11/12/2018

Arianisme et nature humaine

Baptism_of_Christ_-_Arian_Baptistry_-_Ravenna_2016.jpgL’arianisme est une hérésie chrétienne d'origine orientale qui, selon l'Église catholique, accordait trop à la nature, à la tradition - à ce qui était rassemblé sous le symbole du Père -, et assimilait la divinité au passé, aux causes, à l'action créatrice. En puisant dans ses profondeurs, on découvrait les sources de la vie, peut-être en remontant à une antérieure, et on était empreint du sentiment de la destinée - de ce qui dans l'existence apparaît comme fatal. On était dans ce que Pierre Teilhard de Chardin appelait le fatalisme de l'Orient, et Henry Corbin affirmait que cette sorte de christianisme était en réalité proche de l'Islam, qui est au fond aussi une hérésie chrétienne d'origine orientale.

Le symbole de Jésus, en effet, en était changé dans les deux cas, puisque sa divinité était réduite: si le Coran admet bien qu'il est né d'une vierge et d'un ange, il n'admet pas qu'il ait reçu la divinité au sens propre, réservée, en son sein, à un dieu Père et auteur de la Nature. Dans le langage des initiés chrétiens, cela revenait à dire que le Fils n'était pas consubstantiel au Père. Or, les Pères de l'Église étaient formels: le salut venait essentiellement du Fils, parce que, unissant la divinité et l'humanité, il montrait le chemin de la divinisation aux humains. Puisque l'humain était ainsi consacré, il en allait de même de la pensée qui éclairait les libres choix, et ainsi se trouvait aussi consacrée la pensée rationnelle héritée des Grecs - et pratiquée plus mécaniquement (notamment dans la sphère politique) par les Romains. C'est bien ainsi qu'est née la modernité philosophique, et même le rationalisme. Je veux dire: comme voie commune. Car jusque-là, ce n'était réservé qu'à quelques-uns.

On peut trouver cela étonnant, le rationalisme ayant combattu le catholicisme, mais le christianisme médiéval avait accueilli bien des croyances païennes, et les vieux dieux étaient revenus sous les traits des anges - anges.jpgespèces de dieux moralisés. Les débuts conceptuels du christianisme, quoique empreints d'un enthousiasme qui manquait aux païens, devaient beaucoup à la philosophie antique. On le sait peu, et moi-même, lorsque j'ai commencé à lire les chrétiens des premiers siècles, je ne m'en doutais pas: je croyais que, comme leurs successeurs médiévaux, ils accordaient beaucoup au merveilleux. Mais ce n'est pas tellement le cas. À maints égards, les moqueries du poète chrétien Prudence, au cinquième siècle, annoncent celles de Voltaire: or, elles sont dirigées contre les croyances païennes.

L'évolution de la pensée occidentale est plus compliquée que certains veulent le croire, et le christianisme a bien répandu le rationalisme dans le monde occidental. Or, l'exclusivité du Fils peut aussi empêcher d'accéder à l'Esprit, et c'est ce qu'ont obscurément ressenti les Protestants, qui réclamaient la liberté individuelle, puisque chaque esprit est le reflet de l'Esprit. L'institution humaine émanée de l'intelligence ne pouvait pas diriger tout. En un sens, l'individu devait aussi pouvoir se référer à la Nature, s'il le voulait, puisque l'Esprit lie aussi le Père et le Fils, les équilibrant idéalement. C'est pourquoi il existe un besoin légitime de réhabiliter les hérésies, dont l'arianisme. Cela ressortit à la liberté individuelle, l'esprit seul ne pouvant s'appuyer sur rien.

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09/12/2018

La pourriture comme phénomène global

pomme_pourrie.jpgOn fait de la pourriture un phénomène essentiellement physique, provoqué par les microbes, mais il est partout ressenti comme également moral: l'animal et le végétal qui ont cessé d'être bons à manger semblent avoir intégré le principe de la mort, qui donne des maladies. La correspondance morale de cette évolution du vivant est connue: on parle de corruption des mœurs pour désigner les maladies de l'âme - ce qui la fait tendre à la mort, l'anéantissement intime.

Mais la vie, plus qu'on ne croit, est une qualité morale donnée à la matière, et il serait absurde de ne pas regarder la vie comme supérieure à la mort: il ne s'agit pas de deux états spirituellement indifférents. Les microbes, de ce point de vue, sont la manifestation d'une corruption morale. D'ailleurs, s'ils étaient grossis, artificiellement, par des microscopes, et confrontés à des êtres humains, on retrouverait le modèle héroïque d'Hercule affrontant des monstres informes - répété et répercuté, en réalité, dans les récits et images de cosmonautes du futur se défendant contre de hideux extraterrestres qui ont justement l'apparence de microbes géants.

La portée morale en est évidente, puisque, entre la mythologie grecque et la science-fiction, le christianisme l'a cristallisée par la figure de l'archange Michel et du dragon, issue de l'Apocalypse de Jean. On peut se représenter, si on veut, les forces d'un médicament comme des robots luisants combattant au nom des hommes des monstres qui sont d'abominables microbes - et d'ailleurs la science-fiction appelle fréquemment ses monstres imaginaires des virus.

Mais il n'y a là rien de physique, c'est purement symbolique. La réalité des forces de vie et de mort, de bien et de mal, d'ombre et de lumière ne peut être saisie que par des images créées depuis le cœur dans l'élan de sagesse - et on découvrira, quelque jour prochain, que même dans le cas des maladies, ce sont bien des forces spirituelles qui s'affrontent dans l'organisme.

La science romantique allemande l'a déjà établi, mais il faudra du temps avant que le matérialisme spontané l'admette. Elle se fondait sur l'idée d'une forme idéale abîmée par les infections, porteuses d'esprits du etherique.jpgchaos. Là était le fond de la santé face aux maladies. Les animalcules n'en étaient que les effets physiques immédiats, subtilement perceptibles, et donc préparant - mais non causant - le phénomène observable à l'œil nu.

Dans l'ordre de la pensée, le pourri est ce qui est faux, et les idées mêmes que je développe ici sembleront avoir, par analogie ou extension, une odeur délétère à ceux qui les trouveront fausses, et qui auront une sensibilité esthétique à cet égard. Toutefois, le scandale peut venir aussi du choc créé par les idées inhabituelles, qu'on trouve fausses parce qu'elles défient les idées ordinaires. Mais c'est pour dire que, en toute clarté ou bien dans les ténèbres, le sentiment que la pourriture est aussi un phénomène moral ou intellectuel est spontanément présent jusque dans les esprits matérialistes.

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05/12/2018

Au service de l'élève - et de la Nation

honorez-la-verite-dun-enfant.jpgEn France, on donne, au sein de l'éducation, une importance excessive à la société, aux devoirs auxquels les enfants doivent se soumettre - les cadres prétendus fixes dans lesquels ils doivent entrer. Le système des grandes écoles en est la manifestation, et le monopole de l'État sur l'éducation l'instrument. Or, si on y réfléchit bien, on prend conscience que le monde devrait être soumis au principe suivant: les nouveaux êtres humains qui arrivent dans le monde ne doivent pas forcément se soumettre aux traditions, mais doivent modeler leur époque selon leurs tendances propres. C'est une condition nécessaire à l'Évolution.

Quelle idée peuvent avoir du progrès humain les politiques qui contraignent les nouvelles générations à se soumettre à des valeurs décrétées éternelles a priori? Si on y songe, c'est effrayant. Pour eux, les hommes ne devraient faire que répéter mécaniquement ce que faisaient leurs ancêtres, sans rien apporter de personnel, sans rien cristalliser de leurs aspirations intimes. C'est la source des stagnations sociale, économique et culturelle. On le méconnaît, mais c'est simplement la vérité: c'est parce qu'on ne laisse pas les individus s'exprimer, tels qu'ils existent, avec ce qu'ils apportent qui leur est propre, que rien ne se crée, et que la valeur ajoutée se réduit.

L'éducation fait peser le poids d'habitudes lourdes et désuètes, fait apprendre aux plus jeunes enfants des règles absconses, souvent arbitraires, de grammaire et d'orthographe, au lieu d'enseigner l'art de raconter, c'est à dire d'imaginer de manière disciplinée - d'insérer l'âme humaine dans des formes claires. Le culte de la clarté au contraire combat ce qui émane de l'intérieur, et prive le peuple de la simple possibilité de se développer, de croître, d'évoluer, en le maintenant sous la coupe d'idées toutes faites.

Je faisais remarquer à mes propres élèves, exposant le principe grammatical de la proposition complétive, que si on niait l'intériorité humaine, on empêchait simplement les gens de parler français. Pourquoi?

La complétive ne vient qu'après un verbe (qu'elle complète) renvoyant à cette intériorité: volonté (je veux que l'humanité progresse), sentiment (j'aime que le peuple soit libre), parole (j'affirme que les nouvelles générations sont différentes des anciennes), pensée (je crois que la liberté est la condition nécessaire de l'évolution humaine). Ce principe va jusqu'à montrer que les philosophes qui prétendent qu'il y a une différence radicale entre genies-des-arts-1761-francois-boucher.jpgpenser et croire, vont à l'encontre du génie français le plus profond. Car dans une complétive exprimant un fait incertain, émanant de la volonté ou du sentiment, on met le verbe au subjonctif; mais après le verbe croire aussi bien qu'après le verbe penser (et même le verbe espérer), on met l'indicatif: le subconscient qui forge la langue regarde comme également vrai ce qui est pensé ou cru. On peut en tirer qu'en créant une opposition artificielle entre la croyance et la pensée, on brime le génie gaulois - et qu'on attaque le peuple qu'il inspire.

Cela a un rapport avec les nouvelles générations, car les professeurs d'État s'efforcent souvent de prouver à leurs élèves qu'ils n'ont que des croyances, et qu'eux leur apportent de la pensée. Mais l'intuition qu'apportent avec eux les individus nouvellement apparus sur Terre n'a au fond pas moins de valeur que les idées approuvées par la communauté nationale, et c'est dans l'équilibre entre les deux qu'est réellement le secret de l'éducation. Pour que le peuple, en France, ait à nouveau de l'affection pour ses institutions éducatives, il faudra que les politiques montrent infiniment plus d'humilité qu'actuellement.

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03/12/2018

Le chef des hommes-lueurs (Perspectives, LXII)

eb190ef768e10bacc6700d995677a680.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Hostilité aux mortels, dans lequel je rapporte être entré dans une salle étrange qui, semblant d'abord pleine de lueurs animées, s'était avérée peuplée d'êtres légers portant, sur différentes parties de leurs corps, des joyaux lumineux.

Devant nous, un homme avait une couronne sertie de plusieurs de ces pierres, ainsi qu'une sorte de barbe, ou était-ce un collier de lumière? et il nous regardait, attendant. Vaguement souriant, il gardait les sourcils froncés, et cette opposition était (pour le moins) curieuse. Les autres êtres présents souriaient aussi, demeurant immobiles. Comme aucun d'entre eux ne bougeait, seuls leurs yeux semblant jeter des lueurs changeantes, je me demandai s'il ne s'agissait pas de statues artificiellement éclairées, et créant l'illusion de la vie.

Mais Ithälun prit la parole, et dit: «Othëcal, comment vas-tu? Pourquoi Ocalön au noble port a-t-il rechigné à ouvrir la porte à mon invité? Dis-moi.» D'abord le dénommé Othëcal ne répondit rien. Puis sa voix retentit, mélodieuse et douce, étrangement irréelle, belle mais nuancée d'une subtile ironie, que je n'eusse su définir ni justifier, ou expliquer. Remuant à peine les lèvres, bien que ses paroles fussent clairement articulées, il dit: «Sur mes indications, digne Ithälun, Ocälon au noble port a agi de cette façon. Ce n'est pas qu'il ait reçu des ordres précis sur ton ami, qui t'accompagne, et dont le corps bancal signale à l'initié la mortalité dérisoire; mais qu'il a été décrété, voici bien des lunes, qu'aucun mortel n'entrerait jamais en ces lieux augustes, car ils sont indignes, ils ne méritent pas d'y entrer, et tu as commis un sacrilège, en permettant à celui-ci de nous voir, tels que nous sommes, s'il en est capable! Car je crains que tu n'aies à cet égard échoué, et qu'il ne voie rien, ici, qui n'émane de lui-même, et de sa propre fantaisie, étant incapable de voir la vérité en face. De ton corps, je vois des effluves de couleurs scintillantes jaillir, qui nous voilent à sa vue: aurais-tu peur que notre véritable apparence l'effraie, dis-moi, Ithälun? Est-ce là une illustration de ta duplicité méconnue, puisque tu passes pour être la plus probe des femmes du royaume des génies? Que veux-tu, avec ce mortel? De quel droit as-tu forcé ma porte, si je n'ai pas le pouvoir de t'en empêcher? Le seigneur Solcum est-il au courant? Cela est-il approuvé de l'auguste Sëchuän? Je t'en prie, parle-moi, réponds à mes questions!»

Ithälun eut l'air d'hésiter. Durant un petit temps, elle ne dit rien. Elle soupesait, manifestement, les paroles d'Othëcal, et ce qu'il contenait de menaçant. Ses yeux lancèrent un éclair. Elle dit: «Othëcal, Othëcal, auras-tu toujours, dis-moi, le même orgueil? Depuis combien de temps nous connaissons-nous? Suivant le calendrier des mortels, cela fait bien sept mille ans, au moins. Crois-tu que sans raison j'aie enfreint la loi dont tu parles? Ne sais-tu pas que, par l'intermédiaire de Solcum et Sëgwän, c'est des Ornims mêmes que je reçois mes instructions? Je sais que tu ne l'ignores pas. Pourtant tu feins, impie, de ne pas le savoir, et tu te réfères à une loi que tu feins, aussi, de croire supérieure aux commandements de l'Ornim, parce qu'ils émanent de commandements plus anciens, mais également de l'Ornim!»

(À suivre.)

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01/12/2018

Musée de Lyon

Musée 01.jpgJe suis allé à Lyon pour rendre visite à un proche, et le désir m'a pris d'aller au Musée romain, qui est aussi gaulois, avec des divinités locales, dites celtiques, même si plusieurs ne se recoupent pas avec celles des autres Celtes (notamment insulaires), mieux connues. C'est le cas en particulier du dieu Sucellus, assez étrange, muni d'un maillet et rappelant le Thor des Scandinaves, mais qui peut-être n'est qu'un héros local divinisé. D'autres divinités apparemment gauloises n'ont pas même de noms répertoriés, et certaines ont des figures curieuse; une notamment a trois visages, quoique faite d'une seule tête, dont, plus étonnant encore, les yeux sont partagés par ces visages: il y a seulement quatre yeux, deux servant à deux visages distincts. Selon les spécialistes auteurs des explications qu'on peut lire, cela serait en rapport avec certaines figures de la mythologie écrite irlandaise (qui n'a, à ma connaissance, laissé aucune sculpture).

Les traces de l'ancienne mythologie gauloise sont plus pures, sans doute, en Gaule qu'en Irlande, parce que plus anciennes; mais elles sont aussi moins nombreuses. Si l'influence romaine les a supprimées, elle a aussi permis de conserver des monuments antiques, car on ne peut pas douter que les Gaulois continentaux n'aient écrit et sculpté sous l'influence des Grecs et des Latins: leur langue n'est connue que par des inscriptions en alphabet grec ou romain.

À l'étrangeté des récits irlandais, en partie rationalisés, renvoie l'ancienneté des reliques gauloises, éparses, parcellaires, suggérant un monde perdu dont il ne reste que des lueurs.

On pourrait recréer les aventures de Sucellus, dont le maillet suggère des gestes héroïques, des combats contre les géants, les monstres. Il en partait des éclairs, peut-être! À ma connaissance, les écrivains qui recréent l'ancienne mythologie gauloise ne vont jamais aussi loin, car ils se contentent d'orner de figures musée 02.jpgsacrées, et plutôt stéréotypées, la psychologie de leurs personnages frustes, comme déjà Flaubert l'a fait dans Salammbô, plaçant dans les pensées de l'héroïne le souvenir de l'Hercule de Carthage, dont le nom m'échappe. Rien de nouveau, chez ces héritiers du roman historique du dix-neuvième siècle qui pourtant se présentent souvent comme des auteurs de fantasy. C'est même fréquemment inférieur à certains de ces vieux romans romantiques, qui faisaient intervenir les divinités anciennes jusque dans les événements – tel Le Diamant de la Vouivre de Louis Jousserandot, dans lequel le fameux serpent volant ouvrait le fond d'une grotte pour que Lacuson, le héros comtois, pût s'échapper. Exemple rare: en général, les romans français laissent dans le décor, pour ainsi dire, le merveilleux.

Il y a aussi un morceau de roman national à écrire à partir du musée de Lyon, car on y découvre que les Gaulois envoyaient dans ce lieu alors désert une délégation de leurs soixantes tribus, devant sacrifier en leur nom aux génies de Rome et de l'Empereur sur un autel dit confédéral - que peut-être il faudrait ressusciter, à l'heure où le centralisme s'essouffle, le Président ne donnant de la monarchie séculaire parisienne et versaillaise qu'une image pâle, à laquelle plus personne ne croit. C'était assez beau, cet Autel confédéral, et il suggère l'idée d'une Confédération gauloise dont la capitale serait Lyon. Sucellus pourrait en être le saint patron, et de la mythologie pourrait être créée, à nouveau, enfin.

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27/11/2018

Sang-Tai Kim nous quitte

sang.jpgJ'ai rencontré le poète coréen Sang-Tai Kim une fois, j'ai déjà dit en quelles circonstances: c'était en août dernier, lors du festival de poésie de montagne de Queige, où il habitait. J'ai vite appris qu'il était très malade. Nous avons conversé un peu, après que sa poésie, récitée en français par son épouse, m'eut frappé par sa force. J'ai essayé d'évoquer les mystères que contenaient ses vers, et il approuvait peut-être mon intention, restant coi et se demandant de quoi je parlais, car c'était une voie d'approche inhabituelle. On aborde plutôt les questions politiques, en général, et le fait est que Sang-Tai Kim a préféré me parler de la situation déplorable des artistes et de la culture dans un monde industrialisé et financiarisé.

J'ai pris son recueil avec moi, l'ai lu et ai été ébloui, puis j'ai publié quelques articles sur le sujet, qui ont été appréciés. Mais j'ai aussi proposé aux Poètes de la Cité, dont je préside l'association, de lui rendre hommage au printemps prochain, et de participer, ainsi, au Mois de la Francophonie, en même temps qu'à la Journée Mondiale de la Poésie. Sang-Tai Kim traduisait lui-même en français ses poèmes coréens, et il avait publié des travaux académiques sur Paul Valéry et le Surréalisme: il aimait la France. Et particulièrement la Savoie.

La date est d'ores et déjà prévue, c'est le 24 mars; mais le lieu reste à définir. Je pense que je produirai une présentation globale de sa poésie, et que plusieurs poètes en liront des exemples, s'ils sont d'accord.

Sang-Tai Kim laissera un éclat luisant derrière lui, au sein du Beaufortain, qu'il a chanté. Il aura sa forme et, focalisant les rayons des étoiles où il sera parti, rayonnera sur le pays, lui donnant une beauté nouvelle, un charme inconnu. Qu'on ne dise pas que l'homme va sous terre, et non dans les astres, après avoir passé le queige.jpgseuil du trépas! Car la partie solide va sous terre, pour la nourrir de son cristal; mais l'homme est aussi fait d'air et de chaleur, et la chaleur monte: comme disait saint Augustin, la flamme a un poids qui la tire vers le haut. Les pensées, plus qu'on croit, sont faites de la chaleur attachée à un corps humain - et détachée de celui-ci une fois passé le seuil. Est-ce que cette chaleur se perd? Pourquoi n'y aurait-il que des corps solides? Il existe aussi des globules de chaleur, et il est possible que les corps visibles en réalité s'y cristallisent. Louis Rendu ne disait-il pas que l'homme parcourt en rythme l'ensemble des éléments? De haut en bas, de bas en haut, et ainsi de suite?

Non, je ne peux pas croire que l'ombre de Sang-Tai Kim ne continuera pas à scintiller sur le Beaufortain, et que les hommes qui y vivent ne boiront pas de sa lumière bienfaisante, ne seront pas éclairés par elle dans la nuit, et jusqu'aux plantes n'épanouiront pas plus richement leurs fleurs, leurs fruits, dans l'éclat ainsi renouvelé de l'air. Que dire des marmottes, qu'il a chantées? Au revoir, Sang-Tai Kim, et à bientôt!

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25/11/2018

Un griot à Chalabre

boubacar-raconte_la_vie_2009_157-1024x485.jpgEn pays cathare, j'ai assisté au spectacle d'un homme se présentant comme griot sénégalais et héritier de Léopold Sédar Senghor - qu'il cite et que j'aime. Il se nomme Boubacar Ndiaye et son spectacle était consacré aux migrants et à leur point de vue propre, il appelait à comprendre ceux qui se rendent en Europe, et en particulier à Paris - à entrer dans leur sentiment. Un fond poétique, fait de proverbes locaux, cités en wolof ou traduits, créait un rayonnement singulier, l'artiste avait une belle élocution, le sens de la diction rythmée et de l'alternance des tons, il se mettait élégamment en scène, et dansait bien, les musiciens qui l'accompagnaient étaient également excellents.

Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est, à ce récit, l'intégration des croyances propres au Sénégal, faisant songer à la manière dont Jean Racine, par exemple, laissait planer la mythologie grecque dans ses tragédies plutôt sentimentales, ou dont Charles-Ferdinand Ramuz, désirant donner vie au point de vue du paysan alpin, plaçait, dans ses discours, les figures du merveilleux chrétien. De même, Boubacar Ndiaye tantôt grigri.jpgénonçait des paroles d'inspiration coranique, tantôt s'appuyait sur l'animisme - évoquant notamment le grigri.

Car il narrait l'histoire de trois Sénégalais partant en barque pour rejoindre la France, et annonçait que leur esquif sombrait. Il n'entrait pas dans les détails. C'était abstrait, mystérieux. Or, finalement, il rapporte que l'un des trois est parvenu à rejoindre Paris grâce à son grigri. On ne sait pas ce qui s'est passé, comment la chance l'a porté, ou si un miracle est advenu: si une cause naturelle ou surnaturelle l'a arraché à sa fatale destinée. Aucun détail n'est livré, on est seulement dans l'esprit du sauvé. Il ne se souvient plus exactement, peut-être: il sait seulement qu'il doit son salut à son talisman.

Après le spectacle, j'ai demandé à l'artiste de quoi était fait ce miracle: un vaisseau spatial inespéré, un balai de sorcière? Il a éclaté de rire: chacun imagine ce qu'il veut à partir de mots suggestifs.

Il venait de dire que le grigri captait les forces végétales et animales - ce que Rudolf Steiner appelait l'éthérique et l'astral, et qu'Éliphas Lévi liait au grand agent magique. Boubacar Ndiaye disait qu'il n'en savait pas plus, qu'on pouvait rencontrer au Sénégal des gens n'ayant l'air de rien, assis au pied d'un arbre, et révélant à ce sujet des choses. C'est alors que, faisant remarquer qu'on ne connaissait pas le détail matériel du salut du naufragé, je lui ai demandé third-eye-blue.jpgsi cela pouvait se rapporter aux autres objets magiques de la mythologie ordinaire.

Car je ne crois évidemment pas en la réalité physique des vaisseaux extraterrestres, il s'agit pour moi de bateaux psychiques, ce que certains nomment merkabah.

D'Afrique, viennent des modes de pensée intégrant le mythologique, et c'est salutaire. Léopold Sédar Senghor l'a montré, en son temps, et de nos jours le plus connu qui l'ait fait, c'est Pierre Rabhi, dans son roman Le Gardien du feu, qui mêle au récit les imaginations grandioses, faites d'anges brillant au-dessus des déserts, des nomades algériens. Il apporte beaucoup à l'Europe qui s'étiole, et c'est pourquoi, peut-être, régulièrement des gens institués s'en prennent à lui. Ils sont jaloux.

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21/11/2018

CXXVIII: la riposte du Génie d'or

34848978_10213981507545561_4086196391804665856_n.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Génie d'or alors que, luttant contre un dragon élevé et suscité par Fantômas, il avait été saisi par lui entre ses deux bras, et serré jusqu'à briser son échine pourtant puissante. Et voici qu'il venait d'apercevoir, au fond de son œil, les traits de Fantômas, qui, sorcier rusé, le dirigeait à distance!

Le génie de Paris vit le visage flamboyer dans l'œil du dragon, et il respirait à la fois la haine et la joie de le voir saisi par sa créature. Il riait, déjà, de le songer broyé. Car les bras épais du dragon debout continuaient à serrer, et, en effet, broyaient le Génie d'or. Il lui rompait l'armure, pourtant forgée aux forges d'Ithälun par les elfes lunaires, et brisait ses os, pourtant cristallisés dans l'éther cosmique. Solcum sentait s'émietter ses côtes, sous le poids de l'étreinte maudite. Et il ne pouvait rien faire, car le feu de ses yeux était épuisé par son tir vain, et il n'avait pas la force de le raviver en se mettant en relation avec les astres: le dragon le faisait trop souffrir pour lui permettre de se concentrer le moins du monde.

Il eut soudain une idée. Il ôta son heaume en donnant un coup de haut en bas sur la poitrine du monstre. Une grande clarté jaillit, où aurait dû se trouver sa tête. Le visage de Fantômas, dans les yeux du dragon, disparut, et les paupières écailleuses du lézard se fermèrent. La surprise était complète. Le Génie d'or sentit l'étau se desserrer, et, malgré sa douleur, en profita aussitôt. Il libéra son bras droit en s'appuyant de son pied gauche sur le ventre de l'abomination meurtrière, et abattit son sceptre sur le cou verdâtre de cet ennemi, en invoquant Ithälun, et en faisant jaillir une énorme gerbe d'étincelles vertes. Le cou du monstre s'ouvrit, laissant échapper un sang noir. Le Génie d'or donna un coup de pied magistral à son menton, et il le lâcha. Il tomba, et laissa pousser un cri, car ses côtes lui faisaient plus mal qu'on ne saurait dire. Mais, sans attendre, il récupéra son heaume tombé à terre, le plaça sur sa tête lumineuse, fit appel à l'astre ami d'Ithälun, ornement de la Lune d'argent, et un nouveau feu bleu sortit de ses yeux, qui atteignit le monstre en plein cœur. Il le projeta à plusieurs mètres en arrière, et il eut l'air désarticulé.

Pourtant, le dragon n'était point vaincu. Loin de là. Il se releva, et, comme furieux d'avoir été blessé et surpris, il se jeta derechef sur le Génie d'or, quoique cette fois avec plus de prudence. Il ondulait comme une eau enflammée de volcan, et sa peau avait des reflets de brasier, comme si un incendie l'eût rempli. Ses blessures n'étaient pas assez profondes pour entamer sa détermination, malgré le sang perdu: il en avait encore des litres, dans ses putrides artères!

Mais il est temps, digne lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra la victoire du Génie d'or sur ce dragon de feu!

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19/11/2018

Gargantua ou l'expression du génie national

Gargantua.jpgDeux personnages fictifs de la Renaissance semblent se lier à la tradition populaire: Falstaff en Angleterre, Gargantua en France. Leur énormité accueille comme une outre vide l'âme du peuple, et ils ne se conduisent, au fond, que selon les principes du génie national - en un sens, divinement. Gargantua pourtant a un avantage, inhabituel: c'est un personnage merveilleux, un géant.

Mais c'est un bon géant. Dans la tradition classique et biblique, les géants, à l'exception de saint Christophe, étaient mauvais, donc combattus par les héros.

On dit que Gargantua est issu d'une figure de l'ancienne mythologie gauloise, présente sous une forme rationalisée dans les chroniques latines des anciens Bretons, notamment Geoffroy de Monmouth. Il faut savoir, en effet, que les Gaulois et les Bretons parlaient une langue proche, avant que les premiers n'adoptent le latin, et que leurs figures légendaires étaient souvent identiques. La tradition en est demeurée obscurément, et Rabelais l'a réhabilitée. Cela a sa résonnance mystérieuse, que le conservatisme et le rationalisme manquent tous les deux dans leur regard sur son œuvre. Autant dire: presque toute l'Université.

La question n'est pas seulement nationale, elle n'est pas seulement la réhabilitation du peuple gaulois qui prépare la Révolution voire la République; ce serait trop simple. Gargantua incarne aussi les forces élémentaires, diabolisées dans le catholicisme, et auxquelles lui, comme les anciens Celtes, attribuait de la sainteté. Il était médecin: c'est un fait qu'on ne mesure pas assez. La spiritualité qui imprègne les phénomènes terrestres était la préoccupation majeure de la médecine du temps, et, bien que ce soit, apparemment, pour s'en moquer, Rabelais fait fréquemment allusion au célèbre médecin du duc de Savoie Corneille Agrippa, occultiste notoire.

Une orientation nouvelle existait, symbolisée par le géant Gargantua, incarnation des vertus humaines - mais aussi, héritier du monde des elfes. À cet égard, Rabelais est à rapprocher essentiellement de Cyrano de Bergerac.

Le plus troublant est qu'il fasse de Gargantua et de son fils Pantagruel de bons chrétiens, émus par le sacrifice du Christ. Plusieurs épisodes de ses récits l'illustrent. Cela ressemble aux textes irlandais établissant un lien entre le Christ fils du dieu vivant et les rois païens, fils des immortels de la Terre.

Le merveilleux chez Rabelais n'est pas superfétatoire - pas simplement décoratif: il est le cœur de la chose, on ne l'a pas assez compris. La fin de Pantagruel livre un récit énigmatique, dans lequel le narrateur, Rabelais lui-même, pénètre dans le corps immense du géant, et découvre une cité. Elle est singulière, mystérieuse, city_fantasy_art_futuristic_cave-146243.jpg!d.jpgpeut ne rien vouloir dire, et en même temps suggère infiniment. Les habitants en sont ceux qui, sur terre, ont trouvé le moyen de l'immortalité, peut-être, et vivent à l'abri du corps du géant. Ils se sont initiés aux secrets de la forme, de la force qui organise les corps. Ils ont pu, ainsi, se faire leur propre monde.

La pensée peut en théorie être à la mesure des mystères, mais il est difficile de l'empêcher de les rabaisser. Ce n'est réservé qu'à des philosophes rares. Je ne sais pas si j'en suis.

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15/11/2018

Droits sociaux et étatisme

oiseaux.jpgL'être humain a des droits. Non seulement il doit pouvoir se défendre s'il est mis en cause, mais, comme ont tendu à le dire les socialistes, il a des droits sociaux fondamentaux: droit au logement, à la culture, à l'éducation, à la santé, etc. C'est méconnu par l'ultralibéralisme, qui soit fait semblant de croire que la Nature d'elle-même assure ces droits, soit (dans le pire des cas) assume son égoïsme.

Le libéralisme peut s'appuyer sur l'idée évangélique que les oiseaux, selon le mot de Jésus, trouvent chaque jour leur nourriture, se font aisément des nids, et ainsi de suite. Mais chez les humains, ce n'est pas le cas. Les anciens Romains en avaient conscience, et distribuaient du pain chaque jour gratuitement. La Cité suppléait aux manquements de la Nature - ou la prolongeait, pour ainsi dire, vers l'état spontané des oiseaux, préférable, au fond, à celui des humains. En quelque sorte, elle englobait la lumière astrale qui baigne le sommet des arbres; c'est à cela qu'elle servait.

Forte de cette idée, l'Église catholique a institué des dispositifs permettant, selon le principe de Charité, de pallier aux manquements de la nature humaine - soit qu'ils soient dus, comme le pensait Rousseau, à la méchanceté des premiers princes, soit qu'ils aient pour source, comme le pensaient les Pères de l'Église, le péché originel: ainsi se sont créées les institutions éducatives, sanitaires, que les religieux contraignaient les rois à financer.

Il y avait néanmoins un vice, dans cette organisation, qui émanait de l'Empire romain: les instances correctrices s'arrogeaient un rayonnement céleste, comme si elles cristallisaient la lumière astrale qui sinon Louis_XIV_by_Juste_d'Egmont.jpgn'aurait pas pu descendre sur Terre. L'orgueil a dès lors caractérisé les dignitaires, et les institutions ont servi d'occasion pour acquérir du pouvoir, selon un principe énoncé par Machiavel: le Prince doit se faire passer pour juste, s'il veut gouverner sans frein.

Les institutions redistributives ont en pratique servi de justification aux princes pour exercer leur pouvoir, avec l'appui des religieux qui autrefois les dirigeaient, et qui recevaient part de cette autorité - tout comme les fonctionnaires aujourd'hui, dans les républiques.

On ne sait plus dans quelle mesure l'éducation massifiée est un levier pour les politiques, ou le réel moyen de respecter le droit à l'éducation pour tous. Elle est utilisée par les gouvernements pour renforcer leur autorité. Plusieurs exemples peuvent l'illustrer.

On a songé à faire apprendre La Marseillaise par cœur aux enfants; mais a-t-on pensé à faire de même pour l'hymne européen, ou les hymnes régionaux? Ils ne sont pourtant pas moins fédérateurs, soit parce qu'ils englobent davantage, soit parce qu'ils touchent à des ensembles plus sensibles.

La loi oblige à donner des décharges de cours à des professeurs qui, maires, se rendent au Congrès national des maires, à Paris; mais pas à des enseignants qui iraient soutenir une thèse.

Les programmes de littérature sont fondés sur la production de la capitale et de son arrière-pays; la Savoie et la Suisse ne s'y retrouvent guère, et même la Provence ou la Bretagne.

D'autres lois existent certainement, allant dans ce sens. On a même parlé d'inégalité des accents locaux face aux concours nationaux de recrutement des enseignants. Mais pour le coup rien, là, n'est officiel.

Dans l'éducation, la loi semble faite pour le gouvernement central, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

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13/11/2018

Réformes de l'éducation et collectivisation

livre-vendredi-livre-fees-elfes-lutins-L-ZwkALF.jpegL'obsession collectiviste et nationaliste fait beaucoup de mal à l'éducation, car l'être humain n'est pas seulement un nœud du tissu social, il a une individualité pleine et entière. Il faut en tenir compte à, pour le moins, une importance égale - l'éducation doit se centrer bien davantage sur la personne profonde et originale que chaque professeur a devant lui. On m'a raconté que, dans une école, on offrait à chaque enfant, à la fin de l'année, un livre différent, adapté à sa personnalité, et que des collectivistes ont décrété qu'il ne fallait pas individualiser les enfants de cette façon, mais créer un capital collectif, et on a acheté des instruments de musique pour toute la classe, rangés dans un placard – que personne ensuite n'ouvrait, alors que le livre reçu, chaque élève le gardait précieusement et le consultait régulièrement, le prenant comme guide de sa vie propre.

Les programmes nationaux d'enseignement ont au fond le même effet. Ce sont des éléments rangés dans un placard collectif qu'on n'ouvre que contraint et forcé, qu'on n'a pas envie d'ouvrir, et qu'on fait semblant de trouver grandioses pour avoir de bonnes notes et de bons salaires. En littérature, on ouvre superficiellement Molière, Racine et autres auteurs rebattus pour délivrer les mêmes tartes à la crème sur la grandeur de la satire gauloise ou de la clarté française, dégoûtant des qualités de ces écrivains - pas forcément aussi universelles qu'on le prétend, mais quand même pas réduites, du moins à l'époque où on pouvait comprendre ce qu'ils disaient: car il faut bien l'avouer, Captain-America-Marvel-Comics-Avengers-Steve-Rogers-h.jpgl'immense majorité des élèves ne comprennent rien au langage qu'ils utilisaient, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

Il est évident qu'il faut établir des programmes adaptés aux individus qu'on a devant soi - déjà en supprimant la clause nationale, l'obligation d'imposer à tous les mêmes références purement françaises - alors même que dans l'époque mondialisée qui est la nôtre, la France est petite, et que les références globales, permettant d'échanger facilement avec le monde entier, ne sont pas les siennes, mais celles de l'Amérique et du monde anglophone. Qu'est-ce qui autorise les programmateurs à imposer la littérature française si ce n'est, au regard de la Terre entière, le régionalisme? Or, souvent, il n'est pas assumé, car la littérature prétendument nationale est ancrée dans la France parisienne et centrale, celle qui est franque depuis les origines. Elle est dans les faits complètement détachée de bien des parties du territoire français, dont les habitants ne se sentent aucunement touchés par ce que raconte le professeur fonctionnaire d'État. Il faut individualiser la culture en la régionalisant, en parlant aux élèves de ce qui les touche localement, de ce qui a un lien avec l'endroit que physiquement ils connaissent.

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11/11/2018

L'hostilité aux mortels (Perspectives, LXI)

60272946db5c060a79a60ba338f3df2e.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Demeure illuminée, dans lequel je rapporte avoir rencontré un étrange garde d'une étrange demeure, en compagnie de ma dame conductrice. Ils se sont mis à discuter, et le premier utilisait une langue que je ne connaissais pas, la seconde un français archaïque.

D'après ce que me dit plus tard Ithälun, donc, voici quelle fut la teneur de leurs propos échangés: «Salut à toi, noble garde, sage Ocalön! commença par dire la reine des fées.

- Halte! répondit abruptement cet Ocalön.

- Ne me reconnais-tu pas? repartit la plus belle des dames.

- Si fait, rétorqua Ocalön.

- Eh bien, ne puis-je passer?

- Toi, oui, lui, non, dit-il en me montrant d'un signe.

- Pourquoi? Ne sais-tu pas qui il est?

- Si fait.

- Alors?

- Il n'entrera pas.

- Ton seigneur, est-il d'accord?

- Je pense.

- Mais tu n'es pas sûr?

- Non.

- Pourquoi alors cette décision, de ta part?

- Parce que nul mortel n'est jamais entré ici, et qu'il ne le faut pas.

- Pour quelle raison, je te prie?»

Ocalön ne répondit pas. De son œil entièrement rouge, il me lança un rayon, qui m'atteignit à l'estomac: je le sentis le traverser, et une douleur y vint. Puis il regarda à nouveau la belle immortelle, et resta coi. Ithälun reprit: «Laisse-moi passer, ou il t'en cuira, car son ton seigneur est mon vassal.»

Ocalön serra les dents, et un feu diffus rayonna de son œil. Sa main se ferma plus étroitement sur son arme. Pendant un certain temps, il ne bougea pas. Ithälun le fixait, le visage flamboyant, sans bouger non plus. Soudain, Ocalön baissa le front, et recula. Il me laissait passer. Ithälun avança le pied, et je lui emboîtai le pas.

Nous parvînmes devant la porte close; Ithälun tourna la tête vers Ocalön, qui, sans lever la tête, prononça une sourde parole que je ne compris pas, et qu'Ithälun ne voulut jamais me traduire. Aussitôt, les lourds battants s'ouvrirent, découvrant une salle rayonnante de différentes couleurs: c'était comme si une obscurité était remplie de feux légers, volant, flottant, et flamboyant de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. J'étais interloqué. Je m'attendais à trouver des hommes, ou des meubles; mais derrière cette porte qu'un mot d'Ocalön avait ouverte, ne se trouvait qu'une obscurité traversée de ces feux de couleurs, qui semblaient se mouvoir selon une volonté variée - mais dont je n'eusse su dire si elle était douée d'intelligence, ou non. Elle aurait pu aussi bien être celle de lucioles.

«Viens», me dit cependant celle qui me guidait. Et elle s'avança vers ces lueurs flottantes et volantes, colorées et douces. Or, au moment où je crus entrer dans leur troupe étrange, je vis des ombres se créer, des formes s'épanouir, et que ces feux étaient des pierres précieuses qui luisaient sur des fronts et des pourpoints, des bustes et des broches, des agrafes et des doigts. À vrai dire, je sursautai, car les êtres qui portaient ces gemmes semblaient être apparus d'un coup - et d'abord leur forme me parut imprécise, mais à mesure que je regardais, elle prit l'apparence d'êtres humains - quoique très beaux et légers, rayonnants, sveltes et souples sur leurs pieds touchant à peine le sol, et laissant derrière eux des traînées vagues de clarté.

(À suivre.)

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09/11/2018

Soutenance de thèse

jacob_bellecombe.jpgJ'ai, durant cinq années, rédigé une thèse de doctorat sur la dimension mythologique de la littérature de l'ancienne Savoie, et j'ai la joie de vous annoncer que je dois la soutenir le 20 décembre prochain à l'université Savoie Mont Blanc, sur le site de Jacob-Bellecombette (bâtiment 10, salle 10011 à 14 h). C'est un sujet qui vient de loin, mais inattendu, car, à l'origine, je me destinais à faire une thèse sur J. R. R. Tolkien - ayant commis, à la Sorbonne, un D.E.A. sur le sujet dans les années 1990. Mon directeur de recherche, lassé par Tolkien, a cependant préféré me renvoyer à Montpellier, dont j'étais venu pour faire ce D.E.A. Découragé, j'ai simplement pris mon poste de professeur de Collège.

Plus tard, j'ai recontacté François Gallix dans le but d'effectuer un travail sur Owen Barfield, philosophe disciple de Rudolf Steiner et ami de J. R. R. Tolkien et C. S. Lewis. Il a été intéressé, mais cela n'a pas abouti, car je voulais surtout publier une traduction de son meilleur essai, Saving the Appearances, et la faire valider comme thèse de doctorat, mais bien sûr il fallait aussi faire un commentaire.

Entretemps, j'avais découvert, en piochant dans la bibliothèque de feu mon grand-père, la littérature de l'ancienne Savoie, au catholicisme si proche de celui de Tolkien - avec en tête Joseph de Maistre et François de Sales: le second, agréé par les Anglicans, a d'ailleurs été proclamé meilleur auteur religieux chrétien par C. S. Lewis. J'explorai les auteurs romantiques savoyards, pour découvrir que, comme les anglophones que je chérissais, ils avaient mêlé le merveilleux au christianisme, l'inspiration populaire à la tradition religieuse – et, comme j'habitais en Savoie, je sautai sur l'occasion pour faire découvrir leur littérature au public par des usmb.jpgarticles dans la presse locale, puis des livres, puis des blogs - dont celui-ci -, et en rééditant d'anciens ouvrages de cette ligne. Le couronnement vint quand le Conseil du Département m'eut commandé un rapport sur les châteaux de Haute-Savoie dans la littérature. L'ayant rédigé, et ayant touché plus d'argent que jamais je ne l'avais fait pour un travail littéraire, je me demandais quelle suite donner à cette belle entreprise, quand il me vint l'idée d'en faire une thèse de doctorat, de faire entrer ce sujet dans la sphère universitaire - dont il était resté globalement exclu. J'écrivis à l'école doctorale de Chambéry, et Michael Kohlhauer, spécialiste des frères Maistre et directeur des Cahiers d'études maistriennes, répondit à l'appel, acceptant de diriger mes efforts.

Je délivrai, au bout de quelque temps, une première mouture, qui ne faisait qu'ajouter des notes précises à mes différents articles et ouvrages d'amateur, et mon guide dut m'indiquer les nombreuses corrections à faire, réclamant plus de problématisation et de théorisation. Craignant que si je m'orientais clairement vers la dimension mythologique qui réellement m'intéressait, je fusse plus ou moins sanctionné parce qu'elle est contraire au dogme rationaliste, j'hésitai, mais Michael Kohlhauer m'encouragea à procéder comme je l'entendais, et, après m'être creusé la cervelle et avoir rendu mon ouvrage plus philosophique, je le délivrai une seconde fois - et il fut approuvé.

Je dois remercier, pour le travail préparatoire qu'il a permis, Jean-François Mabut lorsqu'il me sollicita pour le présent blog - et, presque le premier, montra un réel enthousiasme pour la culture de l'ancienne Savoie. En général, s'y intéresser était mal vu, notamment en France. Depuis, j'ai aussi effectué une conférence à l'université de Chambéry, et elle a été bien reçue. Je n'ai pas suivi un chemin sur lequel un tapis rouge, comme on dit, avait été mis; mais on se fait son propre chemin dans les fourrés, si on en a la patience.

05/11/2018

Rudolf Steiner et la science des instruments

Rudolf-Steiner4.jpgRudolf Steiner (1861-1925) avait d'étranges réflexions, qui font bondir tous les esprits raisonnables, habitués à ce qui semble rationnel, mais il en était conscient. Il avait l'idée que la taille des choses était constitutive de leur nature, et trouvait, ainsi, absurde de considérer que des objets grossis par des instruments montraient mieux ce qu'ils étaient qu'à l'œil nu. Dans une conférence retranscrite dont j'ai oublié les références, il affirmait: Aujourd'hui chacun dit par exemple: Eh bien, lorsque j'ai un être vivant de petite dimension que je ne vois pas à l'œil nu, je le mets sous le microscope; alors il grossit et je le vois. - Certes, mais il faudra bien que l'on comprenne que ce grossissement est mensonger; j'agrandis les dimensions de cet être vivant, mais ce n'est plus lui que j'ai, c'est un fantôme. Ce n'est plus une réalité que je vois là. J'ai mis un mensonge à la place de la vérité! Bien entendu, pour l'actuelle manière de voir, ce que je dis là est folie.

Cette critique de la science soutenue par les instruments existait déjà sous la plume de Goethe, qui s'insurgeait contre une connaissance acquise par des artifices visuels ou auditifs, des outils servant à l'observation. Le vrai monde n'est-il pas sous les yeux de l'être humain? Si tout est relatif et si l'univers est ce que voit de lui l'être humain, n'est-il pas erroné de se servir de machines faussement révélatrices? Sans doute, la lentille grossissante ne crée pas l'image du pou dont on voit les détails; si on approche l'œil, on distingue bien les mêmes détails. Mais le pou a pour nature fondamentale de ne pas pouvoir être vu en détails jusqu'au point où la machine devient nécessaire, et penser, comme le fait la science moderne, que les instruments révèlent est profondément illusoire. Déjà, comme je l'ai dit, parce que la taille est constitutive d'une nature. Le rapport à la pesanteur, à l'air, à la terre, à l'eau, n'est pas le même.

Les lecteurs d'histoires de super-héros savent que le personnage de Spider-Man a sa surhumanité fondée sur l'idée que si un homme possédait la force d'une araignée proportionnellement à sa taille, il pourrait soulever pou.jpgdes voitures; mais quoi que prétendent les savants qui spéculent, c'est là du complet merveilleux, c'est radicalement impossible, il faudrait pour cela un miracle, un don du dieu des araignées. C'est conscients de ces errements de la science qui numérise tout, que les Japonais, reprenant et adaptant pour leur public le même personnage et ses histoires, l'ont fait devenir ce qu'il est grâce à des extraterrestres liés à l'Araignée, des êtres par essence magiques. L'idée d'une piqûre radioactive faisant des miracles est aberrante et, en réalité, cent fois moins vraisemblable.

Admettre le caractère merveilleux de ce que montrent les microscopes est la première étape d'une science-fiction affranchie de ses préjugés et rejoignant la mythologie universelle, comme toute littérature doit le faire. C'est aussi la première étape d'une science s'affranchissant des préjugés matérialistes, et appréhendant le réel sans laisser l'humain, avec ses aspirations morales et ses représentations idéelles, à la marge. Quel univers peut bien être réel, si l'humain n'y est pas - puisque l'univers est seulement fait de ce que l'humain perçoit?

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03/11/2018

Liberté, Égalité et la Fraternité dans la Nature

lef.jpgLorsqu'on enseigne la morale, on a le tort de la croire détachée de la nature. On la présente comme le choix des hommes intelligents, libres, et on affirme que devenir libre, c'est commencer par adopter leurs choix - passés dans la religion officielle - catholique autrefois, républicaine maintenant. Ainsi se crée l'autorité non pas seulement souveraine de l'État - mais absolue, comme si cela émanait directement d'un dieu situé hors de l'univers sensible, ne vivant que dans la pensée profonde des hommes d'élite - les clercs.

Mais cela a peu de sens, et il faut être capable de déceler dans la nature la Liberté, l'Égalité et la Fraternité: quel dieu peut exister, qui ne s'exprimerait pas dans le monde qu'il a créé? Quelle pensée peut être fiable, qui ne s'appuierait pas sur des phénomènes observés?

Dans la nature humaine, d'abord, ces trois principes doivent pouvoir s'appréhender - par exemple à travers l'histoire. Pas seulement dans la Révolution française (qui à cet égard est commode) mais, pour le moins, dans toute l'histoire européenne, afin de voir comment différents peuples ont penché soit vers la liberté, comme les Anglais, soit vers l'égalité, comme les Français, soit vers la fraternité, comme les Russes. Ou alors comment ces trois forces se sont opposées, dans différents conflits - chaque partie brandissant l'un des trois principes comme le seul juste absolument, alors que le but de l'humanité entière est de les articuler, malgré leur apparence de quadrature du cercle: car la liberté de conscience semble s'opposer notamment à l'union des cœurs. Les pays modernes assurent qu'ils concilient parfaitement les trois principes, mais on sait qu'ils penchent vers l'un ou l'autre, et que leurs assurances sont à cet égard mensongères, qu'il s'agit surtout de légitimer une tradition partielle et défaillante pour permettre à ceux qui en bénéficient de continuer à le faire: les marchands ici, les fonctionnaires là, les religieux ailleurs.

Mais il y a plus. C'est aussi dans la nature animale que ces trois principes doivent pouvoir se déceler. L'erreur commune à ceux qui scrutent les mœurs animales est de généraliser telle ou telle habitude spécifique; en Free-Tiger.jpgréalité les animaux agissent différemment, et toutes les tendances humaines existent dans des espèces distinctes. Certaines sont jalouses de leur liberté, comme les tigres, d'autres vivent de façon égalitaire, comme les singes, ou de manière fraternelle, comme les fourmis. On pourrait presque déceler trois tendances majeures au sein de la gent animale, et regarder comment ses formes mêmes sont apparues par la rencontre entre la déclinaison variée de ces tendances et le monde extérieur. Car comme le disait Teilhard de Chardin, il n'y a que le matérialisme pour prétendre que les mœurs animales émanent de la morphologie, ou, pire, que le psychisme animal est détaché des formes, que celles-ci sont complètement arbitraires. Mais l'homme par sa forme est en perpétuel devenir: il peut toujours choisir la liberté, l'égalité ou la fraternité, au-delà des tendances communautaires ou nationales: l'individu est au-dessus du génie des peuples. Cela signifie que l'être humain est en attente d'unification de ces trois principes, de leur articulation souple dans chacun, autant que dans tous. Ce que l'animal n'a pas pu atteindre en se spécialisant, l'homme peut le réussir en évoluant.

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01/11/2018

Degolio CXXVII: la rencontre du dragon

28079_562668453748468_1419954099_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait de vaincre une gargouille gardienne de la forteresse de Fantômas, puis poursuivi son chemin.

Il avança plusieurs mètres, puis rencontra trois gargouilles armées qui dormaient, entassées, au pied d'une tourelle de pierre. Elles avaient confiance, folles qu'elles étaient, en Procoler, connaissant sa volonté de se venger. Solcum brandit son bâton et jeta, tranquillement et ayant tout le temps nécessaire pour cela, un sort sur les monstres: un filet de feu vert crépitant s'étira, depuis la gemme de son sceptre cosmique, vers les trois êtres, puis les enserra comme des cordes. Lorsqu'ils s'éveillèrent, gênés, oppressés par ces liens de feu, il était trop tard: ils étaient ligotés. Même leurs bouches étaient scellées, une bande de feu vert les recouvrant. Ils ne pouvaient que regarder de leurs yeux furieux celui qui les avait capturés. Sous son heaume, le Génie d'or riait de les voir vaincus. Il eut un geste moqueur, et s'en fut.

Continuant sa route, il vit devant lui un dragon - animal jadis dompté et domestiqué par les gargouilles; il croyait que les elfes ithälunides les avait tous tués. Lui-même en avait supprimé deux, du temps du roi Clovis. Apparemment, un rejeton avait été sauvé, à moins que l'art de Fantômas n'eût ramené cette maudite lignée dans les parages. Il avait pu en cultiver un germe resté du temps jadis, auquel les Elfes n'avaient pas pris garde. Le nourrissant de sang humain, il avait pu l'élever, le faire croître. Le Génie d'or pensa que ce mortel devenu disciple de Mardon en était capable...

Le monstre le regardait de son œil flamboyant, jaune, traversé de traits rouges. Il grogna, mais ne parla pas. Autrefois, pourtant, les dragons parlaient, ils étaient presque aussi intelligents que leurs maîtres; celui-ci était muet, n'ayant pas acquis toutes les facultés nécessaires. Ses yeux n'en luisaient pas moins d'une intelligence rusée, satanique et dangereuse. Le Génie d'or se mit en garde. Le dragon se leva, se mettant sur ses pattes. Il ouvrit sa gueule. Du feu en sortit.

Le Génie d'or bondit de côté, évitant de justesse le jet de salive embrasé. À son tour, il lança, de ses yeux de saphir, un rayon bleu, mais le dragon, avec une rapidité surprenante, sauta par dessus et, déployant ses 46-img-09.jpgailes, s'élança vers le Génie d'or les pattes antérieures levées. Au bout, étaient des mains griffues, qui pouvaient saisir des choses et les manier. Elles tenaient de la main de singe, avec des griffes longues en plus. Les bras étaient allongés devant l'épaule, et cela surprit le génie, qui ne put éviter que son épaule gauche ne fût saisie par une des mains du dragon hideux. Son mouvement n'avait point été suffisant, pour échapper à cette étreinte.

Or, elle était terrible. Il fut ramené vers le monstre, et saisi par ses deux bras, plaqué contre son ventre gluant, et comprimé à rompre l'échine d'un éléphant. Le dragon se tenait debout et, comme il était deux fois grand comme le Génie d'or, il le maintenait au-dessus du sol, l'empêchant de bouger. Il plongea ses yeux de feu dans ceux du gardien de Paris et celui-ci, au fond de cet œil démoniaque, ne vit pas autre chose que le visage de Fantômas!

Il le dirigeait à distance: il était son pantin. Le monstre lui prêtait son corps. Le mortel devenu immortel avait ce pouvoir, réservé aux démons; de spectre qui ne connaissait pas la mort, il était devenu l'un des seigneurs infernaux, à force de sorcellerie et de vices! Mais son origine humaine lui permettait de vivre à l'air libre, au-dessus du gouffre, à la surface de la Terre. Il était ainsi le héraut du Mal.

Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, et de renvoyer, pour la suite de l'aventure du dragon, au prochain.

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30/10/2018

In-Gang et Sang-Tai Kim

In-Gang (2).jpgLe recueil de poésie de Sang-Tai Kim, Un Matin calme dans le Beaufortain, a été illustré par une artiste calligraphe coréenne qui a pour pseudonyme In-Gang, et sait merveilleusement suggérer l'autre monde sans le peindre directement: elle est dans une évanescence qui plonge ses fumées dans le spirituel cosmique, sans y porter le regard.

Le magnifique poème Lilian, So-Ha, qui évoque la Voie lactée se prolongeant par une rivière portant quatre pétales de primevères, a en regard une œuvre fascinante, créant un cercle incomplet d'étoiles semblant des lucioles dans un azur tournoyant, et des taches brunes figurant la terre, tandis que la rivière est du même azur que le ciel, et qu'une fleur aux pétales jaunes y coule. Les mondes n'ont pas de limite claire, et l'imprécision voulue du trait place le haut en bas, le bas en haut, annule les oppositions vaines.

Or, dans un livre d'artiste d'In-Gang, Sang-Tai Kim a publié d'autres poèmes. Il se nomme Poésie d'une encre noire, et fut réalisé dans la foulée d'une exposition à Yenne, en Savoie, en juillet de cette année. Ce n'est pas le paysage savoyard qui est peint, cette fois, mais quelque chose soit de plus coréen, soit de plus universel. Sang-Tai Kim en a rédigé la très intéressante préface, qui rappelle que, en Asie, il n'y a pas de différence entre les lettres et la peinture dès l'origine de la création artistique. Une pensée s'image, ne tombe jamais dans l'abstraction vide, et, à l'inverse, l'image se charge d'idées diffuses, l'emmenant au-delà de l'apparence physique. L'abstraction d'In-Gang a pour but non l'innovation formelle, mais l'expression de l'inexprimable et l'incarnation de ses méditations. Ses œuvres visent l'état de Tao, nous dit Sang-Tai Kim, et les lignes, simplifiées, sont tracées dans le rythme du souffle, en laissant des espaces pour que nous puissions nous envoler librement et avec légèreté. Il s'agit d'entrer dans l'Esprit qui imprègne toute chose, mais en laissant derrière soi les pensées claires, ordinaires, de la vie. On ne pensera plus que par images diffuses, dans ce monde!

On trouve, dans le recueil, de magnifiques représentations de méditants entourés de jaune, tandis que, au-delà de cette vapeur solaire, les gris et les noirs s'étendent, figurant le monde que n'a pas touché la pensée du sage. L'essence divine de la méditation est ainsi affirmé.

Si touchante également est la série appelée Utopie, montrant des couples, lointaines silhouettes noires perchées sur une branche et perdues dans une bande blanche entourée d'épaisseurs nuageuses rouges! L'image des amoureux seuls au monde, et qui cheminent dans un infini évanescent, est poignante, comme si l'amour était la seule chose saisissable au sein de l'univers – mise part, bien sûr la méditation! Et cela estingang620.jpg peint avec pudeur et délicatesse, renvoyant davantage à la complicité des anciens époux qu'à la passion des jeunes amants.

Une peinture particulièrement frappante, parce que le poème de Sang-Tai Kim qui l'accompagne l'est aussi, se trouve à la fin du livre. On y voit un coq, bien dessiné, regardant en haut, avec devant lui, à terre, une brume dorée piquetée de points orange, et des notes de musique. À gauche, en regard, est un texte appelé Aube, et disant:

Après avoir picoré toutes les étoiles,
Le coq annonce le matin.

De nouveau, la Terre et le Ciel se mêlent, échangent, commercent, se confondent. Peut-être est-ce vrai, que le coq tire sa force matinale des rayons des étoiles! Il est plus subtil qu'il n'y paraît. Il ne se contente pas de réagir mécaniquement, immédiatement à ce qui arrive, l'aube: c'est de ses profondeurs remplies d'astres que soudain son chant sort, et sa concomitance avec l'aube est fortuite - voire peut se comprendre comme si le coq lui-même créait l'aube: après que les étoiles ont été emmagasinées, le soleil surgit! L'ordre secret du monde peut-il se comprendre?

De grands artistes, qu'In-Gang et Sang-Tai Kim!

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26/10/2018

Un recueil d'Albert Anor

anor.jpgLe Poète de la Cité Albert Anor, catalan installé à Genève, vient de faire paraître un beau recueil de poésie, intitulé Ouvert pour Inventaire (aux éditions de L'Harmattan). On y trouve l'essence choisie de vingt ans de pratique, et on y reconnaît le style et la démarche d'un auteur que j'ai déjà évoqué (brièvement) lors des annonces des récitals ou publications de l'association des Poètes de la Cité (que je préside). Car Albert Anor aime les images grandioses qui font de la vie une épopée et pénètrent dans l'envers de l'existence – là où, dit-il, l'être brûle de l'autre côté de la pensée. Une belle expression, typique de lui.

Comme chez les Surréalistes, il n'est pas toujours facile de comprendre à quoi fait concrètement allusion, au sein de sa vie, notre poète, lorsqu'il y renvoie par ses figures. Mais, en général, on comprend qu'il nous parle de ce qui préoccupait déjà au premier chef Paul Éluard ou Louis Aragon - et même peut-être tout être humain: l'amour. Il peint ses relations avec les dames, lorsque le sentiment est assez fort pour soulever la pensée jusqu'à l'arracher au monde sensible, et à la faire entrer dans celui des images – le fin éther où se déploient les vivantes formes-pensées que saisissent les vrais poètes!

Il serait malaisé de dire de quoi sont faites ses amours pour l'essentiel, néanmoins il apparaît qu'elles ne sont ni les passions incessantes qui brûlent la jeunesse, ni les désespoirs qui souvent l'achèvent: c'est un mélange - comme chez la plupart des hommes mûrs - de joies et de gênes, d'aspirations infinies et d'obstacles terrestres. La relation se voudrait absolue, mais il y a l'égoïsme, et Albert Anor l'accepte - en philosophe.

Il a un cœur ardent, mais il n'est pas, philosophiquement, un mystique. Les images les plus claires font allusion à la science officielle - qui visiblement fascine notre ami, puisqu'il a parlé dans un poème des périodes de la radiation émise lors de la transition entre les deux niveaux hyperfins de l'état fondamental de l'atome de Césium 133 (neuf mille cent nonante-deux mille millions si cent trente et un mille sept cent septante périodes). Je n'y comprends rien, évidemment, mais le nombre cité, à la fois précis et énorme, donne le vertige, et les qualificatifs sacred-feminine-divine-feminine.jpgapparemment objectifs qui sont en réalité des hyperboles (hyperfins, fondamental) font écho à la science-fiction, et ont bien une essence poétique. Ces mots ont peut-être une valeur scientifique nette, mais ils sont pris de la langue française, et, en tant que tels, on dirait plutôt qu'ils reflètent l'enthousiasme des savants...

Albert confine à l'érotisme lorsqu'il évoque le mystère du feu de Vénus, annonçant:

Et je continuerai à regarder sous les jupes
pour y découvrir les fuseaux enveloppés
d'une fournaise indocile

Ces trois vers, libres, montrent aussi quel rythme spontané le poète parvient à saisir: par lui, il capte jusqu'au lecteur qui ne comprend pas ce qu'il lit, et c'est assez étonnant. C'est la marque d'un grand. Peut-être que ce puissant esprit découvrira un jour le lien entre la fournaise de la vie élémentaire, et les périodes des radiations! Car les deux sont aussi rythmés, non constants... C'est pourquoi seule la poésie peut saisir ce mystère. L'intellect seul ne rime pas, et la musique n'a pas de mots. Avec Albert Anor, on s'en approche.

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24/10/2018

Disparition de Paul Guichonnet

Guichonnet_500_.jpgIl y a quelque temps, l'historien Paul Guichonnet est mort à plus de cent ans, et je l'ai un peu connu. Il a enseigné à Bonneville puis à Genève, et s'est fait connaître par ses livres et ses conférences, ses activités de vulgarisation et ses travaux sur la Savoie - ainsi que par ses liens avec les politiques, recevant d'eux de fréquentes missions, la plus marquante et la première étant la célébration du centenaire de l'annexion de la Savoie, en 1960. C'était l'époque de De Gaulle. Il fallait célébrer la France. Guichonnet l'a fait: il y trouvait les sources de son lyrisme et de son enthousiasme, aimant à évoquer l'hexagone, le drapeau tricolore et autres figures affectives nationales.

Il avait aussi un amour spécifique pour Bonneville, où il a longtemps siégé au Conseil municipal, et j'appréciais le livre qu'il avait consacré à cette cité, car il rendait hommage aux comtes de Savoie et aux rois de Sardaigne, qui ont fait de Bonneville ce qu'elle est: ils l'ont créée pour leur servir de relai administratif. Cela changeait de son style cocardier.

Humainement, Guichonnet était plutôt sympathique, volubile et plein d'anecdotes amusantes, se vantant de connaître le dessous des cartes. Il était assez sincère - un peu naïf aussi, mais pas trop. J'avais lu un livre de lui sur les zones franches qu'il m'avait envoyé et je lui ai fait remarquer que, au-delà des faits qu'il livrait, de leur mécanique, il manifestait une philosophie classique, optimiste, fondée sur le progrès administratif de la France, de l'Europe, du monde! Une sorte de levier occulte emmenait notre planète vers la lumière: c'était le contre-pied de la tragédie grecque. Il a admis que les faits ne le montraient pas absolument, que c'était bien sa subjectivité qui l'amenait à les présenter de cette façon.

L'objectivité pour un historien existe-t-elle? Le concept d'histoire de France manifeste au fond qu'on croit au génie national - qui ressortit à l'imaginaire, que les faits matériels ne montrent pas directement. Il n'est pas scientifique au sens absolu. Il participe de la mystique d'État: de l'historiographie. Il hérite de Tite-Live, qui montrait comment, au fil des siècles, Rome avait bâti son empire universel et atteint la perfection. Si les historiens modernes veillent davantage que leur maître romain à vérifier les faits - ils ont pour cela plus de moyens -, ils conservent au fond les mêmes postulats, la même mythologie fondamentale, qu'ils assimilent comme lui à une réalité objective, à une évidence collective. C'est l'essence du classicisme - et de la littérature universitaire.

La naïveté de Paul Guichonnet, toutefois, donnait du dynamisme à son style, il en faisait un disciple plus ou moins conscient de Jules Michelet - père du roman national. Il plaisait, donc. Il était agréable et entraînant, avait du talent.

Il m'a conseillé de faire un livre sur un personnage appelé Victor Bérard, traducteur d'Homère et sénateur du Jura. Je l'ai fait, et ne le regrette pas, même si le livre n'est pas grandiose: il lui manquait des Bonneville.JPGrenseignements biographiques intéressants, que j'ai appris par la suite. Ce Bérard en réalité ne m'était pas très sympathique. J'ai voulu m'obliger à suivre son cheminement intérieur pour me discipliner. Il m'a permis d'entrer à l'Académie de Savoie, car Louis Terreaux s'intéressait à cet homme qui avait brillamment réussi ses études sous la Troisième République, tandis que les Savoyards qui me passionnaient, tel Jacques Replat, ne l'attiraient pas. J'ai fait ma conférence sur le traducteur d'Homère, et elle a plu. Je connais bien la linguistique classique, et on a approuvé mon penchant romantique pour l'école suisse de Walther von Wartburg, qu'on n'ose pas proclamer en public: en privé, les vieux professeurs savent ce qu'il faut en penser.

En privé, Paul Guichonnet aimait le roi Charles-Félix de Savoie; en public, il vibrait pour le général De Gaulle. Peut-être que ce n'est pas incompatible, je ne sais pas.

11:30 Publié dans France, Histoire, Littérature, Savoie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

22/10/2018

La demeure illuminée (Perspectives pour la République, LX)

97da282aec6aee7db9dde307d6533a54--mythology-alex-ross.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Motivations de Borolg, dans lequel je rapporte les paroles de ma fée conductrice selon lesquelles l'homme-sanglier Borolg a été lancé contre moi à l'instigation de Mardon, lieutenant de l'Innommable, et qu'à la fin de son discours nous sommes arrivés à une demeure illuminée sise au bord d'un lac, alors que la nuit était toujours profonde.

Elle était plus belle qu'aucune maison que j'eusse jamais vue. Ses tourelles luisaient comme si elles étaient faites de neige pure, et des fenêtres colorées les constellaient - semblant des rubis, des topazes, des diamants, des émeraudes, des saphirs - mais fins comme du verre, et laissant voir ce qui se mouvait derrière, du moins à la façon de silhouettes. Celles-ci étaient d'ailleurs étranges. Je me demandai s'il s'agissait d'êtres humains, ou d'une espèce inconnue. Je ne saurais bien dire ce qu'il y avait de bizarre en elles. Elles semblaient changer de forme à mesure qu'elles bougeaient dans les salles cachées de la demeure, mais peut-être que seules les fenêtres créaient ce sentiment, et qu'elles avaient un effet déformant. Je ne savais s'il fallait s'inquiéter, ou se réjouir de trouver un abri pour la fin de la nuit. Sur les lèvres de l'impassible Ithälun s'affinait un sourire énigmatique.

Nous approchâmes du pied de la demeure, et une porte rouge s'y trouvait, avec un garde. Il était vêtu d'une cotte de mailles brillantes, et tenait une lance dorée, dont la pointe brillait, comme si une lampe s'y trouvait; mais ce n'était pas le cas, on ne pouvait rien y voir de tel. L'homme avait d'étranges yeux rouges, sans iris: ils avaient seulement une étincelle d'or, en leur milieu, figurant la pupille. Je me demandais quel genre d'êtres pouvaient avoir de tels yeux. Mais cela me regardait-il? Je découvris quelque chose de plus étrange encore, chez ce garde: c'était sa voix. Il n'ouvrait pas réellement la bouche, qui restait fermée, comme celle d'une statue. Seuls ses yeux s'allumaient, à mesure que sa voix curieuse résonnait.

Elle était douce et mélodieuse, mais semblait sortir d'une boîte étouffant sa clarté, ou venir de loin, comme si elle me fût parvenue en rêve. Elle était ponctuée de sons étranges, comme des échos singuliers, ou comme si un chœur l'accompagnait et qu'il fût composé d'animaux pensants: car les voix en étaient celles d'oiseaux, de loups, de cerfs, de brebis, de vaches, d'ours, mais elles avaient quelque chose de profondément humain, notamment en ce qu'elles organisaient leurs interventions selon un rythme régulier, et le sens des paroles prononcées par le garde. Je ne devais pas tarder à m'apercevoir que tous les êtres de cette grande demeure partageaient avec lui ce trait, mais que, selon les uns ou les autres, les voix de telle ou telle espèce tendaient à dominer. Comme on pouvait s'y attendre, bien que j'aie honte de ce lieu commun, le garde était dominé, dans son fond sonore et choral, par le loup, qui, distillant ses hurlements, ressemblait à un chien; mais ils étaient plusieurs à avoir ce ton, au fond de sa parole mystérieuse.

Je ne sais quelle langue il parlait, mais Ithälun par la suite me traduisit tout, de telle sorte que je peux redire le contenu de son discours, et du dialogue entretenu avec ma dame conductrice, qui lui répondait dans ce que je pensais être du français, quoique l'accent en fût bizarre, comme archaïque et désuet. Pour ainsi dire, sa langue me rappelait celle de Charles d'Orléans, le poète. L'autre semblait la comprendre, mais n'être pas désireux d'user du même langage, plutôt d'utiliser le sien, plus onctueux et en même temps plus inquiétant, comme si une menace en lui alternait avec la lumière de puissantes flammes. Je ne saurais mieux peindre ce que je ressentais en l'écoutant.

(À suivre.)

09:12 Publié dans Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook