Savoyard de la Tribune

  • Mohamed Aouragh

    poete_1.jpgUn nouveau poète s'en est allé, assez jeune, Mohamed Aouragh, qui s'était installé en Savoie il y a de nombreuses années, et qui l'aimait profondément. Il racontait qu'au Maroc, dont il venait, il avait eu un professeur savoyard, et qu'aucun autre de ses maîtres ne l'avait plus marqué, parce qu'il lui avait présenté la poésie de Lamartine, dont il était amoureux. À son tour, il fit des poèmes, et vint en Savoie, près du lac du Bourget. Il est mort il y a quelques jours, de façon pour moi inattendue.

    Car je l'ai rencontré au festival de poésie de montagne organisé, en août 2018, à Queige, au-dessus d'Albertville, par Patrick Jagou, et j'ai été frappé par la beauté de sa voix lorsqu'il lisait en arabe ses poèmes, dont immédiatement ensuite son ami Patrick Chemin, autre poète savoyard majeur, lisait une traduction. Il y chantait le souvenir ébloui du Maroc et du haut Atlas, l'atmosphère spirituelle qui haut-atlas-maroc.jpgimprégnait ces montagnes, et la mémoire se chargeait en lui de sentiments mystiques, tendres et pleins d'amour.

    Plein d'amour, il l'était lui-même, d'une gentillesse illimitée, enthousiaste et lumineux, et on pouvait parler avec lui de mille choses. Je l'ai revu à un salon du livre de Moûtiers, si ma mémoire est bonne, et nous avons conversé avec grand agrément de la langue arabe, peut-être du Coran, des voyelles longues et des voyelles brèves qui font de l'arabe une langue orientale et antique – qui le rapprochent du latin et du grec.

    Sa vivacité et sa jovialité ne laissaient en rien deviner qu'il nous quitterait si vite, et la nouvelle de sa mort fut une surprise, cela la rendit d'autant plus amère et désagréable, sinistre. Nous sommes peu de chose.

    Mais le souvenir de son visage restera comme l'enveloppe d'un esprit pur – il fera converger vers soi les rayons de la divinité, les rayons vivants du très haut, dont chaque exemplaire est un messager doué de conscience, de pensée – est une personne.

    Je pense aussi à Patrick Jagou, qui a ainsi perdu le deuxième poète ami ayant participé à son festival de Queige, après Sang-Tai Kim, le Coréen. J'espère qu'il n'y a pas une malédiction sur ce festival qui fut formidable, que les poètes présents ce jour-là n'ont pas bravé un interdit secret, n'ont pas dérangé un lieu sacré, une cité de trolls vindicatifs. Car en ce cas, qui sera le prochain? Moi, peut-être.

  • Le film du Joker

    jokerjoaquinwarner-e562a8-0@1x.jpegOn a dit beaucoup de bien du film The Joker, qui retrace l'origine du super-vilain affronté par Batman, parce qu'il intellectualise le film de super-héros en scrutant l'évolution d'un méchant surhumain, mais je pense que ce bien a été souvent exagéré, car si globalement l'histoire est intéressante et agréable à suivre, elle manque en réalité de profondeur, et en même temps de vraisemblance.

    Ce n'est pas que le film de super-héros, parce qu'il contient du merveilleux, puisse se passer en effet de cette vraisemblance. Comme le disait Pierre Corneille, il y a aussi la vraisemblance interne de la fable, quand les éléments se tiennent entre eux, suivent une logique, et apparaissent comme cohérents. Or, ce qui n'est pas vraisemblable dans ce film, c'est qu'un meurtrier suscite l'engouement des foules. Si les grands criminels ont toujours des adeptes, en général ils se cachent, ils sont épars, et les masses suivent plutôt des héros.

    Mais avec son costume éclatant de la fin, irréel, son attitude quasi extraterrestre, le Joker apparaît bien comme un surhomme. Un surhomme du mal, mais un surhomme tout de même. Or, l'origine de cette surhumanité n'est absolument pas donnée. Aucun élément ne justifie la transformation d'un homme mentalement dérangé en un surhomme du mal. Le surhomme appartient à la fable; et rien n'est fabuleux, ou miraculeux, dans l'évolution du personnage, aucun événement fatidique ne justifie qu'il passe de l'homme au 801x410_joker.jpgsurhomme. Il ne fait que suivre une évolution lente, progressive, naturaliste, vers cette surhumanité. À d'autres.

    Croit-on qu'il suffit à une larve d'évoluer telle quelle pour devenir un papillon? Ou, si on trouve qu'un papillon est trop gentil, croit-on que la larve du frelon évolue lentement et progressivement vers la forme de l'âge adulte? Croit-on que la tige qui croît mécaniquement devra forcément donner une fleur, même vénéneuse, même carnivore? Le mystère dépasse les conceptions du matérialisme, et pour créer un nouvel être à partir de l'ancien, modeler l'ancien ne suffit pas, il faut aussi l'intervention d'un autre élément, nouveau, extérieur. Toute métamorphose est un miracle, et la véritable évolution se fait par sauts.

    Il en est ainsi dans l'ancienne mythologie, à juste titre. On explique la surhumanité par un dieu qui s'est uni à une mortelle. Il en est aussi ainsi dans les légendes chrétiennes: les miracles ont derrière eux des anges, qui transforment les martyrs en saints du ciel. Et il en est encore ainsi dans la majeure partie des récits de super-héros, un extraterrestre a donné à un mortel des pouvoirs extraordinaires, ou au moins un événement fatidique a eu lieu, comme la piqûre d'une araignée radioactive, le surgissement de rayons gamma, et ainsi de suite. Le naturalisme du film du Joker jure simplement avec la fin, qui tient du merveilleux. C'est illogique, et le film joue d'un symbole, l'ennemi séculaire de Batman, pour rendre piquante une histoire réaliste, de manière plutôt incohérente.

    Cela dit, il se laisse regarder, pour deux raisons. En soi, le cheminement vers la surhumanité est toujours agréable à suivre, même quand il manque de crédibilité, et l'apparence finale du Joker est géniale. Et l'acteur principal est bon, il est expressif, plus que beaucoup d'acteurs de super-héros. Les super-vilains le sont parfois plus que les super-héros. Le mal a toujours avec lui une qualité piquante, qui le lie au monde spirituel, aux profondeurs inconnues de l'humanité.

  • Donald Trump et le Kurdistan

    donald-trump-ne-decolere-pas-et-peine-a-dissimuler-son-inquietude.jpgRudolf Steiner affirmait que le but secret de la politique anglo-américaine, dans le monde, était d'y créer une instabilité contrôlée, afin d'y favoriser le commerce que les anglophones dirigeaient, pour lequel ils étaient particulièrement doués. Ils dressaient, disait-il, les peuples les uns contre les autres, étaient pour cela très doués aussi, ils connaissaient d'instinct ce qui pouvait toucher les êtres humains à travers le monde, les fasciner, les exciter, les pousser, les tirer.

    Il caractérisait ainsi la politique de Woodrow Wilson, en 1919, et sa manière de favoriser l'éclosion des nationalismes, sa prétention à donner aux peuples le droit de disposer d'eux-mêmes, qui n'était qu'une façon de les contrôler en émiettant les empires européens unissant plusieurs peuples – notamment l'Autriche-Hongrie, dont Steiner était issu. Les égoïsmes nationaux étaient éveillés, excités par le gouvernement américain, qui était lui-même, au fond, excité et galvanisé par son propre égoïsme national, au-delà des prétentions universalistes de son melting pot.

    Je ne dirai rien de la prétention de la France à représenter aussi un universalisme voué à une nation déterminée, car elle a une part qui la tire vers l'Amérique, mais aussi un reste d'empire carolingien, qui rend indistincte sa politique, hésitante, mais en même temps lui suscite de la sympathie dans le monde – de cette sympathie incarnée par exemple par Jacques Chirac s'opposant à BOYAIIXGRM6B3C54J5FMHE32RQ.jpgGeorge Bush, ou ami des Palestiniens contre la rigueur des agents de sécurité israéliens: on s'en souvient. C'est l'héritage de De Gaulle.

    Il est ainsi naïf de s'étonner de la politique de Donald Trump dans les pays arabes, qui suit bien plus celle de Barack Obama qu'on aurait pu croire, quoique le prétexte soit différent. Les régimes autrefois alliés de l'Union soviétique et s'appuyant sur des monarques plus ou moins élus, forts, autoritaires, avaient fait leur temps, et il s'agissait de réorganiser l'Orient. L'émiettement favorise forcément ceux qui ont un sens pratique particulièrement aigu, ont l'instinct du commerce, sont connus pour leur pragmatisme. Les préoccupations de Donald Trump sont d'abord commerciales, sa vie entière l'atteste, et dans le commerce les États sont en compétition, conformément aux principes darwinistes majoritairement adoptés aux États-Unis.

    Rudolf Steiner est souvent attaqué, dans la presse et les universités, parmi les penseurs et les écrivains, mais c'est peut-être parce qu'il était lucide, et est encore susceptible d'ôter leurs illusions à ceux qui rêvent de gendarmes faisant régner la vraie justice sur Terre, la démocratie, les droits de l'homme, faciles prétextes pour déstabiliser les uns et les autres, quand le libre commerce l'exige – ce libre commerce qui favorise justement les Américains.

  • CXLI: l'attaque des Gobelins

    28066.jpgDans le dernier épisode de cette série indescriptible, nous avons laissé les robots géants de Fantômas alors qu'il s'apprêtait, par eux, à détruire Paris pour y régner sans partage.

    Mais le Génie d'or entendait bien, de son côté, l'en empêcher. Et pendant que les Gobelins, armés de leurs fusils de lumière cristallisée, tiraient sur son dos luisant et voyaient leurs traits rebondir sur sa cuirasse ou disparaître dans les plis de sa cape d'ombre, le fils du ciel lunaire s'en allait, insouciant des blessures ainsi infligées à sa chair meurtrie, volant derrière son sceptre que soulevait un feu d'argent.

    Car c'est de cette façon, en vérité, qu'il vainquait la pesanteur: le sceptre volait et de sa main puissante il se suspendait à lui.

    Puis une traînée d'étincelles flamboyait, que créait ce bâton.

    Et le Génie d'or s'élançait, tâchant de rejoindre les géants qui mettaient les immeubles à bas, et tuaient les Parisiens sans vergogne. Et sa mission, à nouveau, semblait désespérée, et on avait peine à croire qu'Alastor l'eût arraché aux ténèbres pour qu'il fût aussitôt replongé dans les affres d'un combat semblant perdu d'avance.

    D'ailleurs, des Gobelins à l'affût l'attendaient en avant, prévenus par leurs frères de l'arrière (car ils pouvaient communiquer par la pensée, de loin, à distance). Ils jetèrent sur lui un filet d'acier, pour l'empêcher d'avancer, mettre fin à son vol triomphant. Il fut effectivement arrêté, et cela laissa à ceux qui le poursuivaient le temps de le rejoindre.

    Il dut riposter, et son sceptre s'alluma, et d'une lame de feu vert sortant de son pommeau doré, il coupa le filet d'acier. Mais les Gobelins, maintenant tout proches, l'accablaient de leurs traits de feu à eux, brandissant leurs fusils, qui ressemblaient à d'autres bâtons enchantés. Et il tourna sur lui-même, pour faire rebondir 68eb730ffc6792d54a8f11338ec4e0fe.jpgleurs traits sur son armure invincible, et en même temps frapper à vive allure, de son sceptre, de son poing gauche, de son coude, de ses pieds, de ses genoux, les Gobelins qui s'amassaient autour de lui, et tentaient de lui rendre ses coups – mais n'y parvenaient pas, car il était trop rapide, et trop fort.

    Il en abattit plusieurs, et finalement les autres s'enfuirent, comprenant qu'ils ne pourraient l'empêcher, malgré leur nombre, d'aller affronter les géants de fer – qu'en leur langue ils nommaient Hostrocón, comme voulant dire Spectres métallisés. Quand en effet ils s'étaient collés à lui, l'entourant de leurs bras, il avait levé son sceptre, qui avait éclaté de lumière, et deux Gobelins, qui se trouvaient proches de ce sceptre, étaient morts, et les autres avaient été entraînés avec lui dans sa course, qu'il avait reprise malgré leur nombre amassé. Les derniers Gobelins, craignant sa fureur, s'étaient détachés de lui, et à présent, le Génie d'or fonçait vers les géants, entrant parmi le bois des immeubles parisiens, et survolant les rues. Et ceux qui le voyaient le prirent pour un missile envoyé par je ne sais quelle machine placée au loin – mais il était un missile vivant, et il n'avait pas été propulsé par une machine, mais par sa propre volonté, et il ne venait pas d'un endroit de la Terre, mais du château de la Lune, et seul l'âme d'un mortel lui avait donné son enveloppe sensible: celui qu'on nommait Jean Levau, journaliste de son état. C'est un profond mystère, que peu de gens comprendront.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, seul à même de narrer la suite du combat du Génie d'or contre les géants de fer.

  • Arthur Rimbaud voyant

    bateau ivre.jpgArthur Rimbaud se voulait souvent voyant, mais mon idée est que si on reste dans la confusion hallucinatoire, on ne voit que le reflet imprécis de ses propres états intérieurs. Pour que les images nées de l'âme et cristallisées dans les mots donnent réellement à voir le monde spirituel, il faut établir un lien pensé entre les états de l'âme et ce monde spirituel; il faut non seulement regarder en face les images hallucinatoires qui montent des profondeurs – en faire des figures, comme le font généralement les poètes –, mais aussi les sonder jusqu'à l'endroit où elles naissent – scruter le miroir, et passer au travers!

    Car une hallucination n'est qu'une hallucination. C'est l'essence du paganisme idolâtre de prendre les images pour la chose même dont elles sont l'image. Une statue n'est pas l'être qu'elle représente. Et Pythagore rappelait que les dieux n'avaient ni forme, ni couleur, ni sons – qu'ils n'avaient point de corps. Si on leur en donne, c'est de façon erronée, ou symbolique. Comme le disait La Fontaine, l'erreur permet de remonter à la vérité cachée.

    Or, cela demande à ce que, dans les hallucinations, on pressente un ordre secret, une musique, une harmonie, et un sens. Ce n'est pas qu'il faille délivrer prosaïquement ce sens, mais le pressentir, et donc donner à l'imagination ce que Tolkien appelait the inner consistency of realiy. Or, Rimbaud ne l'a pas toujours fait, il faut l'avouer. J'ai souvent trouvé ses figures flottantes, insuffisamment substantielles, prétendant se soutenir par elles-mêmes alors qu'une hallucination ne vaut que si elle devient symbole, et qu'en elle-même elle n'est que vent.

    J'avoue même que la science-fiction française m'a souvent fait cet effet, sans doute parce qu'elle doit beaucoup à Rimbaud.

    Le rejet par celui-ci du christianisme est sans doute pour beaucoup dans ce caractère flottant, car le christianisme a donné à l'Occident la structure profonde des mystères tels qu'il le vivait, en la reprenant souvent du paganisme le plus élevé – ou en prorogeant celui-ci, du moins. C'est connu, mais on en parle pour rabaisser le etoiles.jpgchristianisme. Or, cela devrait au contraire le légitimer, puisque les anciens mystères ne sont bien connus que par ce que le christianisme en a gardé. Cela montre que s'en prendre au christianisme est simplement impie, et l'est même du point de vue des religions antiques.

    Mais il y a dans les vers de Rimbaud des perles, des fulgurances, et je voudrais citer une strophe qui me paraît telle:

    Cependant que silencieux sous les pilastres
    D'azur, allongeant les comètes et les nœuds
    D'univers, remuement énorme sans désastres,
    L'ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
    Et de sa drague en feu laisse filer les astres!
    (L'Homme Juste.)

    L'ordre est ici décoré de figures grandioses, et personnifié, Rimbaud retrouvant une piété toute hugolienne au fond de ses images fabuleuses. Les Illuminations le confirmeront souvent.

    Les poèmes en vers, moins.

  • Catalogne romantique et Espagne classique

    Josep-Maria-TERRICABRAS.jpgJ'ai un jour pu approcher un député européen de la gauche catalane profondément indépendantiste, Josep-Maria Terricabras, par ailleurs philosophe et universitaire. C'était à un congrès des régionalistes français, et plus globalement européens, et ce philosophe était drôle, sympathique et talentueux, il parlait avec cœur du projet d'indépendance de la Catalogne, il était certain qu'il se réaliserait. C'était avant le référendum qui a valu à ses organisateurs une condamnation à de la prison.

    On lui demandait ce qu'il comptait faire si cette procédure ne marchait pas, s'il avait un plan B. Il répondait que quand on était amoureux, on n'avait pas de plan B. Il le présentait de façon comique. Cela respirait la fête et la foi. Cela s'accompagnait de moquerie et de mépris pour le pouvoir central, présumé impotent, dans l'incapacité d'agir le moment venu.

    Je mesurais ainsi le romantisme des Catalans, mais aussi leurs illusions, car j'étais persuadé que le pouvoir central avait un fond de force statique, la faculté d'empêcher les changements qui ne l'arrangeaient pas, et qu'il saurait tôt ou tard en user. Franco n'était-il pas déjà la surprenante victoire du sud agricole, catholique et royaliste sur le nord industriel, rationaliste et républicain? Le monde entier ne suit pas toujours le même mouvement, et l'Espagne a en elle une force durablement cristallisante – quelque chose de solide, en même temps que de pesant – si on veut. Quelque chose de minéral, venu des anciens Romains. Comme la France.

    Rudolf Steiner nommait cette force Ahriman – le poids de la matière, ou des institutions consacrées. Face à lui, Lucifer, l'esprit des nuées – des rêves, des illusions, des désirs fous.

    Entre les deux, le Christ. Il les tient, les dompte, et en même temps les écarte. Mais est-il trouvé, par les protagonistes?

    Il y a toujours, en vérité, un camp qui s'éloigne plus de lui, plus du juste milieu.

    À presque tout le monde, la condamnation à de la prison a paru excessive. Un référendum n'est pas un grand crime. Il est évident que le gouvernement ahriman.jpgespagnol défend ses intérêts propres.

    Je suis d'accord pour dire que les indépendantistes n'ont pas mesuré le danger, qu'ils ont agi légèrement. Mais ceux qui défendent le gouvernement central, nombreux dans la presse officielle, sont des adorateurs évidents des institutions vides, de l'État, de ce qui vient du passé – Ahriman – ce que Charles Duits appelait le dieu sans tête du matérialisme. Peut-être que certains sont de vrais amoureux de l'ordre, qu'ils ont candidement les yeux fixés sur ce qu'il apporte de positif à l'être humain. Toutefois, le gouvernement catalan a paru plus respectueux de cet ordre que le gouvernement central n'a paru indulgent. Il est lui-même apparu comme rigide. C'est en tout cas mon avis – peut-être biaisé par mes sympathies.

  • Mon ami Steph

    littoz.jpgMon ami Stéphane Littoz-Baritel est mort, il y a quelques jours, et il était assez jeune. Il avait le cœur fragile, et il ne se ménageait pas. C'est avec lui que mon père et moi avons fait les livres des éditions Le Tour car, ancien publicitaire, il était un infographiste et un photographe excellent. Il nous prêtait son talent, et nous a permis de créer – sans dépenser trop – des livres qui avaient un air professionnel, et étaient de beaux objets.

    J'ai en particulier travaillé avec lui pour l'ouvrage De Bonneville au mont-Blanc, qui rassemblait des extraits d'auteurs célèbres consacrés au chemin qui, de la porte d'entrée de la haute vallée de l'Arve, mène au pilier blanc de l'Europe. Mon père et moi lui avons demandé de photographier les lieux nommés par les écrivains afin d'orner le livre, et aussi pour que le lecteur mesure le travail d'imagination et de transfiguration des auteurs, parce que les lieux devaient pouvoir être reconnus: avec les anciennes représentations, ce n'était pas toujours le cas, les artistes tranformant d'emblée leurs sujets. Le photographe le fait aussi, mais il est tenu par la technique, il y a en lui quelque chose de forcément plus naturaliste que chez les peintres et même les graveurs. Et puis il est moderne, il a un regard adapté à la sensibilité actuelle – du moins c'était le cas de Stéphane Littoz-Baritel.

    De tous mes livres, c'est celui-ci qui s'est le mieux vendu, quoiqu'il fût le plus cher, et je le dois principalement à Steph, car tout le monde trouvait justifié de payer cher pour de belles photographies colorées. Sans lui, même le nom des écrivains célèbres – français, anglais, allemands, genevois, savoisiens – n'aurait pas suffi à assurer son succès.

    Et le fait est que, comme photographe, il fut grand, il fut beau, il fut bien à même de transfigurer ses sujets. Tous les deux, nous fûmes marqués par une photographie qui montrait les couleurs d'arc-en-ciel prises par les volutes de neige que le vent emportait au sommet des montagnes, lorsqu'au soir le soleil brillait. Qui ne sait que ces littoz.jpgteintes emmènent l'âme vers les dieux, vers Asgard? Qu'elles sont le signe de l'alliance que Noé, une fois qu'il eut abordé sur une montagne, passa avec Yahvé? De même, nos montagnes en semblaient bénies, puisque les teintes de l'arc-en-ciel les surmontaient, semblant proposer une échelle vers les cieux. Nous en parlâmes longtemps, Stéphane et moi, et développâmes ainsi des idées quasi mystiques.

    Puisse-t-il emprunter cette échelle, et passer à travers l'arc-en-ciel! Car il aimait sincèrement les montagnes, et l'art.

    Il a aussi fait de la politique, faisant de bons scores comme écologiste, à Annecy, aux élections. Il a écrit quelques livres, dont le premier a très bien marché, consacré à Annecy et très bien présenté, avec de belles photos. Un autre est venu ensuite, plus ambitieux encore, grand et plein de photographies d'artiste.

    Il était une figure majeure d'Annecy, un des hommes les plus sympathiques que j'y aie rencontrés, un des hommes les plus ouverts d'esprit qui y habitaient. Même mes tendances mythologiques l'intéressaient, et il était un admirateur de Tolkien. J'aimais passer du temps avec lui dans sa maison, rue Albert Besnard, et j'y rencontrais des gens qu'il y logeait, des vagabonds et des artistes, à leur manière, dormant dans ses pièces ou son jardin. Il était généreux.

    Nous nous reverrons, peut-être.

  • Le destin du cheval volant (Perspectives, LXXV)

    pegase.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Fin de la bataille séculaire, dans lequel j'explique que les hommes ailés de la Lune doivent venir aider les hommes saints de la Terre s'ils les appellent, parce que des êtres solaires répercutent auprès d'eux leurs ordres, et qu'ils ne peuvent s'en esquiver.

    Il est bien, en effet, des extraterrestres, comme l'ont conçu les savants parmi les hommes; mais ils n'ont pas la forme qu'ils imaginent, car le système planétaire dans lequel nous vivons est un immense géant, et en son sein vivent des races différentes, qui s'entraident les unes les autres pour assurer à l'énorme organisme la vie, la santé et la liberté.

    Il évolue dans l'espace cosmique, saluant ses frères les étoiles fixes – ou systèmes planétaires extérieurs, comme le disent les savants parmi les hommes. Là est le secret de l'univers.

    Du moins l'ai-je cru, en recevant, de l'esprit peut-être fantasmé de Radumel, des renseignements étranges!

    Par ses yeux extraordinaires, à même de percer le voile des mondes, je vis aussi les Dormïns, elfes aux grandes ailes d'or – et leur armée s'avançait lentement, dans le ciel, en laissant derrière elle des lignes de lumière – une pour chaque rang de guerriers étincelants. C'était splendide, et jamais je n'avais rien vu d'aussi pur. Un moment cosmique semblait être advenu, une heure immense semblait avoir sonné au clocher de l'éternité.

    L'horloge des temps avait annoncé l'avènement d'une armée sainte, et proclamé l'ouverture du passage menant à l'Homme Divisé, qui devait désormais être réuni!

    Je me levai, et m'en allai dans la direction qu'ils suivaient. Je vis bientôt, couché, le cheval que j'avais monté, le brave Isniecsil. Il respirait avec peine. Ses ailes étaient brisées. Les plumes en étaient rompues. Car elles n'étaient pas comme celles des oiseaux périssables. Quoique vivantes, elles avaient un rapport avec un vêtement, étaient comme une parure sur le dos. Et elles pouvaient se détacher – et se briser.

    Tout autour de son corps, mais surtout derrière, ces plumes dorées luisaient encore, à la clarté du soleil matinal, et l'œil de rubis d'Isniecsil, toujours allumé, était plein de tristesse et d'angoisse. Je m'agenouillai près de lui et, ce faisant, une douleur au flanc gauche remonta jusqu'à mon cerveau – si je puis dire. J'y portait instinctivement la main, et un sang luisant et clair, semblable à celui que j'avais vu couler du flanc d'Ithälun, se montra à mes yeux, quand j'eus relevé la main.

    J'avais été blessé, et une chaleur visqueuse descendant de mon front m'indiqua que j'avais été aussi frappé à la tête, et que mon inconscience en avait été l'effet funeste, mais ordinaire. Cependant je ne pensais pas avoir été blessé à mort, tandis que mon cheval respirait fort, et que son âme s'apprêtait visiblement à partir de son corps.

    Hélas! il m'avait si souvent transporté dans les nuées, il m'avait si souvent servi, m'avait tant aimé, et je l'avais tant aimé aussi! Ensemble, nous avions parcouru des chemins obscurs ou lumineux, luisant des couleurs de l'arc-en-ciel ou s'adombrant sous les collines, et avions franchi des seuils fatidiques que gardaient des créatures étranges. Souvent nous avions dû affronter celles-ci, et en général nous les avions vaincues, passant glorieusement les épreuves par lesquelles l'âme s'élève, et s'initie aux mystères du monde.

    (À suivre.)

  • Sagesse et vertu

    charles-feli.jpgDans un récent article, j’ai évoqué le dicton de la Bible selon lequel l’homme n’aime rien tant que la beauté, chez les femmes, et que s’il trouve en elles de la vertu, il est heureux, et s’il trouve en elles, en plus, de la sagesse, il est aux anges.

    Néanmoins, la hiérarchie ainsi créée, dans la succession même, suggère la tendance des religions à privilégier les femmes vertueuses, fidèles et constantes, aux femmes intelligentes et subtiles – ce qui est contredit par la tendance, je dirais, moderne, philosophique et progressiste, à préférer les intelligentes, rusées et subtiles, aux vertueuses. Un combat a lieu ici, qui me rappelle le mot plaisant du roi de Sardaigne Charles-Félix, comparant le Piémont, qu’il n’aimait pas, à la Savoie, qu’il aimait. Car, selon lui, le premier était constitué de deux sortes de gens, les pieux ignorants et les savants impies. Il affirmait qu’on y était soit religieux dans la stupidité, la crédulité, l’abrutissement, soit savant dans l’impiété, l’irréligion, le mépris des choses saintes. Quant à la Savoie, elle unissait les deux, disait-il, la piété et l’intelligence – et quand les deux sont unis, soit dit en passant, c’est ce qu’on appelle la sagesse.

    Il n’est pas difficile de voir que la tendance française, malgré la communauté de langues, n’est pas tant celle de la Savoie que du Piémont, car c’est un pays qui se pique d’intelligence, d’intellectualisme, mais aussi de rejet de la religion, de mépris des croyances traditionnelles.

    Du moins, il en est ainsi dans la bonne société, car on sait que dans les couches populaires, une forme de réaction a amené beaucoup de gens à suivre aveuglément des principes religieux archaïques, à adopter même des formes religieuses qui rejettent l’intellectualisme, et sont fondées soit sur la soumission de la volonté à des groupes, soit sur des effusions intérieures mettant au moins à distance la clarté rationnelle. Cela a Claude-Favre-de-Vaugelas-261x300.jpgfini par créer de graves conflits et, de mon point de vue, c’est le fond de celui qui oppose les tenants de l’agnosticisme qui se veut laïque, et les tenants d’un islamisme qui se veut rigoureux.

    Vaugelas, qui était savoyard, disait des ouvrages de François de Sales, en particulier le Traité de l’amour de Dieu, que pour l’apprécier, il fallait être à fois très pieux et très docte, et que cela ne se rencontrait que rarement. Lui-même pensait être de ceux qui étaient les deux – à l’exemple de son père Antoine Favre, ou de leur ami Honoré d’Urfé. Souvent les plus grands poètes sont les deux. C’était le cas de Goethe, par exemple, ou de Tolkien.

    C’était aussi le cas de Rudolf Steiner, à mes yeux, et je pense qu’à cet égard, il est le successeur paradoxal de François de Sales. Peut-être que, par rapport à celui-ci, il était plus intelligent que pieux, je ne sais pas. Peut-être pas. Peut-être qu’il unissait encore mieux les deux qualités que François de Sales. Mais il faut avouer que, à l’intérieur de l’espace francophone, seul Joseph de Maistre, un autre Savoyard, peut être comparé à cet égard à François de Sales.

    Cependant, il y en a d’autres, on pourrait les citer, ils ne sont pas tous savoyards. Ils sont tous en tout cas assez rares, Vaugelas avait raison.

  • Stendhal et la cristallisation des anges

    stendhal.jpgOn se souvient que selon Stendhal, l’amour vient de ce que, sur un objet humain, on crée une cristallisation d’un fantasme, de quelque chose qui ne vient que de soi. On projette une illusion sur un être.

    Mais dire cela n’explique pas tout, car l’homme projette cet idéal en général sur une femme, et après tout il pourrait le projeter sur d’autres objets. On a beau jeu de rappeler que la femme pour l’homme est la condition d’un plaisir qui lui est nécessaire. Les aliments aussi, pour autant, il est difficile de prétendre que sur le poulet qu’on veut manger, on projette un quelconque fantasme. Tout au plus l’imagine-t-on agréablement dans un plat, rôti ou en sauce. Or, il ne tient qu’au cristalliseur de l’apprêter en ce sens. En principe, il n’est guère déçu. Mais pour la femme, c’est plus difficile. Il ne suffit pas, nous le savons, de posséder une femme pour savourer le plaisir qu’on en attendait. Pas plus que manger le poulet cru puisse combler le palais ou même l’estomac. Or, s’il paraît technique de bien s’y prendre, comme on dit, la motivation émane aussi du jugement qu’on porte sur la femme même – pas seulement physique, mais aussi moral et intellectuel.

    La Bible dit qu’aux yeux du mâle, rien n’est plus important, chez la femme, que la beauté. Mais elle ajoute que si l’homme trouve, en plus de la beauté, de la vertu, et, en plus de la vertu, de la sagesse, il est aux anges. Il n’est pas seulement satisfait, il est véritablement amoureux, et fait tout ce qu’il peut pour que l’amour se passe bien, et cela permet justement à son désir d’être assouvi.

    Où est donc la cristallisation? Parler de cristallisation ne revient-il pas, en ce cas, à présupposer qu’aucune femme belle ne puisse être aussi vertueuse et sage? Que cela tient du miracle?

    À vrai dire la Bible le laisse entendre: cela arrive très peu souvent, dit-elle. Donc l’homme est souvent obligé de l’espérer, voire de l’imaginer – de se contraindre à le penser. Sinon, il n’est pas amoureux, et la femme ne se donne pas à lui, il reste seul et inassouvi.

    À la rigueur, beaucoup préfèrent mentir, plutôt que de rester dans une telle situation. Même si son assouvissement est au fond superficiel, son penchant matérialiste s’en satisfait souvent – en tout cas s’y résigne.

    D’autres, ceux qu’on appelle les poètes, se laissent réellement prendre à l’illusion. Mais elle ne dure pas, comme on ne l'ignore pas.

    Mais il est certain que la femme à la fois belle, vertueuse et sage est réellement divine, qu’elle place réellement la divinité sur Terre, et qu’elle ne cristallise rien d’autre que des qualités invisibles. Sur son visage, pour ainsi dire, angelic.jpgune vapeur lumineuse se distingue, à l’œil du voyant, sans laquelle l’amour au sens vrai ne naît pas. À la rigueur, on le sait bien, cette vapeur lumineuse, faite de sainteté et de sagesse mêlées, peut agrémenter un visage irrégulier, et la beauté intérieure peut venir s’imposer à la beauté extérieure – même si le corps de la femme, avec ses rondeurs, a toujours une beauté que le corps de l’homme, avec ses raideurs, n’a pas. Je veux dire, de toute façon, l’homme apprécie les rondeurs, il les trouve belles, et cela n’a rien d’arbitraire, car Platon a affirmé, avec raison, que rien n’était plus beau et plus pur que la sphère, et le fait est que le corps de la femme y tend, tandis que celui de l’homme tend à l’angle.

    Donc, même si ce qu’on cristallise est une divinité rêvée, il peut réellement arriver, aussi, que des anges s’incarnent. Lamartine en parlait.

    Cela arrive-t-il moins souvent qu’on ne tombe amoureux? Pas forcément. Chaque être humain a en lui une part de la divinité, et l’amour en est aussi le pressentiment – consiste aussi à la deviner, sous l’écorce. À la grossir, peut-être, à effacer dans la conscience ce qui chez les êtres humains tient au terrestre. Mais on vit d’espoir.

  • Poèmes de la Cité, II

    22281560_1809015539111932_9104539175768067445_n.jpgL'avant-dernière fois, j'ai publié un poème prononcé le 12 octobre à la Maison de Quartier de Saint-Jean, de moi. Il y en avait deux, et voici le deuxième, à la forme classique, et au propos qui l'est aussi, peut-être, même si le merveilleux n'est pas constant dans la poésie française. Il se nomme Le Chant du ménestrel, et c'est un petit conte en vers.

    De ville en ville et de règne en royaume,
    Un beau matin parti de ma maison,
    Je suis passé marchant vers l'horizon,
    Suivant dans l'air un étonnant arôme.

    Il me semblait qu'une femme inconnue
    Toujours fuyait devant mes pas errants,
    Et que sans but allaient mes pieds mourants
    Et que mon œil se perdait dans la nue.

    Un jour parut sous mon front un abîme;
    Et le parfum m'emmenait vers la mort,
    Et je sentais que je tombais du bord
    Quand une main fit, blanche, un geste infime.

    L'instant d'après j'étais sur la pelouse,
    Et sur mon corps un souffle descendait;
    Et j'entendais une voix qui disait:
    Chante pour moi, je serai ton épouse.

    Alors la route à nouveau fut mon sort;
    Et dans les cours et les palais splendides,
    Jouant des airs qu'inspiraient des sylphides,
    Sans le vouloir je reçus beaucoup d'or.

    Le bleu du ciel un jour sera fendu
    Pour qu'on m'emmène au-delà des étoiles,
    Et le bateau qui hissera ses voiles
    Sera pour moi d'ivoire et d'or battu.

    Mais aujourd'hui je vis dans mon château,
    Attendant l'heure où je pourrai partir,
    Et tristement je scrute le saphir
    Qui doit briller au jour de mon bateau.

    Tel fut le don que mon doigt conserva
    Le lendemain de l'étrange miracle
    Où loin de choir je fus mis au pinacle
    Où plus d'un cœur d'artiste se rêva.

    C'était l'histoire d'un poète qui a eu de la chance – pas nécessairement moi, malgré la première personne. C'est le récit d'un poète béni d'un temps ancien. Je ne sais pas quand j'aurai l'occasion de publier à nouveau des vers, voire d'en composer d'autres, maintenant que j'ai quitté les Poètes de la Cité. Ils me motivaient à en faire. Nous verrons.

  • CXLI: le feu des géants de fer

    blue.jpgDans le dernier épisode de cette série abominable, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élançait vers les géants de fer de Fantômas, qui détruisaient la Ville, tuaient ses habitants, et étaient animés par un mystérieux feu bleu qui leur donnait, malgré leur taille, une incroyable vivacité.

    Il était apparenté au feu qui était dans le heaume du Génie d'or: il faut le savoir.

    Mais c'était naturellement, par la grâce divine, et l'art des fées du ciel, qu'il avait ce corps de feu lunaire; et c'était un feu plein de vie, servant d'enveloppe à des génies de l'orbe argenté de l'astre des nuits. Tandis que les géants de Fantômas puisaient leur vie dans les chaudrons assemblant ce qui dans ce feu lunaire était mort, et que volait Fantômas aux démons d'autrefois, tombés sous les coups de Diënïn, et dont le cœur abritait encore des éclats de vie.

    À vrai dire beaucoup d'entre eux le laissaient faire, dans l'espoir de se venger des hommes, qui les avaient supplantés à la surface. Car dans l'ancien temps ils avaient été des géants, lorsqu'ils avaient pris un corps physique, et ils avaient régné sur le monde; mais leur mauvaiseté avait mû les êtres célestes qui gardent la paix cosmique, et les avait poussés à doter de grâces divines plusieurs hommes, qui les avaient vaincus et chassés de la Terre visible, de la partie de la Terre qui s'ouvre sur les étoiles, et demeure au-dessus du Gouffre. Dans ce Gouffre, les géants avaient été précipités, et on les appelait désormais des démons.

    Or, les chaudrons contenant ce qui leur restait de sang – lequel apparaissait sous la forme de ce feu bleu épais, gluant, presque liquide –, ces chaudrons étaient confiés à Fantômas par les goules de l'Abîme, filles des géants morts qui obéissaient à leurs murmures vengeurs. Car ces êtres ne mouraient jamais vraiment, et si leur sommeil était plus profond que celui des hommes, et donc plus proche de la mort, ils n'en chuchotaient pas moins, en rêvant, d'horribles choses, annonçant leur retour, exprimant leur rage, délivrant à ceux qui pouvaient les entendre leur inextinguible haine.

    Et voici! Fantômas se servait par louchées de cette haine, il saisissait dans ses mains gantées des poignées épaisses de cette immonde rancœur, et cela brillait comme un sombre azur, et contenait le reflet des étoiles dont un jour ces êtres étaient venus, avant de choir. Il en demeurait ce pouvoir déchu, qui pouvait être utilisé par les blue 2.jpgsorciers – et qui, en vérité, l'a souvent été.

    Fantômas ainsi versait l'élixir maudit dans les veines artificielles, forgées par ses Gnomes, de ces géants de fer ses fils, qui renouvelaient pour ainsi dire les géants morts d'avant le Déluge, leur succédaient et les ramenaient sur la Terre sous une forme refaite, leur donnaient une nouvelle vie. L'effondrement de l'Atlantide les avait, pensait-on, fait disparaître de la surface de la Terre; mais grâce à Fantômas et à ses machines à visage humain, ils revenaient, leurs membres s'agitaient, ils agissaient par eux à distance.

    Car leur esprit n'était pas tout entier dans ces robots; mais il l'était en partie. Tel était l'art extraordinaire appris par Fantômas, cet ancien Romain devenu immortel à la suite de son pacte avec Mardon, prince des démons. Et il comptait bien s'en servir pour devenir le maître du monde, en cet hiver des siècles.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant à la suite. Vous verrez alors comment on tenta vainement, depuis l'arrière, d'empêcher le Génie d'or d'abattre les robots géants de Fantômas.

  • Poèmes de la Cité, I

    FB_IMG_1571078027153.jpgJ'ai longtemps refusé de publier sur mon blog mes poèmes, sans doute parce que j'avais publié plusieurs recueils imprimés, et que je comptais continuer. Mais j'ai assez de poèmes aujourd'hui, en réserve, pour en constituer un nouveau, et je ne vois pas que l'occasion puisse se présenter, n'ayant plus ni assez d'argent pour participer à un tel projet, ni assez de temps pour vendre le livre moi-même, ni assez de lustre pour convaincre un éditeur de prendre tout en charge. La Tribune de Genève électronique reste mon meilleur éditeur, et le présent blog contient déjà des récits fabuleux fictifs, et il peut contenir aussi des poèmes, notamment ceux qui sont liés à l'actualité. D'ailleurs d'autres blogueurs de cette plate-forme publient leurs vers.

    Le 12 octobre, comme annoncé récemment, j'ai lu deux poèmes de ma plume, et je voudrais les publier ici. Voici en tout cas le premier, La Révolte du Poète, dont je voudrais dire qu'il s'appuie sur une alternance nouvelle d'assonances et d'allitérations, sous une forme suivie. Pour l'assonance, il s'agit de la dernière voyelle, pour l'allitération, de la dernière consonne. C'est en lisant un poème de Paul Éluard jouant beaucoup, de cette manière, sur les sons à des endroits réservés d'ordinaire à la rime, que j'ai eu cette idée, qui consiste à séparer deux phénomènes allant normalement ensemble. Mais j'ai voulu conserver une régularité, pour créer un rythme réellement porteur. Voici donc ce poème:

    Dans la nuit le Poète a tourné son regard
    Et n'a vu nul chemin, ni devant, ni derrière;
    À sa droite est un mur, à sa gauche est le vide,
    Il marche sur la boue d'un sentier de corniche.
    Nul œil de flamme à l'horizon de l'est ne s'ouvre,
    Et son corps est tremblant sous l'effet de la fièvre;
    Il sent la peur monter des profondeurs de l'âme
    Et la sueur couler à flots de son front pâle.
    Mais un feu semblant bleu court autour de ses membres,
    Et revient le courage en ses chemins d'opprobre.
    Comme un air de saphir ceint ses bras qui se meuvent,
    Et voici que surgit la force qui lui donne
    Le pouvoir de sauter par dessus la muraille
    Et de se tenir droit sans que son pied vacille
    Au milieu de la cour dont on voulait l'exclure.
    Et traçant de sa main dans l'air le feu de runes
    Il s'ouvre une mandorle, et des hommes de foudre
    Jaillissent de la faille en écartant son cadre,
    Et voici que le barde est vengé des immondes
    Qui voulurent qu'il fût banni au fond des combes.
    Le pouvoir du Poète est tel: il est le sabre,
    Il est le vent qui hurle au son des chants funèbres.
    Il renverse les murs, il renverse les tours,
    Il renverse les rois ingrats quoi qu'il en coûte;
    Il sauve l'être humain lassé des habitudes
    Que font peser sur lui les ténèbres du monde.
    Mais qui reconstruira, hélas! le palais d'or
    Que le Poète aimait? Lui-même par quelque ode?
    Béni soit le charmeur doté de la puissance
    De rassembler la pierre et d'en remplir les fosses!

    Un tel texte a forcément besoin de l'indulgence du lecteur!

  • Jacques Chirac en apothéose

    chirac 02.jpgJ'ai bien voulu sacrifier au rituel des hommages à Jacques Chirac par un article sur le Musée des Arts Premiers, dont je pense du bien, et qu'il a réalisé avec les deniers de la République, mais je suis surpris par la tournure qu'a prise cet hommage notamment dans l'Éducation nationale, car les professeurs ont reçu un message relativement édifiant de leur ministère pour les inviter à une minute de silence recueillie et pleine de componction qui sentait bon la religion officielle, quel que soit son nom – ou le livre qui lui serve de référence.

    Mais la tradition n'en est pas difficile à reconnaître, pour qui a lu l'ancienne littérature romaine, Pline le Jeune, Tacite ou Ovide, qui montraient comment les empereurs romains étaient divinisés après leur mort. De façon atténuée, parce que chapeautée par un christianisme qui soumettait l'apothéose des princes à la piété religieuse, au jugement des prêtres, le culte du chef a continué à l'époque féodale et monarchique, comme on ne l'ignore guère. Mais la monarchie a tendu à affranchir le prince du collège des prêtres, comme c'était le cas dans l'Empire romain, puisque l'empereur même était pontife, grand prêtre, et assurait, notamment après sa mort, la solidité du pont entre les hommes et les dieux.

    Au mieux, les seigneurs de la Savoie médiévale étaient regardés comme de bons anges, des esprits protecteurs du peuple, du pays, mais ils demeuraient soumis aux archanges, et aux saints du Ciel, à Dieu, au Christ. L'empereur romain était virtuellement l'égal de Jupiter, le faisait descendre sur Terre. Bien sûr, les Romains n'étaient pas stupides, ni immoraux: c'était le cas si l'empereur était juste et bon. S'il pouvait avoir en lui une part de sainteté. Mais il n'y avait pas pour eux de saint indépendant de la sphère politique, même les saints de la République étaient des dirigeants de la cité, non des ermites ou des prêtres sans pouvoir autre que d'officier et de sacrifier dans les temples. Ceux-là demeurent cachés dans l'histoire, on ne parle jamais d'eux.

    Voici que Jacques Chirac fait l'objet d'une sorte de culte, et que le bras armé de l'État dans la sphère culturelle, je veux dire l'Éducation nationale, est chargé de l'exécuter dans le peuple, qui doit apprendre à vénérer les chefs suprêmes de la République.

    On a même vu passer l'information selon laquelle la messe d'hommage à Jacques Chirac serait présidée par Emmanuel Macron, à Saint-Sulpice...

    Ce n'était pas vraiment un saint, que le défunt Président, même s'il était sympathique – il a pensé surtout à lui, au cours de sa carrière politique, même s'il aimait les gens, dit-on. On insiste sur son bon cœur mais DivineAugustus.jpegmalheureusement Machiavel a révélé que sans bonté affichée aucun prince n'a jamais pu régner. On ne voit pas que son âme soit suffisamment pure pour monter dans un ciel assez élevé pour protéger de ses rayons stellaires la France immortelle, malgré l'adhésion populaire et ses nombreuses élections remportées – son statut de champion de la compétition politique. On sait bien qu'il n'a pas réalisé grand-chose, quelles qu'aient été ses plus ou moins nobles intentions, sans doute assez nombreuses. Du reste j'ai tendance à penser que les poètes méritent plus qu'on leur voue un culte que les hommes politiques, et aussi les conteurs.

    Le problème est de savoir qui après sa mort entre dans un rayonnement suffisant pour aider, éclairer, guider, porter les vivants, et pour cela il faudrait un regard occulte, un don de seconde vue. Mais la façon dont le gouvernement invite à vénérer un chef de gouvernement rappelle un peu trop la façon dont les prêtres catholiques canonisaient essentiellement d'autres prêtres catholiques. L'intérêt privé dont cela relève est un peu évident.

  • Jacques Chirac et les arts premiers

    Branly-630x405-C-OTCP-Lois-Lammerhuber-I-172-06.jpgDe mon point de vue, Jacques Chirac a réussi peu de choses, si ce n'est son musée du quai Branly, dit des Arts Premiers, qui a remplacé le Musée Colonial de la Porte Dorée – que j'ai souvent visité avant son transfert, car j'habitais à côté, et mon école en était plus proche encore. Sans doute ces Arts Premiers étaient-ils affectionnés d'une façon assez sincère par le défunt Président, et en tout cas il sut employer le talent de Jean Nouvel, car le bâtiment même est beau. Tout le monde en a convenu, et c'est étrange, car son prédécesseur François Mitterrand a fait créer beaucoup plus de bâtiments, il se piquait en effet de culture et de lumières particulières en matière architecturale, mais la vérité est que la production mitterrandienne est médiocre et sentait sa pompe moderniste, une certaine absence d'implication personnelle: il en faisait beaucoup, mais d'une manière abstraite, il aimait d'ailleurs les formes mathématiques ennuyeuses.

    Ce qui est troublant, c'est que Mitterrand s'appuyait sur une tradition typiquement française, classique, y compris en poésie, qui échappait à Chirac, plutôt amateur de traditions asiatiques ou africaines. Or il en est sorti un bâtiment de plus de charme, comme si la grande tradition à la française était devenue vide. Comme si Paris ne brillait que par les cultures des pays que son armée a conquis, même si dans les faits elle continue d'afficher orgueilleusement son style propre, continue d'en pénétrer son propre espace, ne s'embellissant pas tant qu'on voudrait.

    Le style moderniste et mathématique est volontiers imité des Américains, mais en Amérique les bâtiments géométriques et nus de Paris, de ceux que Mitterrand a fait produire, sont plutôt l'apanage des villes de province, quai-branly.jpgtandis que Washington affiche son style néoromain, et New York son néogothisme, au-delà de son gigantisme. En quelque sorte, le Musée des Arts Premiers est une heureuse intrusion de l'art amérindien dans le sol occupé par les Européens, comme si la vérité de Paris, par-delà les siècles chrétiens que l'incendie de Notre-Dame semble avoir encore davantage annihilés, était dans l'indigénat chamanique préceltique, ou au moins prélatin.

    Il est curieux que la fin d'une civilisation se marque par l'absence de capacité à digérer les choses sans renoncer à ses traditions propres, je veux dire, le christianisme et le philosophisme auraient pu s'animer en accueillant le chamanisme des anciennes colonies, ou même des régions à tendance païenne – mais, au lieu de cela, Paris superpose les traditions sans parvenir à les synthétiser, comme si le génie n'y flamboyait plus autant que les accumulations de science vide.

    Car le problème des traditions chamaniques est que, aussi belles soient-elles en soi, elles apparaissent comme extérieures à la tradition européenne, et que leur exposition publique anesthésie leurs pouvoirs de suggestion, quoi qu'on dise, les plaçant dans la lumière artificielle dont Walt Disney use lorsqu'il s'agit d'exposer le merveilleux traditionnel – la même. Pendant ce temps, le style géométrique à la Mitterrand continue de régner - suscitant l'ennui.

    Il n'y a guère que Charles Duits qui parvint à synthétiser la tradition française et le chamanisme, et il était américain, il ne faisait pas de politique, il n'avait pas même le droit de vote.

  • La fin de la bataille séculaire (Perspectives, LXXIV)

    angel 03.jpgCe texte fait suite à celui appelé C'était un monde étranger tout proche, dans lequel je donne la nature intime du monde des génies, et son rapport avec celui des hommes mortels, avant d'annoncer le récit de la fin de la bataille contre mes hommes-chauves-souris du mal.

    Et donc, je continuais, sous la forme de Radumel, à donner des coups fulgurants, mais mon âme s'épuisait, et il en allait de même d'Othëcal. Seule Ithälun semblait garder son éclat, et ne douter en rien, parant les attaques à la fois des chauves-souris géantes et des spectres fins qui s'élançaient de leurs rangs – exécutant les ordres plus intimement donnés par Mardon. Je l'en admirais, cette dame ravissante, flamboyante, toute proche des anges. Mais mon sang se glaça quand j'aperçus, à son flanc droit, une blessure qui laissait couler un liquide rouge et brillant – son sang à elle. Elle ne perdait pas foi, mais du coup son corps subissait les assauts des chauves-souris, si son cœur restait intact, et je me demandai si ce ne serait pas elle, finalement, qui tomberait la première! À cette idée, une horreur sans nom m'étreignit, et une large souffrance m'enveloppa.

    Une ténèbre voila mon visage, et je sentis ma cuisse me brûler, me piquer. On avait dû l'atteindre, la percer. Je sombrai dans le désespoir, comme au fond d'un lac. Tout au loin, juste avant de perdre conscience, j'entendis crier, comme en un son étouffé et obscur: «Les célestes Dormïns arrivent!» Et la voix était joyeuse, mais pensant que je mourais, je me désolais de ne pas pouvoir voir ces nouveaux arrivants, et songeais que peut-être une merveille aurait lieu, que je ne verrais pas. Et j'en versai une larme grosse, avant de sombrer dans l'inconscience.

    Quand je me réveillai, j'étais étendu sur l'herbe, toujours vêtu de mon armure, et c'était le matin. Le sol était encore frais et humide, mais le soleil, bien dégagé de l'horizon, commençait à me chauffer. Ayant ouvert les yeux, je reconnus, autour de moi, le vallon d'Aslacïn, qui s'était étendu souvent sous nous durant notre combat dans les airs, bordé cependant par les hauts plateaux d'Orcled et le lac d'Icimïn. Nous allions et venions, sur nos chevaux volants, et parcourions, tout en donnant et en recevant les coups, de nombreuses lieues, et même si nous avions à peine le temps de reconnaître les montagnes et les rivières, d'un coup d'œil nous les voyions, et leurs noms rutilants passaient dans notre esprit agité.

    J'étais entouré de corps sans vie, jonchant épars l'herbe drue pleine de fleurs, surtout des corps de chauves-souris géantes (les Umulers), mais aussi de quelques chevaliers de la suite d'Othëcal; je reconnus notamment un homme que j'avais fréquenté, nommé Bëlal, fils d'Ontoloc. Je l'avais aimé, sous ma forme de Radumel, et avais mené avec lui quelques assauts, contre les troupes de Mardon, mais aussi accompli quelques cérémonies festives, dans la maison de Sëgwän. C'était un bon et joyeux compagnon, et mon cœur à sa vue se serra.

    Je songeai au cri que j'avais entendu au moment de sombrer dans les ténèbres, et tentai de voir, dans le ciel, les Dormïns. Des étoiles en troupe m'apparurent bientôt, volant dans les airs, et, aiguisant le feu de mon regard, je reconnus en elles des formes – celles de guerriers en armure qui avaient au dos des ailes. Je le savais, ils se les forgeaient eux-mêmes, les faisant pousser de leurs corps souples et mobiles, plastiques et purs, lorsqu'ils parvenaient dans l'atmosphère terrestre. Ils en avaient le pouvoir, pouvant changer de forme.

    Car voici! leur habitacle ordinaire était l'orbe lunaire. Ils vivaient là-haut dans une forteresse obscure, et ils n'en sortaient que lorsqu'ils étaient invoqués par des âmes saintes pour venir les secourir, et donc quand leur cause était juste au plus haut point. Alors leurs mots, leurs appels avaient une valeur injonctive puissante – et ils ne pouvaient y résister, tout virils qu'ils fussent. Car d'en haut, du grand orbe solaire, leur venait l'ordre répercuté et approuvé par le Conseil des Puissances – les maîtres occultes de notre système solaire; et ils devaient s'y plier.

    (À suivre.)

  • Récital des Poètes de la Cité le 12 octobre

    01.jpgLes Poètes de la Cité cet automne encore présenteront un récital exceptionnel, en partenariat avec l’association Noyau. Au cœur du conte, que je préside aussi, et qui est occitane. Il aura lieu à la Maison de Quartier de Saint-Jean samedi 12 octobre 2019 à 15 h – et c’est le dernier que je présiderai, car j’ai donné ma démission, ne pouvant m’occuper de l’association genevoise alors que je vis à plus de six cents kilomètres. J’y serai avec ma double casquette néanmoins, et y viendrai depuis les environs de Limoux avec Rachel Salter, qui livrera un conte particulièrement poétique, Histoire de la fée lavandière, tandis que les Poètes livreront aussi soit des contes poétiques, soit des poèmes narratifs. C’est ce que je ferai moi, je dirai deux de mes poètes narratifs qui ont bien l’allure de contes, La Révolte du poète et Le Chant du ménestrel. Puis Dominique Valllée, l’excellente, dira aussi un poème de son cru. Linda Stroun à son tour fera élégamment part d’une Métamorphose. Brigitte Frank puissamment racontera l’histoire du Géant Galatio. Yann Cherelle, avec sa profondeur habituelle, fera dire un texte sur les Enfants perdus. Émilie Bilman, avec son imagination subtile, fera résonner le chant des fées et des oiseaux, et montrera le reflet pur des cygnes. Catherine Cohen, avec sa vivacité accoutumée, dira un émouvant Yoga du soir. Et l’épique Giovanni Errichelli plongera 71500902_10157268742452420_765629090752364544_o.jpgavec force dans les mystères de Nyx et Érèbe et de La Légende de Salimonde. Les artistes de la parole seront accompagnés d’un musicien renommé à juste titre, le joueur de korâ Sankoum Cissokho: il commencera et finira le spectacle, et le ponctuera de son instrument mélodieux.

    Mais avant le récital des poètes et conteurs de nos deux associations associées, il y aura une présentation du Président, et, après, des tréteaux libres, pour tous les poètes, inscrits ou non inscrits, membres ou non membres. Vous pouvez tous venir pour présenter vos contes et apologues ensorceleurs!

    Pour moi, je ne sais si je ferai le bilan de ces années de présidence que je ne compte plus, je suis content de les avoir faites, c’était un titre plein d’honneur, notamment, il faut le dire, à l’étranger, en France. On se doute que d’annoncer aux Savoyards et aux Languedociens que je suis président d’une société de poètes à Genève me donnait aussitôt du lustre. Même les Parisiens étaient charmés.

    Ce n’est pas pour autant bien sûr que j’aie été digne de ma fonction, je ne suis pas certain d’avoir été à la hauteur et que je fusse fait pour un tel poste, je pense qu’on m’y a élu parce que j’ai des facilités pour m’exprimer en public, pour communiquer. Quant aux capacités d’organisation et à l’autorité naturelle, je dirai que je n’ai pas ces qualités à un degré particulièrement élevé, étant tiré par l’élément de l’air et la volatilité. Je peux d’autant poetes.jpgmoins m’empêcher d’essayer d’amuser et de faire rire que même quand je ne m’y efforce pas, j'en crée le résultat: jusqu’à ma démarche, me dit-on, a quelque chose de comique. Je n’y peux rien, c’est ainsi.

    J’essaie bien à l’occasion de m’améliorer, mais je m’efforce surtout de travailler pour remplir les tâches concrètes sur lesquelles je me suis engagé, pensant que cela suffit bien, et que l’autorité minimale est acquise par cette activité, et la légitimité qu’elle possède. Bref, je ne prétends pas laisser l’association des Poètes de la Cité au pinacle, car sa situation objective n’est pas particulièrement glorieuse; mais je pense avoir animé l’association, tout de même, avoir créé des choses, et donné l’occasion à beaucoup de poètes de briller, d’être mieux connus et appréciés du public. Le présent blog, il faut l’avouer, y a participé.

    Ils le méritaient d’ailleurs tous, ils sont bons, ce sont des poètes talentueux, que je suis content d’avoir fréquentés. J'espère les revoir un jour.

  • Arthur Rimbaud et l'imagination raisonnée

    Rimbaud_1872_n2.jpgToujours pour des motifs professionnels, après Luc Alberny et Guy de Maupassant, je m'amuse à relire Arthur Rimbaud – ses poèmes en vers. Et je découvre une introduction réalisée, dans l'édition choisie, par mon ancien professeur à la Sorbonne Pierre Brunel. Je l'aimais bien, il s'intéressait à la poésie contemporaine, aux motifs mythologiques, et j'ai participé à son Dictionnaire de don Juan – y publiant un article. Mais une remarque qu'il fait sur Rimbaud m'a surpris.

    Il assure que son imagination était raisonnée, semblant contredire une école de pensée qui la trouve délirante. Il paraît mettre un point d'honneur à ce qu'il en soit ainsi, comme si le problème était moral. Cependant, il n'en donne pas d'illustration, il n'en livre aucune preuve.

    Ce n'est pourtant pas difficile: peu ou prou, l'imagination représentée par des mots contient des éléments de raison, comme la langue elle-même. La question n'est pas là. Je suis d'accord avec le présupposé de Pierre Brunel: toute imagination de poète digne de ce nom est raisonnée – ou, comme disait Rudolf Steiner, disciplinée. Je rejette à la fois les imaginations délirantes et l'absence d'imagination en poésie – le rationalisme sec. Pour moi, même, les meilleurs poètes sont ceux qui équilibrent le mieux ce qui ressortit à la raison et ce qui ressortit à l'imagination.

    J. R. R. Tolkien à son tour disait que plus une imagination était claire, plus elle était belle. Il rejetait avec énergie l'imagination délirante, celle des poètes échevelés dont la vie, affirmait-il, était fortunately short. Il n'avait probablement pas d'intérêt pour Rimbaud.

    Le problème est en effet de savoir dans quelle mesure un poète est équilibré entre la raison et l'imagination, de quelle manière il a pu créer des imaginations disciplinées. Si la mesure est petite, le blâme n'est pas loin. Pierre Brunel le sait, et défend Rimbaud pour le principe. Mais il ne prouve rien.

    Il est évident que si on le compare avec des écrivains rationalistes, il semble manquer de discipline, que son imagination n'apparaît pas comme très raisonnée – qu'on s'en plaigne ou s'en réjouisse. Mais c'est là pure subjectivité. Comment créer en la matière un jugement fiable? Il faudrait pouvoir le comparer avec la production poétique mondiale. Ou au moins avec l'ensemble de la production poétique française, depuis les origines. Or, de brunel.jpgnouveau, il semble bien, si on fait cela, que son imagination tend au délire, qu'il appartient à cette sorte de poètes.

    Dans un certain sens, on peut s'en réjouir, car la production française tend au rationalisme et à la sclérose, et c'est pourquoi Rimbaud la détestait, pourquoi il s'en prenait à la tradition poétique nationale. D'un autre côté, la production mondiale tend bien à l'équilibre entre l'imagination et la raison – équilibre dont il sort des mythologies, et je ne sais pas si on peut dire que Rimbaud en a créé une. Dans les Illuminations, peut-être.

    Si Pierre Brunel n'entre pas dans la discussion, c'est qu'elle est périlleuse. Rimbaud a aussi donné naissance à toute une tradition de poètes plus imaginatifs que leurs prédécesseurs, je trouve que les écrivains de science-fiction français lui doivent beaucoup, notamment Kurt Steiner et Stefan Wul.

    Le rejet néanmoins de tout repère traditionnel est lui aussi périlleux, car il n'est pas donné à tous les esprits de retrouver par eux-mêmes le sens du monde, ce qui dans l'appréhension imaginative se cristallise comme pensée claire.

  • Guy de Maupassant et le monde élémentaire

    Maupassant_9529.jpgLa différence entre Émile Zola et Guy de Maupassant est surtout dans la place que le second laisse à l'occulte, aux forces élémentaires, qui sont chez lui objectives, et n'émanent pas seulement, comme souvent les professeurs le veulent, du psychisme humain. Disciple de Flaubert qui méprisait le Naturalisme qui pourtant se réclamait de lui, Maupassant concédait aux mystères de l'âme humaine dans leur relation avec les forces cachées de l'univers, et il restait chez lui quelque chose de la tradition hugolienne – et Hugo lui aussi détestait Zola.

    Cela ne se voit pas seulement dans le Horla, salué par Lovecraft et qui objective la schizophrénie et lui donne un fondement cosmique, mais aussi dans ses romans, et ma lecture récente de Bel-Ami pour des motifs professionnels me l'a dévoilé. Car s'il ne croit certainement pas aux forces bienveillantes de l'univers, à l'amour cosmique des mystiques et des chrétiens, il a encore avec Lovecraft ce trait commun, qu'il croit à des forces élémentaires qui animent le monde au-delà des apparences, et justifient l'égoïsme humain. Car le monde est égoïste jusque dans ses strates magiques, pour Maupassant, et dans le roman cité au-dessus, il n'esquisse une mythologie que pour peindre l'ange de la mort, dominant tout, emportant tout, faisant de la vie une illusion.

    Pourtant, il y a chez lui des liens sympathiques obscurs, qui, au-delà des conventions sociales et des fausses lois justes, rapprochent les êtres, créent des amours durables, immortelles – une substance qui embrasse les couples. Il est étrange que dans Bel-Ami un courant de ce genre, lumineux, brillant, astral, passe entre le héros et son éternelle maîtresse, avec laquelle il ne se marie jamais mais qui est la seule femme qu'il aime, et qui l'aime en retour. La société est absurde, mal faite, illusoire, stupide, et ne permet pas de réussir cette union légalement, de la faire passer dans la règle; mais une force souterraine existe, qui est plus pure, plus sainte, et fait se retrouver à l'infini ces deux âmes au-delà de leurs mariages et de leurs mensonges.

    Il est curieux que peu de temps avant le triomphe du héros et ses nouvelles retrouvailles avec madame de Marelle son éternelle amante, les personnages croient voir, derrière les hirondelles qui volent dans le ciel printanhirdondelles.jpgier, les lignes qu'elles ont tracées dans l'air – qu'ils pensent les distinguer encore, comme le dit Maupassant.

    Sans doute, cette force élémentaire est dénuée de morale, de règle, de lois, de pensée, et Maupassant reste païen, athée – ce que Rudolf Steiner appelait ahrimanien. En ce sens, il participe pleinement du matérialisme de Zola, malgré ses tendances ésotériques, et le plaisir qu'il eut à composer des poèmes. Il fait penser à un Robert E. Howard de la bourgeoisie parisienne, car sous son réalisme dur et cru un vague romantisme subsiste, qui mêle les images du néant absolu et épais, du néant qui se cristallise en figures démoniaques, aux images plus fleuries, plus optimistes, plus inspirées par le vol des oiseaux et les amours substantielles des amants secrets.

  • CXL: la grande attaque de Paris

    celestiales-marvel-ucm-1546873671.jpgDans le dernier épisode de cette geste intense, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, assailli et (apparemment) submergé par les troupes ordinaires de Fantômas sous les murs de sa forteresse, il aperçut aussi des géants de fer qui en sortaient.

    Or, si les hordes de démons armés se jetèrent comme naguère sur le Génie d'or, ces géants de fer se détournèrent sans tarder de lui et, sous ses yeux, comme pour le narguer, se dirigèrent vers Paris; et de la voix sortit de leurs bouches qui étaient comme des fentes dans un casque, et un chant se fit entendre, répétitif et lourd, laid et repoussant, mais dont le sens était qu'ils allaient détruire Paris, et en tirer un plaisir ineffable. Car ils haïssaient ce qui était vivant, l'appelaient sale et immonde, parasitaire et gluant, et proclamaient leur désir d'en débarrasser la Terre pour la purifier, pour la transformer en une boule de métal sans tache et sans pourriture. Ils affirmaient que Paris était pleine de boue et de sang, et que la détruire affranchirait l'univers, le libérerait de sa présence importune et infâme.

    Le Génie d'or était horrifié par ces paroles pleines d'orgueil et de haine, prétendues vénératrices des choses pures, en réalité méprisantes et envieuses pour tout ce qui poussait, croissait, créait – et passait par les mystères de l'eau, le grand agent chimique.

    Ces suppôts de la terre étaient habités par des êtres hideux, apparentés aux gnomes, aux esprits du métal et de la pierre, et ce qui était plastique et évolutif leur inspirait un dégoût satanique, n'étant adeptes que de ce qui était osseux, mort, solide et noir.

    Approchant des murs de Paris ils commencèrent à abattre les premiers immeubles de rayons de feu qui sortaient de leurs mains, et qui éclairaient la nuit et se reflétaient sur le métal de leur corps, de leurs bras, de leur plastron, de leurs jambes. Dans un fracas épouvantable et des nuées de poussière épaisses, les bâtiments s'effondraient, et les habitants, avant de mourir dans les décombres et dans leurs chutes, se demandaient s'ils devaient cette catastrophe à des terroristes ou à un tremblement de terre. Car ils ne voyaient rien, n'avaient que la vision de la mort qui abattait sur eux sa faux, et n'en comprenaient pas la cause seconde, ce qui dans le monde physique avait permis sa venue. Et mourant dans l'ignorance, ils en ressentaient une peine plus profonde, hélas!

    Tout le monde néanmoins ne mourait pas, et on entendait, sous les gravats entassés, d'horribles cris, de pitoyables gémissements, des voix désespérées et des mots incompréhensibles.

    Mais les robots immenses ne faisaient qu'en rire, s'il leur était possible d'en rire, ils ne faisaient qu'en tirer de la joie, une voluptéAjak-Eternos-2.png immonde.

    Dès lors le Génie d'or n'eut plus d'autre choix que de se détourner des troupes ordinaires de Fantômas qui l'attaquaient, de les placer à l'arrière, dans son dos, et de poursuivre les géants que la taille n'empêchait pas de se mouvoir à grande vitesse, étant animés par l'art secret de Fantômas et sa science illimitée: dans les profondeurs de la terre, un feu bleu existe, dans lequel il plongeait ses mains, pour en tirer l'âme de ses machines à visage humain.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la bataille du Génie d'or contre les géants de fer de Fantômas.