. Je trouve cette idée plutôt absurde, prise toute seule, car il me semble que ce succès s'explique par ceci, que des personnages au caractère simple et ordinaire sont pris dans un monde fabuleux mis lui-même à la portée de tous par l'humour et la satire. La vérité est que, de toutes les productions importantes de René Goscinny, Astérix est la seule qui contienne du merveilleux, d'abord par le décor champêtre et idyllique, ensuite par les costumes bariolés qui renvoient aux anciens Celtes, enfin et surtout par les pouvoirs des druides, proprement fabuleux, et qui font réellement des personnages des super-héros. Le tout est saupoudré de mots issus de l'ancienne religion, et tout le monde, depuis la création de cette bande dessinée, connaît les noms de Bélénos, Toutatis, Bélisama, alors que, autrefois, ces divinités n'étaient connues que de quelques érudits. Ce début de mythologie est fascinant, et crée le désir d'en savoir plus: une sorte de mystère semble être caché dessous. L'allusion à la peur que le ciel tombe sur la tête renvoie au fond au Ragnarok - la destinée des Toutatis-Dieu gaulois.jpgdieux selon les anciens Germains. La parodie des épopées romantiques allemandes conserve en la transposant l'élan vers un fabuleux proprement national - et adapté, au fond, au climat de la France antique.

Naturellement, en style grandiose, cela eût déplu; la simplicité et l'humour introduisent bien tout un chacun à ce monde qui finalement a quelque chose de Bilbo le Hobbit.

J'ajoute que le premier film d'Astérix est l'un des rares films français, avec le Lieutenant Blueberry de Jan Kounen, à contenir un merveilleux convaincant et émouvant, avec les doubles créés artificiellement qui se dissolvent et se transforment en bulles, au sein d'un paysage idéalisé et rêvé - comme la vallée du Lignon chez Honoré d'Urfé -, fait de collines vertes, et comme figées dans l'éternité.

Les dessins animés réalisés du temps où Goscinny était vivant intégraient explicitement ce caractère mythologique, notamment Les Douze Travaux d'Astérix, qui contenaient d'agréables spectres, et d'autres merveilles. Comme c'est souvent le cas, ce qu'on ne dit pas est ce qui compte le plus. Je ne sais si on a honte d'en parler; si on a peur. Mais il s'agit bien d'une forme de merveilleux gaulois.

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09.12.2011

Écrivain folklorique de la Terre de Saint-Claude

vuillermoz.JPGQuand j'habitais à Saint-Claude, je rencontrais parfois un écrivain local qui essayait de créer une littérature mêlée de folklore et de légendes et qui animait, dans ses livres, des figures assez émouvantes. Je le comparais parfois à Blaise Cendrars, car il mêlait une forme de fantaisie et de liberté de ton à une passion authentique et profonde pour le merveilleux propre aux traditions populaires: il allait jusqu'à voir dans ses images féeriques le reflet de la religiosité propre au Jura. Il se nommait - et se nomme toujours - André Vuillermoz, et était - et demeure - chanoine de son état. Son plus beau livre, parmi ceux que j'ai lus, est sans doute Bestiaire insolite, car il est le plus libre de ton, et demeure léger. La féerie s'y enracine dans un éther secret où se meuvent, invisiblement, mille êtres enchantés!

Mais dans sa région, il était plus connu pour ses exploits de skieur de fond et le récit qu'il en avait effectué, publié chez Cabédita. On le connaissait également pour avoir évoqué la figure de l'avocat Christin, nourri de la philosophie des Lumières et ami de Voltaire à l'époque où celui-ci résidait à Ferney: ils correspondaient, et le célèbre philosophe le soutenait dans son combat pour la books.jpgsuppression du statut servile de la mainmorte, c'est-à-dire l'incapacité à pouvoir léguer à ses enfants ce qu'on possédait, tout ce dont on était propriétaire devant revenir aux seigneurs. A Saint-Claude, les seigneurs, c'était les abbés, qui dirigeaient le haut Jura, qui portait alors le nom de Terre de Saint-Claude. Maints catholiques en voulaient beaucoup à André Vuillermoz d'avoir évoqué cette noble figure locale, animée par un humanisme peut-être plus chrétien, au fond, que ne l'était la défense aveugle des prérogatives des abbés; mais on lui en voulait surtout d'avoir signé un livre en commun avec un élu communiste de la ville, qui avait écrit la partie sur Voltaire même. Un communiste qui accepte d'écrire un livre conjointement avec un prêtre catholique, ce n'est pourtant pas très déplaisant. Et puis l'avocat Christin était en particulier inspiré par Rousseau, qui croyait que l'Être suprême pouvait se déceler au fond de la Nature; peut-être que ce digne avocat avait eu la révélation que les serfs de Saint-Claude devaient être émancipés en contemplant la lumière qui, le soir, se déposait sur les cimes des monts Jura! Une voix lui avait parlé, il avait agi. Il était légitime de célébrer sa mémoire.

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07.12.2011

Amiel et la France

paris_+france.jpgAmiel, auteur - genevois - du plus beau Journal intime jamais écrit en français, a eu parfois des mots durs pour la France, qu'il regardait comme organisée autour d'une forme de culte idolâtre qu'on vouait, selon lui, à la ville de Paris. A cet égard, on peut lire, dans les Fragments édités après sa mort par son ami Edmond Scherer, ces lignes: Le vulgaire citadin français est d'une badauderie délicieuse, malgré tout son esprit naturel, parce qu'il ne comprend que lui-même. Son pôle, son axe, son centre, son tout, c'est Paris; moins que cela, le ton parisien, le goût du jour, la mode. Grâce à ce fétichisme organisé, on a des millions de copies d'un seul patron original, tout un peuple manœuvrant comme les bobines d'une même manufacture, ou comme les jambes d'un même corps d'armée.

A vrai dire, c'est dur et un peu blasphématoire, mais Stendhal, qui était dauphinois, énonçait fréquemment les mêmes idées, et il certifie que cela lui valait, à Paris et globalement en France, beaucoup d'ostracisme. Cela scandalisait: c'était regardé comme choquant.

Mais les termes utilisés par Amiel à tort ou à raison rappellent les pieds dans le plat qu'a pu mettre Eva Joly lorsqu'elle a critiqué le défilé militaire du 14 Juillet. Cela rappelle, également, le poids de l'État dans l'industrie française, comme si, effectivement, l'État même était un gros complexe mécanique. Mais il s'agit de poésie, bien sûr. Amiel aimait les images fortes. Comme - selon les philosophes qui sont à la mode justement à Paris - tout est subjectif, cela ne manifeste, sans doute, que sa propre aigreur de n'y avoir pas été célèbre.

Du reste, il critiquait aussi les philosophes français, les disant plus orateurs de talent que véritablement philosophes, parce qu'ils ne s'attachaient pas tant à la vérité qu'à l'effet produit par leurs discours. Il les opposait, à ce titre, aux Allemands. Il n'avait pas vu, bien sûr, que comme tout est néant, ce sont les mots prononcés par les orateurs agréés par l'État qui modèlent et créent le monde - et donc déterminent la Vérité. C'est pour cela que l'on suit toujours les idées énoncées à Paris: même quand elles ne sont pas vraies, eût dit De Gaulle, elles le deviennent, puisqu'elles ont été exprimées dans le lieu par excellence de l'universel!

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