15/01/2018

David Lynch et le tulpa

moliere.jpgLe tulpa désigne, en tibétain, une projection psychique prenant corps, permettant à un esprit d'agir à distance et de voyager sans effort dans l'espace physique. Je l'ai appris en regardant la troisième saison de Twin Peaks, David Lynch son auteur étant adepte des spiritualités orientales. Je connaissais le concept, car H. P. Blavatsky en parle, dans Isis Unveiled, attribuant ce pouvoir aux mages tibétains. Mais si elle cite le mot, je l'ai oublié.

Je rencontre l'idée plus souvent dans la littérature latine antique, puisque les dieux y créent la copie des hommes dont ils veulent prendre la place, et l'apparence. Cela n'a pas de nom particulier, pour les poètes antiques, c'est une pratique courante pouvant être confondue avec la possession, par un mortel, d'un dieu, et agissant comme à sa place. Mais les textes n'en disent pas moins que le vrai mortel se trouve alors ailleurs, transporté par le dieu. C'est subtil et ne se réduit pas à des idées préétablies, parce que la poésie antique a ceci de beau que, dans son expression, elle ne distingue pas rigoureusement le matériel du spirituel.

Le concept se retrouve chez Tolkien. Dans Le Silmarillion, les dieux y sont dits de purs esprits, mais pouvant se créer un corps à partir de leur volonté consciente, et certains le font; on peut en inférer que Gandalf est dans ce cas, dans Le Seigneur des anneaux, et c'est pourquoi il revient après avoir été tué par un Balrog. Les Nazgûls ont le même genre de nature, qui rappelle aussi le père de Merlin tel que les textes médiévaux en parlent: démon, il se faisait un corps à volonté pour s'unir à sa mère.

Dans la littérature française, on en trouve un bel exemple dans l'Amphitryon de Molière: le dénommé Sosie est effaré en se découvrant un double, en réalité Mercure ayant pris son apparence. Comme il veut protester, le dieu le bat, donnant l'occasion du comique de gestes préféré de Molière. La pièce était simplement reprise twin-peaks-bob-bad-dale.jpgdu Romain Plaute. Mais j'ai toujours adoré ce passage, réellement effrayant, au-delà du rire. Un mystère profond s'y trouve, et le succès du nom du pauvre valet d'Amphitryon n'est pas un hasard.

Dans la série Twin Peaks, il y a à la fois la possession et le tulpa, soigneusement distingués. Si Sosie, peut-être, pouvait voir à l'extérieur de lui-même son propre corps dans une sorte de vision hallucinatoire, et vivre ses coups de bâton sur le plan spirituel, dans la série de Lynch, le corps de Dale Cooper est habité par une entité maléfique, d'un côté, et celle-ci a créé des tulpas, de l'autre - soit pour se donner la possibilité de s'y placer en cas de besoin, soit pour espionner à distance le F.B.I. Finalement, Dale Cooper lui-même se crée une copie pour faire plaisir à une famille qui avait appris à l'aimer. Il n'y a pas de caractérisation morale dans la fabrication des tulpas: comme les machines, cela peut servir au bien ou au mal.

On s'en doute, le christianisme a assimilé cette technique au diable, saint Augustin ne parlant, à cet égard, que de possession et d'illusion. Il est vrai que ce n'est pas aussi simple. David Lynch, en plaçant les concepts tibétains dans l'Amérique contemporaine, recrée une mythologie, forge une fantasy fascinante - réenchante le monde. Néanmoins, on peut se demander, parfois, s'il ne superpose pas des idées chrétiennes, issues d'une éducation puritaine, et des idées orientales. Peut-être qu'en repassant par la tradition antique, l'articulation eût été plus claire.

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13/01/2018

Degolio CXV: le cousinage des anges

10940418_1705516823058227_8714391562683306544_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste sur blog, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il avait achevé son discours de révélation et que Jean Levau, son alter ego qui l'écoutait, avait sursauté au moment de l'entendre appeler sa sœur et son épouse celle qu'il avait auparavant appelée sa mère: c'était incompréhensible!

Il se résolut à demander au Génie d'or des éclaircissements. Et l'être obscur expliqua: Jean, Jean, tu pénètres de profonds mystères, qui ne peuvent qu'à peine être rendus en langage humain. Mais, pour ne pas que tu me croies incestueux, c'est à dire que mon épouse serait ma sœur ou ma mère, voici ce que je puis te dire.

Je ne suis bien sûr pas né d'Ithälun, mais de celle qui l'a précédée dans le gouvernement de la Seine, dans la royauté de ses nymphes. Elle était la première d'entre elles, et était née, à son tour, d'un être puissant et élevé dans l'ordre cosmique, qui s'était uni à une nymphe vivant dans la forêt brumeuse de ce que tu appelles la cité de Chartres. En ce temps-là, il faut que tu le saches, l'eau était partout, et mêlée aux arbres, on ne distinguait pas clairement la rivière de Seine. Un puissant être était venu, et avait pris pour femme une nymphe de la Terre, la mère de ma mère. Il venait d'au-delà de la Lune, et les hommes alors l'appelaient un dieu. Ils l'ont parfois nommé Taïdrïn, fils de Vurnarïm. Leur fille fut la fondatrice de la rivière de Seine. Les hommes l'appelèrent en général Sëuän. Son véritable nom ne peut être prononcé dans une langue mortelle. Sëuän signifiait, dans la langue des hommes d'alors, celle qui coule comme l'or.

Dirigeant le pays au nom de son père et de ses oncles restés au ciel, elle fut plus que sage, et son front rayonnait. Mais Ithälun, fille d'Ëtön, un jour lui succéda, car elle dut partir, sa présence glorieuse suscitant plus de mal que bien parmi les hommes, qui étaient éblouis par son éclat et la vénéraient à l'excès, et inventaient des cultes infâmes pour lui rendre de faux hommages, dont profitait en réalité le chef des gargouilles, l'un de ses gardes qui prétendait agir en son nom, mais prenait pour lui les sacrifices des mortels. C'est ainsi qu'il s'enlaidit et créa la race maudite des gargouilles infâmes qu'ensuite nous combattîmes. Sëuän se sentit coupable et laissa le gouvernement à sa cousine, la rendant sa fille adoptive, et ainsi puis-je l'appeler ma sœur; mais, assise sur le trône de ma mère, je la confonds aussi avec elle. Comprends-tu, maintenant?

Jean hésita, doutant que le Génie d'or lui eût tout dit, et pressentant que les relations entre les êtres dont il parlait étaient plus obscures et d'une nature plus mystérieuse qu'il ne voulait bien le dire. Mais il décida de se contenter de cette réponse, qui semblait bonne.

Le Génie d'or, qui tenait ses yeux lumineux fixés sur lui, devinait certainement ses pensées, car, reprenant la parole, il lui enjoignit de ne pas être trop curieux des mystères du monde des génies, qui dépassent l'entendement. Si les hommes les pénètrent sans préparation, dit-il encore, ils peuvent en perdre la raison! Il ne fallait donc pas que Jean le tentât avant que l'heure ne fût venue. Son interlocuteur acquiesça, en prenant un air sombre.

Et le Génie d'or ajouta: Regarde, Jean. Et il porta sa main à son masque, et voici! il vint avec la main, et Jean ne vit qu'une belle lumière dorée, dans laquelle peut-être brillaient des étoiles; il ne distingua aucun visage, et cela le light.jpgbouleversa. Comme des larmes montaient à ses yeux, le Génie d'or remit son masque, qui était noir comme le jais, et dit: Tu vois, à présent, tout ce que tu ne peux pas encore voir. Contente-toi des énigmes qui t'ont été dévoilées, et un jour, peut-être, tu pourras distinguer mes traits!

Il est temps, pour moi, de disparaître de ta vue. Mais sois-en assuré: je reviendrai. Fantômas et ses sbires vont bientôt se manifester. Je surgirai à ce moment: ne m'oublie pas, cette fois.

Je suis, toutefois, sûr qu'il n'en sera rien, car c'est dans peu de jours, que cela adviendra - et puis il a été donné à ton esprit, de toute façon, une clarté inextinguible!

Et, ayant dit ces mots, le feu de saphir qui luisait où se tenaient ses yeux s'alluma brièvement, puis lui-même s'effaça: son image trembla, devint transparente, avant de se réduire à une légère fumée bleue - que Jean respira, pour ainsi dire, de tout son corps.

Mais il est temps, ô lecteur bienveillant, de laisser là cet épisode, et d'annoncer pour la prochaine fois seulement l'attaque des gangsters à laquelle dut répondre le gardien secret de Paris!

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11/01/2018

Amico di Dante, ou l'essence de l'amour courtois

Amour-courtois-Une.jpgLe recueil des Poeti del Dolce Stil Novo que j'ai lu se terminait par les poèmes d'un anonyme qui s'adressait à Dante et qui est remarquable par sa capacité à représenter d'une façon si pure l'esprit de l'amour courtois, qu'on l'a pris pour Dante même. Il fait de la femme à la semblance d'ange le foyer de son âme, la lumière de son intelligence, l'étoile de sa destinée, et, malgré l'absence de merveilleux direct, ses chants baignent dans une atmosphère fabuleuse, intériorisée, dans laquelle la femme est pareille à une déesse païenne.

Le rejet, par le catholique J.R.R. Tolkien, de l'amour courtois, se trouve ici expliqué: car si le poète est chaste et n'attend pas de récompense charnelle de ses assiduités, cela ne renvoie pas forcément au seul christianisme, les divinités vierges existant aussi dans l'antiquité. Le poète, quoique non luxurieux, est bien idolâtre, puisqu'il attend au moins un doux regard, un signe d'encouragement.

On pourra dire, certes, que le catholicisme se fonde aussi sur le miracle probant. Saint Thomas n'a pas été considéré comme pécheur lorsqu'il a exigé des preuves, puisqu'on les lui a données. Mais elles s'appuyaient sur le corps glorieux, la chair spiritualisée, pas seulement intellectualisée. Béatrice défunte, dans la Divine Comédie de Dante, était à la fois spiritualisée et intellectualisée, sans doute; mais une femme vivante n'a pas amour.jpgencore été revêtue de chair glorieuse. D'ailleurs, Béatrice l'introduisait aux saints, aux apôtres, à la vierge Marie; l'anonyme ne voit pas plus loin que sa noble dame. S'il renoue avec la moralité originelle du paganisme, avec Platon par exemple, on ne peut pas dire qu'il soit pleinement chrétien.

Il n'en est pas moins élevé dans son cœur, affirmant notamment que peu importe que son amour ait été illusoire et vain, puisqu'il l'a porté à s'améliorer intérieurement. Le signe miraculeux est ici l'encouragement de la déesse faite femme, et cela fait la beauté de cette poésie. Que son auteur soit resté anonyme est hautement significatif: n'ayant fait que restituer, sans rien retrancher ni ajouter, l'amour courtois, il n'avait nul besoin d'être connu. N'ayant pas, comme Dante, des visions de l'autre monde, ni même, comme Cavalcanti, celles du dieu Amour; mais n'ayant pas non plus rabaissé ou moqué l'amour courtois ordinaire, on peut bien dire qu'il n'a imprimé aucune marque personnelle à celui-ci, qu'il n'a fait qu'en exprimer l'essence attrayante. C'est lui qu'il faut étudier si on veut l'appréhender dans sa nudité. Si on est obsédé par ce qu'on pourrait appeler l'idéologie, nul besoin d'en appeler à Dante: on peut en rester à ce charmant anonyme.

Cela prouve, toutefois, que le but de la poésie n'est pas de faire connaître ses idées en beau style, car Dante est plus éblouissant. Ceux qui ne s'intéressent à la poésie que pour en transmettre les idées, il faut l'avouer, sont ses fossoyeurs: ils rabaissent toujours la plus haute, enlaidissent toujours la plus belle.

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07/01/2018

Un temple singulier à Manhattan (46)

ColonialRevival-1045.jpg(Dans le dernier extrait de mon récit de voyage en Amérique, je racontais que, à New York, une nuit, entrant dans une ruelle peu éclairée, je m'étais arrêté devant une lanterne dorée placée devant une porte surmontée d'une arche et semblant celle d'un temple.)

Intrigué, et comme attiré par une force mystérieuse, je gravis les trois marches de marbre qui me séparaient de l'entrée, et tentai de pousser la porte, après avoir tourné un de ces loquets ronds qu'on utilisait autrefois et qui étaient généralement en bronze. La boule tourna, et, sous ma poussée, le seuil s'offrit à ma vue.

Une pénombre étrange emplissait le vaste vestibule, qui ne m'empêchait pas de distinguer les objets, vaguement luisants. Un escalier de bois noir montait à droite, et un lustre pendait au plafond, éteint. À ma gauche, des marches descendaient vers une porte ouverte. En face de moi, une porte fermée, de bois noir également, se dressait.

Je pris sur moi de me diriger vers la gauche, puisque la porte était ouverte et les marches peu nombreuses. Précautionneusement je les empruntai, craignant de faire du bruit, et que les propriétaires ou les responsables du lieu me vissent et me demandassent ce que je faisais là. Étais-je fou, de me rendre comme un cambrioleur dans ce lieu peut-être privé? Ou un temple est-il toujours ouvert au public, de toute façon?

J'entrai dans une salle faiblement éclairée par des vitraux eux-mêmes illuminés par la lanterne qui m'avait amené jusque-là. Leurs teintes étaient curieuses. Les murs étaient nus. Au fond, une sorte de retable se dressait derrière une lueur rouge, comme dans les églises catholiques. Je m'avançai pour le regarder, rassuré par ce détail familier.

Il avait trois étages, comme la plupart des retables. Les formes peintes au centre étaient nobles et belles, mais je ne reconnaissais pas les êtres qu'elles représentaient. Tolède-cathédrale-statues à 33.jpgPlus que les saints du christianisme, elles me rappelaient des divinités asiatiques, ou d'antiques héros.

En haut, au fronton, se trouvait un empyrée, avec un être ailé, dont le visage demeurait dans l'ombre. Était-ce un séraphin? Il avait, non deux, mais six ailes. Pourtant, il avait aussi des jambes, et tenait une épée dans la main. Elle était nue, et luisait faiblement dans la pénombre. Une forme noire se trouvait à ses pieds, sans doute le diable abattu par saint Michel.

Le retable était fictivement soutenu par des formes d'êtres jeunes, nus, musclés, beaux, ne portant qu'un pagne aux franges dorées, et des bottes rouges et luisantes; à leur front était un bandeau d'or. Ils semblaient me regarder de leurs yeux vivaces.

À droite du retable, il y avait une porte, également ouverte. Elle donnait sans doute sur la sacristie, à moins qu'elle ne fût une de ces portes factices qu'on trouve dans l'art baroque et qui semblent déboucher sur un mystère parce qu'elles sont placées dans le retable même: c'était, en effet, son cas.

Elle n'était qu'entrouverte; peut-être y avait-il de l'autre côté simplement le mur de la salle, que je ne voyais pas, à cause du peu de clarté. Mais non. Un couloir s'étendait au-delà, sombre, mais profond. Je l'empruntai, toujours poussé par la curiosité.

(À suivre.)

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05/01/2018

Twin Peaks: le return

twin.jpgJ'ai regardé la troisième saison de Twin Peaks (The Return), de David Lynch et Mark Frost en mettant des disques dans mon ordinateur, et l'ai trouvée amusante et prenante, parfois obsédante. Lynch a pour la première fois de sa carrière choisi de faire dévoiler par ses personnages qu'il filmait un rêve. D'ordinaire c'était implicite. L'intérêt du rêve est de contenir des symboles: les images peuvent renvoyer au monde spirituel. De cela, Lynch semble bien conscient, puisque l'extension des symboles qu'il crée dépasse les limites d'un seul homme, fût-il son reflet. Il qualifie en effet spirituellement les essais atomiques, les remplissant d'entités maléfiques, et en même temps montre une entité apparemment bonne créant une sorte de compensation par l'envoi sur terre de Laura Palmer, l'immortelle! Car non seulement Lynch révèle pour la première fois qu'il filme un rêve, mais il parle, pour la première fois aussi, explicitement de l'Histoire en lui donnant un sens spirituel.

On ne peut pas croire qu'il ne s'agirait que d'une plaisanterie, car, dans les Special Features, on le voit converser avec quelqu'un sur les arrière-plans mystérieux du fameux discours de Martin Luther King, il évoque une personne inconnue, providentielle, qui le poussait juste derrière lui, l'encourageait, en la rattachant à une forme de spiritualité cosmique.

Pour la bombe atomique, la résonance spirituelle est claire, dans la série. Twin Peaks donnait déjà une âme aux forêts, aux hiboux, aux bûches, à l'électricité, à d'autres éléments terrestres encore, mais à présent le feu de l'explosion a aussi ses démons. (Il raconte qu'ils ont, par la suite, envahi l'Amérique: il le montre.)

Le rêve est celui, visiblement, de Dale Cooper, et il s'y joue un affrontement entre la bonne et la mauvaise partie de lui-même, qui ont pris toutes deux un corps distinct. Je ne sais pas s'il était nécessaire de le justifier par des rêves car, dans la mythologie antique, les dieux prenaient la place des hommes jusque dans la vie éveillée, et c'est l'origine du mot sosie: Sosie était un homme imité dans sa forme terrestre par Mercure, qui accompagnait Jupiter voulant enfanter Hercule en Alcmène, lui sous la forme d'Amphitryon (retenu au loin par une nuit prolongée). Les anciens étaient persuadés que les dieux agissaient de cette façon dans la vie même, et Lynch en a repris la figure, mais en l'expliquant peut-être trop simplement, en étant d'un symbolisme trop explicite. C'est curieux, pour quelqu'un qui a constamment dit ne rien vouloir expliquer. Mais peut-être qu'il faut comprendre que la vie même est un rêve, comme dans Shakespeare. Cependant, je doute qu'on fasse le rêve de soi-même, comme dans le mysticisme d'inspiration orientale. À moins bien sûr qu'on crée plusieurs échelons de soi-même, comme chez Milarépa, et qu'on postule un soi à la mesure de la divinité. Mais alors il faut soigneusement distinguer ces échelons.

Sinon, en effet, on court le risque de mélanger les figures symboliques venues des profondeurs et les désirs illusoires, tournés à l'obsession, vivant plus en surface. Il faut admettre que malgré l'originalité et la grandeur twin p.jpgdes symboles créés par Lynch, la dimension obsessionnelle, dans cette série, existe aussi.

La trame narrative en est forcément difficile à suivre, et on peut songer à ce que disait saint Paul des prophètes qui s'exprimaient de façon incompréhensible: qu'ils se fassent accompagner de quelqu'un qui explique. Certes, il existe des livres qui donnent des pistes, et on peut trouver de bons articles; mais, comme d'habitude chez Lynch, beaucoup d'indices créent une atmosphère de mystère sans déboucher sur une intelligence claire des faits.

On ne peut pas énumérer toutes les figures symboliques impressionnantes de cette série, trop nombreuses. J'y reviendrai, à l'occasion. La Red Room a déjà été vue dans les saisons antérieures, et elle revient de façon un peu mécanique: qu'elle soit encore ressassée peut lasser. Mais il y a de nouveaux espaces, profondément mythologiques, abritant de véritables démiurges, et leur beauté est indéniable, même s'ils inspirent aussi de l'effroi: le monde spirituel semble devoir être appréhendé surtout par la peur, à peu près comme chez Lovecraft. Jusque dans les moments où il agit apparemment bien, créant par exemple une magnifique boule dorée abritant l'âme de Laura Palmer (de nouveau), il a ses bizarreries typiquement lynchiennes.

Le bien et le mal sont si mêlés qu'on se demande parfois si le rêve de Dale Cooper dans lequel on se trouve n'est pas aussi celui d'un fou - s'il ne s'est pas mêlé, à ses révélations spirituelles, des fantasmes personnels que l'artiste restitue avec le reste. Le doute est laissé, je pense délibérément. Cela rappelle beaucoup le Voyage to Arcturus de David Lindsay, à la fois gnostique et ténébreux, onirique et hallucinatoire.

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03/01/2018

Cino da Pistoia

Cino_da_Pistoia.jpgDans le volume des Poeti del Dolce Stil Novo dont j'ai tiré mes réflexions sur Guinizzelli et Cavalcanti, les meilleurs et plus anciens poètes du volume, il y avait aussi beaucoup de poèmes du moins connu, mais plus prolifique Cino da Pistoia, non dénué de qualités. Il fut du reste le plus intellectuel de tous, ayant rédigé des traités de droit qui lui ont valu la célébrité et un poste d'enseignant à Naples.

Il est important parce que Pétrarque le goûtait, et qu'il est comme intermédiaire de celui-ci et de Dante son modèle, lequel il ne cachait pas imiter, ainsi que Cavalcanti, qui du coup l'a accusé de le plagier; mais il rétorquait que, n'ayant pas son génie, il ne pouvait pas faire autrement.

À sa lecture, on découvre un homme qui, de fait, ne crée pas de figures marquantes et étranges, ne met pas en scène le dieu Amour, ne le fait pas agir et ne se pose pas comme visionnaire de cet être élémentaire majeur. Mais il était sensible et musical, et manifestait davantage de sentiments que ses prédécesseurs, notamment mélancoliques et tristes: il est moins âpre, moins ardu, plus touchant. Or, Pétrarque est sublime surtout par l'atmosphère qu'il crée, plus que par ses images frappantes, et il est certain que Cino l'a guidé sur sa voie du lyrisme absolu.

On se souvient surtout qu'il parle d'une femme qu'il a perdue, qui est morte, et qu'il est passé par une haute montagne lorsqu'il a été banni. Il se plaint beaucoup, mais cela a du charme.

Il a également écrit une satire contre Naples, où il ne s'est pas plu, et, que ce soit parce que la médisance trouve facilement des figures ou pour une autre raison, on se souvient bien de ses idées précises, à ce sujet. Il accusait les Napolitains de n'avoir aucun sens authentique de la vertu, et d'avoir bien déchu depuis nap.jpgque Virgile avait vécu chez eux. Il évoque une légende relative à une porte de Naples qui assure que Virgile y a fait mettre une statue qui face à l'ennemi se réveille, se manifeste, s'exprime. Cela donne en réalité envie de s'intéresser aux légendes napolitaines, qu'on connaît mal, car on lit surtout des auteurs qui évoquent l'ancienne Rome. Mais souvent, sur les autres villes, on n'a guère que des traditions fragmentaires - et il faut aussi savoir se satisfaire de Rome. Même sur Paris on n'a pas une tradition légendaire aussi riche. Clovis y est allé, des saints y ont fait des miracles, mais son origine se perd dans les ténèbres, à moins de considérer que Paris et Lutèce sont deux villes différentes: car alors Clovis et Geneviève sont fondateurs!

Cino m'a fait passer un agréable moment, quoi qu'il en soit.

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31/12/2017

Le Père Noël libéré à New York (4)

balrog (2).jpgAvant-hier, nous avons évoqué la bataille entre le monstre qui avait enlevé le Père Noël, l'horrible Ozomatl, et le fils de Camazotz appelé communément Batman. Nous nous sommes arrêtés alors que celui-ci évitait dans son vol celui-là, après lui avoir envoyé une rafale de son rayon oculaire blanc.

Derrière lui, Ozomatl se releva; une de ses ailes était tranchée, et du sang coulait d'une plaie qu'il avait à l'épaule: il était noir, et gluant. Mais sa rage n'en était que plus grande. Ses yeux brillaient désormais comme de flamboyantes braises. Il semblait prêt à tout pour réduire en bouillie le fils de Camazotz!

Celui-ci néanmoins était, lui aussi, prêt à tout, pour rester en vie, et libérer le malheureux saint Nicolas. Il réitéra le jet de feu blanc qui venait d'avoir tant de succès, et le monstre cette fois l'évita, bondissant par dessus, et donnant un coup de son pied droit pareil à un tentacule sur la tête du génie de New York. Celui-ci la sentit presque s'arracher de son corps, tant le coup fut violent. Mais voici qu'Ozomatl, emporté par son élan, se rapprocha de la cage où le Père Noël était gardé prisonnier. Et soudain, faisant jaillir de sa main un lasso doré, celui-ci saisit au cou le monstre, et l'attira vers la cage, où il le lia avec force, le lasso étant enchanté. Il lui faisait un mal terrible: taillé dans la lumière du soleil épaissie, il était pour cette âme damnée un poison, car il ne haïssait rien tant que la lumière du soleil: toute la journée il restait caché dans les murs de l'Empire State Building et seulement le soir venu - et encore si la lune et les étoiles, cachées par des nuages, restaient peu visibles -, seulement alors il s'aventurait au-dehors, tâchant, comme il l'avait fait cette nuit-là, d'attraper au vol des êtres passants: car il ne pouvait s'éloigner des murs de l'immeuble, dont il tirait, étrangement, sa vie.

Dès lors soumettre Ozomatl fut un jeu d'enfant. Car il ne pouvait rien faire pour se libérer du lasso, et il souffrait atrocement. L'homme-chauve-souris lui fit jurer tout ce qu'il voulait, et le Père Noël fut libéré. Avant d'être promené quelque temps comme en laisse, le monstre fut envoyé dans les fondations cachées de l'immeuble, moon-light-scene-with-santa-in-his-sleigh.jpgretournant dans une cavité qui s'y était creusée, et où, une fois seul, il jura, évidemment, de se venger et de revenir vaincre son ennemi infâme, le fils de Camazotz!

Quant à celui-ci, après lui avoir souhaité bon voyage et bonne mission, il regarda repartir sur son traîneau, qui l'attendait, le saint patron de Noël, et lui-même, sans plus s'inquiéter de rien, regagna sa base secrète de la baie d'Hudson. Il se prépara à son repos, et je n'en sais pas plus, sinon qu'on me promit qu'à son réveil, il m'enverrait quelqu'un pour me raconter une autre de ses aventures. Mais cela n'est pas encore arrivé, il dort toujours, après plusieurs jours, naviguant dans les contrées du rêve où il siège à côté de son père, le dieu Camazotz.

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29/12/2017

Le Père Noël encagé à New York (3)

ozo 4.jpgAvant-hier, j'ai raconté comment, prévenu par les oiseaux, le fils de Camazotz appelé communément le Batman était accouru à l'aide du Père Noël capturé par l'effroyable Ozomatl et confiné par lui dans un renfoncement de la fosse d'ascenseur; je me suis arrêté au moment où le protecteur de Manhattan était suspendu au câble.

Se laissant descendre, ses mains gantées d'airain ne sentant pas la douleur et créant des étincelles par frottement, le génie de Gotham atteignit bientôt le renfoncement où les oiseaux lui avaient dit qu'était maintenu prisonnier le Père Noël. Il y posa le pied, s'avança, et s'aperçut que c'était un couloir assez long, ce dont il s'étonna, car il pensait que, dans cette direction, on touchait rapidement à la façade de l'immeuble, et donc qu'on en sortait. Était-il possible qu'il tournât sans s'en rendre compte? Était-ce la magie d'Ozomatl, qui en était la cause? En tout cas il entendait bien ne pas renoncer.

Bientôt, il parvint à une salle étrange, éclairée par quelques lampes accrochées au mur et ne luisant guère plus que des veilleuses. Au sol, le dallage était en damier, noir et blanc. Au fond, était un rideau rouge. À gauche, près du rideau, une cage rectangulaire avec de longs barreaux contenait le Père Noël, resplendissant dans la pénombre de la pièce. À droite, il y avait une grande statue de King Kong dominant l'Empire State Building et semblant faire face à des avions, que cependant on ne voyait pas. Au centre, un fauteuil richement orné, en bois ouvragé, soutenait un être hideux, qui ne bougeait point, et en lequel le batman reconnut, grâce aux récits que lui en avait fait son père adoptif Camazotz, le terrible Ozomatl. Sa face de gorille, ses ailes de chauve-souris (qui créaient d'ailleurs avec lui un lien), ses mains en serres d'aigle, ses jambes en queue de serpent, ne laissaient à cet égard aucun doute.

Il lui adressa la parole, le saluant avec une politesse forcée, et lui demandant s'il allait bien. Le monstre ne répondit pas, le regardant de ses petits yeux luisants, pareils à de l'acier. Le fils de Camazotz, alors, lui pria Arkham Knight.jpgavec autorité de libérer le pauvre saint Nicolas, qui le regardait non plus sans rien dire, attendant de voir ce qui allait se passer (et se tenant néanmoins debout, les mains autour des barreaux). À cette injonction, Ozomatl ne répondit toujours rien.

Le batman s'avança, donc, pour le libérer, et posa la main sur la porte de la cage, et braqua ses yeux vers le verrou, commençant à le consumer par un rayon blanc qui en sortait, et dont le pouvoir était de tout dissoudre, s'il le voulait. Mais, soudain, il sentit une main sur son épaule. C'était Ozomatl.

Sa main était froide, dure et ferme, et ses griffes entrèrent dans son armure, atteignant son corps, et lui faisant pousser un petit cri, comme de surprise. Puis Ozomatl lui asséna un magistral coup de poing qui l'envoya valdinguer à l'autre bout de la pièce.

Le fils de Camazotz se releva, et, se précipitant vers le monstre, feignit de lui asséner un coup de poing, juste avant de lever le pied et de le lui jeter à la figure dans un mouvement d'une fluidité et d'une rapidité incroyables. Ce revers frontal, livré avec la jambe droite, fit se soulever le fils de Kong - qui poussa, à son tour, un gémissement, avant de s'écrouler sur le sol.

Mais lui aussi se releva, et, volant de ses ailes de chauve-souris soudainement déployées et frappant l'air, il s'élança à la vitesse de la foudre vers le batman. Celui-ci fit jaillir un feu de neige de ses yeux sombres, et le monstre fut frappé en plein vol. Mais il était lancé; et le fils de Camazotz eut juste le temps de l'éviter, en se jetant de côté.

La suite et la fin de cette histoire ne pourra néanmoins être racontée qu'une fois prochaine.

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27/12/2017

Le Père Noël secouru à New York (2)

ozo.jpgAvant-hier, j'ai raconté comment le fils de King Kong, démon à face de gorille mais à jambes de serpent et à ailes de chauve-souris, s'était emparé du Père Noël au moment où il passait près du toit de l'Empire State Building.

Or, un groupe d'oiseaux en avait été témoin, qui vinrent le répéter au bon génie de la ville, faisant comme s'il était de sa responsabilité de réagir, et de libérer de sa prison le saint qui livre ses cadeaux aux enfants du monde entier. Car même si, le décalage horaire aidant, déjà toute l'Asie, toute l'Europe et toute l'Afrique avaient reçu les leurs, il n'en restait pas moins à les déposer dans les foyers de toute l'Amérique du nord et du sud - ce que, comme on sait, peut aisément faire le Père Noël; car, allant plus vite que la lumière, il remonte le temps à volonté. C'est pour cela que quand il passe on dit que le temps s'arrête: on en fait l'expérience directe.

Le génie de la cité de New York, il faut le savoir, est en lien avec ce que les créateurs de comics ont assimilé à l'homme-chauve-souris, au Batman. Il ne s'agit pas simplement d'un homme masqué qui se déguise la nuit pour pourchasser les malfrats, car s'il en était ainsi, il ne serait pas de taille contre le fils de King Kong, et ne pourrait pas délivrer saint Nicolas. Il est, certes, un ancien homme, mais, à la suite d'une terrible épreuve qui l'a vu quasiment mourir, il a été recueilli par les nageuses atlantes des profondeurs océanes, et, par le pouvoir de leur roi, il a retrouvé une vie pleine et entière - mais après avoir été muni d'un nouveau corps, et de pouvoirs fabuleux. Des machines enchantées lui ont été confiées, et une caverne sous la mer lui a été construite, et il est devenu le maître des chauves-souris, avec lesquelles il communique directement, par la pensée. Il est devenu un avatar du dieu Camazotz, et, à ce titre, un vengeur des opprimés!

Son apparence est celle d'un homme-chauve-souris, mais cela ne vient pas de son costume, car il a réellement le pouvoir de voler et de voir dans la nuit grâce aux ondes qu'il envoie autour de lui, et l'obscurité est son domaine. Il porte bien une sorte d'armure, mais elle a été forgée par cama.jpgles gnomes d'Atlantis, et cela n'a rien à voir, ni d'ailleurs ses pouvoirs, avec une quelconque technologie humaine.

Les oiseaux sont donc venus le prévenir, et il a mis en marche sa voiture enchantée, noire et qui vole dans les airs, quoiqu'à basse altitude, utilisant l'énergie osmotique qui fait s'élever les plantes - mais concentrée et renforcée, et qui est celle des esprits de la terre. La lune en particulier projette en elle ses forces et la soulève dans les airs. En quelque sorte elle fonctionne à l'énergie lunaire, aussi curieux que cela puisse paraître, et la force surhumaine et les rayons que ce fils de Camazotz envoie de ses yeux sont dans le même cas, ils viennent du feu de l'astre des nuits.

La prescience du génie de Manhattan lui vient de ce que vit en lui le dieu Camazotz dont j'ai parlé, et c'est ainsi qu'il peut être dit son fils et en même temps son vicaire, celui qui le représente parmi les hommes. L'a permis le roi d'Atlantis, celui qu'on appelle parfois le sombre Cthulhu! Par l'esprit de Camazotz passe la puissance de la lune, et arrive jusqu'à lui.

Aussitôt, ce héros se précipita vers l'Empire State Building, et, déposant sa voiture volante sur son toit, il entra dans le bâtiment, se suspendant au câble de l'ascenseur pour atteindre le logis infâme du fils de King Kong, l'effroyable Ozomatl.

Ce qu'il en advint ne pourra néanmoins être révélé qu'une fois prochaine.

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25/12/2017

Le Père Noël attaqué à New York (1)

santa.jpgCe matin, en me réveillant, j'ai été prévenu que, durant la nuit, le Père Noël - Santa Claus - avait été retenu prisonnier plusieurs heures dans l'Empire State Building de New York, et qu'il venait d'être libéré - juste au moment où mes paupières se levaient pour laisser entrer, dans mes yeux troublés, la lumière du matin déjà tardif.

Je ne révélerai point comment j'ai été prévenu: c'est un secret. Un elfe de Captain Savoy, peut-être, l'a fait - ou bien quelqu'un d'autre. On ne le saura pas. Mais il en est bien ainsi. Et, croyez-le si vous voulez, mais c'est par le célèbre King Kong qu'il a été retenu dans le célèbre édifice!

Oh, pas le gorille géant venu d'Afrique, et qui n'a jamais existé que dans l'imagination des cinéastes, mais son modèle obscur - l'être qui l'a inspiré, et qui ne venait pas d'Afrique, mais, en réalité, vivait dans l'île même de Manhattan.

Dans les temps très anciens, des héros, parmi les Indiens peaux-rouges qui vivaient là, l'ont combattu - et, grâce aux pouvoirs que leur avaient confiés les Manitous, ils le vainquirent. Ils l'ont fait tomber, et son règne a cessé. Pensez donc! il exigeait des cœurs sanglants, que des prêtres infâmes arrachaient du sein de jeunes gens - garçons et filles -, en échange de ses dons - et de la vie même des Algonquins qui demeuraient dans les parages, car son sceptre était celui d'une immonde terreur. Il menaçait de tuer tout le monde, s'il n'obtenait pas ce qu'il voulait; mais promettait monts et merveilles, s'il l'obtenait. Et effectivement, on disait les rois soumis à lui dotés de pouvoirs surhumains. Mais ils n'en étaient pas moins abjects.

Se révoltant contre lui et sa guilde de sorciers infâmes soumise à cette entité terrifiante, des hommes menés par un neveu de Hiawatha ont renversé celle-ci, et l'ont tuée. Puis, sur le tertre que forma son corps, ils bâtirent un temple afin de conjurer son spectre, appelant les forces stellaires à faire barrage à son retour. Ils vécurent ensuite dans l'île durant de nombreux siècles, oubliant peu à peu cette action glorieuse, négligeant de fréquenter le temple, et laissant s'aplanir le terrain.

Vous en douterez, peut-être, mais l'Empire State Building fut bâti à l'endroit même où le roi Kong avait été tué, et enseveli. new_york_city_christmas_by_wazup3d-dazx96m.jpgIl faisait peser sur lui sa masse, l'empêchant inconsciemment de resurgir, et son constructeur, William Lamb, avait été guidé en rêve vers l'endroit pour créer ce talisman contre le retour des forces obscures. Lui-même ne savait pas ce qui le poussait en ce lieu précis; mais une force irrésistible l'y avait amené, qu'il appelait la destinée. Et il avait raison, en un sens.

On comprend comment s'est élaborée, dans l'imaginaire des cinéastes, la légende de King Kong. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que, récemment, le roi Kong est parvenu à enfanter une forme atténuée de lui-même, et qu'elle s'est arrachée de son sein puis de la terre, et qu'elle hante à présent l'édifice célèbre - qui la maintient, certes, dans ses murs, mais ne la confine pas dans ses profondeurs.

Elle n'a pas l'allure d'un simple gorille, car elle a des ailes de chauve-souris et des jambes pareilles à des serpents; ses mains, en outre, sont telles que des serres d'aigle. Elle n'a du gorille que le visage. Mais c'est cet être hideux, fils du grand Kong, qui s'est avisé, en montant au sommet de l'immeuble la nuit de Noël - alors que, tout le monde étant dans l'esprit de la fête, il avait été tranquille pour se glisser depuis les murs creux qu'il occupe jusqu'au toit où, selon les films, s'était tenu son père -, et saisir de sa main griffue le traîneau du Père Noël, en faire tomber celui-ci et l'emmener dans la fosse de l'ascenseur qu'il habite - logeant, en particulier, dans un renfoncement obscur à côté duquel passe constamment la cage, mettant en danger, sans qu'ils le soupçonnent, ses occupants innocents.

Ce qu'il en advint, et comment saint Nicolas fut libéré, sera raconté une autre fois.

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23/12/2017

Yeats et le Sidhe

Numérisation_20171203.jpgProjetant de me rendre en Irlande, j'ai lu un livre que j'avais depuis très longtemps, intitulé The Secret Rose, de W. B. Yeats (1865-1939), et contenant, en plus du recueil de nouvelles appelé proprement The Secret Rose, un recueil d'évocations folkloriques intitulé The Celtic Twilight. L'auteur tente d'y ressusciter le vieux culte irlandais des fées, affirmant fréquenter des gens qui les distinguent, et être même parvenu, sous leur influence, à les distinguer aussi - par fragments. Cela rappelle Charles Duits apercevant par bribes, sous l'influence du peyotl, des entités étranges et des figures fantomatiques, et Yeats développa ensuite cet aspect en pratiquant la théosophie et la théurgie. Ce chamanisme européen était prenant, et rend l'Irlande attrayante, singulière.

The Secret Rose proprement dit met en scène des légendes irlandaises, mais dans un style plus littéraire et hiératique, et souvent triste. Le monde des fées est lié à la poésie et n'appartient pas, apparemment, à ce monde physique trop lourd pour lui. Il y a un fond de romantisme tragique, chez Yeats.

En lisant ces récits, je comparais la mythologie irlandaise telle que la présente ce noble poète et la mythologie grecque telle que la restitue la poésie latine (que je lis constamment par ailleurs). Il y a une différence essentielle: les Anciens liaient les dieux au ciel, aux étoiles, et, après être intervenus sur terre, ils y retournaient. Ce n'est même pas que, comme dans le christianisme avec les anges, les seules entités divines fussent célestes: les Romains connaissaient aussi les Yeats_nd.jpgnymphes et les immortels terrestres. Mais le monde restait ouvert et ample, car les étoiles n'étaient pas vides, le ciel n'était pas sans âme.

Les chrétiens pressentaient-ils l'évolution du paganisme vers le culte exclusif des dieux terrestres, ou l'ont-ils provoqué en expulsant les Olympiens du ciel pour y placer leurs saints et anges? Quoi qu'il en soit, Yeats admet le fait: il ne situe pas ses dieux irlandais dans les étoiles, mais seulement dans les collines de l'Irlande. Du coup, il est triste, car il faut bien avouer que l'univers ne se soumet pas, dans son ensemble, aux collines de l'Irlande. Mais si, comme J. R. R. Tolkien, il avait lié ses elfes aux anges célestes, il n'eût pas eu de raison de rester triste!

Tolkien ne devait pas aimer beaucoup Yeats, s'il s'en souciait. Mais Lovecraft le qualifie de plus grand poète vivant. Il faut dire qu'il partageait largement sa philosophie et que ses premiers contes, mêlant curieusement le merveilleux et le pessimisme, sont bien dans la veine de The Secret Rose. Dans un élan caractéristique, néanmoins, l'écrivain américain a étendu sa mélancolie aux étoiles, les disant, certes, habitées - mais par des esprits hostiles. D'où que les poètes peuvent toujours se plaindre! L'hallucination devenait grandiose. Le lien avec Yeats reste très fort, la différence étant que la perspective américaine, toujours plus ou moins scientiste, est cosmique, tandis que l'Européen Yeats pouvait se contenter de contempler l'Irlande.

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21/12/2017

La main sur l'épée ferme (Perspectives pour la République, XXXVIII)

ithalu.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat de l'homme-sanglier, dans lequel je raconte que l'elfe qui me protégeait a essayé de me défendre contre un homme-sanglier hideux qui cherchait à me tuer. Mon protecteur malheureusement ne put résister à sa puissance.

Lentement, lourdement, il marcha dans ma direction. J'étais plus mort que vif. Pris d'un réflexe inexplicable, je m'exclamai, sans comprendre ce que je disais: «Mère! Mère!» - et je joignis les mains, après avoir fait un signe de croix. Le monstre s'arrêta, surpris. Cela donna le temps à l'elfe de se relever et, malgré sa blessure et son bras pendant, de se jeter sur le monstre. S'accrochant à son cou, il passa le bras droit devant lui, et planta dans sa poitrine l'un des deux couteaux tombés à terre qu'il avait ramassé en courant. Borolg rugit, et, se retournant brusquement, fit choir l'elfe. Celui-ci, malgré la souffrance, se remit sur ses pieds, mais il ne put éviter le coup de massue que le monstre alors lui donna. À peine en atténua-t-il la violence, lorsqu'il l'accompagna d'un mouvement soudain en arrière; de son visage meurtri n'en jaillit pas moins une gerbe de sang, qui se mêla à ses longs cheveux blonds; et il tomba à terre. Je le crus mort. J'en fus horrifié.

Mais quand le monstre se retourna vers moi, je ressentis, aussi, une colère et, au lieu de fuir, je me jetai entre ses bras sur le couteau à peine planté, pour l'enfoncer jusqu'à la garde.

La lame en était longue. De nouveau, le sanglier-homme rugit. Il lâcha même, cette fois, sa masse ferrée, de la peine qu'il ressentit. Il arracha le poignard, et du sang jaillit de la plaie.

Il était noir et épais, presque gluant, dégageait une odeur nauséabonde, et voici qu'un profond dégoût me saisit.

Le monstre, affaibli, mit un genou à terre. Il grommelait sourdement d'horribles mots qui vibraient de menace et dont le sens précis, toutefois, m'échappa encore.

À ma grande surprise, derrière lui je vis se mettre debout Ornuln. Il titubait, et avançait à grand-peine, et le sang ruisselait de son crâne ouvert. Sifflant entre ses dents, il disait: «Borolg... Borolg... Maudit sois-tu...» Le monstre ne l'entendait pas, submergé de souffrance, et gémissant bruyamment.

Péniblement Ornuln ramassa l'autre poignard tombé à terre, puis, il s'écroula, plutôt qu'il ne se jeta, sur le monstre et enfonça sa lame dans sa gorge par le côté droit du cou.

Cette fois Borolg se tut. Il tomba à terre. Mais je pus voir qu'il respirait toujours. Était-il indestructible?

Ornuln lui aussi tomba. Je me précipitai vers lui. Sa tempe paraissait défoncée, sa mâchoire brisée. Chaque mot qu'il prononçait exhalait une immense souffrance. Pleurant à chaudes larmes, je ne savais que faire, ni comment sauver ce compagnon, cet ami vaillant qui avait donné pour moi sa vie. Le prenant dans mes bras, je lui dis des mots de réconfort, et d'affection. «Le temps est venu, pour moi, apparemment», fit-il alors. «Mais ne t'inquiète pas, je retournerai au pays de mes ancêtres, et ne serai pas malheureux, quoique dans l'incapacité de reprendre un corps pour toi visible avant de nombreux éons!

- Non, non!» m'écriai-je. Et, de nouveau, sans que je comprisse pourquoi, je dis: «Mère! Mère!», en traçant une croix dans l'air.

Rien ne se produisit, d'abord. Puis j'entendis un souffle. Un vent s'était levé. Soudain, une forme brillante apparut devant moi: Ithälun était revenue. Elle était pâle comme un linge. Elle regarda l'elfe Ornuln, puis s'agenouilla près de lui: «Ornuln, Ornuln», murmurait-elle, émue. «Qu'as-tu fait, Ornuln? Pourquoi ne m'avoir pas appelée? Pourquoi n'étais-je point là, grands Dieux?» Ornuln, la voix déformée par la douleur, répondit: «Tu le sais, princesse, tu le sais: il fallait que je fisse mes preuves.» Le sens de ce dialogue m'était pour l'essentiel obscur.

L'elfe reprit: «Borolg, est-il...?» Ithälun regarda le monstre, et dit: «Il vit.

- Bien», répondit, bizarrement, mon pauvre protecteur.

(À suivre.)

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17/12/2017

La pure présence de Christian Bobin

bobin.jpgDepuis longtemps on me parlait de Christian Bobin comme d'un homme et un poète excellents, et un jour, à la sortie de l'école Rudolf Steiner de Confignon, dans un tas de livres dont les familles visiblement voulaient se débarrasser et qu'un noble panier avait accueillis, j'ai vu son recueil le plus célèbre, La Présence pure (1999). À la fin, je l'ai lu.

Le titre, inconsciemment ou non, faisait écho au poème de Senghor sur l'Absente qui devenait au bout du compte une Présente, et était un esprit cosmique.

Mais pure? on ne sait pas. Bobin est plus clairement mystique, moins mythologique que Senghor. Il s'emploie surtout à personnifier un arbre qui est devant chez lui, un peu comme mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet, personnifiait à foison, dans ses vers savoyards, les objets familiers de la vie paysanne.

Et les deux poètes font pareillement confiner la personnification au mythe, en donnant aux objets humanisés un rôle religieux, de veilleurs, de gardiens secrets!

Il y a néanmoins des différences. Bobin est d'un réalisme moins net, et est plus sentimental: nombre de ses aphorismes sont relatifs à la triste condition de son père malade et auquel il rend visite en tachant de voir dans son sort des raisons d'espérer et de croire au monde, à l'esprit qui le meut.

oiseaux.jpgD'un autre côté, il est plus imaginatif, évoquant volontiers les anges (comme on a prétendu qu'on ne pouvait plus le faire à notre époque de matérialisme triomphant), ou suggérant un message des oiseaux qui volent à la cime de son arbre chéri. Il est donc plus doux, plus subtil, plus évanescent, et j'approuve globalement ses poèmes, même si j'ai pris l'habitude d'attendre de la poésie qu'elle soit plus explicitement mythologique. Les anges de la tradition sont un peu abstraits, et Bobin respecte la tradition.

Il évoque aussi des défunts qui se tiennent à ses côtés, un peu comme Rousseau le fait pour Julie après sa mort, dans La Nouvelle Héloïse: elle se tient dans l'environnement où elle a vécu; c'est très beau.

La présence pure vient des sentiments purs, sans doute.

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15/12/2017

Mystère à Manhattan (45)

park-avenue-at-night-randy-aveille.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, je racontais qu'un Indien pareil à une statue s'était adressé à moi et m'avait enjoint de me souvenir de quelque chose, qui soudain m'était revenu.)

C'était à New York. Je marchais dans les rues de Manhattan. La nuit était tombée. Les lumières de Broadway, des tours et des rues adjacentes créaient un monde second, libre des éléments, rutilant de civilisation humaine. J'admirai un moment, tout en déambulant, ce fabuleux spectacle, puis, un peu lassé, ressentis le besoin de reposer mes yeux. Je fus alors curieusement attiré par une ruelle obscure au fond de laquelle il me parut distinguer une vieille lanterne dorée, brillant d'une douce clarté, n'éclairant que gentiment la ruelle. On ne voyait, frappés par ses rayons, que quelques briques rouges et escaliers métalliques noirs.

La ruelle était propre, et n'avait pas les ordures évoquées jadis par Charles Duits, ni les misères humaines qui inquiétaient Lovecraft. Les fenêtres étaient sombres, et personne ne se voyait.

Je ne sais pourquoi, je me dirigeai vers cette lanterne, dont la beauté me fascinait. Son or semblait venir d'un autre monde, descendre d'une autre planète - avoir saisi la clarté des étoiles.

Je marchais, mais, bizarrement, il ne me semblait pas que je me rapprochais de la lanterne. Mes pieds étaient comme englués, et je me demandai si je n'avais pas reçu un sort, si je n'avais pas été marabouté par quelque sorcier malin me scrutant d'un des immeubles qui s'élevaient de chaque côté de la rue, car mes jambes ne me répondaient plus.

Péniblement je m'avançais, mais la ruelle s'étirait devant moi à l'infini. Je n'en voyais pas le bout, et pourtant, autour de la lanterne lointaine, seule l'obscurité régnait, et, de l'autre côté, je ne voyais ni immeuble ni voitures passant au loin, la ruelle s'enfonçant seulement dans les ténèbres.

Je commençai à trembler, à transpirer. Je me retournai, mais, à ma grande surprise, je ne vis plus l'avenue par laquelle j'avais bifurqué: derrière moi aussi la rue était absorbée par les ténèbres. Avais-je tourné de manière à cacher l'avenue dont je venais, sans m'en rendre compte? Je n'y croyais guère: les rues de New York sont tellement droites!

Une terreur me gagna. Je ne comprenais rien. J'étais perdu.

Il est vrai que, à Manhattan, les rues paraissent, sur un plan, courtes et faciles à parcourir, alors que, en réalité, elles sont interminables, et que leurs abords sont répétitifs, qu'on aperçoit de chaque côté toujours les mêmes maisons, toujours les mêmes édifices; mais cela n'expliquait pas du tout l'expérience effroyable que je faisais. Comment avais-je pu marcher si longtemps que je ne distinguasse plus les lumières de la Park Avenue, dont je venais?

Soudain, je me trouvai devant la fameuse lanterne. Je l'avais crue loin, mais à présent elle était toute proche. Je ne l'avais pas vue se rapprocher, sans doute aveuglé par la peur, et j'avais marché sans savoir où j'allais, grove.jpgtel un automate. Mais à présent la lanterne diffusait sa belle clarté au-dessus de moi, suspendue au-dessus d'une porte étrangement ornée. Je m'aperçus qu'il s'agissait de celle d'un temple, ou d'une église, je ne savais pas trop. L'édifice paraissait religieux, car une arche surmontait la porte, portant des symboles que je ne distinguais pas. Une plaque dorée était accrochée au mur; j'essayai de lire ce qui y était gravé, mais, soit que ma vue eût soudainement baissé, soit que l'émotion me privât de tous mes moyens, soit que l'écriture m'en fût parfaitement inconnue, je ne parvenais aucunement à reconnaître les lettres qui étaient sous mes yeux, aussi curieux que cela paraisse. J'avais beau fixer mon attention sur elles, j'étais incapable de lire ce qui se trouvait juste devant moi.

(À suivre.)

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13/12/2017

De Cavalcanti à Schiller et C. S. Lewis

cs_lewis2.jpgRepensant au débat qui eut lieu au début du quatorzième siècle entre Dante et Cavalcanti, j'y ai vu un rapport singulier avec celui qui eut lieu plus tard entre les Anglais C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien. On se souvient que les premiers s'opposaient au sujet de Béatrice: Cavalcanti ne croyait pas qu'une forme pure pût exister détachée d'un corps, et qu'un poète pût parcourir avec elle l'autre monde - l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Pour Cavalcanti, les divinités étaient des allégories, des constructions intellectuelles renvoyant à des phénomènes extérieurs.

Or, Lewis avait à peu près les mêmes pensées, et Tolkien, sur cette question, s'opposait à lui. Le second estimait que les images représentaient une vérité spirituelle non incarnée, et que ses elfes étaient des personnes réelles, disposant d'une forme acquise sur Terre et donc proches de l'être humain. Pour Lewis, il s'agissait d'allégories, renvoyant à des idées.

Dans l'Allemagne classique, un débat semblable avait eu lieu entre Schiller et Goethe. Pour le premier, les idées émanaient de l'être humain, et étaient en soi vides; elles ne valaient que par ce qu'elles exprimaient. Pour Goethe, elles avaient une substance, et renvoyaient à des présences élémentaires, des êtres réels, angéliques ou elfiques - pour parler comme Tolkien. castor-and-pollux-the-heavenly-twins-by-giovanni-battista-cipriani.jpgLes pensées étaient en quelque sorte le revêtement, déjà spirituel, d'êtres divins.

Il est curieux que ce débat ait toujours existé, un peu comme entre Castor et Pollux: l'un était issu d'un dieu, l'autre n'était que mortel, mais ils n'en étaient pas moins inséparables. On pourrait dire que Dante, Goethe et Tolkien étaient nés de divinités, puisqu'ils ont créé des textes fondamentalement mythologiques, représentant le monde spirituel par leurs figures - l'idée même n'étant qu'un intermédiaire, et non la fin, la butée de leurs écrits.

Peut-être y avait-il encore un tel débat, en France, entre André Breton et Charles Duits, le premier étant velléitaire et assurant que ses métaphores débouchaient potentiellement sur une autre réalité, le second le démontrant par l'exemple, en créant lui aussi une mythologie fondée sur la vérité spirituelle de l'image et la présence, jusque dans l'imaginal, d'êtres intermédiaires - notamment l'Isis qui l'inspirait, et portait le message d'entités plus hautes, assemblées dans la Maison Royale.

À tout Don Quichotte il faut un Sancho Pança, est-on tenté de dire.

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09/12/2017

Degolio CXIV: le pouvoir créateur des hommes

firestorm.jpgDans le dernier épisode de cette série ésotérique, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son alter ego humain Jean Levau dans quelles circonstances il avait été permis que des esprits lunaires revinssent sur terre pour combattre, à travers les hommes qu'ils dirigeaient, des monstres du chaos, libérés par la négligence des temps. Et il poursuivit ainsi:

Et jusqu'à moi, à la demande d'Ithälun ma sœur, je suis descendu en toi; tu me sers d'hôte privilégié, d'abri béni! Ton corps et ton âme me sont une porte dimensionnelle - pour parler comme les hommes de ton temps. Je passe à travers toi, et agis pour le bien en m'épaississant en ton corps!

Tes prières intérieures l'ont permis, ainsi que la préparation effectuée par les hommes que j'ai mentionnés auparavant.

Car tu as été choisi après que les pensées de ton cœur sont montées jusqu'à nous, pareilles à des oiseaux aux mille couleurs. Leur éclat rutilant nous a plu, nous a émus. Messagères de ton âme, elles portaient la demande de tous les hommes, et elles montaient, plus ou moins brillantes, de cette ville que nous aimâmes, et à laquelle nous étions encore liés, de par nos cœurs. Les tiennes, de ce nuage d'oiseaux, surnargeaient, et portaient ton visage comme un sceau. Nous te reconnûmes sans hésiter, et il fut décidé que je viendrais te secourir, et par toi, secourir tous les Parisiens, voire l'humanité entière.

Ô Jean! si tu avais pu voir ce spectacle! De la cité noire montaient ces étincelles ailées, dont s'échappaient des couleurs pareilles à des plumes, et laissant derrière elles un sillon lumineux, créé par l'âme noble des hommes. Nous étions presque étonnés: nous qui, dans les temps anciens, avions méprisé les mortels, voyions à présent qu'ils pouvaient créer des êtres élémentaires merveilleux, qu'ils étaient pareils à nous, et liés comme nous à la divinité la plus haute, qu'ils possédaient comme nous le 561564_433475143363058_369518365_n.jpgpouvoir de créer, quoique, en eux, il fût encore faible et atrophié. Mais il existait, à coup sûr, et leur nature s'en trouvait ennoblie à tous les yeux des elfes de la Lune, qui dès lors se prirent à aimer les hommes. On m'encouragea, donc, à venir vous aider, et à écarter de vous les ténèbres qui vous engloutissent. Un oracle, de notre temple aux dieux, confirma l'excellence de ce projet: un ange vint l'annoncer. Et me voici, ô Jean!

Ayant emprunté la voie ouverte par le sillon de lumière de tes pensées et des autres qui rivalisaient avec elles de beauté, je suis redescendu sur terre, après des siècles d'absence qui en vérité ne me parurent que quelques années, car le temps n'est pas le même sur l'orbe de la Lune que sur l'orbe de la Terre; mais peu importe. La Terre ne m'en manquait pas moins, je puis à présent te l'avouer. Je suis un de ceux qui aiment le plus les mortels, parmi les êtres de la Lune, et déjà dans ma jeunesse 23559646_353488685111528_9039237906797143364_n.jpgj'ai pris plaisir à aider et seconder le roi saint Louis, peu de temps avant le départ des derniers génies.

Et maintenant, aie confiance en moi et en les miens, et ne crains plus les maufaés, les gargouilles, les démons! Ne crains même pas Fantômas. Car, toute grande que te paraisse sa puissance, sache que nous en viendrons à bout. Ta vertu le permettra, autant que ma persévérance, et la grâce d'Ithälun et de ses protecteurs, les anges du Ciel, ou, au-delà, ceux que les hommes ont aussi appelés les dieux. Tiens-le pour certain!

Et c'est ainsi que le Génie d'or acheva son discours. Mais alors qu'il l'entendait, Jean Levau avait sursauté. N'avait-il pas, une autre fois, ouï dire à Solcum qu'il était le fils de la nymphe de la Seine? Or maintenant il disait que la dame qui l'avait envoyé était son épouse, en même temps que la fée de la Seine. Il l'avait même entendue l'appeler sa sœur! Qu'était-elle, en réalité? Ce Solcum savait-il ce qu'il disait? Jean se reprit à douter, et à se demander si cet être n'était pas une mascarade d'un homme ordinaire, ou une hallucination - ou au moins la tromperie du malin, s'il devait croire aux esprits!

Mais il ne pourra être révélé ce qu'il en est la fois prochaine, car cet épisode est déjà bien long.

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07/12/2017

La poésie de Léopold Sédar Senghor

femme.jpgÀ l'Emmaüs de Cranves-Sales, je trouve un volume rassemblant les principaux recueils de poèmes de Léopold Sédar Senghor, qui ont toujours attisé ma curiosité. En effet, je suis dans la pensée que la France est enfermée dans son matérialisme de principe, et que l'imagination est dans les faits libérée chez des auteurs francophones non français, tel l'Américain Charles Duits. La théorie peut bien en être défendue par André Breton, elle n'est appliquée pleinement que par des étrangers - parmi lesquels les Suisses, que ce soit en s'appuyant sur des mythologies exotiques comme Blaise Cendrars ou sur les traditions locales comme Ramuz et Gonzague de Reynold.

Senghor était sénégalais, et l'assumait. Les premiers recueils sont une mise en français du chant épique des griots, avec les esprits des lieux et les génies des tribus, les ancêtres veillant, le souvenir des combats d'autrefois. Il s'y mêle des revendications légitimes, liées à l'universalité des valeurs de la République qu'intelligemment Senghor fait émaner du catholicisme: ne voulant aucunement rompre avec la divinité et ne croyant pas à la lutte des classes, il a rapidement abandonné le communisme, à la mode chez les peuples aspirant à la liberté, pour adopter la doctrine plus profonde et plus juste, plus subtile de Pierre Teilhard de Chardin. Et dans ces premiers recueils, l'articulation entre l'esprit universel, la personne cosmique et catholique de l'humanité entière, et la mythologie africaine a quelque chose de grandiose, qui m'a enthousiasmé infiniment.

On sent, avec son recueil le plus célèbre, Éthiopiques (1956), un léger infléchissement de la pensée. Senghor s'efforce de créer une mythologie nouvelle, propre à l'Afrique et participant du Surréalisme. Il dépasse le nihilisme de celui-ci pour rejeter l'idée de l'Absente et adopter celui de la Présente - peignant une dame sublime, une déesse, qui est l'âme même de l'Afrique. C'est l'aboutissement de son cheminement poétique:

Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit.
Tes yeux ta bouche hâ! ton secret qui monte à la nuque…
mamiwata.jpg[…]
Woï! donc salut à la Souriante qui donne le souffle à mes narines, et
engorge ma gorge
Salut à la Présente qui me fascine par le regard noir du mamba, tout
constellé d’or et de vert […].

Elle est bien l'Esprit, le mot qui inspire le poète - et, dans les ténèbres, l'âme des hommes. Senghor, comme le disait Jean-Luc Bédouin définissant le Surréalisme, met à jour les archétypes collectifs en les faisant siens; il forge des mythes.

Pour les recueils qui suivirent, je suis demeuré sceptique, car le poète s'emploie à illustrer ses sentiments d'amour tristes par des images exotiques, et si parfois les vieilles fulgurances reviennent, il donne l'impression de se répéter et d'être tourné surtout vers soi et ses problèmes domestiques, peut-être sous l'influence des poètes parisiens – ou bien, accaparé par ses importants soucis, avait-il perdu part de son génie?

Il en a, quoi qu'il en soit, suffisamment montré pour qu'on le loue.

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05/12/2017

Le mystère des Indiens immortels (44)

tipi.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai raconté que, à Pittsburgh, dans le musée de la ville, j'avais trouvé une étrange porte, puis un singulier couloir, et que j'avais débouché sur une petite plaine, avec une cascade.)

Je vis un tipi. De la lumière était à l'intérieur, traversant la toile. Il se dressait sous le feuillage d'un frêne, mince et élancé et aux jolies feuilles fines. Sa cime se découpait sur le ciel étoilé, et la lune y faisait poudroyer l'argent. Je me demandai si je n'étais pas dans un décor de théâtre, une fois de plus, car cela en avait tout l'air; tout était pour ainsi dire archétypal.

J'allai jusqu'au tipi. Je m'attendais à voir d'autres statues. Des Indiens de type ojibwé s'y trouvaient. Ils ne bougeaient pas, comme s'ils étaient effectivement des idoles, mais j'admirai l'art du décorateur, car ils avaient en main des calumets qui fumaient.

Leurs yeux, faits de verre ou de cristal, reflétaient la lueur d'un feu.

Soudain, mes cheveux sur ma tête se hérissèrent. Je vis l'un de ces êtres que j'avais pris pour des statues porter le calumet à sa bouche, aspirer, rejeter la fumée et me regarder de son œil clair.

Bonsoir, visage pâle, me dit-il. Sa voix était rauque, et résonnait peu. Je devais tendre l'oreille, pour comprendre ce qu'il disait. Que viens-tu faire ici? demanda-t-il. Je ne sus que répondre. Je finis par dire: Je me ojibwe_by_kwasira.jpgsuis égaré. Il me regarda fixement, et: Crois-tu? dit-il. Je réfléchis. Je ne sais pas, répondis-je. Il me fixa encore des yeux un instant, puis tourna la tête et reprit sa posture première, comme s'il était redevenu une statue.

Je ne savais que faire. L'Indien qui m'avait parlé m'ignorait, et les autres n'avaient absolument pas bougé. Je m'apprêtais à ressortir, quand de nouveau il me parla, après avoir vers moi tourné la tête: Tu n'as rien à dire? demanda-t-il.

- Non, fis-je.

- Écoute, alors. Écoute. Tu vois là les Indiens immortels, ceux qui ont trouvé la vie sans fin, et vivent sur Terre en attendant la consommation des siècles. Nous sommes les Peaux-Rouges maîtres de cette terre, et les génies du lieu ont pris notre apparence, vivant en nous pour des temps indéfinis. En nous vit le secret du royaume d'Amérique, et si nous ne te le révélons pas, tu ne le connaîtras pas.

- Quel est-il, en ce cas? demandai-je.

- Écoute. Écoute. Hiawatha est né d'un être de la lune, il en était le fils, il avait pris l'apparence d'une femme. Il régnait sur ce royaume, mais son oncle était sur l'étoile de Vénus. Écoute. Écoute. Son grand-père avait vomi les lacs. Le père de son grand-père avait craché les animaux. Le père du père de son grand-père avait semé les forêts. Le père du père du père de son grand-père avait sculpté les rochers.

Les Manitous ont créé la terre américaine, puis l'un d'eux a révélé le secret du Maïs. Les hommes l'ont cultivé. Puis son fils a révélé le secret du Veneur. Les hommes ont attrapé des bêtes. Puis les blancs sont venus, guidés par un Manitou, et nous leur avons laissé la place. manitou.gifC'est ainsi.

Je ne comprenais pas un traître mot de ce charabia. Je demandai: Il y a eu des êtres qui venaient des étoiles, ou des planètes? Ils sont venus sur Terre et ont engendré des gens, ont créé des choses? Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

- Rémi, me répondit l'Indien après m'avoir regardé un instant, Rémi, tu sais. Tu n'ignores pas cela.

- Moi? Comment saurais-je?

Je ne fus bizarrement pas surpris qu'il connût mon prénom. Je ne connaissais pas du tout le sien. Il répliqua: Rémi, Rémi, maaminonendam! Mikawaam!

Il m'avait parlé indien. Mais il me sembla comprendre: il m'enjoignait de me souvenir, de réfléchir, de fouiller ma mémoire! Or, une réminiscence enfouie me revint. Ce fut comme si un soleil apparaissait dans ma nuit - ou, du moins, comme si un nuage épais dévoilait une lune pleine, et luisante. Un miracle advenait en moi!

(À suivre.)

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01/12/2017

Fioretti di san Francesco

Giotto-San-Francesco-predica-agli-uccelli.jpgJ'avais depuis quelques années, dans ma bibliothèque, une édition des Fioretti di san Francesco, dont beaucoup savent qu'ils contiennent une prière rendant hommage aux animaux, mais dont peu, à mon avis, connaissent le contenu réel, essentiel, peut-être parce que ceux qui l'ont lu au fond ne l'aiment pas. Car il s'agit surtout de merveilleux chrétien, de relations figurées entre les premiers moines franciscains et le monde spirituel – fait d'anges, de démons, de saints, de défunts, qui interviennent dans la vie des hommes de façon souvent familière. Les anges sont volontiers des êtres confondus avec de simples mortels, venant frapper à la porte du monastère, parlant, conversant, et n'ont pas même le hiératisme de ceux de Dante, leur dimension allégorique manifeste, mais sont simplement des esprits qui ont pris une apparence humaine pour éclairer le chemin et agir mystérieusement dans le monde.

C'est un livre donc fabuleux, consacré à ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne, et qui en est peut-être l'expression la plus pure. Et il n'est pas surprenant qu'il soit en toscan, car, somme toute, c'est en Italie que ce merveilleux chrétien fut le plus beau, le plus accompli. Ce que représente la Divine Comédie de Dante le dit assez, mais aussi la peinture italienne du temps, par exemple celle de Fra Angelico. Encore aujourd'hui les églises d'Italie sont bariolées et pleines de merveilleux, et on peut facilement y acheter de belles statuettes de saints et d'anges.

Le texte des Fioretti est d'une grande simplicité, d'un naturel incroyable, et les saints, les démons et les anges y apparaissent avec la même grâce que les dieux de l'Olympe chez Homère. On a tort de mépriser cette mythologie chrétienne, qui est commune à toute l'Europe, et qui n'a rien à envier au bouddhisme, si à la mode chez les gens instruits: l'atmosphère chez les franciscains est bien la même, et Rudolf Steiner à cause de cela assurait que saint François d'Assise était la réincarnation d'un proche de Bouddha Sâkyâmûni, et qu'il représentait, en Occident, le courant bouddhiste. À ses yeux, madonna-degli-angeli-e-s-francesco.jpgcelui-ci s'était lié au christianisme par le saint d'Assise, et il était erroné de considérer le bouddhisme et le christianisme comme étant en opposition.

J'ajouterai que François de Sales avait une grande vénération pour François d'Assise, et que lui aussi - l'un des derniers en Occident - recommandait le merveilleux chrétien, estimant qu'il hissait l'âme vers la divinité.

François d'Assise passait pour avoir passé une semaine à Chambéry et y avoir fondé le couvent franciscain qui a longtemps orienté la culture en Savoie, et qui, peut-être, a donné à son catholicisme l'air italien qui le différencie du gallicanisme (c'est à dire du catholicisme français) - son penchant pour le merveilleux chrétien, les anges descendant jusque sur Terre et y montrant le chemin aux hommes, se confondant avec les fées, pour ainsi dire, et surgissant dans le paysage campagnard. La féerie y était moralisée, à comparer du paganisme antique - comme du reste elle l'avait été, en Asie, par le bouddhisme -, sans perdre l'essentiel de son charme, de sa beauté, de sa profondeur. Le rejet complet du religieux, il faut le dire, a favorisé une imagination excessivement débridée, souvent marquée d'érotisme, et n'ayant pas même la grandeur des mythologies anciennes. En tout, il faut garder un juste équilibre. À leur manière, les Fioretti l'avaient trouvé.

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29/11/2017

Le combat de l'homme-sanglier (Perspectives pour la République, XXXVIII)

boarcreature.jpgCe texte fait suite à celui appelé Face à l'Homme-Sanglier, dans lequel je raconte que l'elfe qui me conduisait, Ornuln le Fier, et moi avons été attaqués par un monstre horrible, mêlant l'homme au sanglier et qu'une flèche n'avait pas pu faire reculer, ni l'assaut de mon ange gardien, repoussé par lui d'un violent coup de poing.

Il s'avança, prêt, visiblement, à me détruire d'un geste, et en ayant bien l'intention. Mais deux lames virevoltèrent dans l'air en jetant un éclat et se plantèrent dans sa poitrine épaisse: il s'agissait de deux couteaux fins d'Ornuln, qu'il avait jetés de loin.

Le monstre poussa un petit cri, plus de rage que de douleur, je pense, car il arracha sans peine les poignards, et en profita pour arracher aussi la flèche, dont un souffle de sang jaillit, mais qui fut bref, comme s'il avait des facultés spéciales de cicatrisation. Car je ne revis pas couler la plaie, après ce brusque arrachement.

Il reprit sa marche pesante en ma direction. Le sol tremblait, sous ses pas.

Or, bondissant, Ornuln se tint entre lui et moi, et le tança avec vigueur: «Tiens-toi éloigné, Borolg», lui lança-t-il. «Tu ne peux pas toucher cet homme; il t'est proscrit!» Le monstre le regarda, ouvrit la bouche et hurla. Puis un son plus articulé en sortit, que je ne compris néanmoins pas. Ornuln répondit: «Non, Borolg! Non, tu n'as aucun droit sur lui, ni sur aucun autre être humain. Ton maître est un fourbe, et un menteur. Son orgueil l'étouffera, et tu étoufferas avec lui!»

À ces mots, le dénommé Borolg, ou homme-sanglier, fut fou de rage. Avec plus de célérité qu'on l'eût cru possible au vu de sa taille et de sa corpulence, il se jeta sur l'elfe. Mais celui-ci fut plus vif encore.

S'écartant comme un météore de la trajectoire du monstre, il plaça un pied devant sa jambe droite pour le faire trébucher, et fit voler son autre pied vers sa figure, d'un coup magistral qui eût ridiculisé tous les champions humains de kung-fu ou de savate. Un bruit sourd se fit entendre, et la mâchoire du monstre fut projetée en haut. Du sang en jaillit, et Borolg gémit. Mais il n'en fut pas abattu pour autant. Il fut même rendu plus furieux encore. Il leva sa masse vers l'elfe et l'abattit de toute la force de son bras. Ornuln plaça son épée devant l'arme du monstre, et parvint à la détourner par un coup de revers. Continuant sur son élan, l'elfe se retourna, mit la pointe de son épée vers l'arrière et, la faisant glisser à droite de son flanc, la lança vers le ventre du monstre. Mais celui-ci repoussa l'elfe de sa puissante main gauche, et le coup ne fit qu'effleurer ses côtes.

L'elfe et le sanglier-homme se regardèrent dès lors. Le second fit entendre quelques mots d'une langue horrible, plus crachés qu'articulés, et, bien que je n'en comprisse pas le sens, le ton avec lequel ils étaient prononcés fit se dresser mes cheveux sur ma tête. Ornuln ne répondit rien. Je vis alors que du sang coulait d'une plaie qu'il avait à l'épaule gauche, et que son bras était lâche, et ne bougeait plus. Il avait dû prendre un coup de défense lors de son mouvement d'attaque, qui n'avait pas surpris comme il l'espérait le monstre à tête de porc. Il tenait toujours néanmoins son épée de sa main droite, et était en garde, prêt à laisser l'autre s'embrocher sur la lame, s'il était assez fou pour se jeter sur lui sans réfléchir.

La fatigue se lisait sur les traits de l'elfe, et la sueur coulait sur son front. Non une peur, mais une tristesse se dessinait au fond de ses yeux. Toutefois, quand le monstre fit un mouvement vers lui, il fronça les sourcils et reprit tout son courage. De nouveau les armes s'entrechoquèrent, mais la lame d'Ornuln se brisa, et de sa main gauche fermée Borolg le frappa et l'envoya à plusieurs mètres devant lui. Il s'avança, visiblement, pour l'achever, et l'elfe s'accouda et le regarda, mais c'est alors que le monstre se souvint de moi, apparemment, car, levant le nez, il renifla bruyamment, et se tourna vers ma tremblante personne.

(À suivre.)

07:32 Publié dans Conte, Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook