14/07/2018

La vie de saint Fintan

Findanus_von_Rheinau.jpgLe dernier texte en latin d'Irlande que j'aurai lu, je pense, est la Vie de saint Findan, ou Fintan, qui a fini son existence comme moine en Suisse, au bord du Rhin. Il était irlandais de naissance, et fut capturé par des Vikings, au neuvième siècle, époque à laquelle l'Île Verte fut continuellement mise à sac par des Danois en bateau. Elle fut même intégrée à leur empire. Saxo Grammaticus le raconte: un roi danois s'installa à Dublin.

Fintan est réduit en esclavage, et parvient à s'échapper de la façon suivante: au cours d'une rixe entre deux équipages danois sur la mer, il combat spontanément en faveur de son maître, qui lui ôte du coup ses chaînes, et le laisse assez libre. Une fois les Vikings débarqués sur une île, il en profite pour se cacher sous un gros rocher, que devait bientôt baigner la marée. Quoique trempé jusqu'aux os, il tient bon, ne se montre pas, tandis que ses gardes le cherchent partout et l'appellent. Il fait vœu de devenir moine.

Il réalise ce vœu et achève sa vie, comme je l'ai dit, au bord du Rhin. Le texte raconte qu'il ne cessa jamais de réduire sa ration de nourriture, s'efforçant, avec l'assentiment de son supérieur, de ne plus vivre que d'eau et de quelques morceaux de pain. Et bien sûr de l'amour de Dieu.

Le récit fait peu de temps, pense-t-on, après sa mort, alors que l'Europe est carolingienne, fait également état de visions étranges, bien éloignées de celles qu'avait eues, un siècle auparavant, son compatriote saint Colomba. Car si celui-ci voyait les anges combattre les démons pour se disputer des âmes de pauvres mortels, saint Fintan a des visions plus inquiétantes et moins classiques, apercevant des figures monstrueuses de géants aux yeux rouges, de démons. Ce sont ses satan-medieval.jpgtentations. Elles prennent l'allure d'êtres humains.

Il eut donc une vie difficile, âpre, et l'on ne perçoit pas le souffle qui soulève la vie de saint Colomba ou les écrits de saint Colomban. On s'approche de l'époque féodale, et le monde semble se couvrir de ténèbres.

Fintan n'en fut pas moins un modèle pour bien des moines, et il eut certainement une influence importante dans les monastères suisses qu'avaient souvent fondés des Irlandais, comme on ne l'ignore pas, notamment des disciples de Colomban.

Il n'y a pas que des elfes et des merveilles énigmatiques dans la littérature irlandaise, qui est souvent plus classique qu'on se l'imagine. Comme je l'ai déjà dit, il y a aussi, assez clairement, l'origine de la littérature fantastique, les êtres fabuleux étant assimilés par les chrétiens volontiers à des passions mauvaises, à des manifestations démoniaques. Cela existait dans l'antiquité romaine: il y avait les Larves, et autres monstres. On pouvait en être possédé: on était alors réputé fou. L'Évangile en parle. Mais cela s'est développé au sein du christianisme occidental, peut-être particulièrement en Irlande. La mythologie irlandaise primitive contenait des monstres, qui combattaient aux côtés des héros, ou contre eux; mais leur dimension morale, dans la littérature latine, est désormais rendue explicite: ils émanent de l'âme humaine, de ses mauvais penchants. Ils sont hallucinatoires. Fintan les a vus, et leur portrait est saisissant.

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10/07/2018

Les dinosaures dans l'air léger

jurassic-world-2-teaser-promo-image-20001478.pngIl faut bien se divertir en famille, et je suis allé voir le dernier Jurassic World. Les meilleures idées venaient d'Alien: un dinosaure hybride était créé dans un laboratoire pour servir d'arme, et cela le rendait affreux et diabolique - lui donnait un air humain dans son comportement et des intentions destructrices manifestes. Il était intelligent, mais c'était pour mieux anéantir. Une création de l'Enfer, en somme – et passée par de mauvais hommes.

Mais le reste du temps, il y avait simplement des dinosaures habilement animés sur le modèle des éléphants, des taureaux, des fauves de toute sorte. Ils bougeaient beaucoup sur le sol que les hommes foulent ordinairement, et cela donnait du mouvement à l'image.

Toutefois, je me posais sans cesse des questions: on dit que le crocodile est un rescapé de l'époque des dinosaures. Or, il ne se déplace que lentement sur la terre ferme, il s'y traîne, et il lui faut vivre dans des lieux marécageux pour disposer d'une souplesse suffisante. Dans l'eau, il se déplace au contraire avec aisance. Et je me demande si les dinosaures n'étaient pas tous plus ou moins dans ce cas.

Les savants, je crois, le nient, mais pour Louis Rendu, pour Rudolf Steiner, pour Pierre Teilhard de Chardin, la Terre des anciens âges n'était pas comme l'actuelle, en ce qu'elle était bien plus molle, bien plus imprégnée d'eau, et les continents moins durs. L'air était également saturé d'humidité: on vivait dans un monde où l'eau était répandue de façon plus diffuse, moins confinée. Comme j'ai tendance à y croire, j'avais des doutes, pteranodon04.jpgquand je voyais des ptérodactyles voler comme des hirondelles, ou des tyrannosaures courir comme des autruches à l'air libre, voire dans des déserts parfaitement secs. Pourquoi les alligators que j'ai vus en Floride ne couraient pas, eux aussi, comme des léopards?

On s'en est pris à moi, une fois, parce que je rapportais qu'à mes yeux, les ptérodactyles planaient dans un air plus épais. On ne conçoit pas que la Terre ait pu globalement changer. Pourtant, je vais en donner un nouvel argument. On dit que les dinosaures se sont éteints à cause d'une météorite. Mais si les condition terrestres n'avaient pas changé, la Terre, après les effets de la météorite passés, les aurait produits à nouveau.

On ne le mesure pas assez: c'est la Terre qui produit les animaux qui se meuvent dans sa sphère. Tout entiers dans le monde intelligible, nous planons, en quelque sorte, et, projetant l'idée sur le corps, nous nous imaginons que ce dernier peut être envoyé dans les étoiles à volonté, sans voir qu'il n'est somme toute qu'une goutte se déplaçant sur la surface d'une motte de boue, à laquelle il est lié: les corps des animaux earth-angel-valerie-graniou-cook.jpgsont une partie de la Terre, non des morceaux détachés. S'il arrivait, un extraterrestre ne verrait probablement que des morceaux d'argile humide glissant sur d'autres pièces d'argile. Il ne saurait rien de ce que nous appelons le vivant, et qui, en réalité, est de nature purement spirituelle: une projection hallucinatoire, aurait dit Sartre.

Si la Terre, après la météorite, a cessé de produire des dinosaures, mais s'est mise à développer des mammifères devenus dominants, c'est parce qu'elle-même avait changé. Teilhard de Chardin allait jusqu'à dire que les formes extérieures manifestaient un psychisme intérieur; j'irai jusqu'à dire que les mammifères se sont développés à la place des reptiles parce que la Terre elle-même a changé d'humeur. Dans la médecine médiévale, n'est-ce pas, on appelait humeur une disposition des liquides corporels...

Pures fables, si on veut. Mais, non, je ne crois pas que dans l'état actuel de la Terre, des dinosaures pourraient vivre, ou même se déplacer. C'est bien l'eau qui accueille les plus gros animaux, les baleines y vivent. La taille n'a rien d'arbitraire, relativement à l'ensemble des conditions terrestres.

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08/07/2018

L'attente des démons-sangliers (Perspectives pour la République, LV)

567bb6436838cfee0f2275663ecf539d.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Sens d'une mission, dans lequel je raconte qu'entendant une fée raconter des choses bizarres et contradictoires, je me pris à douter, jusqu'à ce que je me rende compte que je recevais ces paroles pour m'édifier, et non pour m'informer.

Ithälun dut lire en mon cœur ces pensées nouvelles, car elle me regarda et dit: «En vain tu te tourmentes, ô Rémi! Il est un problème à présent plus important que de savoir si Astalcalc a le moindre rapport avec celui que tu nommes Esculape. Tu devrais plutôt te demander pourquoi Borolg, l'Homme-Sanglier, t'a attaqué, et ce qu'il va advenir de lui et de son corps, s'il est mort. Car il est toujours étendu sur le sol, agonisant et respirant avec peine, et Tornither ne s'étant nullement occupé de lui, il nous a laissé comme le soin de le faire.» Je la regardai, effaré. «Mais comment? demandai-je.

- Nous devons, répondit Ithälun, le rendre à son peuple propre, qui a le droit d'avoir sa dépouille, ou le vase de sa vie persistante s'il ne meurt pas, tout vil qu'il soit. Car de ce peuple, il est tel qu'un membre, un morceau de ce grand corps que ce peuple constitue. Il doit rentrer dans leur cité, et y être accueilli comme le retour d'une pièce séparée d'un tout vivant, qu'il meure et qu'on doive l'ensevelir, ou qu'il vive et qu'on doive, comme Ornuln, le soigner parmi les siens. À sa famille, nous ne devons pas, sache-le, ôter la possibilité de l'avoir avec eux; ce serait une action mout mauvaise, orde et impie.

- Mais où se trouve donc ce peuple, auquel il appartient? demandai-je.

- Non loin, fit Ithälun. Regarde.» Elle leva la main et du doigt montra un lieu précis, sur la montagne. «Là», reprit-elle, «se trouve l'entrée de leur règne, de leur bauge énorme, et, au bord de la faille qui leur sert de porte, vois! ils attendent notre permission de venir le chercher!»

D'abord je ne vis rien. Puis, il se produisit quelque chose de singulier. À force de regarder le doigt et de suivre la ligne qu'il montrait, je crus distinguer un long fil tendu, lumineux et fin, comme si un rayon de clarté partait de ce doigt et d'une étincelle qui demeurait à son bout. Il allait vers le flanc de la montagne s'étendant au nord, et touchait un point net, une faille plus sombre que le reste de la paroi rocheuse qui tombait brutalement le long de cette haute élévation. Mais il arriva quelque chose d'encore plus étrange; car en principe j'étais trop loin de cette montagne pour distinguer quoi que ce fût, pourtant, comme si mon œil s'était détaché de mon crâne et s'était approché de ce point montré, je vis distinctement des lueurs rouges qui tremblaient et clignotaient, et que je reconnus bientôt pour être des yeux. Autour, les silhouettes de plusieurs hommes-sangliers, immobiles et semblant attendre, se dessinèrent. La peur et la colère étaient mêlées, dans ces regards et les gestes que ces monstres faisaient. Un sort les retenait-il? Ou craignaient-ils, simplement, la puissance d'Ithälun?

Celle-ci se tourna vers moi et demanda: «Autorises-tu?» Je répondis: «Est-ce à moi de le faire?

- Oui, repartit la dame enchantée.

- Qu'il en soit fait ainsi.»

Elle sortit alors son épée du fourreau, cessant de montrer les monstres, et un éclair jaillit de la lame étincelante. Une palpitation courait le long du métal. J'en fus à nouveau admiratif. Elle leva cette arme, et fit un signe avec sa pointe, traçant dans l'air un bref sillon d'argent. Il se dissolut rapidement, mais, apparemment, cela suffit aux démons-sangliers, car ils aperçurent le signe, et commencèrent à descendre de leur bauge, prenant soin de ne pas dévaler imprudemment la falaise, et empruntant un chemin étroit que je n'avais pas vu, et qui la traversait de biais. Ithälun rangea son épée, et, les regardant, attendit. Je fis de même.

(À suivre.)

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06/07/2018

Georges-Emmanuel Clancier et le lait céleste

georges-emmanuel-clancier.jpgGeorges-Emmanuel Clancier nous a quittés il y a deux jours à un âge très avancé, et il fut l'un des meilleurs poètes de sa génération. Mes parents le connaissaient, car lui et sa femme étaient originaires du Limousin comme ma grand-mère, que la seconde avait connue, et il m'avait dédicacé un beau livre qui témoignait du lien profond qu’il entretenait avec l’âme des choses, avec la lumière qui anime la nature. Il s'agissait de son recueil poétique le plus célèbre, Le Paysan céleste - titre qui en dit assez à lui seul. Il ne croyait pas nécessaire de voir les choses depuis Paris pour saisir l'essence éternelle du monde, et pensait au contraire que le pays natal, par le souvenir d'enfance, mais aussi la campagne, par ses liens avec les saisons, les éléments, étaient plus propres à l'élévation intérieure.

Il avait de belles images, évanescentes mais colorées, émanées du sentiment de l'âme cosmique. Un lait coulait du ciel, comme du sein d'une mère immense.

Il était un grand admirateur de Ramuz: il était de son école. Il a écrit quelques poèmes sur la Savoie, notamment à la faveur de visites rendues à son vieil ami Jean-Vincent Verdonnet, près d'Annemasse. Le monde est petit.

Clancier est connu du grand public surtout pour ses romans, adaptés pour certains en films, notamment Le Pain noir. Je n'ai pas lu celui-ci, mais un autre, qui était bien composé et avait le Limousin pour cadre. Il reposait sur la découverte d'un mystère, d'une énigme enfouie, qui débouchait sur la redécouverte, par le personnage, du drame d'Oradour-sur-Glâne. Peut-être qu'il ne donnait pas assez à ce drame une dimension initiatique au sens fort, de mon Oradour-sur-Glane-Hardware-1342.jpgpoint de vue. Si là était le mal cristallisé dans l'Histoire, pourquoi ne pas en avoir la vision? Je regrette souvent que les évocations de la Seconde Guerre mondiale pensent pouvoir porter un sens spirituel fort sans images mythiques. Les anges aussi auraient pu être présents, recueillant les âmes des suppliciés. Mais Clancier participait d'un style issu de Racine qui entend suggérer ces choses sans les nommer.

Je ne sais pas si ce style pourra subsister longtemps, bien qu'on continue de le glorifier à la Sorbonne. Il est typiquement français. J'ai connu des poètes qui l'avaient, et ils sont à présent tous morts. L'américanisation rendra peut-être plus difficile l'apparition de la chose, désormais. Personnellement, je me suis toujours senti un écart, avec cela. Mais je ne suis peut-être pas une généralité.

Clancier avait reçu de mes parents mon premier recueil de poèmes, La Nef de la première étoile, et ne l'avait pas vraiment aimé, me reprochant notamment de ne pas respecter les règles classiques parce que j'avais élidé les e muets pour créer un rythme plus audible, néomédiéval ou anglicisant. Les poètes anglais ne comptent plus cette voyelle, en effet, depuis longtemps, même quand ils font des vers sur une base syllabique. Leur langue a un côté plus naturel que la nôtre. Cela n'avait pas plu à Clancier, ce lien avec la plèbe. Il voulait conserver les nobles formes d'antan, tout en s'insérant dans le monde mental des paysans gaulois.

Dans le recueil suivant, j'ai rétabli les règles antiques, mais le recueil n'a pas eu plus de succès. Je me demande si j'ai bien fait. J'ai hésité à continuer à écrire des vers, mais on m'a demandé de devenir président des Poètes de la Cité, à Genève, et il a bien fallu persister. Selon ce que la postérité dira, on blâmera ou on félicitera la cité de Calvin.

Peut-être qu'à la Sorbonne on donnera éternellement raison à Clancier, néanmoins!

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02/07/2018

Joseph de Maistre et le Surréalisme

Joseph de Maistre.jpgOn attache beaucoup trop d'importance, en littérature, à l'idéologie: marque de l'emprise injustifiée de la politique sur la culture. Pour saisir les évolutions littéraires réelles, il faut savoir dépasser les partis. Alors on reconnaît l'importance paradoxale de Joseph de Maistre dans l'avènement ultérieur du Surréalisme.

Maistre et Breton s'opposaient diamétralement dans leurs idées politiques; leur lien n'en est pas moins patent.

Remarquons d'abord (avant d'établir une continuité historique passant évidemment par Victor Hugo) que Breton devait devenir le reflet inversé de Joseph de Maistre. Si ce dernier prônait un système d'analogies secrètes qui, mettant en rapport le matériel et le spirituel, confirmait les dogmes chrétiens, les Surréalistes tendaient au contraire à penser que l'imagination libre, fondée sur l'amour et l'empirisme analogique, infirmait ces dogmes.

Pour Breton, le socialisme avait son origine dans le rêve et le spirituel, et il citait à cet égard Pierre Leroux. L'Église, à ses yeux, ne portait pas de spiritualité, mais empêchait, par son dogmatisme, de pénétrer les mystères.

Pour Maistre, c'était le rationalisme de la philosophie des Lumières, qui était dans ce cas. L'Église avait su conserver une force initiatique profonde, irréductible à la raison.

Comment expliquer ces oppositions semblant s'appuyer sur des principes fondamentaux identiques? Les deux prônaient une démarche intuitive fondée sur l'analogie. Pourquoi, politiquement, étaient-ils si différents?

L'époque, déjà, n'était pas la même. Maistre vivait au temps de la Révolution française, et elle manifestait pour lui l'illusion des pensées rationalistes de Voltaire, Rousseau et consorts: les résultats n'étaient pas à la mesure des attentes, la Terreur et l'Empire ayant vite remplacé la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Breton, certes, vivait à un temps où l'Union soviétique elle aussi pouvait décevoir; mais elle était loin, les Français n'en subissaient pas les effets directs, et les années 1930 pouvaient garder de fous espoirs. Au reste, Breton andre-breton.jpgse détachera bientôt du communisme liberticide, comprenant qu'il s'efforçait d'assujettir les artistes, au lieu d'émanciper (comme il prétendait le faire) le peuple.

En outre, on n'en parle pas assez, mais les lieux sont différents: Paris n'est pas Chambéry. Le catholicisme savoisien n'était pas le gallicanisme. Plus marqué par l'Allemagne et l'Italie, il se fondait sur l'imagination, libre jusqu'à un certain point, et sur le principe d'analogie entre le monde manifesté, et le dieu qui l'avait créé. On affirmait qu'il existait un rapport entre les deux - même si on déconseillait aux laïcs d'essayer de le déceler: on le réservait aux clercs. Dans le catholicisme français, classique et rationaliste, on s'appuyait sur l'entendement, et on ne concédait rien à l'imagination et à ce que Maistre nommait la pensée intuitive: il s'agissait de bâtir ses raisons logiquement, à partir de l'étude précise des textes. Il était donc naturel que Breton se tournât contre le catholicisme. Même les surréalistes chrétiens comme Malcolm de Chazal rejetaient celui-ci et se réclamaient du gnosticisme. Le seul religieux catholique doué d'intuition, Pierre Teilhard de Chardin, ne fut pas protégé par son statut de jésuite: on l'exila en Amérique - où s'était justement exilé Breton pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la même ville: New York. Fait étrangement significatif.

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30/06/2018

Degolio CXXII: le mystère de la Vierge lunaire

Masaaki Sasamoto 笹本正明 Tutt'Art@ (51).jpgDans le dernier épisode de cette incroyable geste, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il évoquait, auprès de son alter ego humain, un être mystérieux qui pourrait l'aider dans sa quête contre les Gargouilles dirigées par Fantômas.

- Mais quel est son nom? demanda Jean Levau. Qui est-il?

- Écoute, Jean, répondit le gardien secret de Paris: il s'agit d'une femme. Elle est la gardienne enchantée de ce qu'on appelait autrefois la Neustrie, et on la nomme Vierge lunaire. Elle vit dans une île de la mer, au large de l'embouchure de la Seine, et, tu dois le savoir, depuis sa loge, le feu de ses yeux est tourné vers nous: elle suit attentivement l'évolution des choses, et les péripéties de ma guerre contre Fantômas. Jadis elle a enfermé, dans un rocher ayant forme d'aiguille, un terrible allié de celui-ci qui menaçait son royaume, un montre à la force démesurée appelé Lupiar. Elle ne veut pas le voir libérer par son ancien maître. Ce démon rumine sa vengeance, et tâche d'ameuter les tritons de la Manche, comme on les appelle, pour enfoncer la porte de sa prison située sous la mer, et elle doit mener une surveillance de tous les instants, grâce à ses elfes. Il se pourrait, oui, que nous eussions besoin d'elle. Mais je ne veux pas la gêner dans son difficile travail. Je te préviens: s'il m'arrivait malheur, tu pourrais avoir à te rendre auprès d'elle, pour lui demander son secours.

- Mais comment le saurai-je, s'il t'arrive malheur? dit alors Jean Levau.

Le Génie d'or rit. Tu le sauras, fit-il, crois-moi! N'as-tu pas vu que désormais nous étions étroitement liés? Je puis te parler à distance à volonté, et tu pourras souffrir à distance ce que je souffre à foison, si tu n'y prends garde. Nous sommes presque à présent, toi et moi, un même être: tu dois en être conscient. Même quand nos deux corps sont distants dans l'espace, dans la nappe astrale ils n'en forment qu'un seul, et les mêmes étoiles les meuvent, les mêmes rayons les lient. Il est difficile de te l'expliquer avec tes mots; mais il en est bien ainsi: nous sommes à présents pareils à des frères jumeaux, voire siamois! Ne l'as-tu pas compris, depuis le temps?

- Il me semblait bien, répondit Jean Levau, qu'il en était ainsi. Mais je m'inquiète, et voudrais que nous requérions l'aide tout de suite de cette mystérieuse Vierge lunaire, s'il était possible.

- Mais cela ne l'est pas! coupa le bon génie de Paris. Il faut en agir comme je l'ai dit: il n'est point d'alternative, tu dois me croire.

- Bien, fit Jean Levau, et il n'ajouta rien, se tenant pour suffisamment renseigné. Sage était-il, puisque telles étaient les choses!

Cependant le Génie d'or reprit la parole afin d'annoncer à Jean ce qu'il allait précisément faire, en le priant de l'écouter attentivement: le repaire des Gargouilles était, disait-il, en aval de la Seine, hors de Paris, à 07ma-c.jpgPuteaux, près de l'île qui porte son nom, mais on ne pouvait y accéder que depuis la Seine: l'eau, affirmait-il, y créait un leurre, et là se dressait l'atroce forteresse des Gargouilles, sur lesquelles couronné régnait Fantômas! Sa tour majeure, que nul mortel ne pouvait voir si ce n'est à la façon d'une ombre dans les nuages, faisait face à Paris, et la menaçait; mais l'essentiel de la citadelle était sous terre et, par des souterrains, se reliait à l'abîme dans lequel, jadis, les Gargouilles avaient été confinées par lui, le Génie d'or, et ses amis enchantés. C'est là, en vérité, qu'allait se rendre le noble Solcum, gardien secret de Paris, pour détruire ce repaire immonde!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer la suite au prochain! Nous verrons alors quel feu nouveau fait briller le sceptre cosmique du Génie d'or!

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28/06/2018

Les lettres comminatoires de saint Colomban

saint_colomban_cour_honneur.jpgAprès avoir lu les Sermons de saint Colomban, le plus grand écrivain religieux irlandais, j'ai lu les lettres de lui qui nous sont restées, et qui sont généralement adressées au pape. Or, sous leur apparente soumission, elles sont pleines de reproches.

Il accuse principalement l'évêque de Rome de rester inactif face aux hérétiques et aux fauteurs de troubles, parmi lesquels il place particulièrement les Francs et leurs évêques. Il était, en effet, en conflit avec eux, à l'époque où il vivait avec ses moines dans leur empire, parce qu'il ne fêtait pas Pâques selon les mêmes règles et aux mêmes dates qu'eux. J'en ai parlé ailleurs, le vénérable Bède ayant fait état de ce débat qui s'est poursuivi un siècle après en Angleterre entre les tenants de Colomban, Bretons et Irlandais, et ceux de Rome et des Français. Car le christianisme anglais avait à l'origine pour parrains à la fois les Irlandais et les Francs, dont les influences se croisaient, et, souvent, se heurtaient.

Colomban laisse entendre que si le pape suit l'avis des Francs, ou du moins ne les empêche pas de persécuter les moines irlandais installés en Gaule, c'est par faiblesse, et parce qu'il a besoin d'eux pour ses intérêts, par politique. Il se montre certain qu'il a raison, tenant, dit-il, sa tradition de saint Pierre et de saint Paul, tandis que les Francs ne tiennent leurs principes que d'un penseur de bas étage dont la seule motivation est de s'écarter des Juifs et de leur pâque propre: préoccupation que lui ne partage nullement!

L'accusation lancée contre le pape de se mêler trop de politique et de soutenir pour cette raison les rois francs sera reprise, curieusement, par Dante, qui à cet égard ne blâmait pas, comme le sage irlandais, les Mérovingiens, mais les Capétiens, qu'il traîna collectivement dans la boue - en particulier Philippe-le-Bel, le persécuteur des Templiers (auxquels Dante se rattachait). Toutefois il plaça les Carolingiens au paradis, conformément à la tradition médiévale.

Il faut savoir que, lassés des persécutions des Francs, Colomban et ses moines se sont finalement installés en Italie.

Le sage d'Irlande se réclame souvent de l'Église de l'Ouest, c'est à dire celtique, qu'il dit pure parce que liée seulement à la Rome des apôtres, et non mêlée à la politique romaine, puisque l'Irlande n'a jamais fait partie de l'Empire romain. À vrai dire son style difficile est très allusif, Nikea-arius.pngil est plein de circonvolutions et ses phrases sont longues. Elles n'en manifestent pas moins une forte personnalité et une époque passionnante.

Je voudrais ajouter que, quoi qu'on entende dire, Colomban ne se réclame pas particulièrement des théologiens orientaux, même si les principes qu'il suit pour les fêtes de Pâques ont pour autorités des gens de noms grecs. Il s'en prend classiquement aux hérétiques, comme saint Augustin, et il cite les Pères de l'Église libéralement, leur donnant une autorité supérieure à la sienne. Il s'étonne même que le pape ne fulmine pas davantage contre les sectateurs d'Arius, qui alors infestaient l'Italie, à travers les Lombards. Il ne faut pas s'imaginer que son origine irlandaise le rende particulièrement proche de la gnose, ou des néoplatoniciens, ce genre de choses: dans ses lettres, cela n'apparaît pas. Les Irlandais sont plus latins qu'on croit, peut-être. D'ailleurs ils avaient été convertis par un Breton ayant beaucoup fréquenté les Gaulois. Ils faisaient bien partie de l'Occident.

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24/06/2018

La femme divinisée et le Surréalisme

napoleoninthewilderness.jpgLe Surréalisme a constamment cherché à remplacer la religion chrétienne par l'amour humain, et donc a été amené à faire de Dieu une femme, après avoir fait de la femme un dieu. Louis Aragon se réclamait de la lyrique occitane parce qu'elle tendait à diviniser la femme terrestre et donc la relation sexuelle. On aurait tort de voir chez lui des restes de mysticisme oriental qui ferait de l'union avec la femme une sorte de symbole: dans ses livres, il est assez explicite, il parle bien d'amour charnel. Il raconte même ses aventures avec des prostituées. Mais dans Le Paysan de Paris, tout à son obsession et à son désir de créer des images fabuleuses, il projette la femme partout, dans le ciel, sur les maisons: cela tient de l'hallucination, mais la figure se détache bien de la femme de chair.

L'autre poète galant de ce mouvement est Paul Éluard: lui aussi sacralise l'amour charnel, faisant des femmes avec qui il couche des divinités de l'air. Les images sont belles et puissantes, mais elles s'affichent comme idéalisations de plaisirs privés.

Il faudra attendre Robert Desnos, Léopold Sédar Senghor et André Breton pour dépasser les voluptés personnelles et voir créer des figures cosmiques, non seulement projetées à partir d'une obsession, mais acquérant une âme propre: les figures se recoupent avec des entités cachées. Chez le premier, cela prend l'allure d'une femme qui est l'exhalaison d'une étoile, dans un poème magnifique en alexandrins que j'ai déjà cité, et Desnos rejoint ainsi la poésie médiévale italienne la plus noble, la plus élevée, celle qui s'affranchissait des amours de cour, et touchait à la mythologie antique. Chez le poète sénégalais, la femme connue physiquement était souvent idéalisée comme chez Aragon et Éluard, mais il y eut en plus la figure grandiose de l'Afrique, femme divine à laquelle il donna forme et âme. Chez Breton, l'âme du peuple de Paris prit l'allure de Mélusine, assimilée à Isis et à d'autres femmes divines: il prolongeait ainsi Jules Michelet en ajoutant un merveilleux plus concret, se montrant un vrai grand homme, et liant l'hallucination au monde spirituel.

Finalement, c'est surtout Charles Duits qui osa donner une vie propre à une entité féminine et en faire une divinité suprême. C'est lui qui affirma qu'autant qu'il a un sexe, Dieu est forcément une femme, et femme.jpgque le Christ s'exprime par la féminité. C'est lui qui acheva de créer une mythologie à partir de la tradition galante parisienne.

Ce n'est plus une relation idéalisée avec une femme de chair, qu'il présente dans La Seule Femme vraiment noire, mais une relation intime imaginée avec une nymphe!

Il rejoignait ainsi les récits d'union entre dieux et mortels - encore bellement faits par La Fontaine en son temps, dans Adonis.

Ses prédécesseurs furent surtout velléitaires, en particulier les plus connus et les plus lus. Ils annonçaient des mythes, mais ils n'en faisaient que de façon fragmentaire, allusive. Il en est souvent ainsi, que le public préfère ce qui a la couleur de la mythologie, à ce qui en a la substance. Comme rhétorique, elle idéalise le monde physique; comme fondement esthétique, elle plonge dans le monde effrayant de l'image pure, animée d'elle-même.

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22/06/2018

The Princess and the Goblin, ou l'origine du Hobbit

cover.jpgUn livre attisait ma curiosité depuis des années, J. R. R. Tolkien l'ayant cité comme une source d'inspiration: The Princess and the Goblin (1872), de George MacDonald (1824-1905), regardé généralement comme un des titres majeurs de la littérature enfantine anglaise, avec Alice's Adventures in Wonderland (1865), dont MacDonald fréquentait l'auteur.

Tolkien émettait toutefois des réserves, reprochant à MacDonald d'avoir affirmé que les gobelins avaient des soft feet. Je ne voyais pas à quoi cela correspondait, mais j'ai lu le livre - et maintenant je sais.

MacDonald affirmait en effet que les gobelins avaient des pieds mous, atrophiés, sans doigts, s'ils avaient une grosse tête dure. Cela venait de leur évolution, car ils descendaient d'hommes ayant choisi de vivre sous terre. Pour les vaincre, le héros, Curdie, s'emploie principalement à abattre ses pieds sur les leurs, et il est longuement question de la reine des gobelins, qui, elle, avait des chaussures et six orteils, l'auteur en fait toute une histoire - à vrai dire glauque, bizarre, relevant de l'obsession. Le visage de cette reine est hideux, et les gobelins ont dans ce livre quelque chose de déprimant. Ils sont encore plus matérialisés que les nains de Tolkien, et celui-ci, à l'inverse, a créé, dans The Hobbit (1937), des gobelins grandioses, apparentés aux démons - et plus fidèles, ainsi, à ce qu'ils devaient être à l'origine, quand ils étaient réputés infester la rivière de Bièvre, à Paris: car telle est la source méconnue de leur tradition.

Les combats de Bilbo et de ses amis nains contre les gobelins dans les montagnes sont bien plus intenses, prenants et réussis que ceux de Curdie chez MacDonald. Le roman de Tolkien ressemble beaucoup à celui de ce dernier, en mieux.

Néanmoins, The Princess and the Goblin a des qualités, notamment lorsqu'il déploie des figures mystiques ou semi-telles. La plus belle est celle de la mystérieuse grand-mère, une dame invisible servant de bon ange aux princ.jpgdeux héros, Irène et Curdie, et qui leur tisse un fil également invisible, ou les éclaire d'une belle sphère argentée. À vrai dire, elle est un peu trop mystique, n'étant pas vue communément, et seulement comme en rêve, et créant des feux de roses plutôt étranges. Mais le personnage est mythologique, c'est indéniable. Il y a également la figure du roi, père d'Irène et en fait avatar de l'auteur même, qui avait aussi une fille nommée Irène. Elle est belle, noble, luisante.

Les personnages ont des titres changeants se voulant symboliques. Cela peut paraître émouvant, mais cela donne le sentiment que MacDonald faisait trop dans le sentimentalisme mystique.

Un dernier trait typique de Tolkien: les chants de conjuration entonnés par Curdie pour éloigner les gobelins. C'est magnifique, mais insuffisamment approfondi, l'auteur préférant parler des pieds à écraser.

Un roman intéressant, donc, qui manifeste une faculté singulière à créer des figures symboliques marquantes, mais qui contient des bizarreries à la MacDonald, et qu'il est difficile de lire d'une manière suivie. Sauf bien sûr si on n'aime le fantastique que s'il est bizarre. Cela arrive. Tolkien n'en a pas moins éclipsé cet auteur, s'il a sans doute des originalités que n'aura pas toujours un C. S. Lewis, assez classique.

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20/06/2018

Le sens d'une mission (Perspectives pour la République, LIV)

Ampurias4657.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Légende du médecin-dieu, dans lequel je prétends qu'Ithälun, reine des fées, m'a raconté, au cours de mon séjour au pays des génies de France, l'histoire étrange d'un médecin divin, à même par son art de soigner l'elfe qui m'avait protégé, Ornuln.

Je fus ému par ces paroles, même si ce qu'Ithälun me disait semblait étrangement contredire ses paroles antérieures. Mais je n'en étais plus à cela près, car ce pays plein de mystères était aussi plein de folie! Ma tête tournait, et j'avais du mal à saisir ce que j'entendais. Ainsi que je l'ai déjà énoncé, les choses se dédoublaient et se croisaient, se séparant en plusieurs voies avant de se réunir et de se mêler à nouveau, comme si, en ce monde, rien n'était parfaitement unitaire. Les hommes mêmes me paraissaient doués d'ubiquité, comme s'ils vivaient plusieurs vies à la fois, comme si le temps n'était fait que de différents lieux dans lesquels on pût se rendre à volonté, voyant plus tard des êtres rajeunis. Était-ce vraiment après son veuvage, comme on me l'avait dit, qu'Astalcalc était retourné à la cour de Tornither? Ou le temps s'étant annulé, s'était-il retrouvé au moment où il ne s'était pas encore marié? Je n'ai pas, en effet, restitué toutes les paroles étranges entendues ce jour, et Ithälun m'a suggéré que la décision d'Astalcalc l'avait fait revenir à son ancienne vie; or, elle n'en parlait pas d'une façon métaphorique, elle s'exprimait comme s'il avait réellement remonté le temps, ce qui me semble impossible, mais cela l'est-il vraiment?

Je dois avouer au lecteur que je ne rends pas compte exactement de ce qui a été énoncé à mon intention ou autour de moi; souvent les hommes de ce pays utilisaient un langage étrange, que je ne comprenais qu'à demi, et qui faisait surgir en moi des images qui peut-être étaient fausses. Je restitue ce que montraient ces images par des mots pris de la langue commune, mais je ne sais si on peut les dire fidèles. Il faut bien, néanmoins, qu'ils s'ordonnent avec clarté, et, pour cela, il faut passer par les concepts auxquels sont accoutumés les gens. Fou est celui qui tente de restituer, par transparence, une expérience aussi singulière, car, au sein de ce pays des génies, les habitants se comprennent tous très bien, et n'ont rien de fou; mais leurs pensées ne sont pas les nôtres, ni ne s'expriment-ils de la même façon. Aussi ne peut-on créer qu'un équivalent.

En un sens, la traduction littérale serait fausse, puisqu'elle donnerait l'impression de la confusion, qui n'existe pas du tout chez ceux qui s'expriment et vivent dans ce royaume dangereux. Même, elle ne serait qu'une manière de créer une forme mystérieuse dénuée de vie propre. Or, ce qui caractérise d'abord le pays des génies, c'est qu'il est la vie même. Du moins c'est ce qu'il m'a semblé.

Comme le feu de l'existence y est plus nu que parmi les hommes, il paraît fugitif, incertain; mais sans l'être.

Certes, en écoutant Ithälun, je fus surpris d'y reconnaître certains traits de la légende d'Esculape. Fou que j'étais, je crus bon de lui demander s'il y avait un rapport. Elle me répondit, alors, qu'elle n'en savait rien, et qu'elle ne connaissait absolument pas cette légende. Elle ne saisissait même pas, affirmait-elle, le sens de mes propos, ce qui m'étonna fort.

Pour elle, en effet, le monde des mortels et de leurs contes ne correspondait pas à ce que j'en disais, mes mots étant comme vides à son âme, et ne renvoyant à rien. Si elle avait paru répéter une légende connue des hommes, elle ne l'avait point fait exprès, et peut-être était-ce moi qui l'avais comprise de cette façon. En réalité, Astalcalc était seulement un grand médecin de la cour de Tornither, qui avait fait des émules ici ou là, et qui, de maillon en maillon d'une longue chaîne, avait même essaimé parmi les mortels, les aidant dans leurs aspirations à soigner et à guérir, fondant parmi eux une belle lignée médicale. Mais elle n'en savait pas plus que ce qu'elle m'en avait dit, et elle ne pensait pas qu'on pouvait réellement donner le nom d'Esculape à Astalcalc, ni même à son fils, bien qu'il fût effectivement regardé à son tour comme un dieu par de nombreux mortels.

Stupéfait, je me tus. Je me demandai, une fois de plus, si elle ne se moquait pas de moi.

Se pouvait-il que ce royaume des génies ne fût qu'un passé immortalisé et figé, une ombre dans laquelle je croyais vivre?

Mais cela importait-il vraiment? Ce qui comptait, je le sentais, était d'accomplir la mission qu'on m'avait impartie, d'exécuter la tâche que l'on m'avait confiée, et qui était bonne parce qu'elle aussi apportait une forme de guérison. Seule la portée morale de mon action, je le saisis soudain, avait une vraie importance. Les questions sur ce qui existait ou non, et de quelle manière, n'étaient que secondaires.

Jusqu'aux récits d'Ithälun n'étaient là que pour m'aider à diriger mon cœur, et non pour nourrir mon âme d'une vaine érudition. Astalcalc devait m'encourager à agir, et me rassurer sur le sort d'Ornuln. Il ne me serait pas présenté, peut-être. Je ne pourrais pas me vanter de l'avoir rencontré - car tel n'était pas le but de mon immortelle!

(À suivre.)

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16/06/2018

Les Instructions de saint Colomban

SaintColumbanus.jpgToujours tout à mon Irlande latine, j'ai lu les Sermons (Instructiones) de saint Colomban (543-614) - un des plus grands hommes nés dans l'île bénie - à ses moines. C'est l'essence du monachisme occidental, et tout ce qu'on connaît comme relevant des principes catholiques régissant les monastères s'y trouve. En en sens, cela fait de ces textes courts des classiques.

Je dirai même que quand on a oublié ce qu'est le catholicisme fondamental, et qu'on commence à disserter à partir des traditions politique et philosophique modernes, il est bon de lire ou relire ces instructions, bien plus authentiques que les spéculations de partis plutôt intéressés.

On n'y trouve guère de merveilleux, mais des idées fondatrices: qu'il est vain, d'abord, de disputer des mystères de la foi à partir de concepts abstraits, de paroles mues par l'intellect. Il est impossible, pour saint Colomban, de comprendre la Trinité à partir de la raison. On ne peut s'appuyer que sur la foi, le sentiment d'amour qui rayonne de cette Trinité, et qui flambe au-delà des étoiles du feu cosmique de la charité: il y a quand même quelques images, et Dieu y est une personne.

On y parle parfois des anges. Colomban dit notamment qu'on ne peut, sur les mystères, établir d'idées claires qu'en partant de l'Écriture sainte, ce qui est la doctrine fondamentale de la religion catholique et que saint Augustin déjà énonçait; mais il ajoute que le Saint-Esprit ou l'ange peut aussi délivrer des communications divines - comme il l'a fait, en principe, lors de l'écriture de la Bible. 31958846_1479856102118444_8538258864049487872_n.jpgLes prophètes nous rappellent, néanmoins, que les anges s'expriment par figures mystérieuses: pas par concepts nets.

Colomban emploie volontiers des comparaisons avec la vie ordinaire: les efforts fournis par les paysans pour leurs moissons se projettent dans l'avenir; de même, les moines doivent vivre une vie douloureuse sur Terre en prévision des grâces du Ciel.

Il faut mourir au monde d'en bas, périssable, pour vivre de la vie éternelle qui attend l'être humain, rappelle-t-il. Cette perspective donne de la grandeur et de la beauté à ses sermons.

Il fait de l'au-delà des étoiles, de l'au-delà de l'univers sensible, la fontaine de la vie, l'éternelle source de l'âme, de l'esprit, de tout. À elle il faut se vouer!

Les comparaisons avec l'art militaire reviennent souvent aussi. Par elles, Colomban rappelle qu'il faut longtemps s'entraîner, avant d'être à même de ne pas tourner ses armes contre soi, et de les utiliser efficacement contre les sept peuples persécuteurs de l'âme. Ce sont les sept souffles intérieurs - les sept péchés, si on veut, mais il ne s'agit pas de les anéantir, mais de les dompter, d'en faire des vertus. Il ne le dit pas: pour les moines, cela va de soi.

Derrière les sermons apparemment lisses, il faut sans doute, en effet, conjecturer des connaissances ésotériques. Colomban n'y fait que des allusions: par écrit, on demeurait dans la clarté de la remontrance.

Ces sermons m'ont rappelé les écrits de François de Sales. Les mêmes principes fondamentaux s'y trouvent, mais l'évêque de Genève est plus explicite quant à ce qu'on réservait, paraît-il, aux religieux: les vrais moyens de pénétrer les mystères, et de méditer, de se purifier. La Trinité, disait-il, pouvait s'appréhender dans sa vérité par l'amour de Dieu, sans véritable science; et le premier seuil de l'initiation à Dieu passait par 31287213_2133602543322525_5426779306929946624_n.jpgl'imagination, la représentation intérieure des anges et autres figures de la Bible - la colombe du Saint-Esprit, le Jugement dernier, et ainsi de suite.

On a reproché à François de Sales de révéler ces indications réservées. Cela rabaissait, peut-être: il en est sorti l'art baroque. L'art médiéval irlandais est, certes, plus hiératique. Plus allusif. Plus grand, peut-être. Mais moins adapté à l'homme moderne. De son temps, on n'était plus soumis aux prêtres comme on l'avait été, on réclamait une liberté de choix, et d'agir par soi-même. Cette laïcisation de la vie intérieure prépare sans doute Joseph de Maistre et le romantisme. Chez saint Colomban, on demeure dans le monachisme, ses écrits ne sont adressés qu'à d'autres religieux. Il leur réclamait l'excellence. C'était un autre temps, glorieux en soi.

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14/06/2018

Joseph de Maistre et l'effusion de l'Esprit-Saint

saint-esprit-prophetic-art.jpgJ'ai évoqué déjà la volonté du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), en 1861, d'imposer, en Italie, le dogme rationaliste pour remplacer le dogme catholique. Or, cela m'a rappelé une prophétie de Joseph de Maistre (1753-1821) - lequel Blanc connaissait bien, s'étant fait connaître par un livre sur lui: le monde devait s'attendre à une effusion généralisée de l'Esprit-Saint. La forme que cela prendrait n'était pas très claire.

Je crois que Maistre était un être contradictoire, qui voulait, en public, proclamer le dogme catholique, et qui, en privé, à part soi, croyait que l'individu pouvait se lier librement à Dieu, et donc défier les autorités, se montrer plus inspiré qu'elles, même quand elles étaient consacrées. Il avait, à cet égard, quelque chose qui le rapprochait de H. P. Lovecraft (1890-1937) - qui confessait, en public, le matérialisme, philosophie officielle des gens intelligents, et qui, en privé, croyait à la faculté de l'individu de créer des images d'êtres défiant les lois physiques et se présentant comme hypothèses plausibles.

Maistre, donc, affirmait dans ses écrits que l'Esprit-Saint répandu devait passer par le Pape, puisque, officiellement, dans le catholicisme, celui-ci en était le premier, voire l'unique réceptacle. Les nations devaient donc se mêler et se soumettre à l'Église. Mais dans les faits, lui-même ne le faisait guère. Il discutait sans arrêt les injonctions des représentants du Pape, croyant qu'ils étaient mal informés et que le Pape, inspiré, lui donnerait raison - ce qui ne correspondait à rien, car le Pape était réellement informé, et on le connaissait parfaitement à Rome, plus qu'il ne le savait.

En privé, il affirmait, à des catholiques collectivistes et rationalistes tels que Louis de Bonald, que l'analogie pouvait établir des rapports entre le monde matériel et le monde spirituel - puisque le premier n'était que le reflet du second -, et il s'y adonnait, créant des ébauches de mythologies nouvelles surprenantes, qui font pentecost-1.jpggénéralement bondir aujourd'hui les catholiques conventionnels, et qui annoncent plutôt Victor Hugo que Léon Bloy...

Il appelait cela la pensée intuitive, et la différenciait de l'esprit rationnel - du raisonnement extérieur. Il s'opposait donc à Voltaire, à la philosophie des Lumières, et au courant représenté par Albert Blanc. Mais aussi, en réalité, au courant catholique rationaliste qui se contente de disserter à partir de l'Écriture sainte. Pour lui, la pensée intuitive donnait raison à la doctrine catholique: elle la vérifiait. Il n'aurait jamais voulu qu'on imposât le dogme rationaliste. Mais, en un sens, il voulait bien, secrètement, qu'on établît la liberté d'inventer, ou de prophétiser - de trouver, par la pensée intuitive fondée sur le sentiment individuel, les vérités cachées du monde d'en haut. Il était donc favorable à la liberté de conscience et à l'imagination créatrice. De ce point de vue, il était bien plus libertaire que nombre de rationalistes voltairiens.

C'est aussi pour libérer son esprit de la tutelle de l'État qu'il se réclamait du Pape, que les nations rejetaient. Comme l'Église romaine était un symbole de la divinité prenant corps sur Terre, se réclamer d'elle revenait à proclamer la possibilité du Mythe. C'était l'assurance d'un lien entre le Ciel et la Terre, qu'assumait visiblement la forme des temples. Il préfigurait le romantisme.

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12/06/2018

Degolio CXXI: génies cachés de France et d'Europe

captain_francefg1.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable geste, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il annonçait à son alter ego Jean Levau qu'il agirait seul, face à Fantômas et à l'armée de ses gargouilles.

À ces mots effrayants, Jean Levau sentit comme éclore un froid dans sa poitrine; mais il demanda: Mais, seigneur Solcum, n'as-tu donc point d'alliés? Captain Corsica ne peut-il venir t'aider, avec Sainte Apsara? D'autres génies ou guerriers de l'ordre des Captains ne peuvent-ils venir de lointaines provinces de France, voire d'Europe? Je dois t'avouer que, en Corse, à distance, je t'ai ouï converser avec Captain Corsica, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent - et même Cyrnos et son médecin Tilistal, tous barons de haut rang; or, vous évoquiez souvent d'autres gardiens occultes du monde. Je me souviens de Captain Corsica faisant allusion à la mystérieuse Galatée, nymphe bleue du Forez, armée d'armes de saphir; que toi-même tu évoquas Captain Savoy et ses Douze Disciples, qui peuplent les Alpes gauloises; que Cyrnos mentionna le nom de l'Homme-Cygne, baron de Genève; et que le Cyborg d'argent confessa se soucier de Captain France et même de Captain Europe - sans parler des hommes d'Amérique qui remplissent le même rôle, où ceux des autres pays d'Europe. Le bon génie de Sardaigne et Captain Ytaille furent, enfin, nommés par Tilistal, et il semblait compter sur eux. Qu'en est-il, en vérité? Pourquoi dois-tu affronter seul tes ennemis, si tu as tant d'amis dans l'univers?

- Jean, Jean, répondit le Génie d'or, tous ceux que tu nommes, hélas! ont leurs propres affaires. Ils sont, eux aussi, pris dans des combats difficiles, ne leur laissant un seul instant de répit. Tu me parles, par exemple, de Captain Corsica, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent; mais sais-tu qu'en ce moment même ils sont en prise avec star_sapphire_by_garang76-d47kd9b.jpgleur terrible ennemi séculaire, le puissant Lestrygon, à nouveau délivré de ses chaînes, et que, comme puni pour ses fautes passées, le Cyborg d'argent, en particulier, qui devait garder sa geôle, subit mille morts? qu'à grand-peine Captain Corsica, malgré sa vaillance, œuvre pour le délivrer de ses maux, et que Sainte Apsara réclame de Cyrnos qu'il la laisse aller à cette bataille, pour le secourir, et le seconder? N'en parle point si légèrement. Captain France est coincé dans un labyrinthe dont il ne parvient pas à sortir, y affrontant sans cesse des monstres contre lui lancés, et nul ne sait quand cette sienne épreuve sera achevée: pour le peuple des génies (auquel il appartient depuis plusieurs siècles), son aventure ne dure pas depuis un temps si long qu'il paraît aux mortels; mais pour ceux-ci, justement, cela relève de la décennie, voire du siècle. (Car tu sais que, dépendant de la Lune, les génies voient le temps passer bien plus lentement que les hommes, même quand ils vivent avec eux sur Terre: un charme en effet les ceint, apparaissant aux mortels tel qu'un nimbe argenté, les protégeant du temps terrestre.) Il est donc trop occupé pour me secourir, et le salut de Paris ne dépend que de moi.

Captain Europe, peut-être, pourrait m'aider, si je le lui demandais; mais je voudrais d'abord voir si je peux vaincre les ennemis de Paris avec mes propres forces, que je tiens du dieu qui fonda jadis la ville: il me l'a confiée.

Cependant, il est un être auquel il serait permis, peut-être, de demander plus rapidement de l'aide. J'y songe, à présent.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà extrêmement long; la prochaine fois, nous apprendrons que le repaire des Gargouilles se tenait en 1952 là où se dresse aujourd'hui le quartier de la Défense, à Courbevoie, dans ce qu'on appelle le Grand Paris. À très bientôt!

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08/06/2018

La vie de saint Colomba par Adamnan, ou l'origine du fantastique

Saint_Columba_converting_the_Picts.jpgPour préparer mon voyage en Irlande, et lisant tous les jours du latin, je me suis dit que j'absorberais un texte célèbre, racontant la vie de saint Colomba - un moine qui vivait, pour l'essentiel, sur l'île d'Iona (au large de l'Écosse) au septième siècle, et qui était irlandais, comme presque tous ceux qui le fréquentaient et l'entouraient, notamment son cousin saint Adamnan, l'auteur de sa vie.

C'est assez remarquable, car le style est réaliste et ne cherche aucun effet poétique, se concentrant sur les détails de la vie, mais, en même temps, le contenu est rempli de merveilleux, Colomba même étant doué de pouvoirs prodigieux.

La première partie, assez longue, est consacrée à ses visions de l'avenir proche ou des événements lointains. Son âme s'arrachait à son corps, dit son hagiographe, et, se dilatant dans le temps et l'espace, percevait tout!

La seconde partie est consacrée à ses pouvoirs sur les éléments, assez grands, puisqu'il commandait aux vents, voire aux bêtes. Il en usait pour ses amis. Il chassait, aussi, les mauvais esprits, notamment placés dans les choses par les druides ses ennemis.

La troisième partie est consacrée à ses relations avec les anges, nombreuses. Il les voyait, ou on les voyait autour de lui - combattant les démons avec son aide, lorsqu'ils tâchaient d'attirer l'âme d'un défunt en enfer. Des éclats lumineux, fréquemment, entouraient le saint, faisant un globe ou une colonne au-dessus de sa tête, et remplissant sa chambre, quand il y était, d'une clarté éblouissante.

Adamnan assure que ce qu'il raconte n'est qu'une faible partie de la vérité, parce que Colomba se cachait pour accomplir ses exploits, et défendait que, de son vivant, on en répande le bruit.

Le contraste entre le cadre réaliste et le surnaturel omniprésent est fascinant et profondément nouveau dans la littérature occidentale. Chez les anciens Romains, le réalisme ne contenait pas de surnaturel; la poésie, effaçant à l'inverse la frontière entre les mondes, plongeait le lecteur dans une sorte de rêve. Ici, la Angels-take-St.-Bride.jpgfrontière entre le monde spirituel et le monde physique reste claire, et les deux se superposent - tout en s'articulant selon des principes nets. Même la littérature chrétienne des Romains restait dans une sorte de réalisme magique, suggérant les anges plus que les peignant: saint Augustin en fournit un exemple. Les Gaulois n'étaient pas beaucoup plus hardis, se contentant de rêves visionnaires. Mais les Irlandais, convertis sans avoir été romanisés, ont développé le merveilleux chrétien d'une façon déterminante.

C'est certainement l'origine du genre fantastique - qui consiste, par delà la métaphysique fantasmée par une partie de la critique, à placer du surnaturel dans la réalité ordinaire. Globalement, il a préféré évoquer les démons, plus présents sur Terre que les anges; mais cela ne change rien au fond. Le fantastique, d'abord anglais, a été nourri d'une tradition celtique devenue chrétienne, ayant assimilé les anciens dieux, si présents encore chez les Celtes, aux démons. C'est particulièrement la démarche du protestantisme, notamment irlandais, par exemple avec Charles R. Maturin. Nourri de pensées bibliques, et se trouvant face au paganisme persistant, il l'assimilait à la magie noire.

Les catholiques irlandais avaient, de leur côté, tendance à penser les fées liées aux anges. Comme pour cette Vie de Colomba, le monde surnaturel, quoique inséré dans la vie de tous les jours, restait positif. Cela a plutôt débouché sur le néopaganisme d'un Yeats ou d'un Dunsany.

Un texte passionnant, quoi qu'il en soit.

06/06/2018

David Lynch et les Woodsmen

img_5921.jpgPour finir cette série d'articles inspirés par Twin Peaks: The Return (2017), je voudrais revenir sur les Woodsmen, étranges démons terrestres aidant les mauvais esprits plus puissants venus d'ailleurs. On en avait vu un dans Twin Peaks: Fire Walk With Me (1992): dans un monde parallèle, il levait curieusement le bras, comme s'il faisait signe. Il était habillé en homme des montagnes, mais gardait un visage humain, et était complètement énigmatique. Dans cette nouvelle saison de Twin Peaks, les Woodsmen, maintenant plusieurs, sont devenus des monstres à la peau charbonneuse, et leur présence annonce des crimes horribles, souvent commis par eux-mêmes. Ils préparent la venue du mal cosmique, jetant des sorts hypnotisants sur les hommes par l'intermédiaire de la radio: un être hideux, libéré par une explosion nucléaire, peut ainsi se glisser dans le corps d'une jeune fille pure, et la corrompre en profondeur.

Ces Woodsmen épouvantables sont des agents du mal disséminés dans l'humanité. Mais comment ont-ils acquis leur peau de démons noirs?

Il y avait, dans Mulholland Drive (2001), un être sublime qui vivait dans une arrière-cour comme un clochard. Un homme rêvait de lui, et, voulant vérifier s'il s'agissait d'un rêve prémonitoire, se dirigeait vers cette mulhollanddrive.pngarrière-cour, située derrière un mur, dans un renfoncement. Naturellement, l'être surgit, et l'homme tombe, évanoui, épouvanté.

Cet être de l'arrière-cour réapparaît au moment où il semble avoir inspiré le désir de meurtre de l'héroïne, et ainsi l'avoir conduite à sa perte - à son suicide. Il est passé dans sa vie, et y a semé le crime et le malheur. Cet être hirsute et à la peau peinte en noir est bien de la même espèce que les Woodsmen de Twin Peaks. David Lynch a remodelé son idée, eue auparavant, pour créer une synthèse entre le démon caché de Fire Walk With Me et celui de Mulholland Drive. Pour moi ces êtres démoniaques sont sublimes, et créent une profondeur infinie à la vie terrestre, la mêlant à ce que Rudolf Steiner appelait la conscience de rêve, et par laquelle il interprétait les récits de miracles dans la littérature religieuse.

Il existe un précédent impressionnant, dans un autre film: un être peint en noir, statue animée, descendant de son socle et figurant comme un démon fatal: il est dans Meurtre dans un jardin anglais (The Draughtman's img_9845.jpgContract, 1982), de Peter Greenaway, qui fut un grand cinéaste, mais peu à peu envahi par la complaisance pour le morbide, et ne sachant plus, comme David Lynch, établir un lien entre celui-ci et le monde spirituel. À la fin de ce film qui fit sa gloire, cet être noir, figurant une divinité païenne, crachait de l'orange sur le corps sans vie du dessinateur présomptueux, comme pour achever sur lui une vengeance, et sceller sa trompeuse séduction. Une scène grandiose. Lynchienne. Les couleurs étaient terribles, parce que cauchemardesques. Les Woodsmen sont des divinités païennes devenues mauvaises, sans doute: les esprits de la forêt.

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04/06/2018

Le retour à Tampa (58)

12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpg(Dans le dernier épisode de ce récit de voyage bizarre, j'ai raconté que, après avoir perdu connaissance à la suite de mes émotions trop vives, je me suis retrouvé, en me réveillant, dans un vaisseau spatial occupé, devant moi, par l'équipe des Vengeurs, ou Veilleurs.)

Entre ces héros assis, il y avait des hublots, qui montraient des étoiles, brillant d'un éclat particulièrement vif, et je crus même voir ce qu'on appelle des nébuleuses, et des êtres lumineux les traverser, ou peut-être s'agissait-il de machines; mais elles avaient un air si vivant, si fluide, qu'elles me paraissaient davantage comparables à des aigles ou à des dauphins cosmiques - à des couleuvres ailées, je ne saurais le dire: les divinités de plusieurs mythologies plus ou moins exotiques me semblaient vivre là, dans l'atmosphère du dehors. L'espace interstellaire était peuplé, vivant, et mon étonnement en revint.

L'Homme de Foudre ouvrit la bouche, et sa voix était profonde et résonnait sourdement, comme s'il la retenait de faire trembler les parois de notre vaisseau - comme s'il se contentait de murmurer, quoique je l'entendisse vivement; il dit: Réveillé, Rémi? Les autres, curieusement, se mirent à rire. Nous ne sommes pas encore arrivés, reprit-il: rendors-toi. Et une lumière blanche mêlée de mauve jaillit de son marteau – et, de nouveau, je perdis connaissance.

Quand mes yeux se rouvrirent, j'étais, étrangement, debout, non loin du lac du lotissement de mon cousin, à Tampa, comme si je n'avais eu qu'une vision – n'avais fait qu'un rêve. Je me sentais pourtant tellement bien - comme si j'avais songé spacecity_by_love1008.jpgquelque chose de de lumineux, de doux, de suave - mais que je ne parvenais plus à me remémorer.

Je mis longtemps, en effet, à me souvenir de tout ce qui m'était advenu et à reconstituer, à partir de bribes fugitives, l'ordre des événements. Et encore ne suis-je pas sûr de tout, et pense que je vis bien d'autres choses, mais que ma faible intelligence ne peut les représenter à mon âme de façon satisfaisante, de telle sorte que je préfère les taire, plutôt que de me laisser aller à une folie d'images sans suite, à une illusion de rêves sans ordre.

Même redire comment j'ai pu tisser un fil dans les événements m'est impossible, cela relevant d'un secret presque inavouable. Je dirai seulement que dès l'instant où je repris conscience près du lac, sous la lune, je vis un indice, dans le ciel, à partir duquel je pus reconstruire tout le reste: une étoile qui filait. C'était, à n'en pas douter, le quinjet!

Il traça une ligne d'or devant la Lune qui m'étonna fort, et me fit d'abord croire à quelque comète. J'admirai un long moment cet étrange phénomène, comme si je devais, en le voyant, me souvenir de quelque chose de très important, sans plus savoir exactement quoi. Puis des images me revinrent, à la façon d'éclairs.

Je regagnai ma chambre, dans la maison où je logeais. Je sursautai en regardant l'heure sur la gazinière, écrite en lettres bleues: je n'avais pas passé, dehors, plus d'une demi-heure. Si je compte le temps qu'il faut pour stars.jpgaller de la maison à la route où je me tenais debout près du lac et en revenir, j'ôte dix minutes et découvre que je suis resté debout, sur place - dans la douceur du printemps de Floride -, vingt minutes, ce qui n'est quand même pas possible, mes jambes auraient dû s'alourdir. Mais qui sait? Les chevaux dorment bien debout et les hommes aussi, quand ils deviennent somnambules. Saurai-je jamais le fin de cette histoire? Je ne peux que redire ce dont je crois me souvenir. Ce que le fil du météore aperçu ce soir-là a rétabli dans ma mémoire défaillante, poignant comme un stylet appuyé sur mon cœur, et semblant si gros de fables sublimes!

Qu'on me croie ou non ne me fait pas souci. L'important n'est pas là. Il s'agit seulement de cristalliser ce qui reste enfoui.

J'ajouterai que quelques mois plus tard, je reçus un message qui acheva de dissiper mes doutes, complétant encore les fragments épars de ma mémoire. Cela advint le lendemain du Noël qui suivit - mais cela a déjà été raconté.

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31/05/2018

Spiritualité d'État: Albert Blanc et l'Italie laïque

Savoie-la-France-l-Italie.jpgMa thèse de doctorat m'a amené à m'intéresser à un personnage curieux, Savoyard appelé Albert Blanc (1835-1904) dont la correspondance avec l'éditeur François Buloz, Savoyard installé à Paris, a été publiée par Christian Sorrel. Il était franc-maçon et soutenait ardemment l'Italie unifiée et libérale préparée conjointement par Cavour, Victor-Emmanuel II et Garibaldi, de telle sorte que, tout à sa haine de la France conservatrice et catholique de Napoléon III, il a défendu le maintien, en 1860, de la Savoie dans le royaume de Sardaigne. Mais, acquise à l'Église, à son grand dam, la Savoie choisira, naïvement, la France impériale.

Blanc était naïf aussi, car il était persuadé que la puissance de l'Église était définitivement caduque, qu'elle n'exerçait plus aucun rayonnement. Il prenait, en partie, ses désirs pour des réalités, exagérant une tendance indéniable. Il proclame ainsi que la lumière viendra du sud, pris dans l'effervescence du temps!

Quant à la Savoie, il a beau nier que la question linguistique soit importante, croyant qu'elle pourra parler français même dans le royaume d'Italie, ses compatriotes n'en sont pas convaincus. On avait beau leur ordonner de lire les auteurs italiens, ils gardaient un accès plus direct à la littérature française. Comme Xavier de Maistre le disait, n'étant pas assez italien pour lire Dante, il se contentait du Tasse et de l'Arioste. Et il connaissait très bien Racine et Corneille.

Mais ce qui m'a frappé, chez cet Albert Blanc qui après 1860 s'est installé à Turin, c'est une remarque étrange, selon laquelle l'État détaché de l'Église ne laissera pas réellement de place à celle-ci: ces braves catholiques se font une grande illusion quand ils comptent que l'État, se bornant au temporel, laissera à l'Église le spirituel tout entier, c'est à dire le plein pouvoir sur les âmes […]; je n'admets pas la division en spirituel et temporel; ce qui revient à dire que le pouvoir, quelque libéral qu'en soit l'exercice, repose toujours sur un principe aussi bien que sur une force […]. À Rome, le Roi, le Parlement auront donc en réalité une sorte de souveraineté spirituelle positivement contraire à celle du Pape; ils représenteront la liberté en face de l'autorité repliée sur elle-même au Vatican; ils seront la liberté de conscience, le libre examen, rom.jpgle rationalisme; ces dogmes, contraires à ceux du catholicisme, il est impossible que l'État, que la nation laïque ne les fasse pas prévaloir autant que possible dans ses universités, dans ses écoles, ses propagandes de toute sorte […].

C'est franc, c'est honnête, c'est explicite: la laïcité ne laisse pas neutre l'État, mais l'amène à imposer de nouveaux dogmes, supérieurs aux anciens - et contraires aussi à eux. Certes, on peut dire que si le dogme est la liberté complète, l'État ne l'impose pas tant qu'il ne la garantit. Il rappelle simplement aux citoyens le principe juridique pour éviter de se donner trop de travail de police: c'est préventif.

Cependant, il y a un mot qui me laisse perplexe, c'est rationalisme. D'un côté, on peut dire que la raison étant donnée à chacun, elle garantit la liberté. Donc le rationalisme est nécessaire. Mais en réalité, la pensée ne se tient pas toute seule: elle s'appuie sur le sentiment du vrai. Or, chacun a son sentiment différent du vrai. Donc, imposer le rationalisme, c'est nier la liberté de chacun d'avoir son propre sentiment. Cela revient, en effet, à imposer les pensées qu'on trouve rationnelles, ou raisonnables. Cela amène à nier la liberté de croire à la Trinité, puisqu'elle ne s'explique pas par la raison, selon l'Église même!

La liberté de l'intuition est la seule valable et c'est pourquoi sans doute aucun dogme n'a à être imposé, dans un État libre. Mais nous ne sommes encore qu'à l'aube de la liberté politique. Nous en sommes encore à croire que la liberté ne s'obtient que par la contrainte d'autrui.

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29/05/2018

La légende du médecin-dieu (Perspectives pour la République, LIII)

fantasyart-1525637366026-8400.jpgCe texte fait suite à celui appelé Confins des déraisons, dans lequel Ithälun me soutint si avant que je retrouvai l'équilibre dangereusement entamé par mon expérience du départ d'Ornuln et des paroles étranges de la fée, ainsi que de visions trop belles pour ma faible nature.

Me voyant apaisé, elle dit: «Puisse Ornuln, quoi qu'il en soit, guérir de ses maux et être bien soigné, dans la cité du noble Tornither!» Sa voix était mélodieuse, rassurante, sereine et douce, et c'est à peine si elle murmurait, et pourtant je l'entendais si clairement! Je me rappelai alors l'elfe qui avait tenté de me protéger. Et je répondis: «A-t-il, lui, le berger des moutons de ces pentes, le moyen de le guérir?» Ithälun dit: «Il est, en son palais, un guérisseur fameux du nom d'Astalcalc. Il fut, en vérité, le maître de nombreux médecins célèbres, y compris chez les mortels - qu'il initia jadis à son art. D'ordinaire il leur apparaissait comme en songe, nimbé de lumière et d'écharpes de couleurs transparentes, mais une fois, il tomba amoureux de la fille d'un de ces mortels qu'il instruisait, et voici! il l'épousa, et engendra en elle un fils qui fut le plus grand des médecins parmi les hommes. Ce fut un péché, en un sens, et en un autre, l'humanité en fut grandement améliorée, par la suite. La sagesse des dieux l'avait voulu, peut-être, et lui avait donné de l'amour pour cette vierge ravissante!

«À sa mort, cependant, il lui fallut revenir auprès de Tornither, malgré sa tristesse. Car il l'aima sincèrement et profondément. Mais il ne pouvait mourir avec elle.

«Il demeura de longs siècles en repos, dormant dans sa maison du fond des bois, puis, un jour, se réveilla, car, déclarait-il, il avait, en songe, revu sa belle, et elle lui avait ordonné de ne pas lui rester obstinément fidèle au point de ne rien faire du tout, puisque, quant à elle, elle boirait le lait de l'oubli, et partirait vers d'autres existences: elle accomplirait sa destinée et, cette fois, épouserait l'homme qui lui avait été réservé durant sa précédente vie, et qu'avait, de façon impromptue, remplacé ce noble immortel, appelé Astalcalc! Ils se reverraient plus tard, peut-être.

«Il pleura de nouveau abondamment, mais, le matin suivant, il sortit de sa maison et rejoignit Tornither dans son palais. Celui-ci lui demanda s'il avait terminé son deuil, et s'il était prêt à soigner à nouveau ses gens, et Astalcalc répondit: "Oui". Il prit un appartement dans la vaste demeure du prince, et resta auprès de lui pour mille éons, le conseillant de ses sages avis renouvelés. Grâce à lui les elfes de Tornither reprirent vie et santé, et il s'efforça de payer ses fautes par son dévouement à leur égard. Puisant la nuit ses obscurs secrets dans les étoiles, vouant le jour aux soins à donner aux gens ordinaires et aux bêtes, il est devenu un sage mage aux mains vides, n'acceptant nul argent de quiconque, ni aucune fille à épouser, ni don du troupeau ou du potager. Les dieux seuls savent ce qu'il mange, et l'on dit que les rayons des astres le nourrissent pendant que son esprit, planant au-dessus des sphères, distingue leurs secrets et appréhende les soins de la guérison, béni soit-il!

«Aussi tu peux m'en croire: entre ses mains Ornuln est entre de bonnes mains, et s'il est une chance qu'il guérisse, à coup sûr Astalcalc la saisira! Il mettra tout en œuvre, pour ce faire, errant sous la lune et la pluie parmi les collines, et arrachant les herbes le permettant, alors que les signes étoilés sont favorables! Il ira par les montagnes, au fond des lacs, au bord des rivières, et cueillera les simples bénis dont Ornuln a besoin. Aie confiance! Rien ne dit encore qu'Ornuln mourra, lui, ton elfe protecteur - je dirai même ton elfe sauveur!»

(À suivre.)

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27/05/2018

La Navigation de saint Brendan

St._Brendan_America_exploration_2.jpgLe texte chrétien le plus poétique du monde est peut-être la Nauigatio Sancti Brendani - écrite en latin au neuvième siècle, dit-on, par un moine irlandais installé en Allemagne.

L'étude des textes celtiques montre qu'elle reprenait des éléments de mythologie irlandaise antérieurs, d'une manière souvent très fidèle, notamment pour les parties les plus incroyables et les plus imaginatives, de telle sorte qu'on peut penser que le moine qui en est l'auteur était un barde converti, et désirant non seulement glorifier un autre moine chrétien et irlandais à travers ces légendes, mais aussi montrer à quel point ces dernières étaient chrétiennes en essence, par-delà les apparences.

Des constructions sur la mer, issues de géants inconnus, sont longées par saint Brendan comme elles l'avaient été par un héros appelé Bran dans un texte mythologique en irlandais - et c'est certainement l'origine des imaginations grandioses d'un Lovecraft, par exemple. Des oiseaux parlent, révélant qu'ils sont des anges entraînés par la chute de Lucifer dans l'abîme sans qu'ils eussent commis de faute, et qui, en attendant de regagner le Ciel, aident les hommes saints. Cela a eu une influence probable sur J. R. R. Tolkien, qui connaissait parfaitement ce texte, et avait commencé à en créer une version versifiée.

On ne peut redire toutes les merveilles de ce texte pourtant court, les monstres marins éloignés par les prières, ou combattus par d'autres animaux énormes navigation_sancti_brendani_manuscriptum_translationis_germanicae_3.jpgrépondant à ces mêmes prières, la montagne qui entre en éruption quand Satan est en colère parce que Brendan a empêché les démons de tourmenter Judas prisonnier d'un rocher, les hommes étranges qui attendent les moines voyageurs et les connaissent, voulant les aider et leur annonçant tout ce qui va leur arriver. C'est bouleversant, émouvant.

Il faut dire que, selon la Vie de saint Colomba par Adamnan (bien plus réaliste), nombreux étaient les moines qui partaient sur la mer pour trouver des ermitages au bout du monde, hors de toute société, et certains racontèrent avoir été entraînés vers le nord, le froid et des lieux où des animaux marins énormes et dangereux les oppressaient; comme dans la Navigation de saint Brendan, des prières (cette fois de Colomba, agissant à distance) éloignaient ceux-ci et ramenaient les bateaux errants vers le sud, faisant souffler un vent différent. Le germe des fables grandioses se trouvait dans la vie réelle des moines. Il est à noter que chez le Danois Saxo Grammaticus également, le nord était un pays de monstres; mais chez celui-ci, cela était alimenté directement par le paganisme germanique, ces monstres étant liés notamment à Loki.

La Nauigatio a été adaptée en français et en vers dès le onzième siècle, sous la forme d'un récit en octosyllabes à rimes plates qui sera celle adoptée, remarquablement, par les poètes évoquant les chevaliers du roi Arthur et Tristan et Yseut, c'est à dire la mythologie bretonne. Cette Vie de saint Brendan appartient donc bien au même cycle. Elle était ressentie par les Français comme de la mythologie celtique christianisée.

Sa mise en vers français est sans doute liée à la conquête de l'Angleterre puis de l'Irlande par les Normands, qui a porté l'Irlande à parler aussi français, birdangel.jpgnouvelle langue de la Cour. Cette conquête a eu des effets incroyables, quand on y songe: car, asséchée par la tradition latine, la littérature gauloise s'étiolait; mais elle a été revigorée de fond en comble par cette mythologie celtique rendue soudain accessible par la gallicisation de l'Angleterre. Même les chansons de geste d'inspiration franque et bourguignonne avaient un merveilleux plus léger, plus classique. L'Europe en a été changée.

Mais à vrai dire, le classicisme, au dix-septième siècle, est un retour à la tradition latine pure. À Paris, on en avait assez des Bretons et des Celtes, on voulait plus de concepts, moins d'images. En Savoie, on est resté assez fidèle (notamment sous l'influence de l'Italie) à ce merveilleux chrétien largement inspiré de l'Irlande.

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23/05/2018

Michel Dunand au fil des labyrinthes ensoleillés

dunand.pngMon ami poète annécien Michel Dunand a fait récemment paraître à Lyon, aux éditions Jacques André, un nouveau recueil, intitulé Au Fil du labyrinthe ensoleillé - et comme d'habitude le style est tout en retenue et en concentration. Le sens même des mots le justifie, car le poète aspire à se fondre dans une lumière cosmique pleine d'amour, et à éviter, par conséquent, les discours et la pensée trop clairs. Il rêve d'un feu éternel (reflet possible du mazdéisme), dans lequel tout se dissoudrait glorieusement. Il voyage aux quatre coins du monde, visite les musées, comme pour fuir le quotidien déprimant et gagner une sphère supérieure, faite de petites touches de tout. Ainsi reste-t-il libre de la lourdeur épaisse du réel local, matériel, de la racine! Il aspire à voler, pour ainsi dire, au-dessus du sol, en n'y restant jamais fixé.

Sous son regard, les apparences se font transparentes jusqu'à laisser bruisser les souffles doués d'âme, ou dévoiler la présence des poètes défunts dans le paysage qu'ils ont chanté: un hommage vibrant est rendu à Jean-Vincent Verdonnet, le grand poète de Savoie, et plus particulièrement de Bossey. Comme Julie morte pour Lamartine, le chantre du Genevois français remplit les rochers, la montagne, les cascades, les bois de son être, et tout parle par ce qui reste de lui.

J'ai bien aimé une image suggestive d'une rose qui parle - d'une couleur qui est une personne. Personnellement, j'en aurais fait un homme fait de rose épaissi, et, venu du ciel, confiant au cœur des mortels, par ses chants, l'esprit du matin! Peut-être qu'il aurait créé, chez un particulier, un génie vêtu d'une armure rose, et agissant dans le secret du monde. J'ai toujours aimé le rose, et je me souviens d'un conte superbe de Nicolas Gogol qui faisait remplir, par un sorcier, une pièce d'une lumière rose; c'était si beau que moi aussi je m'y serais dissous! Mais je crois que je n'ai pas le tempérament si mystique, et que je préfère la transfiguration du terrestre à la dissolution dans le céleste, de telle sorte que je me souviens aussi avoir beaucoup aimé une amie de Green Lantern, comme lui super-héroïne, vêtue d'un costume et d'un masque roses, avec un saphir brillant au front, des gants violets, et des cuisses nues. Cela avait quelque chose de vulgaire, peut-être - mais aussi d'émouvant, parce qu'au fond la pulsion érotique y trouvait aussi sa butée, n'était pas niée.

Qu'on me pardonne (notamment Michel) cette digression! Mais j'avoue croire à la persistance de la pensée dans la lumière céleste, et donc à la renaissance sublimée des formes. C'est sans doutezeus.jpg ce qui me pousse à aimer les mythologies populaires.

Au reste le recueil de Dunand contient bien une telle figure, lorsqu'il présente le poète William Blake comme ayant l'éclair au poing: c'est beau.

L'univers de ces poèmes est riche de potentialités, les éléments y sont volontiers personnifiés. Un tableau de Van Gogh donne l'impression que le paysage aux pieds du soleil a les bras levés. À l'inverse, le poète se sent communier avec le murmure du monde, des choses prises collectivement, le peuple: il pressent les égrégores. C'est un livre très plaisant, raffiné, sympathique, qui fait penser au bon Christian Bobin.

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