Savoyard de la Tribune

  • Nostalgie du monde divin, suite

    tseringma.jpgJ'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.

    Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.

    Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!

    Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.

    Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la Novalis-1.jpgfaçon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!

    Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.

    Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.

  • De l'origine secrète des Mutants

    SentinelMkIIUXM59p19.PNG.pngJe me suis longtemps demandé si les mutants des comics Marvel pouvaient avoir une origine mystique - si leurs mutations, présentées comme liées à l'Évolution, pouvaient être dites d'origine divine, et si la Providence, pour les auteurs de ces illustrés (comme disait ma grand-mère), avait un rôle dans leur apparition. Ce n'était pas clair car, en général, pour Stan Lee et Jack Kirby, inventeurs de la série des X-Men, ces évolutions, ou mutations, étaient issues d'accidents, de hasards, et on ne pouvait pas affirmer que ces accidents, ces hasards, eussent un sens mystique - rien ne le laissait supposer.

    Or, cette série a, elle-même, évolué - notamment sous la plume de Roy Thomas, au mysticisme souvent explicite, et qui était un grand lecteur de fantasy - de Tolkien, Dunsany, Eddison, Morris. Dans les impressionnants épisodes dessinés par Neal Adams, on trouve justement une étrange révélation: c'est le cœur du soleil qui est la source des mutations créant les super-héros - mais aussi des évolutions qui ont tiré les êtres vivants vers l'humanité. Cela se présente ainsi: obsédés par leurs désirs de tuer les Mutants, les robots appelés Sentinelles sont amenés à chercher la source des mutations, pour enfin la supprimer. Ils s'élèvent dans le ciel et, sentant cette source instinctivement, se précipitent dans le cœur de l'astre solaire!

    Le scénariste voulait-il plaisanter, ou était-il nourri d'occultisme? Car selon celui-ci, le Christ est un être solaire, et provoque l'évolution de l'humanité vers la surhumanité, à travers l'acquisition d'un corps glorieux. Et qu'ont les super-héros, sinon ces corps glorieux? À quoi renvoient leurs costumes colorés, sinon à ces corps de cristal ou d'arc-en-ciel aussi évoqués par l'ésotérisme tibétain? Leurs facultés extraordinaires, leurs liens avec les forces élémentaires, leur maîtrise des flux psychiques, y renvoient encore.

    J'ai déjà évoqué l'excellent Roy Thomas qui, dans la série Adam Warlock, avait créé des figures explicitement christiques - avait fait appel clairement à la mythologie chrétienne. Il raconte que Stan Lee en a été gêné, mais AngelNealAdams.jpgqu'il ne l'a pas empêché de faire ce qu'il voulait - favorisant la création de ses artistes affidés, quoi qu'on dise. Il raconte aussi que certains critiques se sont plaint, alors même que, pour lui, ce n'était là que fantaisies librement inspirées de motifs mythologiques, qu'il n'y avait pas de volonté de propagande religieuse, mais seulement de s'inspirer sans frein des figures portées par les textes sacrés. Et il avait raison, se restreindre à ce sujet est absurde.

    Mais cette idée des mutations dont l'origine serait le cœur du soleil est entrée profondément en moi, je la médite comme malgré moi, elle a pénétré dans les profondeurs de mon cerveau, est allée jusqu'à l'arrière de la tête dont je n'ai pas conscience - et nourrit mes rêves, et mes rêveries. En fait je la crois juste, je ne crois pas du tout que les forces terrestres soient l'origine d'une évolution qualitative, ou de mutations de l'homme vers le surhomme. Toute philosophie qui prétend créer des surhommes à partir des forces terrestres (comme est le fameux transhumanisme) me paraît fallacieuse, et propre seulement à créer des parodies de ce qu'elle prétend créer. Je suis d'accord avec Roy Thomas, et crois qu'il a transcendé le genre au départ douteux du super-héros, tel que des accidents radioactifs ont pu le créer - au lieu de le faire mourir, créant en l'homme une involution, comme ils le font en réalité!

  • CXXXII: la bataille des zombies de Paris

    Amazing-Zombie-Art-520x623.jpgDans le dernier épisode de cette insigne saga, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, blessé, il combattait les monstres de Fantômas et que, soudain, d'un trou qui menait au château de celui-ci, il avait vu quelque chose qui l'avait terrorisé, lui, l'elfe cosmique des temps!

    Il s'agissait d'hommes morts qui bougeaient encore, ou qu'animait un esprit mystérieux, quelque sortilège abject. Leur corruption était visible, car leurs yeux étaient blancs, retournés ou vitreux, et leur bouche ouverte laissait souvent couler du sang, mais un sang épais et noir, ou bien était remplie de vermine grouillante; et souvent aussi leurs membres étaient brisés, et ils boitaient - voire, pour certains, rampaient. Mais ils avançaient, inexorables, se mouvant d'un même rythme comme si un seul esprit les dirigeait à distance, et, sortis de sombres tombes, ne semblaient point pouvoir être arrêtés.

    Le Génie d'or y songeait: quelle blessure pouvait empêcher de tels êtres d'avancer? Puisque (la couleur de leur peau pâle le montrait) ils n'étaient point vivants, quelle mort eût pu freiner leur pas, anéantir leur action? Il avait ouï parler de ces êtres abjects, corps sans vie que mouvait un sorcier, ou bien un démon, et qui ravageaient toutes les terres qu'ils traversaient. Comment les vaincre, si ce n'est par une destruction totale - par le feu ou l'eau? Car leurs membres n'étaient pas si solides, ni si bien liés entre eux, qu'un torrent n'eût pu les dissoudre, ou les émietter.

    Mais, en attendant, ils ne connaissaient nulle peur, car ils n'avaient nulle conscience, ils n'étaient poussés que par le désir de tuer. Car la Mort les habitait, et même seul son esprit les animait, en plus de celui du mage qui les avait éveillés, ou libérés de leurs tombes. Car ainsi la magie procédait-elle: elle passait un pacte avec la Mort!

    Quoi qu'il en fût, il n'y avait d'autre choix que de combattre cette nouvelle arme, et le Génie d'or, vaillant Solcum des ères, entreprit de jeter ses traits de feu, qui fulguraient de son rutilant sceptre d'or, sur ces êtres que la langue populaire appelle zombies. Et, certes, ils les perçaient de part en part, entraient dans leur ventre et ressortaient dans leur dos, traversaient leurs crânes sans effort, et en expulsaient des yeux, des dents, des wei-feng-001q7wp3gy6ut4qu2aq4e.jpgoreilles, ou ils achevaient de briser leurs bras, de trancher leurs jambes, les contraignant à ramper davantage, ou à marcher sur leurs genoux, ou leurs moignons. Car ces traits de feu doré s'abattaient sur eux comme une pluie, et jamais peut-être le Génie d'or n'avait déployé une telle puissance. Dans sa main droite son bâton tournait comme une hélice, ou une toupie, et les traits qui en jaillissaient étaient innombrables et indistincts, de telle sorte qu'une mortel eût pu, ne voyant plus tourner cette baguette, croire être en face d'une étoile. Dons de la lune d'argent, ces flèches de lumière concentrée manifestaient la volonté de la dame céleste d'abattre ces êtres immondes en venant en aide à son protégé le Génie d'or.

    Las, la masse de ces hommes et de ces femmes qu'un mage avait arrachés au sépulcre n'en était point arrêtée pour autant: car si les premiers tombaient, les suivants montaient sur ce qu'il restait d'eux sans se soucier de rien, et ils continuaient d'avancer, tendant leurs mains noires et décharnées vers le Génie d'or, s'apprêtant à le saisir et, peut-être, dans leur sauvagerie spontanée, à le détruire, à l'anéantir, à le mettre en pièces!

    Le génie lunaire n'en avait pas peur: il s'inquiétait seulement de la réussite ou non de sa mission. Et, s'il était brisé dans son corps terrestre par ces horreurs marchantes, il ne pourrait plus la mener à bien, il le savait. Peu importait sa douleur, puisqu'il habitait ce corps de toute son âme, et que sa vie l'irriguait: il n'en avait cure. Seule la tâche divine, confiée à lui par sa mère céleste, le préoccupait.

    Mais, précisément, il ressentit une douleur pénible, à l'idée qu'elle pourrait ne pas être menée à bien, être accomplie. Et il voyait avec inquiétude les mains décharnées et crispées, imprégnées de boue et de sang, qui se tendaient vers lui, et les regards vides, vitreux, hideux, de ceux qui les avaient. Il continuait à jeter sur eux son feu, mais cela ne suffisait pas, ils poursuivaient leur avance inexorable, comme au sein d'un cauchemar.

    Mais il est temps, lecteur digne, de laisser là cet épisode, pour laisser au prochain l'issue de cette terrible bataille.

  • Tendances globales et lutte des classes

    Abbaye_d'Hautecombe_6.JPGDurant ma soutenance de thèse, j'ai, outre Christian Sorrel, été en butte aux questions du sympathique historien professionnel Bruno Berthier, que j'avais déjà rencontré une fois. Il s'est étonné, pour ne pas dire plus, de ce que j'osasse livrer une tendance générale traversant les classes sociales, dans la Savoie de la Restauration dite sarde. Pour lui, c'est méthodologiquement contestable. Je lui ai demandé si, pour établir une tendance globale, il valait mieux se confiner dans une seule classe sociale.

    Cela a fait sourire. Le problème n'était bien sûr pas là, c'est qu'on ne voulait pas que j'établisse la moindre tendance globale, on voulait imposer l'idée que dans ce petit duché enfermé dans ses montagnes, les classes sociales s'étaient durement affrontées - comme en France. Las, on a beau chercher, on ne trouve rien. On voudrait bien trouver quelque chose, puisque Marx a assuré que la Lutte des Classes est une constante. On brandit donc quelques faits conflictuels, faibles échos de la divinité de la Discorde qui alors rayonnait de son feu dévastateur sur la puissante voisine francophone...

    La question des Voraces, ouvriers lyonnais d'origine savoyarde qui ont envahi la Savoie lors de la révolution française de 1848, est ici cruciale, puisque, selon Sylvain Milbach, historien patenté (qui n'était cependant pas dans mon jury), ils attestaient de la permanence d'un souvenir. Celle de la république française, s'entend. Ou de la révolution de 1789. Peut-être. Mais ces ouvriers vivant en France, pas trop besoin d'invoquer un souvenir: la vie culturelle française était nourrie de références à la Révolution!

    Quant aux Savoyards restés au pays, Jacques Lovie, le grand historien d'autrefois, assurait qu'ils n'étaient républicains que d'une façon profondément minoritaire. Et pour preuve (il utilisait le mot), il rappelait que les notables de Chambéry ont arrêté ou fait arrêter les Voraces, et que ceux qui, parmi ces derniers, ont pu s'échapper, ont été rattrapés par les paysans, et tués. Je ne dis pas que je m'en réjouis. Mais c'est un fait.

    Les nobles, les bourgeois et les paysans ont invoqué Dieu et le Roi, la patrie de Savoie et tout le reste, et n'ont pas suivi les Voraces. Mieux encore, dit Lovie, ceux-ci sont devenus dans les campagnes des croques-mitaines, invoqués pour faire peur aux enfants pendant des décennies. Ils avaient été intégrés à la mythologie populaire.

    Mère de Dieu, j'avais peut-être dit des faits vrais, mais pas ceux qu'il faut dire. On m'a déclaré que j'avais beaucoup de courage, d'oser dire une chose pareille. Je me serais presque cru en Chine.

    Christian Sorrel aussi a abordé cette question, notamment à travers l'insurrection turinoise de 1821: quelques historiens piémontais avaient réalisé récemment d'excellents travaux montrant qu'elle avait touché aussi les Savoyards. Mais depuis plusieurs historiens se sont montrés sceptiques, car il n'y avait pas de Carlo_Felice_di_Savoia.jpgraison de penser que si ç'avait été le cas, le roi Charles-Félix aurait, comme il l'a fait, félicité les Savoyards de ne s'être pas révoltés: c'est justement pour cette raison qu'il a restauré l'abbaye d'Hautecombe et s'y est fait ensevelir... Disons, si on veut, que les insurgés savoyards étaient bien moins nombreux que ceux du Piémont!

    Peut-être qu'en disant cela, je ne fais pas honneur aux Savoyards, présentés par les faits comme sans énergie, sans aspirations à des temps nouveaux. Le fait est que le Surréalisme, par exemple, a laissé les écrivains savoyards de glace. Leur qualité n'était pas là, n'était pas dans l'élan vers les temps nouveaux. Je ne dis pas cela pour les féliciter, j'aime le Surréalisme. En un sens, je trouve bon que la Savoie ait été intégrée à la France, justement pour qu'elle se pénètre de visions futuristes, d'inspirations libres: la tradition ancienne était désormais dépassée.

    Ils n'y demeuraient pas moins satisfaits, s'efforçant surtout de la maintenir vivante. Et c'est en soi une qualité. Fréquente chez les montagnards, qui conservent intact l'ancien, comme au Tibet. Mais qui, aussi, tendent à rejeter les changements - même, éventuellement, les bons.

    Je ne suis pas politisé comme le jury a voulu le croire - peut-être parce que lui l'est. Je voulais juste illustrer un état d'esprit qui a sa valeur, quoiqu'il ne puisse pas servir de modèle absolu.

  • Conférence pédagogique à l'école Steiner

    ecole.jpgLe mercredi 10 avril prochain (à 20 h), j'aurai l'honneur de présenter une conférence à l'école Steiner de Genève (à Confignon), sur le thème de la pédagogie anthroposophique appliquée dans les institutions éducatives publiques: dans quelle mesure cela est-il possible? Jusqu'à quel point les convictions pédagogiques d'un enseignant peuvent-elles librement s'exprimer dans le cadre étatique?

    Le fait est que, quand j'ai commencé à enseigner, j'étais dans une sorte de désarroi. Je voulais travailler, gagner ma vie, fonder une famille - et je savais que la poésie, à laquelle je m'étais voué, ne me le permettrait pas. J'avais fait des études de Lettres pour mieux connaître la poésie médiévale et antique dont je voulais m'inspirer, et l'emploi naturel qui m'était réservé était celui de professeur - mais l'enseignement officiel ne m'enthousiasmait pas.

    J'ai déjà souvent dit, ici, que, pour moi, l'art et l'imagination, au sein de l'éducation, étaient fondamentaux, étaient le socle incontournable de l'évolution de chaque être humain. Par eux on accédait au monde des idées d'une façon libre et responsable, et on devenait un citoyen à part entière; par eux aussi on restait inventif dans la vie économique, en même temps que fraternel. Et par eux, enfin, l'éducation était une joie, non une corvée.

    Ma conviction était fondée sur mon expérience, et ce qui m'avait le plus nourri dans mon enfance: ce qu'André Breton appelait le Merveilleux, et que je trouvais chez Lovecraft et Tolkien, Virgile et Ovide, et les mythologies en général. L'étude approfondie de l'œuvre de Tolkien m'a amené, cependant, à harwood.jpgdécouvrir celle d'Owen Barfield, qui justifiait ontologiquement sa philosophie esthétique, en fondant tout le langage sur l'image – la métaphore. Il était proche d'un grand ami de Tolkien aussi amateur de merveilleux, C. S. Lewis, qui avait aussi pour mentor intime un certain Cecil Harwood. Or, Harwood et Barfield étaient tous les deux anthroposophes, disciples de Rudolf Steiner. Je me suis bientôt intéressé à ce dernier, qui fondait rationnellement (à mes yeux) l'éducation sur la faculté imaginative, ce qu'il appelait l'imagination disciplinée - et qui faisait écho aux pensées de Tolkien sur la nécessité d'allier la clarté au merveilleux.

    Bientôt je devais découvrir le francophone Charles Duits, qui à son tour assurait que l'imagination, dans l'éducation, était absolument nécessaire. J'avais trouvé mes guides intimes, et des solutions pour me motiver dans mon métier – pour concilier l'aspiration artistique et les nécessités professionnelles.

    J'avais déjà lu le grand traité pédagogique de Jean-Jacques Rousseau, et il m'avait inspiré jusqu'à un certain point. J'avais été élève de l'école Decroly, dans la région parisienne, également adonnée à l'art – quoique l'imagination y soit limitée, un fond de matérialisme l'empêchant de prendre son envol: Ovide Decroly était disciple de Rousseau, qui détestait le merveilleux, quoiqu'il admît que les images héroïques devaient éveiller la conscience morale.

    Bref, je voulais me lancer dans un enseignement fondé sur l'art, et en même temps fidèle aux directives de mes employeurs - et bien sûr, parfois, j'étais face à des dilemmes cornéliens, car les deux semblaient s'opposer. Il a fallu agir avec tact, ou souffrir quelques avanies. Globalement, tout de même, on m'a reconnu un sens pédagogique si, aux yeux des inspecteurs, je n'intellectualisais pas assez mon enseignement. Mais ce qui est intellectuel et abstrait touche peu les élèves, notamment les plus jeunes. L'important était de continuer à œuvrer, selon ce que je croyais, et ce qu'on me demandait. Souvent les élèves m'ont marqué de la gratitude, et je n'ai pas trop eu à me plaindre. C'est ce dont je parlerai le 10 avril, en donnant des exemples d'application de mes principes, dans le cadre des programmes officiels.

  • Soutenance de thèse et méthode historique

    Christian-Sorrel.jpgJ'ai déjà évoqué le dialogue avec le professeur Christian Sorrel, lors de ma soutenance de thèse, concernant la nature de l'Église de Savoie, qu'il voulait au fond faire plus conforme au catholicisme rationaliste contemporain qu'on pratique en France, qu'elle ne l'était. Mais un autre point de discorde a surgi, qui m'est cher: la méthode historique. J'en avais parlé dans mon discours préliminaire, en disant que les historiens restaient à la surface du sentiment des peuples, en ne lisant pas les œuvres littéraires qu'ils produisent.

    Était-ce une provocation? Je le pense vraiment. Ils déduisent ces sentiments selon la vraisemblance et à partir de faits répertoriés par les administrations, et en général cela tombe à côté, ne correspond pas à ce qu'on trouve dans la littérature produite.

    Christian Sorrel me reproche donc de faire s'appuyer l'histoire sur la littérature alors que les deux ont en principe leurs outils propres. En effet, affirme-t-il, la littérature n'est faite que de discours, et l'histoire s'appuie sur des faits solides. Ah? les documents administratifs, rédigés par des fonctionnaires, sont donc fiables, et pas les œuvres des poètes? Et pourquoi donc? Je lui ai répondu que les documents administratifs étaient aussi des discours, qu'on pouvait, si on voulait, ne pas s'appuyer sur ceux des poètes, mais qu'on pouvait aussi s'appuyer sur eux. Chacun sa méthode, en somme. On peut avoir foi en la parole des fonctionnaires, ou en celle des poètes, selon sa préférence.

    L'argument selon lequel les poètes seraient de classe bourgeoise et ne permettraient pas de connaître le peuple tient un peu mal, si on ne se fie du coup qu'aux documents rédigés par les fonctionnaires: eux non plus ne sont pas du peuple - ils le sont même encore moins, en moyenne. Qu'ils assurent le représenter n'y change rien, d'ailleurs les poètes ont souvent aussi cette prétention. C'est donc affaire de goût, voire de préférence catégorielle, de sentiment corporatif, et moi qui me sens d'abord poète, je préfère me fier aux poètes. Libre à ceux qui se sentent d'abord fonctionnaires de procéder autrement!

    Sérieusement, quand plusieurs auteurs, individus libres, vont dans le même sens, c'est un fait fiable, pour appréhender l'esprit d'une époque. C'est bien la vérité. On m'en a voulu, une fois, à l'association des 1602.JPGGuides du Patrimoine de Genève, d'avoir dit que les Savoyards, en 1602, étaient favorables à leur duc et défavorables à la cité de Calvin en m'appuyant sur les écrits de François de Sales, qui était savoyard, et aimé et suivi de la majorité des Savoyards. J'ai cité d'autres écrits, allant dans le même sens. On aurait bien voulu établir autre chose. Et le fait est que quand on ne lit pas les œuvres littéraires du temps, et qu'on trace des lignes à partir de quelques faits répertoriés par des fonctionnaires, on peut dire ce qui est le plus agréable à entendre - sans être trop contredit. Hélas, la réalité est parfois cruelle. Oui, les Savoyards étaient nourris de merveilleux chrétien dans la lignée du treizième siècle et dans l'esprit de l'art baroque. Non, ils ne voulaient pas se rallier au rationalisme de Calvin ni à l'agnosticisme de Montaigne. On croit cela impossible - comme les Chinois croient le Tibet une aberration. Mais cela existe: il existe réellement des aberrations!

  • Le don sacré de l'Ornim (Perspectives, LXV)

    ruby.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Résignation d'Othëcal, dans lequel je rapporte un changement d'attitude du roi elfique auquel ma dame protectrice et moi rendions visite: soudain il s'est fait plus doux. Et j'avais l'impression qu'il projetait en moi ses pensées, que je comprenais mieux.

    Mais lui-même, pouvait-il lire dans mon esprit, et ses yeux avaient-ils la faculté de déceler mes pensées, par-delà mon enveloppe corporelle? Je me rendis soudain compte que quand son regard s'était abaissé, c'était aussi mon cœur que, à distance, il avait sondé - y projetant sa conscience, comme il en avait le pouvoir. Le froid que j'avais alors ressenti, l'impression d'être épié, me revint en mémoire, et je sus qu'un lien s'était établi entre Othëcal et moi, qui était de nature occulte, et comportait un danger - mais aussi une chance. Car bien des pans du réel à mon esprit alors s'ouvrirent et, jusqu'à un certain point, Othëcal, plus généreux qu'il n'avait paru au cours de son échange avec Ithälun, m'avait fait son héritier parmi les mortels, me révélant quelques-uns de ses secrets les plus chers, quoique je n'eusse su les exprimer, et qu'ils demeurassent en moi comme d'obscures images. Ils m'avaient effleuré, et j'eusse pu croire à de brèves illusions si mon séjour déjà long dans le pays des génies ne m'en avait appris davantage, et ne m'avait montré comment prendre au sérieux les sentiments étranges que dans la vie ordinaire on étouffe en riant, comme s'ils n'étaient que folie.

    Accompagnant le geste au mystère, il tendit le bras dans ma direction, et je crus un instant qu'il me mettait en accusation; mais, au lieu de cela, sa main s'ouvrit et, sur sa paume longue et blanche, et tournée vers les hauteurs, je vis un singulier joyau, une sorte de pierre rayonnante, qui me parut d'abord être une lampe, mais diffusant une lumière rouge; un regard plus attentif me montra qu'il ne s'agissait que d'une gemme apparentée au rubis, telle que celles qui ornaient autrefois les couronnes des rois, et que son cœur rayonnant ne s'expliquait par aucune forme d'énergie électrique. Il semblait palpiter et luire à la façon d'une étoile, de son propre feu, comme s'il était vivant et que sa vie s'exprimât justement à travers cet éclat. Une sorte de clignement, ou d'alternance de vivacité et de retenue, évoquait la respiration, comme si ce fût de la lumière qu'effectivement cet objet exhalât. Les yeux d'Othëcal reflétaient son éclat d'une façon étrange, comme si un lien secret existât entre lui et la pierre, à la façon du lien qui unit le chien à son maître. Mais qui était le maître, et qui le valet, je n'eusse su le dire. Cette pierre contenait-elle l'esprit d'un dieu, ou d'un elfe serviteur, je ne pouvais en juger avec certitude. En tour cas des étincelles, dans son éclat rouge, couraient, et une force intense s'en dégageait, qui me médusa. L'être qu'elle contenait attendait-il d'être libéré? J'eus le spoupçon qu'il était assez puissant pour ravager la Terre, et que cette sorte de talisman – car je ne doutais pas que ce fût un, tel que les anciens réellement les concevaient, contenant un esprit, un souffle cosmique – devrait être manié avec prudence et dextérité, et que je n'en étais guère digne.

    Comme Othëcal attendait visiblement que je prenne cette pierre dans ma propre main, je la levai et la tendis en tremblant, craignant qu'elle ne fût brûlée, consumée en un instant, ou bien mordue par l'esprit qui était dedans; car, en un étrange éclair, au moment où mes doigts s'apprêtaient à la toucher, j'eus la vision d'un animal aux yeux rouges et aux dents longues et blanches, en son sein; il avait aussi des ailes noires et des griffes acérées, et je me demandai s'il s'agissait d'un dragon, ou d'un démon à tête de chauve-souris, je ne savais pas vraiment.

    (À suivre.)

  • Le sentiment d'exil chez Joseph et Xavier de Maistre

    xavier-de-maistre.jpgJ'ai lu un jour un article savant d'un spécialiste chambérien des frères de Maistre, qui interprétait leurs figures poétiques par le sentiment de l'exil. Si je peux brièvement résumer sa thèse, je dirai que, selon lui, Joseph de Maistre inventait une Providence pour s'arracher au sentiment de l'exil provoqué par son départ de la Savoie, et que Xavier de Maistre créait des imaginations fabuleuses, racontait qu'il voyageait dans le temps et l'espace, ou voyait l'esprit même du Temps avancer dans les étoiles, parce que lui aussi se languissait de la Savoie. L'aîné des deux frères vivait en Russie et à Lausanne, quand il écrivait ses ouvrages, le cadet à Turin. Et la révolution française leur interdisait toute possibilité de retour à Chambéry.

    L'interprétation donnée est une hypothèse, mais sur quoi s'appuie-t-elle? Sur de la théorie, peut-être: Jean-Paul Sartre et Sigmund Freud étaient souvent cités. Mais j'ai lu abondamment Joseph et Xavier de Maistre, et le fait est qu'ils n'expriment jamais aucune nostalgie vis à vis de la Savoie. On ne peut pas s'appuyer sur leurs témoignages pour étayer une telle thèse. Quelque vraisemblable qu'apparaisse une telle idée de l'extérieur, si on reste dans les nuées des idées générales, à la lecture des auteurs concernés, cela ne tient guère.

    Dans les faits, ils expriment bien une forme de nostalgie, mais celle que les Anglais nomment longing - les Allemands werke_22_orig.jpgSehnsucht: c'est une nostalgie d'un monde plus libre, antérieur à la naissance, ou pressenti au-delà de la mort; c'est la nostalgie du monde divin, du monde des anges! C'est tout à fait clair, et c'est en cela que ces deux auteurs sont romantiques: ils vivent intimement les idées religieuses, ils n'en font pas un dogme abstrait. Ils en font un objet de poésie, ils en tirent des figures tendant à la mythologie, au merveilleux.

    Pour le spécialiste dont je parle, c'est factice, et ne renvoie qu'à des illusions par lesquelles le sentiment de l'exil renvoyant à la mère patrie est masqué. Il m'a avoué être matérialiste et athée, et n'aimer pas Joseph de Maistre, parce qu'il affirmait que sa nostalgie renvoyait à Dieu - à la vivante Providence dont la Terre était comme coupée, jusqu'à un certain point, qui restait inaccessible aux sens. Xavier de Maistre, plus joueur, exprimait indirectement ses doutes, à travers des images flottantes, belles mais ne se déployant pas en mythologie claire. Cela lui plaisait davantage, à mon aimable spécialiste, parce que pour lui la littérature était l'expression du doute: il l'affirmait, comme si cela allait de soi. Chacun son opinion.

    Joseph de Maistre était à vrai dire assez ardent pour surmonter ses doutes par des figures grandioses. Or, celles-ci émanaient en réalité dcarus.jpge profondeurs plus grandes, au sein de l'âme, que de la partie au sein de laquelle on doute. Il y a un moi caché qui en réalité ne doute pas, mais sait. Dans la conscience, est un moi plus superficiel qui doute - ou affirme qu'il sait, alors qu'il ne sait pas: c'est l'origine du dogmatisme. Joseph de Maistre, par son énergie, puisait dans la nappe la plus profonde de la vie, et ses figures l'exprimaient plus pleinement que les doutes convenus d'un Jean-Paul Sartre ou d'un Michel Houellebecq - affres de consciences superficielles qui refusent justement de plonger profondément en soi, et se contentent de remettre en cause les apparences, dans une nappe de l'âme qui paraît profonde parce qu'elle dépend de l'intelligence, mais qui en réalité ne l'est pas, parce que la plus profonde émane du cœur.

    Je veux bien croire que les passions corporelles ôtent brièvement les doutes; mais Joseph de Maistre tirait des profondeurs de soi ses visions, et il est faux que cela renvoie aux pulsions organiques, comme le prétend le matérialisme. Ce sont bien ces visions profondes qui exprime le vrai moi – enfoui, caché. Et celui-là est bien nostalgique de son lien avec l'univers entier – non simplement de son lien avec Chambéry. Prétendre le contraire non seulement ne s'appuie sur aucun témoignage réel, mais n'est pas réellement sensé.

  • Contes & légendes en Quercorb

    quercorb 02.jpgL'idée première de l'association Noyau. Au cœur du conte - dont la direction artistique et rédactionnelle est assurée par la conteuse Rachel Salter, le secrétariat par le musicien Bernard Nouhet et la présidence par moi -, remonte à une époque où je n'allais pas encore régulièrement en Occitanie - temps fabuleux qui, par notre rédactrice, a été exprimé comme suit: Il était une fois, à Puivert, un festival Troubadours qui a semé une graine. Et cette graine a été caressée par le vent, chauffée par le soleil et aimée par la terre. Elle est devenue un arbre qui a porté un fruit. Au cœur de ce fruit, un noyau. Puivert est un village élégant du sud-ouest du département de l'Aude, comprise autrefois dans la seigneurie du Quercorb.

    Le premier projet de l'association, Contes et légendes en Quercorb, a justement pour but une collecte d'histoires dans le Quercorb, petite région historique de l’Aude limitée par trois rivières qui sont le Blau, l’Hers et la Sour. Le chef-lieu, Chalabre, centralise une petite vingtaine de communes, allant de Puivert au sud jusqu’à Seignalens au nord.

    L’objectif de ce projet est d'initier un fond commun de patrimoine immatériel en recueillant des témoignages personnels de la vie sociale locale.

    Contes, légendes, mais aussi les aspirations et rêves, événements insolites et phénomènes mystérieux, sont une façon de se connaître et de reconnaître en l’autre une humanité rachel.jpgqui n’apparaît souvent qu’au bout de nombreuses années de côtoiement.

    Rêves et légendes en Quercorb est un projet qui promet d’être convivial, avec des rencontres entre personnes de tous âges et de toutes origines.

    Le projet (qui se fera en partenariat avec diverses instances et personnes du Quercorb) aboutira à une restitution sous forme de soirées contées, une édition papier, et nous prévoyons de collaborer avec un réalisateur local pour une restitution filmée.

    J'ajouterai, féru d'événements antiques, que le Quercorb est apparu trois fois dans l'histoire. La première, lorsqu'il a servi de frontière entre l'extension franque (du temps de Clovis) et ce qui restait de la Septimanie, ou royaume des Wisigoths. La seconde, lorsqu'il a servi de tampon à l'avancée des croisés du nord contre les Cathares réfugiés au château de Montségur. La troisième, lorsqu'il a reçu des privilèges du roi de France en échange d'une protection assurée par ses habitants contre l'Espagne.

    C'est un pays dit de moyenne montagne, au pied des Pyrénées, et lié au comté de Foix. Il a été relativement autonome, dans sa cité étrange de Chalabre, grosse mais silencieuse et peu habitée, témoin d'une ancienne activité noble et belle. C'est en tout cas une région frontalière - entre le monde français et le monde espagnol, quercorb 01.jpgentre le monde catholique et le monde cathare, entre le monde languedocien et le monde catalan.

    Entre le réel et le rêve, peut-être aussi! Dans le tremblement propre aux frontières, souvent apparaissent les fées, gardiennes des bornes. Nous avons bon espoir que ce pays vert et mystérieux, comme conservé du passé - que son massif paisible et romantique ait gardé la trace du passage des êtres de songe qui, paraît-il, peuplaient autrefois le monde. Les personnes qui, d'une façon ou d'une autre, y ont senti la présence de vivants souffles - y ont perçu des voix chuchotantes, entre les arbres ou sur la surface des lacs -, sont invitées à se manifester auprès de l'association (par exemple en passant par ce blog, ou mon adresse électronique). À bientôt!

  • Catholicisme de Bernanos

    Georges-Bernanos.jpgUn des points qui ont été le plus mal compris, au sein de mon travail doctoral, concerne la spécificité du catholicisme savoyard, fondé sur les images - la fantaisie, le merveilleux. Les universitaires sont tellement dans le dogme que l'imagination est inutile en littérature, qu'elle n'est qu'un phénomène religieux vide de sens, et que tout est dans les idées et l'organisation du discours, qu'ils refusaient d'accepter, ou de comprendre mon point de vue. Pour eux, l'imagination ne peut, ne doit pas être considérée comme un reflet, dans l'âme, du monde spirituel, mais comme une simple illustration rhétorique, une somme de figures de style destinées à alimenter une idéologie donnée.

    On a donc cherché à savoir si mon but était de promouvoir le catholicisme et, surtout, on n'a pas compris pourquoi je distinguais le catholicisme savoyard du catholicisme français, puisque les idées, le dogme sont les mêmes. Je ne pouvais pas invoquer le catholicisme savoyard pour expliquer que la littérature savoyarde fût exclue des études universitaires, puisqu'elles n'excluent pas Bernanos et Bloy.

    Mais je me souvenais, écoutant ces remarques, de la critique de Bernanos par Pierre Teilhard de Chardin - qui croyait à la réalité du Christ cosmique et évoluteur, à la réalité d'un être spirituel planétaire qui emmenait l'humanité vers sa transfiguration. On raconte, en effet, qu'il accusait Bernanos de déguiser son désespoir personnel de figures chrétiennes factices. Et le fait est que Bernanos, par exemple dans Le Journal d'un curé de campagne, ne fait qu'utiliser les figures du merveilleux chrétien traditionnel pour illustrer le pitoyable état intérieur de son personnage. Cela ne se présente absolument pas comme réalité. Il n'y a même aucun miracle, aucune marque de la Providence dans la vie de ce curé. En un sens, c'est déjà dans la veine de Houellebecq, que d'ailleurs mon flaubert.jpgprincipal détracteur avait beaucoup étudié, après s'être justement consacré à Bernanos.

    Mais cela n'offrait pas non plus de différences importantes avec les pages que Flaubert a consacrées à la période mystique de son personnage d'Emma Bovary, quand elle imagine, vision consolatrice, les anges descendant du Père divin à la Terre, où vivent les hommes. Flaubert était simplement plus subtil, en montrant que l'effacement de ces images n'empêchait pas la vision d'un aveugle scrofuleux, au seuil de la vie d'Emma, comme une figure monstrueuse, à la Edgar Poe, apparaissant symboliquement au bout de ses errances. C'était là une vision semblable à celle des divinités courroucées tibétaines, et, au fond, l'expérience était authentiquement mystique.

    Or, les Savoyards croyaient que les anges étaient des réalités cosmiques, non des reflets psychiques d'idées abstraites - qu'ils vivaient dans les tempêtes, les vents, les montagnes, et que les phénomènes étaient bien chat.jpghabités par la Providence. Les anges intervenaient dans le déroulement des choses, ils n'étaient pas de simples projections.

    On me demandait si, pour moi, ces êtres étaient des illustrations d'états intérieurs, ou des réalités objectives. J'ai dû répondre qu'ils étaient l'image que créait l'âme à partir d'êtres spirituels réels: une manière de se représenter ce qui n'a point de corps, et vit dans les éléments sensibles. On ne concevait pas qu'ils pussent être tels, nouveaux dieux de la mythologie antique.

    Et pour cause: Chateaubriand, dans son Génie du christianisme, refusait de le concevoir aussi. Il faisait des anges et des démons de simples projections des vices et des vertus, et rejetait l'idée qu'on pût faire habiter la nature d'êtres spirituels.

    Or, c'était clair: j'avais abordé la question dans mon introduction. Mais c'était tellement inattendu, tellement interdit, il était tellement convenu qu'on ne pouvait pas penser les choses autrement que Chateaubriand, qu'inlassablement on y revenait. On m'a même dit courageux, parce que j'avais osé reprendre l'idée de Joseph de Maistre selon laquelle les peuples étaient mus par des anges, lorsque j'avais posé la question de savoir si la Savoie avait une identité propre. J'énonçais que les savants qui ne s'appuient que sur les faits physiques ne pouvaient absolument pas y répondre, par définition! Pourtant, il existe, il faut l'avouer, une lignée de savants qui parlent de la nation française et disent, en même temps, qu'ils ne s'appuient que sur des phénomènes physiquement observables. C'est plutôt bizarre.

  • CXXXI: venimeuse blessure pour le Génie d'or

    2ca6c27f2cea629f09a3bac0609e7ca5.jpgDans le dernier épisode de cette geste incroyable, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, pénétrant le chemin sous la Seine qui mène à la maudite forteresse de Fantômas, il venait de devoir se débarrasser de sa cape, clouée à la paroi rocheuse par un trait soudain.

    Un homme à tête de loup et à la gueule énorme se jeta sur lui et lui saisit le bras gauche, mais il lui asséna un coup de son sceptre d'or, et son ennemi eut le crâne brisé dans de flamboyantes étincelles: il dessera son étreinte mais, toujours vivant, aussi curieux que cela paraisse, il tenta de compenser son manque de force en embrassant le Génie d'or au corps; et ses pieds vibraient, lui déchirant les cuisses. Quelques mailles de son haubert se rompirent, et la chair de l'elfe fut entamée - et son sang bleu coula, tel l'eau d'un saphir fondu, le long de ses jambes.

    Mais il leva plus haut son sceptre cosmique, puis l'abattit plus fortement sur le monstre, qui en eut, cette fois, la tête volatilisée. Pourtant, ses membres restaient agrippés à son corps, et il aurait dû les briser un à un, s'il avait tenu à se libérer; mais il n'en avait point le temps, car un être bizarre, à tête de sanglier, se ruait sur lui, et il dut aussi se défendre contre cette attaque.

    Il le fit en s'effaçant dans son habituelle brume bleue, et le sanglier à corps d'homme ne rencontra que le vide, chutant par-delà le monticule formé par les êtres tombés sous les coups de son ennemi. Hélas, lorsque le Génie d'or se rematérialisa dans l'air, au-dessus des combattants, il prit conscience de son imprudence; car, au lieu de rester derrière, les membres inertes mais figés de l'homme-loup mort, armés d'un sortilège puissant qui les collait à lui, le suivirent en pénétrant dans sa chair, comme s'ils eussent voulu constituer avec lui un seul corps, et prendre possession de son être. Il entendit, obscurément, le chuchotement de ces bras morts, qui ne l'étaient donc pas tout à fait. L'effet en est qu'il était désormais paralysé de tout son flanc gauche, et que ses mouvements se firent lents, heurtés, dénués de la souplesse et de l'agilité qu'ils avaient eues. Les monstres qui l'entouraient, th.jpgl'observant, s'en aperçurent, en rirent, et pensèrent pouvoir en profiter.

    Mal leur en prit. Malgré cette gêne insigne, l'elfe protecteur de Paris continua à faire merveille. Bougeant peu des jambes, tenant de sa main gauche les membres incrustés dans son armure et sa chair, surmontant sa douleur, il faisait tourner devant lui son sceptre d'or de sa main droite, et à chaque tour il lançait une volée de rayons meurtriers sur l'ennemi. Il en atteignit plusieurs, qui en furent percés de part en part, et tombèrent sur le sol.

    Voyant cela, les autres hésitèrent. S'arrêtant au-dessous du gardien secret de Paris, ils ne savaient plus comment le vaincre, puisque même leurs sortilèges ne l'empêchaient pas de combattre et de demeurer victorieux, face à eux.

    Soudain, de derrière eux, du fond du trou noir dont ils avaient eux-mêmes surgi, vint un murmure étrange, mêlé de gémissements, et, voici! les attaquants en tremblant s'écartèrent. Le Génie d'or, les traits crispés, son sang d'azur coulant de ses plaies, mais tenant en main son sceptre étincelant, attendit en flottant dans l'air enfumé. Sous l'arche rocheuse, une forme se mouvait, et bientôt parvint dans l'obscur champ de lueurs où le combat se déroulait. Ce qu'il vit alors le glaça d'horreur.

    Mais cet épisode long doit s'arrêter, pour laisser place à l'annonce d'une bataille contre les zombies de Paris, la prochaine fois!

  • Une nouvelle association d'Occitanie

    NOYAU02.jpgMes voyages réguliers en Occitanie m'ont conduit à fonder, avec mes amis Rachel Salter et Bernard Nouhet, une nouvelle association dans le département de l'Aude, appelée Noyau. Au cœur du conte, et consacrée à la promotion de l'art du conte. J'en aime profondément les statuts, qui donnent aux contes et légendes la vertu de construire la personnalité, le lien social et les échanges intergénérationnels. Ils expliquent: Le conte, qui décrit des expériences de vie à un niveau émotionnel et moral est structurant pour la psyché, la personnalité et la structuration relationnelle de l'individu. Il place l'être, enfant ou adulte, et son imaginaire dans un relationnel à la fois archétypal et ordinaire, mais qui redonne au relationnel son énergie de contraste productif tout en désamorçant l'énergie conflictuelle destructrice. Parce que dans tout être, l'esprit est le moteur du physique, le conte forme la personnalité, harmonise corps et esprit par son aspect chanson de geste. Le conte est un des rares moteurs de transmission culturelle intergénérationnelle, c'est un outil de construction du lien harmonieux à la société et à la nature. C'est beau, je suis entièrement d'accord. J'ai toujours aimé les contes, pour moi un genre essentiel à la littérature, et nécessaire dans l'éducation de l'être humain. Il est formateur pour l'âme, et c'est par lui que naît de façon vivante et donc réelle la conscience morale - c'est par lui que le germe moral de l'être humain fleurit jusque dans sa conscience.

    Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le merveilleux, mais avait conscience que le récit était la voie par laquelle la conscience morale s'éveillait chez l'enfant. Il recommandait donc de raconter l'histoire des grands hommes de la république romaine, dans l'esprit de son cher Plutarque. Il ne voyait pas que cela ne pouvait fonctionner qu'avec des esprits déjà assez âgés, intellectualisés, qui sont dans l'adolescence, parce que les vertus romaines ne sont que dans la société, et non dans la nature. Les contes qui font appel au merveilleux, en effet, attribuent à l'univers même des forces morales - à commencer par l'amour.

    Bien sûr, si elles sont présentes dans l'univers, elles sont présentes dans l'humanité et la société, et les histoires des grands hommes de la république romaine sont racontées à bon droit à l'adolescent qui entre dans le tissu social, qui en devient un acteur. Mais cela ne suffit pas. C'est dans son rapport à l'univers entier que l'humanité doit être bâtie intérieurement dans son jeune âge. La société n'est pas une aberration, au jacques-stella-the-birth-of-the-virgin-with-adoring-angels.jpgregard de cet univers: elle n'est pas une bulle autonome. Qui suivra durablement des principes qui ne seraient pas appliqués par les bêtes, les plantes, les astres, et n'ont cours que dans des pays petits et privilégiés - Genève, ou la France? Même François de Sales, en recommandant de contempler la Nature et d'y déceler la sagesse divine, en savait plus que Rousseau - lui qui appréciait et conseillait les légendes fabuleuses sur les saints, et parlait, au fond, des vérités religieuses comme Charles Perrault parlait de la morale populaire - en utilisant le conte et son merveilleux.

    Comme notre association saisit le rêve dans son rapport avec la réalité et avec les mystérieux archétypes vivants qui peuplent l'invisible, elle allie même, en un sens, le surréalisme et le régionalisme, en s'insérant dans un paysage précis, ouvert aux phénomènes naturels et aux métiers de la terre. Elle est comme un nouveau départ, et je suis fier d'en avoir été élu premier président. Je lui souhaite longue vie. Et je dois annoncer que, pour bien m'occuper d'elle, et pour quelques autres raisons, je projette de déménager en Occitanie dans les mois à venir. Mais je reviendrai régulièrement en Savoie et à Genève: qu'on ne s'inquiète pas - ou qu'on ne se réjouisse pas (trop vite), peut-être!

    L'association a été enregistrée à la sous-préfecture de Limoux le 2 mars 2019. L'adhésion est de 10 €. N'hésitez pas!

  • Récital-hommage des Poètes de la Cité à Sang-Tai KIM

    salledelicessalle_1_pageSimpleTop.jpgDimanche 24 mars prochain, les Poètes de la Cité, que je préside, participeront à la Journée Mondiale de la Poésie par un récital effectué à la (petite) salle des Délices du Grand-Sacconnex (rue de Colovrex, 20, à 14 h 30). Leurs poèmes seront lus par Camille Holweger et Charlotte Chabbey, et mis en musique par Vincent Bossy, dans une mise en scène de Camille Holweger. On trouvera ainsi des poèmes de l'excellent Denis Pierre Meyer, de la prodigieuse Emilie Bilman, de l'étonnante Dominique Vallée, de l'élégante Brigitte Frank, de la subtile Linda Stroun, de l'ardente Bluette Staeger, de la noble Francette Penaud, du sage Galliano Perut, du mystérieux Yann Chérelle, du président Rémi Mogenet, du galant Bakary Bamba Junior, du flamboyant Albert Anor, de la passionnée Colette Giauque, sang.jpgdu sensible à l'extrême Roger Chanez et du somptueux Giovanni Errichelli. Rendez-vous compte de la variété de nationalité de ces poètes tous francophones! Car on y trouve des Suisses, bien sûr, mais aussi des Français, des Italiens, des Ivoiriens, des Egyptiens, des Catalans, et j'en oublie certainement.

    Et cela tombe bien, car ce récital participe aussi au Mois de la Francophonie, l'Organisation Internationale de la Francophonie le soutenant généreusement, tout comme la Loterie Romande. Et il le fait surtout par un hommage rendu au poète coréen Sang-Tai KIM, malheureusement décédé en novembre dernier. Il publiait ses poèmes conjointement en français et en coréen, et habitait le Beaufortain, en Savoie, auquel son principal recueil fut consacré. Une allocution de son épouse présentera sa carrière et son évolution intérieure, et ses poèmes seront lus en coréen par son fils Byeul-A, en français s'il vous plaît (pour reprendre la devise de l'O.I.F.) par son beau-frère Jean-Pierre Prunayre, qui partageait avec lui tant de choses intimes.

    Pour finir il y aura les tréteaux libres, avec de magnifiques poètes encore à découvrir - et puis bien sûr une verrée, comme on dit par chez nous.

    Venez donc très nombreux, vous ferez tout sauf le regretter!

  • Titre de docteur

    Tyche.jpgJ'y ai déjà fait allusion plusieurs fois: j'ai été reçu Docteur ès Lettres à l'université Savoie Mont-Blanc le 20 décembre dernier. J'en ai ressenti du plaisir. Je n'avais pas reçu de nouveau titre depuis longtemps.

    Mais la soutenance ne fut pas facile. J'avais préparé un texte consacré aux fondements mythologiques de l'identité collective en Savoie, pour essayer de montrer qu'on ne peut pas démontrer que le génie d'un groupe est une fiction vide - et qu'il s'articule avec le sentiment de l'humanité entière, d'une part, et donne une expression au moi insaisissable, d'autre part. Cela a d'emblée choqué.

    Je devais le sentir venir, car, m'appuyant sur une communication que j'avais déjà faite à l'université de Chambéry un mois avant, je n'avais établi ce texte que la veille, sans me soucier de savoir s'il durerait exactement vingt minutes, comme il devait le faire: à aucun moment je n'ai répété, préférant me consacrer à d'autres choses - peut-être prendre un billet de train pour le pays cathare, je ne me souviens plus très bien. La nuit suivante, j'ai dormi comme un loir.

    Mais le lendemain, d'excellents amis genevois qui, voulant assister à cette soutenance, m'avaient invité à déjeuner dans un restaurant chambérien, se sont montrés inquiets de ma légèreté, et comme j'ai dit que je saurais bien allonger ou raccourcir mon discours selon le temps que j'avais, ils m'ont prêté une montre - car je pensais m'appuyer sur mon téléphone, mais il s'éteint tout le temps.

    Le fait est que j'ai assez l'habitude de discourir en public pour maîtriser mon temps, et assez l'habitude de lire des textes à haute voix pour ne pas m'inquiéter de la chose. Si je m'étais préparé, j'aurais pu croire que cela suffisait à ma gloire, et j'aurais pu aussi vexer le jury par mes talents d'orateur - le rendre jaloux. Je ne immaculee.jpgsais pas du reste si ce n'a pas été le cas, car, regardant la montre dorée de mon ami François Gautier, j'ai fait comme prévu, j'ai tenu exactement vingt minutes.

    Je sentais venir le problème car j'avais reçu les rapports des deux rapporteurs, Sabine Lardon et Christian Sorrel, et le second, que j'avais abondamment cité dans ma thèse même, avait annoncé de vifs débats sur la nature du catholicisme savoisien, autrefois. J'avais compris qu'il pensait pouvoir le rattacher au gallicanisme, alors que je l'en avais sorti, et il a abordé la question au cours de la soutenance: j'ai évoqué le cas d'Alexis Billiet, archevêque de Chambéry incontournable en son temps, qui regrettait que Rome eût érigé en dogme l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, alors qu'il en trouvait l'opinion convenable et séante, parce que cela risquait de créer des divisions avec les protestants et les gallicans. Lui-même ne s'assimilait pas aux seconds, s'il les respectait. Christian Sorrel n'a pu qu'acquiescer.

    Il m'a reproché de couper aussi la Savoie, d'un point de vue religieux, du Piémont, et je n'ai pas eu le temps d'évoquer le refus de Billiet de signer la pétition de l'archevêque de Turin contre la reconnaissance de droits égaux pour les juifs et les protestants - encore.

    Oui, la spécificité de l'Église de Savoie est à son honneur, car elle a mêlé la tolérance, la compréhension de l'évolution des temps et le respect du merveilleux chrétien, qui était le fond du christianisme réel.

    Or, derrière le problème apparent, il y avait bien cette question du merveilleux et du christianisme réel. Les Savoyards étaient-ils nourris de représentations du monde des anges, comme je le prétendais? Cela leur laissait-il une forme d'initiative personnelle, puisque chacun se représente les anges comme il peut, comme je le disais aussi? Christian Sorrel le contestait. Mais j'ai cité François de Sales, autorité indéniable. Il a fallu accepter mes arguments.

    D'autres problèmes néanmoins ont encore été évoqués, au cours de cette soutenance.

  • La résignation d'Othëcal (Perspectives, LXIV)

    Ornim.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Évolution des Ornims, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun; le premier en était à se plaindre qu'on ne respectât pas les sacrifices passés de son peuple, et se disait insulté.

    - Nulle insulte, répondit Ithälun en s'adoucissant, n'est dans mes paroles, ni dans notre venue, encore moins dans la présence dans ta maison sacrée de Rémi le mortel de la lignée des Mogeonniers. Au contraire, elle t'honore. Tu le méprises, et je te comprends - en un sens; mais c'est aussi que ton regard, braqué sur l'ancienne lumière, a une portée à présent limitée: l'image qui l'arrête, aussi glorieuse soit-elle, t'empêche de voir celle qui naît, malgré sa délicate, malgré son exquise beauté. Abaisse l'œil jusqu'à elle, éveille ton cœur à sa couleur nouvelle, et tu en seras bouleversé - tout du moins ému. Je te le promets: c'est pour ton bien que j'ai entrepris cette visite, et choisi ta maison comme étape de notre voyage saint.»

    À ces mots, Othëcal se figea. Le sourire, sur le visage de ses gens, disparut. Immobiles, ils étaient, à mes yeux, plus semblables à la pierre que jamais. Mais un scintillement étrange et vague estompait les contours de leurs corps, et je m'en étonnais. Ils étaient aussi tels que des fantômes. Pourtant, une intensité d'être était dans l'éclat de leur forme, et je ne pouvais croire qu'ils fussent seulement des spectres. Leurs yeux, en particulier, brillaient comme des astres, et, même fixes, ils jetaient des feux insoutenables. Dans leurs cheveux aussi étaient des éclats purs, comme s'ils fussent faits de flammes lentes, à peine cristallisées. C'était des êtres vraiment étonnants.

    Lorsque leur roi reprit la parole, son ton était changé. Il tenait désormais les yeux baissés, et ne portait plus sur son visage l'air d'effronterie, ou d'arrogance, qu'il avait arboré jusque-là. De ses paupières à demi fermées rayonnait un feu doux, rouge mais clair, comme s'il contemplait les choses au-delà de ce qu'il avait jusque-là regardé. Finalement, il ouvrit lentement les yeux, et la tristesse cette fois l'emportait sur la colère, dans leur feu pailleté d'or, que traversaient des ombres vaguement colorées.

    Pourtant, dans sa parole résonnait une paix que je n'avais point encore perçue. Je sentis même poindre une joie subtile, par-delà la mélancolie affichée. Othëcal semblait être heureux d'avoir compris quelque chose de l'évolution du monde, et la place qu'il y tenait. Il avait vu, peut-être, la cité qu'on lui réservait sur la Lune, et il l'avait trouvée belle. Il avait vu, aussi, le destin des hommes, de l'humanité périssable, et il l'avait trouvée grande. Un vague sourire se dessina sur sa bouche, et je le saisis résigné et lucide, apaisé par sa soumission acceptée aux dieux. Son orgueil avait été fait de crainte; et à présent il était tel qu'un enfant rassuré que ses parents l'aimassent toujours, malgré le doute qu'il en avait.

    L'exil des siens, également visible à son œil perçant, exhalait un chagrin qui ne demeurait qu'au second plan, et les larmes nées de l'abandon d'une maison chère n'obscurcissaient pas la lumière venue de l'annonce faite aux Ornims, qu'ils pouvaient se faire une maison nouvelle dans la clarté d'or de l'orbe lunaire, qu'elle les attendait peut-être même déjà.

    Y avait-il, par surcroît, quelque chose me concernant? La révélation que je n'étais pas aussi nul que je n'en avais l'air, et que je croyais, moi-même, l'être? Il me jetait, de temps à autre, des coups d'œil amusés. Et à chaque fois, des images étranges surgissaient en moi, comme s'il projetait ses pensées en moi sous la forme de ces coups d'œil, comme s'ils s'accompagnaient de rayons de lumière dessinant des choses.

    (À suivre.)

  • Le bon ange qui est Dieu (méditations de François de Sales)

    radiance-w.jpgDieu est une facile abstraction, et lorsqu'un mystique sent sa présence, du point de vue de l'ésotériste, il ne peut sentir que celle de son ange. Mais, en un sens, cet ange est bien un dieu, relativement à l'individu qu'il accompagne.

    À demi-mots, François de Sales a convenu qu'il en était bien ainsi - qu'on adorait imaginativement Dieu à travers l'Ange, ou l'Ange par le mot de Dieu -, en faisant évoluer ses Dix Méditations vers l'appréhension consciente de l'Ange. Car si la première évoque le Père dont chaque homme est issu, et l'hommage qu'il faut sous ce rapport lui rendre, les deux dernières évoquent l'Ange - qu'on doit imaginer en rase campagne en face de soi, et montrant le ciel et la terre, la gauche et la droite, et invitant à le suivre vers le ciel et la droite - pour ainsi dire vers l'ouest (car, dans les reflets de l'âme, les choses sont inversées).

    Cela signifie que l'évêque savoyard était conscient que, lorsqu'on sentait une présence près de soi, c'était bien celle de l'Ange - transmettant la lumière, la chaleur, la volonté du Père, son amour. Il l'impliquait en recommandant de pratiquer l'imagination, et en montrant que rien n'était plus précis et fiable que celle de l'Ange avec soi, dans la campagne, dans le calme des montagnes, ou au bord des lacs (car on peut aussi se représenter l'Ange marchant sur les eaux).

    Je dois dire que j'ai été surpris de constater que cette sorte d'ésotérisme chrétien, émanant d'un docteur de l'Église, était rejeté par le catholicisme ordinaire: à l'époque où, à Saint-Claude (en Franche-Comté), je suivais une catéchèse, on m'affirmait que les anges n'étaient pas importants - même quand que je citais François de Sales. Je me suis alors dit que l'Église de France était différente de l'Église de Savoie - mais peut-être que c'est dans l'Église catholique tout entière qu'on rejette les anges, à présent.

    En un sens, la dissolution de l'Église de Savoie dans celle de France en est justement un symptôme. Car, dans le même temps, on félicitait ceux qui étaient dans l'effusion mystique d'évoquer Dieu de façon abstraite. Un peu comme dans l'agnosticisme, on refusait d'essayer d'y voir clair.

    Sans doute, François de Sales n'était à cet égard que l'héritier d'une tradition antique. Il est possible que l'Église romaine se sente menacée par les particuliers qui ont détaillé les anges - et tenté de donner, à la lumière intérieure, des formes distinctes, par l'adombrement que permettent les couleurs. Mais on en est arrivé à un tel point que ces particuliers férus d'occultisme paraissent parfois plus proches de François de 43156456_350331695718086_8500767858299502592_n.jpgSales ou de Thomas d'Aquin que les théologiens catholiques mêmes, aussi curieux que cela paraisse. On pourra dire qu'ils sont plus imaginatifs encore; qu'ils ont quelque chose d'oriental, voire de païen. Mais même Pierre Teilhard de Chardin admettait que l'Église catholique ne pouvait plus en rester au discours classique, fondé sur l'entendement seul, et qu'à cet égard la tradition asiatique devait l'éclairer: l'aider. Bien sûr, il a été interdit de publication par ses supérieurs, à son tour.

    Cependant, comme la tradition classique est devenue vide de figures, et que ces figures, comme l'a dit François de Sales, sont indispensables à la vie spirituelle, il faut avouer qu'il est légitime de chercher dans le bouddhisme tibétain, par exemple, des réponses à des questions intimes, au lieu de les chercher dans la théologie chrétienne moderne. Il s'agit de se renouveler, dans la sécheresse ambiante. Car il serait faux de prétendre que les évangiles ne créaient pas de figures grandioses, inhabituelles dans le contexte latin, ou grec. En un sens, se réclamer du bouddhisme tibétain rappelle les chrétiens du premier siècle, adeptes d'un merveilleux inséré dans la vie ordinaire - ou même de détonants symboles, sous la plume de saint Jean.

  • Lignées des académies provinciales

    Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGLors de ma soutenance de thèse, un membre du jury m'a fait remarquer que, pour alimenter ma réflexion sur l'Académie de Savoie (créée en 1820) et mesurer ses liens possibles avec le Romantisme, j'aurais dû la comparer avec les académies provinciales qui en France avaient aussi vu le jour alors. Cela m'a un peu étonné, car, dans ma thèse, j'ai établi des rapports qui m'ont semblé plus légitimes, avec d'autres institutions.

    L'Académie de Savoie n'a pas, organiquement, de relation particulière avec la France, car elle émane de l'Académie de Turin, dont était membre un des fondateurs, le comte Mouxy de Loche. Ontologiquement, elle se réclamait de l'Académie florimontane, créée en Savoie (à Annecy) au début du dix-septième siècle - avant même l'Académie française. Et j'ai étudié la relation au Romantisme à travers la fondation, à la même période, de l'Université de Bavière, bien sûr d'une plus grande ampleur, mais dont le caractère romantique est avéré et qui, sous cet aspect, a été étudiée par Georges Gusdorf, spécialiste de la question.

    Quoique créée sous des auspices catholiques par le roi de Bavière, cette université a accueilli des Philosophes de la Nature qui pouvaient être protestants voire panthéistes, comme Schelling, et, en tout cas, s'efforçaient de mettre dynamiquement en relation les principes religieux et les phénomènes naturels. Georges Gusdorf ne parle aucunement de cette manière de l'université française dans les temp,s qui ont suivi la chute de Napoléon - ni, bien sûr, des académies provinciales, dont le caractère romantique n'est pas avéré.

    Sans doute, Gusdorf prend trop comme s'il allait de soi que le Romantisme, en France, s'était fait d'abord à Paris parce que la culture était centralisée, aussi regrettable cela fût-il à ses yeux. Il méconnaît les efforts romantiques des régions francophones non françaises, comme le Québec, la Belgique, la Suisse et la Savoie - Frederic_Mistral.jpgnégligeant d'évoquer bien des auteurs qui y ont vécu, se contentant de parler des seuls Joseph de Maistre et Amiel. Mais il évoque encore moins les auteurs régionaux de France même - l'essor du Félibrige, les Francs-Comtois, les Bretons...

    Cependant, je ne pense pas que les académies provinciales de France aient eu la moindre influence sur l'Académie de Savoie, et il n'était, certes, pas de mon sujet d'aborder la question du romantisme régional en général.

    Il est vrai que j'ai comparé, notamment dans le chapitre politique, la littérature savoisienne à la littérature provençale - emblématique: j'ai souvent nommé Frédéric Mistral, parfois cité Paul Mariéton. Mais plusieurs auteurs dont je m'occupais avaient aussi écrit en dialecte - et puis la comparaison avec ces auteurs était légitime, parce que, dans les deux cas (provençal et savoyard), la prégnance du merveilleux populaire était patente.

    Je ne pense pas que j'avais réellement à citer et étudier les académies provinciales de France, lorsqu'il s'agissait de la Savoie. D'un point de vue scientifique, il était, à la rigueur, plus légitime d'étudier l'Académie de Turin, ou d'autres académies italiennes. J'ai l'impression que la science est souvent brouillée par la question nationale, dans l'université française. Peut-être ailleurs aussi.

  • Jean-Jacques Rousseau Savoyard?

    rousseau.jpgLa première question qui me fut posée lors de ma soutenance de thèse, après mon petit discours, vint, préalablement à tout commentaire, de Michael Kohlhauer, mon directeur de recherche, qui me demanda si selon moi Jean-Jacques Rousseau était savoyard. Je ne l'avais pas présenté comme tel dans ma thèse. Je répondis non. Mais le premier il a parlé des Alpes, me répliqua-t-on. Outre, reprends-je, qu'il a surtout parlé des Alpes valaisannes, il a constamment adopté le point de vue d'un Genevois, en parlant des Savoyards comme d'un peuple qu'il aimait, certes, mais auquel il n'appartenait pas. Dans La Nouvelle Héloïse, il marque même ce qui le sépare de la tradition savoyarde: lui est du côté de la liberté, du protestantisme et de la république, les Savoyards sont catholiques et soumis à leur roi.

    Il y a plus, cependant. Jusque dans son style, il était surtout genevois. Son rejet des figures du merveilleux chrétien est caractéristique, et impensable en Savoie, où ce merveilleux chrétien s'est bientôt prolongé vers le merveilleux païen, avec l'intrusion des fées et dieux celtiques chez Replat ou Arnollet, ou des dieux antiques chez Dantand. Même chez Jacquemoud, le lien entre les anges et les dieux païens est patent. Rousseau avait horreur de cela. Son style est tout autre.

    En un sens, il écrit mieux que la plupart des Savoyards, et c'est le cas des écrivains genevois en général, plus souples, plus naturels, plus distingués en français, leur langue première et spontanée. Les Savoyards parlaient entre eux patois et leur français manque globalement d'élégance. Je veux bien l'avouer. Il a un caractère légèrement empesé. À l'inverse, leur distanciation de cette noble langue leur a permis d'introduire le merveilleux populaire d'une belle et libérale façon, que ne connaissaient guère les Genevois, plutôt abstraits. À chacun ses qualités, pour ainsi dire. Le problème des universitaires est que, dirigés depuis Paris, ils ne peuvent s'empêcher de trouver que les facultés d'élocution et de composition, c'est à dire la capacité à parler facilement la langue officielle et d'organiser le discours, sont supérieures à l'invention ou à l'imagination. Or, c'est faux. Et le fait est qu'en termes d'invention et d'imagination, les Savoyards sont souvent admirables. Tpffer_886.jpegJusque dans leur style, comme Joseph de Maistre l'a constamment montré, ils savent être inventifs.

    Rousseau a un dynamisme et une fluidité que même Joseph de Maistre n'a pas. D'autres Genevois ont un style raffiné et pur, comme Töpffer ou Amiel. Ce n'est pas que je n'aime pas ce style, j'adore les écrivains que j'ai cités. Mais il y a une différence, qui n'est pas annulée par la célébration de Rousseau par les Chambériens.

    Je sais bien que Louis Terreaux a mis Rousseau parmi les auteurs savoyards. Il n'a pas mis Lamartine. Pourquoi? Celui-ci a bien dit: On est toujours, crois-moi, du pays que l'on aime - à propos de la Savoie. Mais si j'aime, aussi, Lamartine, lui non plus n'a pas en réalité un style typiquement savoyard. Son éloquence est toute française. Ses images abstraites n'ont rien qui le renvoient à la Savoie, à l'inspiration en fait plus populaire des Savoyards. Louis Terreaux a simplement voulu rendre hommage aux Chambériens qui ont mis une statue de Rousseau dans leur ville. Cela ne s'appuie pas sur les faits.

  • CXXX: le combat de Légion

    Nyarlathotep-02 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste fracassante, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il faisait face à une troupe maléfique accourant d'un souterrain obscur.

    Le premier ennemi surgit du trou noir; il avait l'air d'un gnome hideux, porteur d'une hache trois fois plus grosse que lui, et qu'il portait de ses quatre bras énormes. Il tenta de trancher les jambes du Génie d'or, mais celui-ci bondit par-dessus, et lança un rayon de son sceptre sur le petit être, qui en fut terrassé; car le trait de feu concentré l'avait transpercé par le sein gauche, et était ressorti dans son dos.

    Le second à s'attaquer au Génie d'or était longiligne et ailé, pareil à un spectre bleuâtre aux longues griffes, et le gardien secret de Paris l'abattit avant même de retoucher le sol, après son saut dans les airs, lançant un rayon de feu de son œil bleu qui atteignit le monstre à la tête, qui aussitôt se volatilisa dans un éclair d'azur.

    Puis ce fut la ruée. Une horde d'êtres difformes, ténébreux et noirs, se jeta sur lui, cherchant à le submerger. Pareil à une étoile qu'eussent assaillie des nuées d'obscurité, il brillait par les interstices de leur masse, et ses rayons semblaient repousser leurs assauts, malgré leurs cris et leurs grognements atroces. Sa clarté seule avait apparemment le pouvoir de repousser leur noirceur, et ils n'osaient le toucher, car chacun des reflets d'or de son haubert était pour eux tel qu'un mortel trait de foudre. Toutefois jetaient-ils devant eux leurs armes et leurs traits, la haine étant plus forte que la douleur, et il devait parer leurs coups et riposter sans relâche.

    Sans tarder un monceau de cadavres entoura le cercle de ses coups flamboyants, qu'aucun ennemi ne semblait pouvoir percer, si rapides étaient-ils. Il montait sur ce tas sans âme au fur et à mesure des assauts, et se tenait au-dessus de l'ennemi comme au sommet d'une montagne. Les créatures infernales rugissaient, gémissaient, beuglaient, hurlaient, mais sans parvenir à entamer le Génie d'or, dont la cape emplissait l'espace, et y ondoyait à la façon d'une nuée scintillante.

    Les étoiles s'y voyaient (était-ce en reflet ou réellement, on n'eût su dire), comme si elle eût été une porte vers le ciel, et les monstres en gémissaient derechef, leurs rayons les blessant: car ils s'étaient installés dans les profondeurs pour ne pas les voir - et n'être pas touchés de leurs traits de feu, jaillissant, à leur regard, 600_450557967.jpegd'yeux divins. Bref, leur nombre ne semblait pas devoir suffire à l'abattre quand soudain, malgré sa vivacité incroyable, il sentit cette même cape accrochée, et lui retenu par elle. Une flèche brune, tirée depuis le trou noir qui vomissait les combattants infâmes, l'avait clouée à la paroi rocheuse, derrière lui.

    Le vêtement ondoyant frémit, comme s'il fût doué de sens et possédât des nerfs, et le Génie d'or comprit qu'il fallait pour le moment le sacrifier, puisqu'il était devenu pour ses bras une gêne. Il dégrafa, d'un geste vif, ce manteau qui ondulait en plis soyeux, et son haubert doré éclata dans la pénombre, le rubis à forme de flamme qui ornait son buste jeta un rayon fin, et le tireur, embusqué et à peine visible - sa main griffue seule se voyant sur l'arc -, s'écroula mort, touché au cœur.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, qui verra un monstre innommable surgir des ténèbres, après que le Génie d'or aura reçu une blessure qui douloureusement crispera ses traits.

  • Joseph de Maistre et la réunification des églises

    52360947_2356771887891702_8795018545944592384_n.jpgIl existe un curieux chemin réalisé par Joseph de Maistre au cours de sa vie, sur un point qui l'a tant occupé: la religion. On sait que, disciple de François de Sales et des Jésuites, il a généralement défendu le catholicisme, quoiqu'il ait aussi eu en affection certains penseurs peu canoniques, en particulier Origène – et Louis-Claude de Saint-Martin. À cet égard, par le biais de l'illuminisme lyonnais, il a découvert une tradition qu'on pourrait dire plus ou moins gnostique. Après son éducation catholique, il a découvert la tradition maçonnique mystique de Jean-Baptiste Willermoz, qu'il a beaucoup aimée, avant de prendre quelque distance avec elle.

    Mais la révolution française a fait davantage, car elle l'a d'abord poussé en pays protestant, à Genève et à Lausanne, et on sait qu'à cette période de sa vie, il a fréquenté des protestants effectifs, et a appris à les apprécier, notamment madame de Staël, à laquelle il reprochait son féminisme exacerbé, paraît-il, mais qu'il aimait.

    Et puis, ambassadeur du roi de Sardaigne en Russie, il a fréquenté des orthodoxes, à commencer par l'empereur Alexandre lui-même.

    Bien sûr, dans ses ouvrages, il s'en est pris aux protestants et aux orthodoxes, défendant le catholicisme d'une façon souvent outrancière. Mais il est remarquable qu'il ait cheminé à travers l'Europe pour rencontrer les trois grandes branches du christianisme, comme s'il y avait là un souffle de lui inconnu - un enjeu karmique.

    Rudolf Steiner disait curieusement, mais avec beaucoup de profondeur (comme toujours avec lui), que ces trois branches renvoyaient aux trois expressions, aux trois personnes de la divinité. L'orthodoxie, comme d'ailleurs l'Islam, renvoie avant tout au Père, au dieu créateur et plongé dans les profondeurs de l'univers, rayonnant du passé et du premier jour des mondes. Mais l'Église catholique, on le méconnaît grandement, est liée au Fils, à l'insertion de la divinité sur le plan terrestre, à la manière dont elle y crée des choses, y modèle le monde – et souvent s'y perd, en demeurant trop proche dès l'origine du pouvoir romain, de l'Empereur. Saint Augustin, qu'aimaient si peu les théologiens grecs, disait ainsi que c'est par le Fils, le dieu incarné sur Terre, que l'homme peut obtenir son salut.

    Quant au protestantisme, dit encore Steiner, il est émané du Saint-Esprit. Il se projette vers l'avenir en admettant à l'individu la faculté de juger par lui-même, à partir de l'intelligence – de la force de penser qui est la sienne. Certes, dans un premier temps, il ne l'a fait qu'en s'attelant aux apparences sensibles, à la raison extérieure, demeurant à la surface des choses; mais il préparait le temps où la pensée entrerait dans les profondeurs des mystères en se détachant des apparences extérieures, et permettrait à chaque homme de recevoir consciemment en lui l'effusion de l'Esprit-Saint – et donc de voir clair dans l'obscurité de la vie. Cela Annonciation-miniature-Jami-Tawarikh-Rashid-Din-1314_0_730_529.jpgétait nécessité par la liberté de l'individu, qui seule pouvait rénover la vie spirituelle.

    Or, si Joseph de Maistre vouait un culte à l'institution catholique, dans les faits, il a constamment défendu son droit individuel de philosophe à percer les secrets du monde divin, notamment par le biais de l'analogie entre le Ciel et la Terre, et la création d'images, de symboles. Il a constamment, aussi, annoncé une grande effusion de l'Esprit-Saint. Et, à l'inverse, il a rendu hommage aux religions païennes, à leur merveilleux spécifique, et même à l'Islam, en citant le Coran, à propos de la sainte Vierge. Il vouait un culte à la tradition, mais attendait beaucoup de l'avenir. En un sens, et jusqu'à un certain point, il a uni les branches du christianisme dans son âme, vivant en acte la trinité dépeinte par Steiner – qui, d'ailleurs, lui rendit hommage.