20/08/2008

Stendhal et la démocratie

Uncle_sam_by_nast_1860.jpgUn journaliste littéraire français a assez récemment évoqué, sur son blog, un livre consacré à l’antipathie qu’inspirait à Stendhal la démocratie américaine. Selon lui, ou le livre qu’il commentait, Stendhal n’eût pas réellement détesté le système démocratique en soi, mais le peuple qui l’appliquait en Amérique.

Il y a eu une période où j’ai adoré Stendhal et l’ai lu en abondance, et en fait, je me souviens qu’il a critiqué certains peuples, mais qu’il a globalement aussi critiqué la démocratie, telle qu’on la concevait.

La partie concernant la Savoie, au sein de son œuvre, m’est bien connue ; j’en ai publié des comptes-rendus. Or, en réalité, il loue le régime des prêtres, à Chambéry, sous la Restauration sarde, et le dit préférable à la démocratie française. Car il affirme que les prêtres choisissent toujours la solution la plus adéquate et les ingénieurs les plus compétents, tandis que les Français sont soumis au principe du clientélisme, et sont ainsi contraints de choisir fréquemment les solutions qui arrangent leurs amis.

C’est assez clair ; et je ne crois pas que Stendhal ait jamais été démocrate. La Chartreuse de Parme ne laisse pas de montrer sa préférence pour le despotisme éclairé.

Dans mon souvenir, il dit des Américains, surtout, qu’ils ont pour extrême malheur de voir leurs présidents devoir faire leur cour aux bouchers et aux boulangers : cela choque son sens de la grandeur. Mais pour ce qui est de s’en prendre à tel ou tel caractère national, il a simplement défendu, y compris contre les Français, le caractère latin, et en particulier italien. Dire qu’il n’aimait pas les Américains le rend peut-être très sympathique aux représentants de la tradition nationale ; mais en réalité, il s’en est aussi beaucoup pris aux Français, critiquant le parisianisme, ainsi que le culte des grandes plaines plates des environs de Paris, lesquelles, à tort ou à raison, il trouvait profondément ennuyeuses.

On veut toujours que les grandes figures du panthéon littéraire puissent représenter les idées qui dominent au sein de la nation, mais en général, c’est assez illusoire. En tout cas, c’est mon avis.

08:27 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook

Commentaires

Mon commentaire de ce matin s'étant dissous dans le cyberespace, je me reprends, mais en abrégé. Je visais donc à dire que je lis actuellement un ouvrage d'un intellectuel québécois, Léon Dion, à propos de l'époque du gouvernement sous Duplessis (entre 1935-1960), et c'est bien connu qu'il était en bonne entente avec les gens de l'Église d'alors. Ça n'empêchait guère le népotisme de sa part, et l'histoire de l'Église elle-même a bien montré qu'elle était loin d'être en adéquation permanente avec les enseignements évangéliques dont elle se revendique.

Cela pour dire que ce n'est pas tant contre la pratique du clientélisme que la présence des curés me paraît avoir apporté quelque rempart, mais plutôt qu'elle pourrait avoir davantage protégé les plus faibles et les défavorisés. Ce qui, en cette ère néolibérale arrogante, pourrait ne pas être à dédaigner si l'on ne peut montrer autrement quelque caractère humain qui se respecte.

Sinon, je n'ai point lu encore Stendhal.

Sayonara.

Écrit par : marie danielle | 22/08/2008

Stendhal n'avait pas des préoccupations sociales très étendues. Il se moquait aussi des préoccupations sociales de l'Eglise gallicane, car pour lui, elles constituaient une hypocrisie, l'Eglise n'aidant les pauvres que pour recruter les fidèles. J'en ai déjà parlé à propos de "Stendhal et le clergé savoyard". Ce qu'aimait Stendhal, c'est vraiment le libéralisme, au sens propre, la possibilité pour chacun, selon ses mérites, de gravir les échelons de la société. Il prônait la méritocratie, pour ainsi dire. Et de ce point de vue, il était proche d'un des dogmes de la République, lequel dogme lui vient du reste de Napoléon, que Stendhal admirait : la noblesse doit d'abord être individuelle. C'est l'essence de la fameuse "égalité des chances". Mais Stendhal n'en méprisait pas moins le principe électoral. Au fond, pour lui, quand on avait montré ses mérites, il fallait régner sans entraves. Je suppose qu'à ses yeux, le clergé savoyard avait montré ses mérites. De fait, il était choisi parmi les paysans qui avaient de bons résultats à l'école, en général : c'est l'image du bon vicaire, et plusieurs ecclésiastiques célèbres de la Savoie se sont ainsi hissés au sommet. Déjà, le premier prêtre des Jésuites, Pierre Favre, qui était issu à la base de la paysannerie des montagnes. Ou même le cardinal Gerdil, qui faillit devenir pape, qui fut un grand écrivain, et qui était issu du village de Samoëns, dans les montagnes. Mais ensuite, Favre et Gerdil régnaient en fonction de leur conscience : le peuple ne décidait pas pour eux !

Sinon, je pense que Stendhal ne pensait pas plus que cela aux pauvres : il était assez égoïste.

Écrit par : R.M. | 22/08/2008

Si donc il n'avait pas de préoccupations sociales étendues, le problème que lui posait le clientélisme en aurait été un d'intérêts strictement personnels ?

Sinon, a-t-il élaboré sa pensée à propos de la méritocratie ? C'est que je vois mal comment on peut fonctionner selon ce concept, les êtres humains ne naissant déjà pas égaux en chance de mériter. Par ailleurs, ce qui est méritoire pour l'un ne l'étant pas systématiquement pour l'autre, ça ne finirait plus en palabres pour juger de la chose. On voit bien que ce sont toujours les plus puissants qui donnent le la.

Écrit par : marie danielle | 22/08/2008

Le problème que lui posait le clientélisme, comme je l'ai indiqué dans mon article, c'est qu'il nuisait à l'efficacité de l'Etat. Là encore, on suit en fait le schéma napoléonien. Pour la Savoie de Charles-Albert, il dit, comme je l'ai indiqué dans mon article, que les prêtres ne dépendant pas des élections prochaines et donc du poids en voix des acteurs économiques, ils pouvaient choisir, par exemple pour faire une route, non l'ingénieur le plus influent sur le plan social, mais le plus compétent.

Pour la méritocratie, qui n'est autre que le choix systématique du plus compétent, pour l'ouvrage ou la fonction demandés, c'est le régime en vigueur en France, vous savez : notamment par le biais des concours, soit d'entrée aux grandes écoles, soit de recrutement. Or, ce système a été généralisé par Napoléon.

On présuppose, au sein d'un tel système, que les hommes naissent égaux, et que les critères de sélection sont fiables : que ce qu'on demande, en d'autres termes, est réellement ce dont on a besoin. Mais bien sûr, cela peut se discuter.

Stendhal n'a pas écrit de livre sur cela, parce que c'était d'abord un romancier, un artiste. Mais comme c'était la philosophie profonde du régime de Napoléon, et qu'elle est restée dans la République, je suppose qu'on peut trouver des ouvrages ou des textes (peut-être écrits sous la Révolution, notamment par l'abbé Grégoire, qui fut préposé, pour ainsi dire, à l'enseignement, sous la Première République) qui présentent et défendent un tel système. On comprend que Stendhal partageait cette philosophie (qu'il n'a pas du tout inventée) en lisant ses divers ouvrages, dont ce n'est cependant pas l'objet principal.

Notez que son idée sur les Américains est encore moins l'objet de ses ouvrages : il n'en parle que çà et là, dans ses mémoires ou son journal. Outre leur système démocratique - concédant trop aux gens ordinaires, à son goût -, il leur reprochait en réalité d'avoir toujours sous la main la Bible ; mais il le reprochait à l'ensemble des Protestants, y compris les Genevois et les Allemands (par exemple, Goethe). C'est peut-être ce qu'a voulu dire l'auteur du livre commenté par Pierre Assouline.

Tout ce que je vous dis là, néanmoins, se trouve dans ma mémoire, pour l'essentiel. Mémoire aussi du cours sur "La Chartreuse de Parme" que j'ai suivi à la Sorbonne, donné par Michel Crouzet, un spécialiste en la matière, mais dont je n'ai pas gardé les cours, ni acheté les livres, vous pensez bien.

Écrit par : R.M. | 22/08/2008

Je vous remercie pour toutes ces informations. En fait, si le clientélisme posait à un Stendhal égoïste et non préoccupé par les questions sociales un problème vis-à-vis de l'efficacité de l'État, on se demande tout de même dans quel intérêt, pour lui, et vers quelles visées devraient tendre à ce point d'efficacité l'État pour qu'il s'en soucie. Excusez-moi si, pour n'avoir point lu Stendhal, je déplace le sujet ou le mène là où il n'y aurait pas lieu, peut-être.

Écrit par : marie danielle | 22/08/2008

Ah non, c'est vraiment une bonne remarque. Il semble clair que beaucoup d'hommes politiques ambitieux se servent en réalité de l'Etat pour eux-mêmes. Stendhal était très individualiste. Peut-être aimait-il mieux regarder la grandeur de Napoléon que les services qu'il avait concrètement rendus au peuple. De fait, on peut toujours contester les procédures démocratiques en vigueur, mais l'esprit de la démocratie, pour moi, c'est bien de penser que l'Etat est au service de tous, et non d'une élite. La philosophie libérale (que partageait bien Stendhal) postule que l'élite tire l'ensemble vers le haut ; mais cela peut très bien être fictif, surtout si on a une vision des rapports humains spontanés tirée du darwinisme, comme c'est généralement le cas, au moins en Occident. S'il existe une élite, elle rend service si elle se met au service des autres, à mon avis. C'est une question de bon sens !

Mais je suppose que j'ai beaucoup aimé Stendhal précisément parce que son individualisme s'accompagnait d'un amour profond de la liberté individuelle et intérieure. Mais le revers de la médaille, pour ainsi dire, c'est bien l'égoïsme.

Écrit par : R.M. | 22/08/2008

Cher Rémi, je n'ai encore jamais lu Stendhal mais il se trouve que j'en suis actuellement à lire l'ouvrage d'un intellectuel québécois, Léon Dion, qui traite du gouvernement sous Duplessis (a été au pouvoir de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959.) et des intellectuels de ce temps jusqu'à nos jours, et si j'en crois les avis de ceux qui l'ont connu ou des analystes depuis, il aura pu passer pour un despote éclairé aux yeux de certains, mais aurait été vu moins éclairé que despote pour d'autres. Cela pour dire qu'il gouvernait avec le soutien de l'Église. Et qu'il a éventuellement adhéré aux pratiques du libéralisme conservateur, mais en protégeant les gens de la terre, les cultivateurs. Ma lecture n'étant pas achevée, et mes idées totalement arrêtées par devers ce que j'en apprends, je puis toutefois dire que son intimité avec l'Église n'a vraisemblablement empêché un relatif népotisme, loin s'en faut même. Par certains aspects, son nationalisme paraît avoir protégé les Québécois contre un plus grand libéralisme qui les aurait desservi, et pourtant ils auront été dépossédés de la propriété de ressources et de biens exploités pour fins d'intérêts étrangers. Peut-être que les plus démunis auront été mieux traités sou son régime qu'ils ne le sont en notre époque, mais encore là, ça paraît être discutable (je verrai en poursuivant ma lecture). Une chose est sûre en tout cas, c'est que le néolibéralisme de notre époque n'a pour dieu que l'argent et se montre de plus en plus sans merci envers les plus faibles (sur quelque plan qu'ils se montrent l'être) et alors, oui, l'Église pouvait un peu faire rempart contre ce genre de monstre, mais était loin d'être exempte d'imperfections (népotisme et accumulation de richesses, entre autres, variables selon les époques aussi). Au rythme où je le lis, ce n'est pas demain dont je vous parlerai de quelques grandes plumes d'alors, abordées par Dion ou directement par leurs œuvres, et puis Dion s'attarde surtout autour de quelques têtes plus politiques dont le moraliste frère Untel, les Jean-Charles Harvey (totalement inconnu de moi) et Georges-Henri Lévesque, mais aussi l'artiste contestataire du Refus global, Paul-Émile Borduas. Enfin, je ne sais pas si l'impression que j'en ai jusqu'ici résistera jusqu'à la fin, mais j'avais toujours entendu qu'on référait à cette époque en la qualifiant de "Grande Noirceur", et c'est bien à sa suite que prit lieu la Révolution tranquille, mais me voilà moins convaincue - pour l'heure - que tout était mauvais sous sa gouverne. Mais peut-être est-ce dû au fait que je crois que tout exercice de pouvoir est intrinsèquement imparfait, ainsi que le sont les hommes qui l'exercent, mais que rarement tout se montre absolument mauvais ?

(Imaginez-vous que j'ai commis une note sur mon blog qui traite d'un sujet apparenté au vôtre, mais qui se concentre plutôt sur le commerce entre l'argent et l'art : si ça vous dit.)

Écrit par : marie danielle | 25/08/2008

Avez-vous un lien ?

Écrit par : R.M. | 25/08/2008

Ah ben flûte, Rémi c'était là le 1er commentaire que j'avais posté et qui n'avait pas paru... Ce serait donc que la modération de leurs blogs est pratiquée par La Tribune et non par vous, auteur du blog ? Ça n'est pas trop commode durant les week-ends...

Quant au lien, très cher, il faut savoir que sur votre blog aussi, en cliquant sur la signature d'un commentateur, un lien URL a pu être inclus : l'embêtant, avec le vôtre, c'est que la différence de couleur est si minime que ça ne paraît pas d'évidence. Voir donc celle du commentaire précédent.

Écrit par : marie danielle | 25/08/2008

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