25/06/2016

H. P. Lovecraft ou le pessimisme de principe

lovecraft_gato.jpgDans un récent article j'ai évoqué H. P. Lovecraft et ses figures d'êtres qui, dénués de corps propres, se sont libérés de l'espace, du temps et des lois physiques, répondant ainsi à ce qu'il regardait comme une aspiration profonde de l'être humain, celle de se libérer de la tyrannie de la matière. Par ce type de figures, à vrai dire, il a créé de la mythologie un sens propre: en plaçant des êtres sans corps en relation avec des êtres incarnés, avec des hommes, et en créant des histoires cohérentes mêlant les uns et les autres, il a renouvelé les grandioses tableaux de la poésie antique, par exemple ceux de Sénèque, avec lequel je lui ai trouvé une frappante ressemblance.

Car, par delà ces figures fabuleuses, il affiche, comme lui, un pessimisme de principe. Chez Sénèque, il était rendu obligatoire par le genre même qu'il pratiquait, la tragédie. Mais, à vrai dire, il aurait pu en pratiquer un autre: il aurait pu pratiquer l'épopée. La tragédie correspondait sans doute à son tempérament. Chez Lovecraft, le pessimisme vient de sa culture aristocratique, de son milieu, réactionnaire et nostalgique de l'Amérique coloniale, du temps où l'Amérique n'était pas coupée de l'Angleterre qui l'avait colonisée. Le monde lui paraissait décliner sans cesse, et ses êtres qui voyagent à travers le temps reflètent aussi son obsession de la Nouvelle-Angleterre du dix-huitième siècle, car il ne cessait de se demander, pour ainsi dire, comment retourner à cette époque! Plusieurs de ses nouvelles montrent comment des sorciers de ce temps béni, grâce aux pouvoirs des Grands Anciens, parviennent à celui de Lovecraft, et comment dans le même temps la victime qui subit cette possession revient, elle, à l'époque ancienne. Or, Lovecraft essayait de s'imaginer qu'il était un rescapé de ce siècle idéal, enfermé dans un corps né trop tard.

Cela peut être dû en partie à son éducation, assez puritaine. Ou dut-il se durcir pour faire face à des drames intimes et familiaux, la mort de ses parents et son incapacité physique à mener des études sérieuses? Il était 4484229_3_eede_michel-houellebecq-a-paris-le-3-septembre_deaaeb90ef5f0a783d398036e1b7995c.jpgblessé de naissance, pour ainsi dire: une étoile cruelle pesait sur sa destinée.

Si son succès a été grand auprès des intellectuels, notamment français, c'est sans doute parce qu'il était pessimiste. Comme je l'ai dit à propos de Houellebecq, dont chacun sait du reste qu'il admire Lovecraft, les intellectuels raffinés sont souvent une sorte de gens qui aime se faire mal dans le but de s'arracher à la tribu, comme eût dit Mallarmé, et pouvoir se regarder comme au-dessus d'une plèbe facilement séduite par les plaisirs vulgaires. La tradition en est aristocratique. Baudelaire, que lisait et aimait Lovecraft, l'illustra.

J. R. R. Tolkien, à l'opposé d'une telle sensibilité, mais aspirant lui aussi à créer une mythologie par laquelle l'homme se libérerait du monde physique, n'a pas plu autant aux élites. Pourtant, c'est bien la démarche esthétique qui compte, non le positionnement extérieur. Que Tolkien fût catholique et vantât les plaisirs simples et bourgeois ne doit pas masquer, à cet égard. Leur succès à tous deux, Tolkien et Lovecraft, vient de ce qu'ils sont parvenus, chacun depuis son point de vue propre, à créer une mythologie cohérente, originale et profonde.

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21/06/2016

Paul Desalmand nous a quittés

pasted-graphic.jpgL'écrivain savoyard Paul Desalmand (1937-2016) est mort subitement il y a quelques jours. Il avait eu du succès avec son livre Le Pilon (2006), qui faisait parler un livre pour raconter la vie de l'édition. J'ai lu surtout Les Fils d'Ariane (2009), qui jouaient sur l'homographie entre les fils dont on prononce le l et ceux dont on prononce le s. Il se passait à Arenthon, dont Paul Desalmand était originaire: c'est dans le Faucigny, au bord de l'Arve. Le narrateur était un de ces fils d'Ariane, qui avait eu des enfants mystérieusement. On remontait le fil, et on découvrait le terrible secret: inceste.

Il peignait Arenthon autrefois d'une façon assez affreuse, qui jurait avec l'idéalisme d'un Guy Chatiliez (1922-1979) évoquant, dans Alpage de mon enfance (1977), la vallée de la Menoge et Habère-Lullin: peut-être que la montagne était moins triste et sinistre que la large vallée encore peu encaissée de l'Arve où se tient Arenthon. Mais Jean-Vincent Verdonnet (1923-2013), se souvenant de Bossey et de Pers-Jussy (dans Tourne Manège, 2008), n'était pas non plus sordide. Il se peut que Desalmand ait eu un parti-pris.

Il s'était beaucoup parisianisé, après des études conventionnelles bien réussies. Il regardait la Savoie comme ne portant pas vers l'esprit, estimait qu'il n'y avait qu'à Montmartre qu'il pouvait écrire ses livres. En un sens, c'était vrai. Car, conformément à la tradition parisienne, il défendait l'athéisme et se réclamait de Sartre et de Stendhal; or, en Savoie, le paysage est si grandiose que, comme le disait François de Sales, l'âme est portée vers la divinité. Du coup, si on écrit en Savoie, sans doute, on se différencie des écrivains parisiens, et on n'est pas publié à Paris, et on renonce à écrire.

Il y avait, dans Les Fils d'Ariane, un beau passage à la gloire de l'Arve, accueillant les neiges du mont-Blanc et les portant vers la Méditerranée par le Rhône. 5903140.jpgIl transportait aussi les pensées humaines sur ses flots. Dans les pages que je lui ai consacrées dans mon livre Muses contemporaines de Savoie (2010), j'ai recopié ce passage sur l'Arve - en regrettant secrètement qu'il n'eût pas évoqué sa nymphe, sculptée sur le socle de la colonne Charles-Félix à Bonneville. Mais cette image magique ne devait pas être dans le goût de ce pieux sartrien.

Il était aimable, m'envoyait tous ses livres, et conseillait aux écrivains savoyards de m'envoyer les leurs. J'en ai reçu beaucoup, ainsi. Qui de toute façon peut ne pas dire du bien d'un laudateur de l'Arve? Quoiqu'il refusât de le nommer, il y voyait Dieu. Notamment dans la lumière qui se reflétait sur ses flots jaunes. C'était le corps de la nymphe.

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19/06/2016

Degolio LXXXVIII: les origines de l'Homme-Dragon

 5438696b78529.jpgDans le dernier épisode de cette formidable série, nous avons laissé nos quatre héros (Captain Corsica, Sainte Apsara, le Génie d'Or et le Cyborg d'argent) alors qu'ils venaient d'évoquer la manière dont Sainte Apsara avait resurgi du passé et de l'oubli, et ils disaient que leurs pouvoirs respectifs étaient remplis de secrets, quoique le Cyborg d'argent en eût moins sans doute que les autres, puisqu'ils venaient de l'immortel Tilistal, qui n'était que le médecin de Cyrnos, et non un être demeuré au ciel; mais il y était né, et lui aussi avait une science secrète qui échappait à beaucoup.

À ces mots, le Cyborg d'argent rougit, et ne dit rien. Sainte Apsara le regarda brièvement, et une lueur s'alluma dans ses yeux. Mais elle les ferma, et quand elle les rouvrit, elle s'en était allée.

Alors Captain Corsica s'adressa au Génie d'or: Ô Solcum, dit-il, j'ai vu sur ton heaume, lorsque nous étions face à l'Homme-Dragon, que ton œil bleu s'était allumé, comme si des révélations t'étaient venues. Est-ce le cas? Sais-tu quelque chose, sur ce monstre?

- Hélas! J'eusse préféré que le fond de son âme, dont son œil abject était une fenêtre, me fût resté fermé; car ce que j'y ai vu est abominable, et il me sera difficile d'en parler. Les mots seuls qui l'évoqueront transporteront avec eux l'esprit du Malin. Il faudra être fort pour lutter contre son intrusion: c'est une révélation qui peut coûter à beaucoup leur âme, ou leur raison. Cependant, si je n'avais pas saisi qui il était, je n'eusse pas pu créer la ruse qui nous a sauvés. Il faut donc que j'en dise quelques mots. Car la connaissance, aussi dangereuse soit-elle, est nécessaire, lorsqu'on veut combattre le mal.

Toutefois, je ne puis faire ce récit plein d'horreur et d'amertume sans recevoir votre permission. Voulez-vous donc savoir ce qu'il en est? Le voulez-vous vraiment? Car sachez qu'une fois dit, il ne vous sera plus possible de ne pas combattre le mal de toutes vos forces; vous ne pourrez plus jamais vous reposer, si vous ne voulez pas devenir fous.

- Oui, nous le voulons, ô Génie d'or, fit Captain Corsica. N'est-ce pas, mes amis? Puisque nous devons savoir quel ennemi nous aurons probablement à combattre, même après le départ de Solcum.

Les autres acquiescèrent. Mais le Génie d'or hésitait encore. Hélas! dit-il, de celui qui n'a pas vu l'abîme dans david_teniers_saint_antoine_1_detail.jpgses profondeurs, je crains qu'il n'en sortira pas indemne. Le Cyborg d'argent en a-t-il tant vu; et même Sainte Apsara n'est-elle pas restée fragile, après ses terribles épreuves?

Alors Sainte Apsara dit: Écoute, ô Solcum (puisque tel est ton nom), tu n'es point obligé de parler; mais sache que tu ne dois pas te retenir pour moi, ou même pour le Cyborg d'argent, qui doit savoir ce qu'il en est. Tu peux aussi n'en dire qu'une partie, sans révéler l'ensemble, qui sans doute est au-delà de nos mots.

- Tu as raison, sans doute, Sainte Apsara, répondit le Génie d'or. Voici donc ce que je peux dire, ce que je peux révéler de ce que j'ai perçu, en des mots qui peuvent être donnés et compris, en particulier par le Cyborg d'argent peut comprendre, lui qui se sent encore de sa nature d'homme mortel transformé.

Hélas, le lecteur n'en saura pas plus pour le moment: cela sera remis à un épisode ultérieur. L'on apprendra alors la terrible vraie nature de l'Homme-Dragon, Estordül.

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17/06/2016

La colère du peuple: attentes déçues

220px-Bishop_Myriel_Les_Miserables.jpgLes manifestations, en France, contre la réforme du Code du travail me rappellent le début des Misérables de Victor Hugo et la discussion entre l'évêque Myriel et le Conventionnel. Hugo y justifie la colère du peuple par le sentiment d'injustice. Mais, plus en profondeur, dans son roman et toute son œuvre, il montre que le peuple, sous les vieux rois, n'avait plus de perspective spirituelle: seul le roi était sacré, et cela bloquait l'horizon intérieur et l'accès au moi de l'infini.

La colère du peuple vient aussi de ce que la République s'est posée comme un horizon spirituel dont l'astre était le gouvernement, et que, après la chute du communisme, qui justifiait scientifiquement la sacralisation de l'État, on ne voit plus rien de spirituel, d'intime, de grandiose, de fabuleux dans ce que proposent concrètement les gouvernements. La révolte rêve sans savoir ce dont elle rêve, et quand elle veut le trouver elle se réfère aux religions traditionnelles, faute de perspectives réellement neuves.

Dans la culture officielle promue par le gouvernement, sous prétexte de lutter contre l'intégrisme religieux, on interdit tout rêve prenant une forme cohérente jusqu'à constituer une mythologie, parce qu'au fond on veut que l'État seul soit une perspective: Rousseau a jadis parlé en ce sens d'une religion républicaine. Mais comme l'État semble avoir perdu son pouvoir démiurgique, le peuple est désemparé et est pris d'une rage incontrôlable, il veut briser les idoles qui ne parlent pas, ne bougent pas, ne respirent pas et en veut aux sacerdotes qui lui ont fait croire le contraire.

Les idoles ne sont pas, cependant, à briser. Telle la statue de Pygmalion, elles peuvent recevoir une vie. La République peut déployer une mythologie, si elle l'ose. Victor Hugo, je le dis pour la millième fois, l'a fait, et doit servir de modèle. L'histoire peut redevenir épique. Les valeurs républicaines peuvent trouver leur 12_DalouNationLiberte.jpgcorrespondance cosmique dans les trois fées célestes qui inspirent la devise fameuse; le génie de la République peut s'incarner en un surhomme, dont on raconte l'histoire cachée.

Toute morale qui prétend se passer de telles figures est une fumée, et ne s'insérera pas dans les âmes, et n'empêchera pas les colères du peuple.

Si la République ne peut oser aller dans ce sens, il n'y a pas vraiment d'autre perspective que les traditions ancestrales: pourquoi ne pas le dire? La Savoie avait sa mythologie propre, avec les anges de François de Sales et le Comte Vert. Et la France ancienne aussi, avec Jeanne d'Arc et l'espèce d'épopée écrite par Grégoire de Tours sur les Francs, dont j'ai déjà parlé.

C'est de cela que Victor Hugo était conscient. Il faut l'être comme lui.

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13/06/2016

Hitler le possédé (Henneberg, Tolkien)

LaPlaie.gifJ'ai fait un jour part d'un débat entre deux historiens dont l'un disait que l'histoire ne devait être constituée que de faits objectifs et l'autre affirmait qu'elle devait porter un sens moral, conformément à ce que croyait Victor Hugo. Le sujet est brûlant en particulier pour la Seconde Guerre mondiale, qui porte en elle le Bien et le Mal, qui rejette Hitler dans le Mal et fait de De Gaulle et des Résistants des hérauts du Bien. Citer Hugo est sympathique, rappelais-je, mais celui-ci liait le Bien et le Mal à des figures vivantes d'anges et de monstres: il ne faut pas s'y tromper. Son histoire était poétique, et même mythologique: elle ressortissait à l'épopée.

Qu'il prît le parti de la république contre la royauté, de la raison contre la superstition, n'y change rien: il assumait parfaitement la dimension spirituelle de ses récits, et pensait réellement que les anges tiraient l'homme vers la raison et la liberté, et que les démons le maintenaient dans la superstition et la tyrannie, le despotisme. Le problème est donc celui d'une histoire qui prétend se limiter aux faits physiques et leur donner en même temps un sens moral. Il est douteux que les faits physiques eux-mêmes soient porteurs de moralité: à cet égard, inutile de s'illusionner.

Mais la solution hugolienne, celle de l'épopée, consistant à matérialiser la métaphore du monstre Hitler a bien été esquissée ça et là. Un auteur de science-fiction un peu mystique, Nathalie Henneberg (1910-1977), a procédé ainsi dans un de ses romans; elle a fait de Hitler un possédé: le calme et méticuleux Allemand Rauschning a vu s'illuminer la face morne d'un nommé Hitler et le dictateur avait parlé « avec la voix de celui qui l'habitait ». Ils ne faisaient d'ailleurs pas bon ménage: Hitler avait peur de rester seul « avec l'autre », il obligeait ses amis à veiller à son chevet et se réveillait de ses brefs cauchemars, en criant. Au demeurant, lorsque son démon le quittait, le plus grand criminel après Attila, était un homme terne, hypersensible et de mauvais goût. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 155.) Il me semble me souvenir que cette évocation était présente dans Le Matin des magiciens (1960) de Louis Pauwels et Jacques Bergier; mais je n'en suis pas sûr.

Néanmoins, faire de Hitler un possédé du diable ne suffirait pas, pour créer une épopée cohérente: il faudrait faire de De Gaulle, par exemple, l'ami d'un ange. Dans ses mémoires, au reste, il se présente plus ou moins th.jpgcomme un envoyé de la France, c'est à dire de son génie, assimilé par lui à la madone des églises. Mais ce n'est qu'allusif. Il faudrait être plus explicite.

Toutefois, le plus grand auteur épique du vingtième siècle est assurément J. R. R. Tolkien (1892-1973). Or, dès 1941, il faisait, dans une lettre à son fils Michael, de Hitler un homme possédé par des forces démoniaques: il parlait, à son sujet, de demonic inspiration and impetus, affectant essentiellement la volonté (will) (The Letters of J. R. R. Tolkien, London, Unwin, 1990, p. 55). Il n'avait pas besoin, lui, d'anecdotes rares: sa conviction que le Bien et le Mal étaient des réalités substantielles, dont dérivait jusqu'au monde phénoménal, le lui faisait dire. Son génie, aussi.

Mais il n'est pas sûr qu'il eût fait de De Gaulle un ami des anges. Pour lui, tous les dirigeants qui avaient favorisé la bombe atomique étaient sous l'influence du Malin.

Mais il est certain qu'il plaçait spécialement Hitler sous cette influence vile, puisqu'il pensait que l'Angleterre était dans le camp du Bien. La façon dont Hitler dévoyait la tradition germanique ancienne notamment lui semblait odieuse. Chrétien, il rejetait son néopaganisme. Et pour lui les Anglais avaient mieux assimilé le christianisme que tous les autres peuples du Nord.

C'était un début d'épopée, et, même s'il s'en est défendu, ses réflexions sur la Seconde Guerre mondiale ont pu nourrir son inspiration, dans The Lord of the Rings.

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11/06/2016

"Réalités fantasmées" de J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft

revue-lovecraft-tolkien-400.jpgUn récent numéro de la revue littéraire Europe était consacré à J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft, deux fameux créateurs de mythes.

La présentation en assurait que leurs mondes étaient des réalités fantasmées, mais qu'ils offraient un regard oblique sur le réel - notamment par leur influence sur la culture populaire.

Je suis toujours surpris par l'aplomb avec lequel une idée matérialiste peut être affirmée, même quand elle paraît inappropriée pour un sujet traité. Car s'il est vrai que Lovecraft admettait qu'avec ses monstres il créait des illusions, Tolkien je pense aurait été bien réticent à admettre que son univers était une réalité fantasmée. Il ne s'est pas à ma connaissance exprimé de cette manière. Au contraire, il a constamment présenté les mythes et les contes de fées comme des vérités représentées imaginativement, et il avait choqué son ami C. S. Lewis en se comparant implicitement à saint Jean l'Évangéliste, c'est à dire à un prophète créant des figures représentant le monde spirituel. Lewis était pourtant croyant: mais pour lui les figures fabuleuses n'étaient qu'intellectuellement vraies; elles ne l'étaient pas directement.

Je suis d'autant plus surpris par cette expression peu fidèle à l'esprit de Tolkien qu'un universitaire m'a reproché, récemment, d'avoir utilisé le mot âme dans une étude sur Lovecraft, réputé matérialiste. D'abord moi je ne le suis pas. Ensuite Lovecraft évoquait des consciences qui voyageaient de corps en corps et qui donc avaient une existence propre. Certes, il disait aussi que l'esprit avait besoin d'un corps pour subsister: d'où l'on peut tirer que si ses Grands Anciens allaient de corps en corps, c'est bien parce qu'ils étaient soumis à cette contrainte. Les consciences ont une existence théorique, mais en pratique il leur faut un corps. Toutefois les deux sont bien distingués en principe, et il est légitime, je pense, de nommer âme ce qui voyage de corps en corps. Le sens convient, même s'il n'émane pas du scientisme auquel on rattache naïvement Lovecraft.

D'ailleurs, lui aussi utilisait le mot soul!

Car le pire est que s'il admettait, certes, que, par ses inventions, il entretenait l'illusion que l'homme pouvait tumblr_mbu9308iR51r8nas4o1_500.pngs'arracher à son corps et voyager à travers le temps et l'espace, il n'hésitait pas à affirmer que le bon fantastique était celui qui ne contredisait pas les lois du monde connu, mais les prolongeait dans l'inconnu. D'où on peut tirer que son univers n'était pas une simple réalité fantasmée, de son point de vue, et que le qualifier ainsi relève, pour le moins, du jugement erroné. Car si l'idée d'êtres voyageant de corps en corps sans perdre leur conscience est un prolongement dans l'inconnu de lois du connu, c'est qu'alors l'âme est une réalité même dans le connu, et que Lovecraft avait bien le sentiment que sa conscience se détachait de son corps pour aller dans d'autres corps ou d'autres espaces-temps. Nulle part ailleurs, certes, car, puisqu'il était matérialiste, il ne pensait pas que l'âme pût aller dans un pur monde spirituel; mais en soi elle avait bien la faculté de franchir les limites posées par le monde extérieur. C'était un paradoxe, dont j'ai déjà traité.

Je dois dire que les préjugés matérialistes des milieux académiques n'ont souvent découragé de m'intéresser à leur production.

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09/06/2016

Ma Loute et les bourgeois flamands

112228.jpgPoussé par la bonne critique de Pascal Gavillet, digne journaliste de la Tribune de Genève, je suis allé voir Ma Loute, de Bruno Dumont. D'habitude je ne vais pas voir les films français, que je trouve mauvais, ou qui du moins ne sont pas susceptibles de m'intéresser, parce qu'ils ne matérialisent pas avec sérieux, dans leurs images, le monde de l'esprit. Soit ils sont réalistes, soit ils font dans la bouffonnerie lorsqu'ils sortent des limites du réalisme. Ma Loute appartient à la seconde catégorie.

De fait j'ai été poussé par l'idée que Bruno Dumont était attiré par le mysticisme, d'une part, et que, d'autre part, son film contenait des lévitations. Je me suis demandé si son film pouvait appartenir à la catégorie des films sérieux et intellectuels qui osent toucher au merveilleux - tel L'Étreinte du serpent, dont j'ai parlé récemment.

La réponse est négative, et confirme les habitudes françaises: la nervosité est telle, dès qu'on sort des limites du réalisme, qu'on ne peut s'empêcher de bouffonner et de ricaner. Le passage où une dame fait un tour dans les airs alors qu'elle est sur une falaise face à la mort est assez beau, et n'est pas sans rapport avec la splendeur du paysage, l'immensité de la mer; mais cela tourne à la bouffonnerie lorsqu'elle est imitée par un gros policier qui ne revient jamais sur terre sauf quand on lui tire dessus pour le dégonfler.

On peut songer au Théâtre de l'Absurde, mais à la fin c'est simplement ennuyeux.

Quant au mysticisme, il est typiquement gaulois aussi; c'est même une caricature: une musique grandiose accompagne de jolies jeunes fesses qui entrent dans l'eau de la mer. On a vu cela un million de fois dans le cinéma français, dont les auteurs n'évoluent pas, toujours fascinés, pour ne pas dire plus, par leurs pulsions animales intimes. Comment se fait-il que l'homme ait beaucoup en lui de l'animal? semblent-ils se demander dérisoirement. Ou alors ils pensent sérieusement que l'amour charnel est proprement humain, et ma-loute-de-bruno-dumont-11539697yuigm_1713.jpgadmirent les animaux d'y être sensibles aussi. Du moins c'est une possibilité; mais dissimulée par l'esprit de galanterie.

Typiquement gauloise encore est la satire de la bourgeoisie, et l'ancienneté des costumes aide à saisir la référence désormais vieillotte aux romanciers naturalistes, constamment imités, apparemment indépassables puisque leurs figures comiques sont devenues des banalités, des stéréotypes. On les voit dans les films tournés pour la télévision, on les évoque avec complaisance au lycée, mais aux intellectuels de Paris, dans leur ensemble, cela apparaît comme toujours aussi original, génial: la caricature de la bourgeoisie de province plaît à l'aristocratie de la capitale. On est content peut-être de retrouver dans ce film l'ambiance surannée de Maupassant, de Balzac. Mais où est le Horla? Où est Séraphîta? Des vieux auteurs on a gardé le plus banal, le plus répétitif, le plus simpliste.

L'idée du cannibalisme de la plèbe, sans doute, est plus nouvelle. Les marins mangent les bourgeois crus. Cela ne les empêche pas d'être sensibles au bien. Pourquoi pas? Mais en ce cas ils auraient dû léviter aussi. Sinon, c'est un simple fait social, qui ne débouche en fait sur rien.

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05/06/2016

Degolio LXXXVII: le secret de Dévote Reparate-Brown

female_knight_and_griffin_by_dashinvaine-d5t0kj1.jpgDans le dernier épisode de cette noble série, nous avons laissé nos héros alors que Captain Corsica racontait au Cyborg d'argent et au Génie d'Or de quelle façon Sainte Apsara s'était changée en guerrière céleste après avoir regagné le pays de ses pères et retrouvé l'armure de sa lignée, au sein d'un arbre visiblement enchanté. Et Captain Corsica continua son récit.

Or, en bas, au pied de l'arbre, elle vit quelque chose de plus étonnant encore: une des anciennes montures des chevaliers de Noscl était présente, et l'attendait. Il s'agissait d'un griffon, d'un cheval ailé à pattes de lion. Il était sellé. Elle sortit de la loge, et sauta sur le dos de l'animal. Aussitôt il s'envola et, plus rapide que la pensée, l'emmena jusque sur le champ de bataille où je souffrais mille morts et reculais toujours face aux coups du Lestrygon.

Elle l'attaqua, et ce fut pour lui une surprise énorme. Dès lors le combat devint inégal. À nous deux nous vainquîmes le monstre, et le contraignîmes à fuir dans l'abîme dont il était sorti, et pûmes refermer la porte derrière lui, et la sceller à tout jamais. Puis, j'admirai Sainte Apsara, qui me regarda de son œil pénétrant, et nous sûmes que nous nous aimions.

De son art magique elle fit disparaître de dessus elle son armure étincelante, et moi-même je quittai mon apparence de demi-dieu. Après nous êrtre reposés quelque temps dans les montagnes, nous redescendîmes, et nous vêtîmes comme les mortels. Sainte Apsara devint ma secrétaire - devint la secrétaire de Pierre Toccoli, agent immobilier de Bastia, et prit le nom de Dévote Réparate-Brown!

Comme elle avait un accent étrange, en effet, elle pensa bon de prendre un nom à demi anglais. Mais elle était liée en profondeur aux meilleurs esprits de la Corse, aussi prit-elle aussi le nom de deux de ses saintes protectrices. Ce n'est d'ailleurs point un mensonge; car ces saintes sont au ciel des immortelles avec lesquelles Sainte Apsara entretient un lien intime. Et voici l'histoire de Sainte Apsara, guerrière sainte et pure. Je puis me vanter de l'avoir ramenée pleinement à elle-même. Quant à la manière dont elle a fait surgir ses armes dans l'escalier des ogres, ne me la demande pas; car c'est un secret qu'elle a, étant maîtresse des formes sensibles et des illusions et th.jpgprestiges, et elle peut avoir conservé ses armes dans la pierre lisse et polie, rouge, qu'elle a à la gorge, et être empêchée de les en sortir par les liens de l'Homme-Dragon, ou même par le sort qu'il lui avait jeté de ses yeux, lesquels possèdent un pouvoir hypnotique fort. Elle-même n'en parlera pas, je gage, et il n'est pas malséant qu'il en soit ainsi. Ou bien veux-tu en dire quelque chose, et m'apprendre, à moi aussi, quelques-uns de tes secrets, ô Sainte Apsara, aimée entre toutes les femmes?

À ces mots, Sainte Apsara regarda par la fenêtre de la nef les étoiles qui paraissaient, et ne répondit point.

Le Génie d'or dit: Il est bon, ô Captain Corsica, que certains secrets demeurent gardés. D'ailleurs je ne veux point en savoir davantage. Moi-même ne tiens pas à devoir en retour révéler la source de mes pouvoirs, et je gage que tu es dans le même cas, pour toi. Il n'y a guère que le Cyborg d'argent qui puisse ne pas avoir pour nous de secrets, puisque l'art de Tilistal, aussi grand soit-il, n'est que celui d'un médecin de l'immortel Cyrnos. Et encore sait-il sans doute des secrets qui nous échappent.

Or, sur ces mots, ô lecteurs, il est temps de laisser cet épisode; la prochaine fois, nous en saurons davantage sur les origines de l'Homme-Dragon.

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03/06/2016

Symboles et machines

modern-surrealism01.jpgLes machines manifestent les forces élémentaires qu'elles maîtrisent; mais il ne suffit pas d'en inventer de glorieuses pour créer une mythologie au sens propre, car dans une mythologie, le symbole matérialise des forces morales. Or, les machines peuvent le faire. Comme les objets magiques, elles peuvent être le réceptacle de puissances bonnes ou mauvaises.

C. S. Lewis (1898-1963), dans That Hideous Strength (1945), en parla, à sa manière, plaçant un esprit démoniaque dans l'une d'elles. La machine étant purement utilitaire, étant en quelque sorte dénuée d'amour, elle est spirituellement vide; et dans un objet spirituellement vide se placent, symboliquement, des forces obscures, infraterrestres, aveugle, égoïstes. Lewis était chrétien et traditionaliste.

Dans la science-fiction, on a des machines une vision d'habitude plus positive, et plus progressiste. On aime les machines, et on se les représente palpitantes, rayonnantes par les bienfaits qu'elles apportent aux êtres humains. Elles sont semblables à des fétiches. Alors, au sein d'une mythologie, il faudrait y placer, symboliquement, de bons génies, des anges. Quelque chose de ce genre existait dans L'Ève future (1886) de 92future-sci-fi-01.jpgVilliers de l'Isle-Adam (1838-1889). Dans un androïde électrique, un pur esprit interplanétaire s'installait, lui donnant vie, conscience, âme.

J'ai dans l'idée qu'avant qu'un pur esprit céleste s'installe dans une machine, il faudrait que celle-ci soit très belle, d'un art supérieur, et pas seulement animée par l'électricité. Pygmalion avait donné vie à sa statue non par la magie ou la technique, mais par son amour, auquel avait été sensible Vénus, laquelle il avait priée en ce sens, en lui offrant des sacrifices. La déesse avait donné vie à la statue; c'était un miracle. L'esprit d'une nymphe l'habitait, pour ainsi dire. C'est l'amour qui remplit spirituellement un être.

La vie même, du reste, n'émane-t-elle pas de l'amour?

Une machine dénuée de symboles spirituels, même projetée dans l'avenir, même conjecturée merveilleuse, est plus fantasmatique qu'à proprement parler mythologique. Mais la vie même est un symbole – si on la conçoit comme étant d'essence morale, comme s'opposant moralement à la mort. Si on voit l'une et l'autre comme indifférentes, les machines n'obtiennent jamais le statut de symboles, même quand elles sont aussi vivantes que l'être humain, même dans le cas des robots. Et alors la science-fiction n'acquiert qu'une poésie illusoire, faite seulement de fantasmes - comme dans l'érotisme.

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01/06/2016

Bernard Simonay nous a quittés

b7a57c04c04ea2ad383038373431373931363535.jpgBernard Simonay (1951-2016) vient de mourir, et c'était un auteur de science-fiction appréciable, dont j'ai lu quelques livres à l'époque où j'espérais découvrir de grands auteurs du genre - qui pour moi étaient de grands auteurs tout court, parce que je n'estime rien tant que la capacité à créer des univers fabuleux cohérents. C'était des romans qui reprenaient de vieilles mythologies en les rationalisant; les Atlantes par exemple étaient d'origine extraterrestre. Car c'était une rationalisation qui intégrait les fantasmagories de la science-fiction traditionnelle. L'extrême rationalisation eût été de ne pas évoquer d'extraterrestres; mais il y avait la volonté de rationaliser jusqu'aux dieux.

Un autre trait était la cruauté, l'horreur des mœurs. Les hommes sont méchants! Cela avait quelque chose de gothique. Mais les décors étaient toujours splendides.

J'ai plus tard essayé de lire un de ses livres qui se passent dans le futur, et les dignitaires y inventaient des cultes et du sacré pour que le peuple n'utilise pas les armes toutes-puissantes créées par la technologie futuriste. Et puis ils inventaient aussi de mauvais génies à l'extérieur de la cité pour empêcher les gens de s'aventurer au dehors. Le pays en effet était radioactif depuis une guerre qui avait eu lieu et avait tout détruit. Mais il fallait aussi maintenir entre les murs de la cité les gens pour une raison que je n'ai pas découverte, n'ayant peut-être pas assez lu de pages du livre.

Le merveilleux technologique était présent et intéressant, mais ce n'est pas suffisant pour moi, qui aime un merveilleux symbolique, plus que les conjectures fantasmatiques. La frontière est plus floue qu'on pourrait penser. Les machines manifestent les forces qu'elles maîtrisent: elles épousent la forme qui permet de les maîtriser. Mais dans un roman, il faut que la dimension symbolique soit consciente, sinon, en réalité, il s'agit seulement d'inventer un monde agréable, répondant à des désirs basiques, plus qu'à de hautes aspirations: la portée morale est faible, voire inexistante. Or le symbole doit faire rayonner des forces morales.

Je n'ai pas pu, donc, continuer à lire ce livre pourtant plaisant. Son auteur savait écrire agréablement. Il avait une vraie sensibilité au fantastique.

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28/05/2016

La grotte mystérieuse (XXIII)

arton66.jpgCe texte fait suite à celui intitulé La victoire du génie d'Or, dans lequel je raconte qu'un chevalier étincelant est venu abattre les gargouilles qui assaillaient le bateau étrange où je me tenais, tandis que la guerrière qui le pilotait reculait devant leurs assauts.

Soudain, d'une voix douce et mélodieuse, la femme, qui avait enlevé son heaume, parla, et dit: « Fluctuat nec mergitur. » Je distinguai nettement ces mots latins, prononcés par sa bouche luisante, et reconnus naturellement la devise de la ville de Paris.

Le guerrier d'or enleva lui aussi son heaume, et je vis un être d'une exceptionnelle beauté; ses cheveux étaient blonds, son visage paisible, et son œil bleu brillait. Il dit: « Nous approchons ».

Je tournai le regard vers la proue, et vis que le bateau entrait dans une grotte. La rivière y prenait sa source.

Mais le fond devint bientôt trop bas pour l'esquif lourd; il s'arrêta, et la passerelle que j'avais empruntée pour monter se dirigea d'elle-même vers la berge. À la paroi lisse de la grotte brillaient des lanternes dorées. Une brume légère, sortant de l'ouverture, diluait leurs feux.

Tandis que nous descendions, je vis une femme venir des profondeurs de la grotte; elle traversa la brume, et elle m'apparut, belle et majestueuse. Alors l'homme d'or, à ses pieds, s'agenouilla; elle lui dit: « Mon fils ». Et lui tendit la main. Il la prit, et la plaça contre sa joue, puis se releva, tenant toujours son heaume.

Puis il se retourna vers moi et me présenta à cette dame en disant: « C'est la nymphe, la célèbre nymphe, ma mère, la belle Segwän ! » Elle me sourit, et me tendit la main, et je la pris. Je sentis une chaleur entrer en moi.

La femme armée, à ma gauche, salua la dame en baissant la tête, et elle fit de même; elles paraissaient heureuses de se voir. Bientôt Segwän nous invita à la suivre dans la grotte. Je lui emboîtai le pas, comme fasciné par sa beauté; car tandis qu'elle marchait devant moi, une clarté s'exhalait d'elle, et j'étais attiré, envoûté, de telle sorte que si même j'avais voulu refuser de la suivre, j'en eusse été incapable: mes pieds avançaient comme tout seuls à la suite des siens, et mes jambes me portaient sans que j'y fusse pour rien.

Nous quittâmes le bord de la rivière pour entrer dans un couloir latéral, précédé d'une arche décorée de reliefs étranges et ornée de pierres précieuses qui brillaient dans la pénombre. Je regardais les dessins gravés dans la pierre noire, et reconnus des chevaliers, et ils combattaient des monstres, et des étoiles brillaient au-dessus d'eux; des anges aussi s'y trouvaient.

En avançant le long du couloir dont les parois étaient régulières et semblaient avoir été polies par des hommes, je m'aperçus que les lanternes qui étaient accrochées le long du mur n'étaient pas des flammes dans du verre; mais qu'elles n'étaient point davantage des ampoules électriques, autant que je pus en juger. Car elles semblaient être tout bonnement des joyaux brillants, rappelant le béryl mais dont il s'exhalait une lumière. Celle-ci était douce et belle, bien plus pure que celle que produit l'électricité: elle me faisait penser à celle des étoiles, dans le ciel. Une vie était en elle; elle palpitait. Et en m'approchant, je vis qu'elle était soumise à des flux, qu'elle baissait et accroissait alternativement dans son éclat, comme si un cœur s'y fût trouvé, ou qu'il s'agît d'une forme de respiration. Elle n'avait pas la qualité morne et uniforme de nos lampes artificielles; et comme je demandai à la femme qui avait piloté le navire de quelle nature étaient ces lampes, elle me regarda et m'expliqua une étrange chose, que j'eus bien du mal à comprendre: ici, disait-elle, les hommes, bien plus avancés que ceux que j'avais toujours connus, ont la faculté de capter les rayons du soleil et des étoiles comme s'il s'agissait d'un gaz, ou même d'un liquide. Ils les placent dans des vaisseaux de cristal et cet éclat ensuite y vit, sous la forme d'un être élémentaire, pleinement vivant, mais à la conscience incertaine. Je m'approchai, sur son conseil, de plus près, et, soudain, je vis un petit homme revêtu d'une armure éclatante, qui était dans la lampe. Il me regardait. Il se mit à rire, et l'éclat de la lampe redoubla. Je reculai, effaré.

(À suivre.)

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26/05/2016

L'égalité dans le droit à l'éducation

Place_de_la_République_-_Égalité.jpgJ'ai évoqué le problème d'une éducation laïque d'État qui fonctionnait bien quand le peuple auquel elle s'adressait était dominée par le marxisme mais qui perdait de son sens quand ce n'était plus le cas. Les familles pour ainsi dire plébéiennes attendent alors une autre sorte d'éducation, et une rupture se crée. Comment le résoudre?

En droit, selon moi, l'État ne doit pas forcément créer une éducation déterminée; l'éducation est un droit et l'Égalité implique que chaque famille doit pouvoir disposer de moyens pour l'éducation des enfants. Mais, dans les faits, si les familles font des choix culturels différents du gouvernement, il s'avère qu'elles ne peuvent l'assumer que si elles ont des moyens. Car même si les écoles confessionnelles accueillent les membres désargentés des communautés religieuses correspondantes, le budget s'équilibre grâce aux membres qui disposent d'importants revenus; mais si les membres d'une communauté religieuse sont majoritairement dans le besoin, cela ne s'équilibre pas, et les difficultés s'enchaînent.

Ainsi, une inégalité apparaît. Certains peuvent plus choisir que d'autres une éducation religieuse pour leurs enfants. Et le gouvernement ne peut pas résoudre le problème, parce que, secrètement, il voudrait qu'il n'y ait plus d'écoles confessionnelles: il n'a simplement pas pu empêcher qu'il y en ait.

Évidemment, on peut aussi créer la solution d'une hiérarchie plus ou moins factice entre les religions. C'est affaire de point de vue. Car, en théorie, les religions sont libres. L'avis qu'on a sur elles n'est pas censé avoir une valeur en droit.

Ma solution est que l'État se désengage progressivement du contenu éducatif même, quoique avec des systèmes de surveillance, et qu'il laisse les parents décider de la sorte d'école qu'ils veulent; son rôle essentiel est de veiller à l'égalité, et donc à ce que les familles dans le besoin disposent d'une bourse par laquelle elles puissent elles-mêmes payer les frais de scolarité. Car il s'agit de l'égalité dans le droit à l'éducation, et non de l'uniformité de l'éducation pour permettre hypothétiquement l'égalité de fait.

Naturellement, une telle orientation sera difficile, car on n'ignore pas que les gouvernements dirigent l'éducation aussi pour uniformiser la société et la diriger plus facilement. D'ailleurs la bourgeoisie qui met ses enfants dans les écoles confessionnelles privées ne voudrait peut-être pas que les classes populaires disposent de la même possibilité, car elle pense être sage, rationnelle, intelligente, et n'a pas les mêmes opinions sur les classes populaires. Si on les laissait éduquer leurs enfants comme elles voulaient, évidemment elles feraient n'importe quoi, et ce serait le chaos!

Toutefois, c'est bien à l'égalité des droits qu'il faut tendre.

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24/05/2016

L'école laïque d'État face aux défis actuels

48069_LeoThemL.jpgSi le débat sur la laïcité est sans fin, c'est parce qu'il achoppe sur la question de l'école et de l'éducation. L'État a en charge une école publique, qui, parce qu'elle est publique, se veut laïque dans son contenu. Mais il existe aussi des écoles confessionnelles, où les parents sont libres de mettre leurs enfants. Il en résulte qu'on ne sait pas vraiment si ce sont les parents ou le gouvernement qui ont la première responsabilité de l'éducation des enfants.

En théorie, ce sont les parents; mais, en pratique, le gouvernement agit comme s'il disposait d'un droit de préemption. C'est particulièrement le cas dans les pays très étatisés comme la France: la république française a souvent suivi les idées de Jean-Jacques Rousseau, qui prenait l'ancienne Sparte comme modèle. Or, les enfants y étaient arrachés à leurs parents, et éduqués par la Cité.

Mais il faut bien avouer que, même en France, le gouvernement n'a jamais eu les moyens d'imposer un tel modèle à tous. Les riches, notamment, étaient trop puissants. Ils ont réclamé le droit individuel à éduquer leurs enfants comme bon leur semblait, et les gouvernements n'ont rien pu faire. Ils espéraient, peut-être, qu'avec la chute supposée du capitalisme, le problème se résoudrait de lui-même; c'était tirer des plans sur la comète. Dans les faits c'est le communisme qui s'est effondré.

On obtient ainsi, en France, une situation hybride, dans laquelle les classes populaires sont soumises à l'État comme dans l'Union soviétique et la bourgeoisie fait ce qu'elle veut comme aux États-Unis. L'alliance entre De 220px-USSR_stamp_M.Thorez_1965_6k.jpgGaulle et Maurice Thorez, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, rappelle cet état bancal dans lequel certains ont voulu voir un juste milieu mais qui, à présent, apparaît comme une source de fracture et de désunion.

Tant que les classes populaires étaient dominées par le marxisme, le contenu de l'école publique leur convenait; mais une fissure est intervenue quand, avec la chute de l'Union soviétique, le peuple a cessé de rêver d'une société meilleure par la prise du pouvoir du prolétariat. Il s'est, fréquemment, rabattu sur les religions traditionnelles, et l'on peut constater que les pays arabes autrefois liés à Moscou sont en butte à des mouvements islamistes forts.

Le contenu de l'école publique, en France, apparaît dès lors comme émanant des classes supérieures, et imposé aux classes populaires. Une rupture s'en est suivie.

Il faut admettre que les pauvres ne sont pas faits en principe pour disposer de leurs propres écoles: pour eux l'État pourvoie à tout. Or, cela n'empêche pas ces pauvres d'avoir des références culturelles et symboliques propres. Nous verrons des éléments de solution une fois prochaine.

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20/05/2016

H. P. Lovecraft et le principe d'involution

HP-Lovecraft.jpgJ'ai évoqué la conviction de H. P. Lovecraft que l'homme aspire à l'infini, à s'affranchir des lois physiques, de l'espace et du temps, et que pour lui le fantastique répondait par une illusion littéraire ou artistique à cette aspiration. À cette conviction répondait, dans ses contes, l'apparition de races extraterrestres qui s'étant libérées de l'espace et du temps, voyageaient dans les corps pour continuer à exister au-delà de leur déréliction propre. Paradoxe: c'est parce que le monde physique, loin d'évoluer, finit par mourir, que des êtres se hissent dans le monde spirituel et parviennent à y vivre. L'évolution continuait donc dans l'au-delà de la matière, mais était-ce de façon durable, et dynamique?

Dans son récit de voyage sur la Lune, Cyrano de Bergerac assure que les êtres lunaires sont tels que les Grands Anciens de Lovecraft: ils peuvent voyager de corps en corps, et le feraient constamment, si une instance supérieure ne le leur interdisait pas. Chez Lovecraft, pas d'instance morale cosmique pouvant interdire de telles pratiques, sinon sous la forme de forces contraires, hostiles, démoniaques, provoquant une forme d'involution.

Il est possible que les Grands Anciens qu'il décrit dans The Shadow out of Time (1936) n'aient jamais été esclaves de la matière: dès son arrivée sur Terre, ils ont habité des êtres doués de conscience mais appartenant au règne végétal, ou à mi-chemin entre le végétal et l'animal. Cela reprend, indéniablement, des idées de la théosophie, laquelle il connaissait: les hommes sont issus selon elle d'êtres végétaux à demi conscients et pouvant se mouvoir, et avec eux, à cette époque, vivaient, en symbiose intérieure et psychique, des êtres supérieurs. Mais Lovecraft rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes. Il ne voit pas cette image, fascinante en soi, comme préparant l'évolution humaine. Elle peut, certes, expliquer pourquoi l'être humain a gardé, du passé, une aspiration à l'absolu et à l'infini, comme il pensait que c'était le cas. Mais ces êtres cthulhu-mythos-wallpaper-reasons-to-like-lovecraft-nyarlathotep-crawling-chaos-shadow-out-of-time-poster-illustration-by-darrell-screamin-polyp-tutchton-all-rights-reserved.jpgvégétaux, plutôt attrayants, ont été contrés par des êtres immondes, s'apparentant aux poulpes. Or, c'est là reprendre l'évolution classique: l'apparition du monde animal a bien commencé par les mollusques. Le récit de Lovecraft se termine tragiquement, parce que passer du végétal au polype est apparemment affreux.

La théosophie dit que cette sorte de chute était nécessaire à l'évolution, parce que l'animal a des propriétés de mouvement et d'autonomie qui préparent l'avènement de l'être humain, libre et autonome dans ses pensées. Mais Lovecraft, par principe, adopte une formule pessimiste.

Il faut remarquer qu'il n'était pas satisfait par sa nouvelle grandiose. Quelque chose le chiffonnait, le gênait. Effectivement, on ne voit pas comment des êtres pouvant passer d'un corps à l'autre peuvent être gênés lorsque le corps végétal qu'ils habitent est attaqué et détruit par des êtres ayant des formes de poulpe et de méduse; on ne sait pas ce qui les empêche d'habiter ensuite ceux-ci.

Il pensait pourtant que l'aspiration à l'absolu, à l'infini, n'existait pas chez tous les hommes, mais seulement chez une minorité, une forme d'exception, représentant au fond la fleur de l'humanité, mais isolée comme une étoile solitaire dans un immense ciel noir, une fleur dans un désert. Peut-être cultivait-il son pessimisme de façon morbide, parce qu'il l'arrangeait, parce qu'il le justifiait de ne pas s'investir dans la vie sociale et l'affronter. Cela fait partie de sa destinée, comme on dit. Peut-être que dans sa vie antérieure la vie sociale lui était apparue comme particulièrement abjecte!

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18/05/2016

LXXXVI: Sainte Apsara: Renaissance

10344_894029187359762_4503138106119006771_n.jpgDans le dernier épisode de cette impressionnante série, ô lecteur, nous nous sommes arrêtés alors que Captain Corsica racontait au Génie d'Or comment Sainte Apsara, de nymphe sauvage et amnésique qu'elle avait été, était devenue la guerrière étincelante que l'on connaissait; il en était au moment où, retrouvant la mémoire, elle demanda, pour le sauver, à son père Cyrnos d'emprunter les ponts dimensionnels permettant de franchir l'espace presque simultanément. Or, il hésitait car les dangers étaient grands. Et voici que Captain Corsica continua sans interruption son discours.

Mais comme il s'agissait de la vie de son fils, et que Sainte Apsara insistait, mon père obtempéra, et il la fit glisser sur un de ces ponts secrets jusqu'à la forêt qui entoure les ruines de Noscl. Il s'entoura à l'ouverture de la porte de gardes qui se jetèrent sur les démons à l'affût, afin non seulement de les empêcher d'emprunter ce passage, mais aussi de couvrir la course de Sainte Apsara, de détourner leur attention.

Une bataille féroce eut lieu, et dès que Sainte Apsara fut hors de portée des monstres, et tout près de ressortir de l'autre côté et d'arriver à Noscl, Cyrnos sonna brusquement la retraite, comme il en avait été convenu. D'un coup les guerriers rentrèrent de ce côté du Seuil, laissant les démons stupéfaits, car ils croyaient à une attaque concertée et importante, durable, destinée à les vaincre définitivement. Puis la porte fut refermée.

Sur son passage, malgré la diversion des guerriers de Cyrnos, Sainte Apsara dut sauter, vive comme l'éclair, par dessus des mains griffues qui tentaient de lui attraper les pieds, et, agile comme une gazelle, se baisser et rouler sur elle-même pour échapper aux spectres qui tentaient de la saisir par les cheveux.

Car il faut dire que le pont, en lui-même, est protégé par un sort, jeté jadis par les dieux, et que les monstres ne peuvent pas l'emprunter, se placer dessus: ne faire que le toucher les consumerait, car il est trop pur pour leur infamie, leur corruption. C'est pourquoi le principal péril, lorsqu'on emprunte un tel pont, est lors de l'ouverture de la porte. Mais ils balaient de leurs longs bras le dessus du pont, voire de leurs ailes, quand ils en ont, l'air que respire tout homme marchant dessus.

Dès qu'elle fut parvenue à Noscl et qu'elle eut, elle aussi, refermé la porte des mondes derrière elle, Sainte Apsara courut vers un arbre plus grand que les autres, dont les feuilles diffusaient une étrange lueur verte. Elle monta dans ses branches, et retrouva une loge qui y avait été édifiée. Elle n'était pas faite de branches mortes, ou de planches: l'arbre lui-même semblait avoir créé une chambre. Sans doute les hommes de Noscl avaient-ils eu le pouvoir de le lui commander.

Elle entra, et, aussitôt, elle fut entourée de lumière. Or, dans le tronc de l'arbre, face à elle, se montra une chose étonnante: une épée au pommeau de cristal y était enfoncée. Au-dessus, sur une branche, se trouvait l'armure qu'elle porte à présent, et qui est enchantée, et lui est attachée mystérieusement. Car elle avait appartenu, tout comme l'épée, à son père.

Aussitôt elle saisit l'arme, la retira du tronc, et un éclair jaillit: la lame semblait tressaillir de joie d'être enfin libre de ce tronc. Puis Sainte Apsara tendit le bras vers le haubert placé sur la branche, le toucha, et instantanément en FemaleThor-660x495.jpgfut revêtue. Sur les mailles, l'éclat de la lune semblait resplendir, comme si elles diffusaient leur propre clarté. Des perles du reste les ornaient, se plaçant dans leurs interstices. Sainte Apsara se sentit revivre: le haubert épousait parfaitement ses formes, comme une seconde peau, bien que son père eût été plus grand, plus fort qu'elle de beaucoup: car en ce temps-là les hommes étaient puissants, et grands, et te paraîtraient pareils à des géants. Mais le haubert était habité, semblait-il, de sa vie propre, et s'attachait à celui à qui il appartenait de droit comme pour lui faire une peau, le pourtour de tout un corps. Il n'était pas un de ceux que tissèrent les mortels par imitation de celui-là ou de ses semblables, dans des temps immémoriaux.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là ce récit, en attendant, la prochaine fois, la fin de celui de Captain Corsica, et la révélation du secret de Dévote Reparate-Brown, secrétaire élégante et bien connue à Bastia de Pierre Toccoli, agent immobilier des plus en vue.

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16/05/2016

H. P. Lovecraft et l'au-delà de la peur

banner_lovecraft.jpgJ'ai dit l'autre jour que Lovecraft (1890-1937) voyait le chaos au-delà de l'ordre apparent, et que cela rappelait la philosophie de Sartre (1905-1980), pour qui cet ordre apparent était le fruit de la pensée magique, du pur néant de la subjectivité humaine, qui imposait une rationalité aux choses. Quand on fait l'expérience du réel, celui-ci apparaît comme une pâte informe, immonde. Or, quand on la personnifie, elle peut prendre le visage de Cthulhu - dieu maléfique.

Il existe une continuité entre Lovecraft et Sartre, lequel d'ailleurs adorait, étant petit, les histoires d'horreur et de fantômes: il l'évoque dans Les Mots.

Mais Sartre, à la toute fin de sa vie, prétendait avoir découvert le principe immortel de l'humanité en mouvement: influencé par Benny Lévy, il le voyait dans le peuple juif. Lovecraft, de son côté, se rallia à la politique de Roosevelt, et certains critiques perçurent, dans sa nouvelle The Shadow out of Time (1936), des éléments d'utopisme socialiste, présentés sous le voile de Grands Anciens organisateurs du monde.

Or, ces entités, dit Lovecraft, sont dénuées de corps propre, et se sont arrachées à leur galaxie en vainquant l'espace et le temps: elles se projettent dans le futur à travers les corps qui vivront, et ainsi connaissent une forme d'immortalité. Les poètes inspirés sont souvent possédés par elles, puisque, par elles, ils distinguent Cthulhu_sketch_by_Lovecraft.jpgdes espaces grandioses, inouïs - ont accès à l'infini. Car pendant que ces êtres sont dans les corps humains, les consciences humaines sont à leur tour plongées dans leur monde.

Il faut nécessairement mettre cette sorte de mythe en rapport avec ce que l'écrivain, à la même époque, proclamait régulièrement dans sa correspondance: le fantastique est une façon pour l'être humain de combler illusoirement une aspiration profonde à s'arracher aux lois de l'espace et du temps, à se libérer de la tyrannie des lois physiques. La connaissance même que le surnaturel était une illusion, ajoutait-il, ne pouvait pas empêcher cette aspiration d'exister: elle était plus forte que le savoir théorique, plus profondément constitutive de l'humanité.

On a souvent dit qu'il était matérialiste; et lorsqu'il s'agissait de juger du monde extérieur, il l'était bien. Mais le paradoxe de sa littérature, à la fois matérialiste et mythologique, s'explique quand on saisit la mesure de ce qu'il pensait de l'être humain, être aspirant à l'absolu, à l'infini de façon nécessaire, quoique irrationnelle. Cet instinct est plus puissant chez lui que ce qui habite la conscience diurne, et c'est par cette conviction que malgré son matérialisme de principe, il fut l'héritier fidèle du romantisme.

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12/05/2016

Victor Hugo et l’égalitarisme

Louis-XI.jpgOn s'imagine volontiers que l'égalité maintenue par un État fort est une invention du marxisme ou du jacobinisme. Mais dans L’Homme qui rit, Victor Hugo disait: L’œuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la construction d’un sultan, l’aplatissement pris pour l’égalité, la bastonnade donnée par le sceptre, les multitudes nivelées par l’abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l’ont empêché en Angleterre. Ils ont fait de l’aristocratie un mur, endiguant le roi d’un côté, abritant le peuple de l’autre.

Il condamnait la monarchie française parce qu'elle avait créé une égalité en plaçant uniformément le peuple au plus bas, sous elle. Le roi absolu doit s'appuyer sur le peuple auquel il fait miroiter de merveilleux avenirs, pour dominer la noblesse et lui arracher son pouvoir. L'évolution était celle de l'ancienne Rome: du gouvernement de la noblesse rassemblée dans le Sénat on était passé à l'empire, dirigé par un triomphateur soutenu par l'armée et le peuple. La République était donc le gouvernement de l'aristocratie. On sait ce que De Gaulle fit du gouvernement aristocratique, également recommandé par Jean-Jacques Rousseau.

Que l'aristocratie soit devenue une classe hissée au sommet par le système des concours ne doit pas masquer le réel: la réussite à ces concours est plus ou moins héréditaire, les qualités qui y sont demandées étant de celles qui se transmettent par la famille. Elles émanent, en effet, du langage, tel qu'on l'apprend en toute inconscience dès les premières années de la vie, avant même celles auxquelles les premiers souvenirs remontent. Car le langage commence à s'articuler avant que la mémoire apparaisse. Il est d'abord un réflexe, un instinct, et ceux qui le nient, consciemment ou non, favorisent la fixité sociale et l'aristocratie héréditaire: le système éducatif, en France, sert essentiellement à valider, à justifier un ordre social préexistant; il ne fait dans l'ensemble qu'enregistrer les vertus familiales, se transmettant dès la petite enfance, avant que la raison apparaisse.

Mais je m'écarte de mon sujet: car, dans tous les cas, Hugo présente positivement le règne de la noblesse, tampon entre le roi et le peuple en Angleterre – authentique contre-pouvoir. Naturellement, le parlement, en 1312276-Philippe_de_Champaigne_le_cardinal_de_Richelieu_écrivant.jpgFrance, était censé être tel. Mais la noblesse y ayant été écrasée, par exemple par Richelieu (Alfred de Vigny l'évoque dans son roman Cinq-Mars), l'équilibre a été rompu dès l'origine, et De Gaulle a créé un système qui devait peu à peu réduire le pouvoir de cette aristocratie et, par conséquent, du parlement. Par dessus le parlement, il y avait les fonctionnaires du prince, comme au temps de Louis XIV.

Ce qui est troublant est que, selon Hugo, l'égalité par le nivellement par le bas existait déjà au temps des rois. L'égalitarisme en France est une obsession ancienne, liée à l'absolutisme. Et comme en Union soviétique, il est le prétexte à l'uniformisation.

De mon point de vue la solution moderne pour créer un contre-pouvoir authentique est d'admettre que Paris est adonnée à son prince, et donc de donner plus de pouvoir aux autres villes. En quelque sorte, les princes des autres villes peuvent proposer un contre-poids, et en même temps être élus au parlement. La ville la plus propre à créer ce contre-pouvoir et à instaurer ainsi une dose de fédéralisme qui empêche l'absolutisme et la soumission faussement égalitaire, c'est Lyon.

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10/05/2016

Rivarol et la poésie française

Antoine de Rivarol (1753-1801), French writer.jpgIl y a quelque temps, j'ai publié un article dans lequel je citais Frédéric Mistral (1830-1914) affirmant que le français était impropre à la poésie (en particulier l'épique, la plus noble de toutes), parce qu'elle était une langue des cours, engoncée dans ses emplois fonctionnels et son besoin de clarté; la poésie en effet se fonde sur le mystère - et sur la vie de l'âme, qui est obscure. Cela a fait jaser: beaucoup veulent croire la perfection de la langue française absolue, et sont choqués qu'on puisse assigner la moindre limite à son génie.

Pourtant, dès le dix-huitième siècle, on admettait que le caractère rationnel du français, quoique glorieux en soi, n'aidait pas à la poésie. Contrairement à Mistral, qui composa ses vers en provençal, on ne s'en plaignait pas particulièrement, parce que la poésie apparaissait comme secondaire, comme un loisir d'homme de goût, et non comme une activité en soi réellement importante.

Antoine de Rivarol (1753-1801) devint célèbre en remportant, en 1784, le concours proposé par l'Académie de Berlin sur l'universalité de la langue française (voir Georges Gusdorf, Le Romantisme I, Paris, Payot, 2011, p. 235): la vieille lune de cette universalité est issue de ce temps. Il faut signaler, aux républicains qui la défendent avec ardeur, que Rivarol était un grand royaliste.

Il glorifia, donc, le français classique, puisqu'il reflétait la splendeur universelle de Versailles. Il était, comme le disait Mistral, une langue de cour, une langue de classe, arrachée à la culture du peuple. Par là même, pensait-on, il passait par dessus tous les peuples: l'aristocratie française devait chapeauter le monde entier. D'ailleurs elle tendait à le faire, puisqu'on l'imitait.

Le romantisme allemand s'indigna contre l'idée d'une langue universelle qui n'engloberait pas le peuple. AW Schlegel_gemeinfrei.jpgAugust Wilhelm Schlegel (1767-1845) attaqua la poésie compassée du classicisme français, comparant défavorablement Racine à Euripide, son modèle (ibid, p. 236). Il avait commis, assurément, un sacrilège contre le génie français: cela fit scandale. Il affirma, même, que si le français était répandu en Europe, c'était davantage pour des motifs politiques que pour ses vertus intrinsèques et littéraires, et l'assimila à une simple mode.

Le romantisme était né. Bientôt, Stendhal, à son tour, dirait Shakespeare supérieur à Racine, et Victor Hugo déchaînerait contre le second ses foudres. Ce que le français avait perdu en qualités poétiques, le romantisme français, conscient de la vérité des dires de Schlegel, allait tenter de le lui faire regagner: Hugo, notamment, s'efforcera de créer une littérature à la fois classique et populaire, et de devenir le vrai Virgile français.

Mais il est si vrai qu'on ne peut pas nier l'évidence, à cet égard, à l'endroit du français classique, que Rivarol lui-même l'admit: le français, déclara-t-il, avait été moins propre à la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne: car ces deux arts vivent de sensation (ibid.). Et le français est tout de raison.

La poésie intellectualiste qu'on voit fleurir depuis quelques décennies, et qui marque une forme de néoclassicisme, a fait retomber la culture française dans ses vieux travers - ceux qui, en figeant la vie culturelle, et en la détachant du peuple, avaient en fait provoqué la Révolution. C'est l'effort et l'humilité romantiques qu'il faut retrouver.

Certes, Mistral a montré qu'il fallait aussi concéder davantage aux langues et cultures régionales. Le classicisme élitiste et sclérosé va en réalité de pair avec la sacralisation du français dans la Constitution: on peut dire qu'elle est contraire à la musique et aux vers, pour citer Rivarol.

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08/05/2016

La victoire du génie d'Or (XXII)

11401048_938394076181988_5695528069137458493_n.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le bateau étrange, dans lequel je raconte que des monstres avaient attaqué un bateau sur lequel je me trouvais et qu'un être lumineux venait d'en foudroyer deux.

Il bondit, et une sorte de vapeur d'or mêlée de reflets bleus le suivait. Il assena, de son bâton luisant, dont il se servait comme d'une arme, des coups formidables sur les démons qui entouraient la femme armée; et leurs cadavres vinrent s'ajouter au monceau qui déjà l'entourait, car, quoiqu'elle eût reculé, ses mouvements vifs comme l'éclair et ses coups dévastateurs avaient décimé leurs rangs. Mais ils ne semblaient avoir aucune crainte de la mort, et ils n'avaient cessé, dans leur assaut, de s'accroître en nombre, jusqu'à l'arrivée de l'être étrange. Car, dès qu'il fut présent, ils commencèrent à reculer; et leurs traits impénétrables enfin s'amollirent, et de l'angoisse s'y peignit, puis de la peur, et de l'épouvante: paradoxalement, l'attaque de leur ennemi avait éveillé leur âme, enfouie dans leur volonté de tuer, et leur forme épaisse et noire.

Alors les survivants tentèrent de fuir, mais le guerrier leur envoya des rayons fins depuis la gemme de son sceptre, et ils les transpercèrent à la façon de flèches.

À un certain moment, un monstre, plus grand que les autres, fit jaillir dans sa main une pierre mystérieuse, noire et luisante, et une flamme en surgit, qui vint frapper le guerrier d'or; mais il ne fit qu'en reculer d'un pas, et son armure ne fut pas entamée. Aussitôt, il brandit son bâton en le tenant comme un javelot, et je vis l'extrémité inférieure s'allonger et s'effiler pour former une pointe, et il le lança; la gargouille en fut percée de part en part, et la pointe ressortit de l'autre côté. Le monstre s'effondra, et la pierre roula sur le pont du bateau. Le bâton, alors, étonnamment, vibra, et s'arracha à son corps, puis vint se replacer dans la main de son propriétaire. Il reprit sa forme de sceptre, la pointe disparaissant à nouveau.

Tous les monstres qui n'avaient pas eu le temps de fuir étaient désormais prosternés, demandant grâce, de leur voix hideuse, au guerrier étincelant. Celui-ci s'avança, et sa voix retentit, forte et résonnante, comme s'il avait parlé au sein d'une salle; elle ordonna, dans une langue que je compris, aux créatures de retourner dans les profondeurs de la rivière, leur interdisant d'en ressortir jamais!

Je m'étonnai d'avoir compris cette langue. Car ce n'était point du français, ni aucun langage de ma connaissance. Pourtant j'en saisissais les mots comme si elle eût été mienne, comme si je l'eusse apprise de mes propres parents. Elle éveilla, en moi, ce qui me parut être de lointains souvenirs, mais qui, étrangement, me semblèrent remonter à des temps antérieurs à ma naissance. Une nostalgie puissante s'empara de moi, un intense désir. Je crus entrevoir un pays fabuleux. Mais l'image s'effaça bientôt.

Et je me rendis compte que j'eusse été incapable de répéter ce qu'avait dit le guerrier étincelant. Avait-il vraiment prononcé des mots distincts? J'avais plutôt entendu comme un chant, qui sortait de sa bouche. Des images m'étaient venues, figurant la proscription au sein d'un abîme. J'en avais ensuite fait des mots, mais je ne sais s'il y en eut jamais. La même expérience se répéta lorsque, plus tard, l'homme s'adressa à moi, et aussi la femme. Des couleurs surgissaient, s'ordonnant en formes; et je comprenais, et mon cerveau y mettait des mots, mais qui n'avaient point été prononcés.

Les monstres qui avaient survécu s'en furent, exécutant l'ordre reçu. Et je me retrouvai seul sur le pont avec les deux êtres étranges, les corps mêmes des monstres morts ayant disparu: avaient-ils été emmenés par leurs congénères? Je n'en avais pas été témoin. Mais il devait en avoir été ainsi.

(À suivre.)

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04/05/2016

Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

(Le tout est lumière, quand la partie,
Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

07:29 Publié dans Cinéma, Culture, Littérature, Philosophie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook