30/08/2008

Le français régional

Ramuz.pngLa manière dont le français a été introduit en Savoie et en Suisse romande comporte quelques différences, qui me paraissent significatives. Je parle ici du peuple : car la noblesse savoyarde a commencé à utiliser le français dès la fin du XIIIe siècle. Or, de ce point de vue, évidemment, il n’y a aucune différence entre la Savoie, les pays de l’Ain et la Suisse romande. Mais la scolarisation a suivi des chemins différents, selon qu’on a été en pays catholique ou en pays protestant : ce n’est un secret pour personne.

De fait, les Bernois, après avoir conquis le Pays de Vaud, y ont rapidement fait venir des pasteurs français afin qu’ils enseignent leur langue au peuple, lequel devait oublier à la fois le latin d’Église et le francoprovençal qu’utilisaient localement les prêtres.

La langue de François de Sales atteste que les Savoyards ont aussi appris le français. C’était dans la logique propre au duc de Savoie même, qui le désirait. Mais cela ne s’est pas fait aussi brusquement que dans le Pays de Vaud. On s’efforçait plutôt de gagner la population peu à peu à la langue de France. Et je crois que cela a eu des effets particuliers.

La langue française, telle qu’elle a été utilisée et développée en Savoie, n’a pas ce caractère presque mathématique que j’admire chez les écrivains genevois du temps passé, par exemple. Il a toujours quelque chose d’un peu flou, dans son organisation, d’un peu confus, parfois, d’un peu émotif, souvent. D’un côté, on pourrait dire qu’il manque de netteté, de volonté, de clarté ; de l’autre, qu’il a des gentillesses charmantes, des grâces discrètes, une forme de souplesse un peu lâche mais également séduisante.

Or, cela se reflète dans l’univers même évoqué : alors que les Genevois vont développer un sens du détail physique dans ce qu’ils évoquent, et n’auront de cesse d’évacuer les imaginations traditionnelles, les Savoyards s’efforceront de conserver celles-ci en vie, au travers du folklore, de la poésie, et ils continueront de mêler les images nées du sentiment aux pensées nées du raisonnement, pour ainsi dire. Même les évolutions philosophiques et morales provoqueront plus souvent une forme d’adaptation qu’une véritable transformation. Cela a eu pour effet la différence que j’ai déjà observée entre les Genevois et les Savoyards lorsqu’ils décrivaient les montagnes de leur environnement. Ramuz l’a senti, et s’est efforcé de ressusciter l’état d’esprit catholique, tel qu’il pensait le voir chez les Valaisans, par exemple. Son français a donc quelque chose de particulier qui le différencie aussi de celui d’un Vinet...

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28/08/2008

La nostalgie de l'abbé Ducis

SchlossChillon.jpgLe chanoine Ducis fut un historien savoyard à la fois patriote et foncièrement catholique et à lui seul il résume la Savoie traditionnelle : d’un côté, il regrettait le temps où la Suisse romande et la Savoie ne formaient qu’un seul pays, songeant au défunt royaume de Bourgogne et à l’empire du comte Pierre II, qui le ressuscita ; de l’autre, il demeurait défiant vis à vis du protestantisme, et se tournait vers la France parce qu’elle était à ses yeux la gardienne des catholiques du monde entier. Je crois qu’il y a bien quelques endroits, en Suisse romande, où on a gardé ce genre de pensées, même si ce n’est peut-être pas à Genève. Quoi qu’il en soit, j’en dis plus encore dans l’article que je consacre à ce digne chanoine cette semaine dans Le Messager, l'hebdomadaire de Haute-Savoie.

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26/08/2008

Etat et économie

Tramway.jpgJe crois que c’est dans l’économie, plus que dans les États, qu’il faut chercher la solution des transports en commun transfrontaliers. Dire que l’économie doit forcément avoir pour base le profit par tous les moyens, c’est méconnaître la réalité de l’économie aussi sur le long terme. Car l’environnement a un coût final : il n’est pas une simple lubie, un caprice. Le rôle de l’État est précisément de rappeler le sens économique sur le long terme : c’est de refuser de motiver les actions en gardant la tête dans le guidon. Or, les acteurs économiques ont d’abord cette caractéristique. S’ils ne l’avaient pas, du reste, ils temporiseraient trop, dans leur activité. Mais il faut nécessairement aussi écouter, de temps à autre, ceux qui ont le temps de regarder les choses sur le long terme. (Ici, je nomme l’État.)

Cependant, le financement ne fait que passer par l’État : il n’en vient pas.

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24/08/2008

La poésie qu'on sait mauvaise

Baudelaire.jpgJean-Pierre Veyrat est un poète romantique savoyard que Lamartine aimait, et dont Sainte-Beuve a fait l’éloge. Je raconte dans mon livre sur la Savoie occulte que certains critiques français s’en sont pris à Sainte-Beuve parce qu’il avait loué Veyrat mais rejeté Baudelaire. Ces critiques français ont traité Veyrat lui-même de plusieurs noms d’oiseau, à cette occasion, bien qu’ils ne l’eussent évidemment pas lu. Mais ils savaient à l’avance qu’il ne valait rien. Et la raison en est que le public parisien ne le connaissait pas, même au sein de la classe intellectuelle : de fait, il n’était connu que dans les cercles intellectuels d’Annecy et de Chambéry.

On se doute qu’à cet égard, on n’a pas vraiment évolué. Car j’ai vu parler de Jean-Pierre Veyrat dans un blog littéraire parisien, exactement de la même façon qu’en parlaient, non pas Lamartine et Sainte-Beuve, mais les critiques admirateurs de Baudelaire cités ci-dessus.

En vérité, quelques individualités attirées par la littérature régionale pouvaient seules, à Paris, s’intéresser sincèrement à Veyrat. On sait que Lamartine et Sainte-Beuve étaient dans ce cas : tous deux aimaient Xavier de Maistre, le premier aima aussi Mistral et le défendit, le second édita Töpffer. De fait, Veyrat chanta surtout le duché de Savoie, en tant qu’il appartenait au royaume de Sardaigne : il pensa évoquer poétiquement sa petite patrie, en parlant bien sûr de sa famille, des montagnes, des cascades, sur le modèle lamartinien, mais en la faisant couronner, aussi, par la foi chrétienne, d’une part, les princes de Savoie, d’autre part. L’atmosphère de ses vers correspond sans doute bien à la Savoie du temps de Charles-Albert, mais pas vraiment à la France de 1848, qui s’industrialisait et s’urbanisait : ce dont Baudelaire porte la marque.

C’est qu’en fait, les jugements qu’on peut porter sur la poésie dépendent souvent plus qu’on ne croit des liens qu’on entretient avec la tradition nationale, ou avec un certain courant culturel, du moins. La poétique ne surgit qu’au travers d’un filtre, et c’est pour cela que l’histoire de la critique littéraire comporte en son sein autant d’incertitudes. Moi-même, par exemple, non seulement j’aime Veyrat, mais je trouve Baudelaire bien plus incomparable que René Char, bien que Jean-Noël Cuénod ait dit tout autre chose l’autre jour dans La Tribune de Genève...

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22/08/2008

L'hymne de Rumilly

BlasonRumilly.jpgUn peu comme Genève - toute proportion gardée -, la vieille cité rurale - aujourd’hui industrielle - de Rumilly possède un hymne propre en francoprovençal, écrit au XIXe siècle par Joseph Béard, dont j’ai déjà parlé ici. C’est un hymne qui est bien dans la mouvance de celui de Genève, en ce sens qu’il émane du peuple, et non de la noblesse féodale et héréditaire.

Mais ce qui est plus amusant encore, c’est qu’on l’a longtemps cru contemporain, presque, de l’hymne genevois : il rapporte que Rumilly est parvenue à ne pas être prise par le roi Louis XIII, alors qu’Annecy et Chambéry avaient été prises déjà ; or, Louis XIII a attaqué la Savoie au début du XVIIe siècle. On a cru que l’hymne était contemporain de l’événement.

Les historiens actuels disent que la résistance de Rumilly est une légende inventée par Joseph Béard. Y étaient-ils ? Je ne sais pas. Mais la similitude, avec Genève, ne s’arrête pas encore là, car la dérision, vis à vis du grand prince qui avait attaqué la petite cité, y prend une tournure remarquablement proche : Béard affirme que les portes de Rumilly ont pu faire front à l’assaut du Roi en étant fermées et verrouillées par une simple carotte, glissée dans le loquet. Les Rumilliens ont ensuite fait fuir les troupes royales en leur lançant des barattes...

C’était peut-être une simple imitation, consciente, du Cé que léno, mais cela prouve que les Savoyards n’ont pas manqué, eux non plus, d’esprit civique et patriotique. En tout cas, à Rumilly.

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20/08/2008

Stendhal et la démocratie

Uncle_sam_by_nast_1860.jpgUn journaliste littéraire français a assez récemment évoqué, sur son blog, un livre consacré à l’antipathie qu’inspirait à Stendhal la démocratie américaine. Selon lui, ou le livre qu’il commentait, Stendhal n’eût pas réellement détesté le système démocratique en soi, mais le peuple qui l’appliquait en Amérique.

Il y a eu une période où j’ai adoré Stendhal et l’ai lu en abondance, et en fait, je me souviens qu’il a critiqué certains peuples, mais qu’il a globalement aussi critiqué la démocratie, telle qu’on la concevait.

La partie concernant la Savoie, au sein de son œuvre, m’est bien connue ; j’en ai publié des comptes-rendus. Or, en réalité, il loue le régime des prêtres, à Chambéry, sous la Restauration sarde, et le dit préférable à la démocratie française. Car il affirme que les prêtres choisissent toujours la solution la plus adéquate et les ingénieurs les plus compétents, tandis que les Français sont soumis au principe du clientélisme, et sont ainsi contraints de choisir fréquemment les solutions qui arrangent leurs amis.

C’est assez clair ; et je ne crois pas que Stendhal ait jamais été démocrate. La Chartreuse de Parme ne laisse pas de montrer sa préférence pour le despotisme éclairé.

Dans mon souvenir, il dit des Américains, surtout, qu’ils ont pour extrême malheur de voir leurs présidents devoir faire leur cour aux bouchers et aux boulangers : cela choque son sens de la grandeur. Mais pour ce qui est de s’en prendre à tel ou tel caractère national, il a simplement défendu, y compris contre les Français, le caractère latin, et en particulier italien. Dire qu’il n’aimait pas les Américains le rend peut-être très sympathique aux représentants de la tradition nationale ; mais en réalité, il s’en est aussi beaucoup pris aux Français, critiquant le parisianisme, ainsi que le culte des grandes plaines plates des environs de Paris, lesquelles, à tort ou à raison, il trouvait profondément ennuyeuses.

On veut toujours que les grandes figures du panthéon littéraire puissent représenter les idées qui dominent au sein de la nation, mais en général, c’est assez illusoire. En tout cas, c’est mon avis.

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18/08/2008

Le ramoneur et le reblochon

roi-et-l-oiseau-01-g.jpgAutrefois, lorsqu'on évoquait les Savoyards, on pensait toujours à la célèbre figure du ramoneur, popularisée par les romans français: le Savoyard, à Paris, exerçait principalement ce métier et, ainsi, beaucoup de Parisiens tendaient à croire que la Savoie était principalement peuplée de ces ramoneurs.

A vrai dire, c'est touchant, car le Ramoneur savoyard, avec son capuchon et son habit noir, se confondait, obscurément, avec l'image traditionnelle du lutin domestique, du génie du foyer. Chez plusieurs écrivains, il eut réellement ce rôle: il était l'envoyé de la Providence pour réveiller les consciences et les ramener dans la lumière de la saine morale. Paul De Kock, par exemple, lui fit un jour à propos surprendre - après qu'il fut tombé dans la cheminée et fut parvenu, par ce biais, dans un salon bourgeois - un couple sur le point de commettre l'adultère. Chez Rousseau, les ramoneurs savoyards de Paris se ruent sur de petites pièces de monnaie que leur jettent des nobles, qui s'amusent de ce pitoyable spectacle: et le philosophe, écœuré, afin de décharger sa conscience, fait de généreux cadeaux à ces pauvres petits. Quant à Hugo, on sait ce que Jean Valjean doit au Savoyard qu'il a volé: la conversion au bien.

On n'en parle plus. A présent, le Savoyard est avant tout un fabricant de reblochons. Pour bien connaître l'âme de la Savoie, il faut avoir le privilège d'assister en silence, méditativement, à la confection d'un fromage, dans une ferme. Si vous vous en montrez digne, le noble alchimiste vous adressera quelques paroles sur ses opérations mystiques: le sentiment qu'il faut déployer pour percevoir intérieurement la pochat.jpgqualité du fromage.

Ce qui est amusant, ou troublant, c'est que quand une image en particulier est ainsi imposée aux mille facettes du réel, il devient impossible de parler de ce qu'elle ne recoupe pas. Evoquez-vous un grand capitaine appelé Eugène de Savoie? Comme il ne fabriquait pas de reblochons, on a spontanément du mal à croire qu'il ait entretenu le moindre rapport avec la Savoie, quelque nom qu'il ait pu avoir. Voulez-vous remonter aux origines du décolletage, dans la vallée de l'Arve? Comme ce n'est pas du reblochon, elles ne peuvent pas être les Savoyards mêmes! Le musée de Cluses a beau dire que la source en est un Savoyard horloger à Saint-Sigismond qui est devenu un artisan accompli après avoir séjourné à Nuremberg, on n'y croit pas. Quant aux grands écrivains savoyards, sont-ils vraiment savoyards? Impossible: la littérature, ce n'est pas du beaufort.

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15/08/2008

La poésie et René Char

char.jpgLe 7 août dernier, dans La Tribune de Genève, Jean-Noël Cuénod a fait un louable effort pour essayer de convaincre ses lecteurs de lire davantage de poésie, au moins durant l’été. Il a défini à sa manière tout à fait valable la poésie, dans ce but.

Valable, mais peut-être pas très motivante. A mon avis, il est resté dans les caractéristiques objectives sans parvenir à démontrer l’intérêt d’en lire. Par exemple, il dit fort à propos que le rythme et donc le nombre sont fondamentaux, en poésie. Mais, et alors ? En musique aussi, et les gens en écoutent déjà beaucoup, en particulier pendant l’été.

La poésie ajoute à la musique du sens. Mais Jean-Noël Cuénod assure que parfois, les poètes eux-mêmes ne savent pas ce qu’ils disent. Et personnellement, des poèmes assez beaux qui émanent de tels moments, j’en ai lu beaucoup, mais précisément, ce qui pouvait motiver les gens, c’était de savoir en quoi ils pouvaient être beaux. Car en principe, Jean-Noël l’ignore peut-être, mais le commun des lecteurs aime bien comprendre ce qu’il lit. Si ce besoin n’est pas satisfait, il faut le justifier, à ses yeux. Par exemple, en montrant que le sens diffus renforce la beauté par le sentiment du mystère. Ou autre chose : je ne sais pas.

Et pareillement, pour le rythme, qu’apporte-t-il au sens ? En quoi lui donne-t-il de l’éclat, de la beauté, de la profondeur, que sais-je ? Pourquoi, donc, ne pas se contenter d’un roman ?

Jean-Noël a cité les vers d’un poète à ses yeux “incomparable”, pour conclure son exposé : René Char. Au moins, si ces vers sont d’une beauté éblouissante, même s’ils ne sont pas spécialement clairs, tout le monde voudra lire du René Char, puisqu’il est “incomparable”. Les vers en question, néanmoins, étaient quand même assez clairs. Et sans doute, les images étaient belles, le rythme bon aussi, et René Char est un grand écrivain. Mais enfin, le contenu de sens était plutôt déprimant. En plein été, penser à la lumière des cimes qui a fui et a été remplacée par une neige cruelle et assassine, je ne sais si c’est ce qu’ont envie de faire nos bons bourgeois en vacances !

Bref, je ne suis pas persuadé que Jean-Noël soit parvenu à atteindre le but qu’il s’est fixé, en écrivant ce savant article : le didactisme n’en est pas forcément très heureux, si j’ose dire. On en sait un peu plus sur Char, bien sûr, mais ce n’est pas pour cela qu’on a plus envie de le lire, en fait !

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13/08/2008

Chantres de nos montagnes

Horace_Benedict_de_Saussure.jpgJacques Replat, auteur romantique annécien du XIXe siècle, a un jour écrit que les seuls qui eussent su parler de la Savoie et de ses montagnes étaient les Genevois Horace-Bénédict de Saussure et Rodolphe Töpffer. A vrai dire, le seul qui ait bien parlé et en abondance de Chambéry, c’est un autre Genevois, Jean-Jacques Rousseau. On pourrait quand même ajouter à cette liste Alphonse de Lamartine, qui était du Mâconnais, en Bourgogne, et qui a su merveilleusement parler du lac du Bourget et des montagnes qui s’élèvent sur ses bords...

Il est vrai que les Savoyards n’ont d’abord pas cherché à parler en abondance de leur propre pays. Rien à ce sujet chez Joseph de Maistre. Son frère Xavier a magnifiquement parlé des Alpes, mais plutôt de celles de la vallée d’Aoste. Pour saint François de Sales, il a fréquemment parlé souvent des saints propres à la Savoie, voire évoqué son affection pour le lac d’Annecy et les montagnes qui l’entouraient, mais il n’est pas entré dans le détail, à cet égard : l’époque, tout entière tournée vers les questions morales, ne le permettait pas ; Racine ne procédait pas différemment...

Le cardinal Gerdil, au XVIIIe siècle, en resta lui aussi à la pure sphère morale, au sein de ses écrits.

Cependant, ayant constaté que le monde visible, pour ainsi dire, n’avait guère été, en Savoie, poétiquement décrit que par des étrangers, Jacques Replat lui-même évoqua beaucoup les paysages savoyards, en les nimbant généralement d’un voile de mythologie, de légendes, de folklore. Davantage inspiré par Lamartine que par les Genevois, le poète Jean-Pierre Veyrat fit de même, en instaurant entre lui et les montagnes de sa “petite patrie” un lien intime, préfigurant, je crois, celui qui unit les personnages de Ramuz à leur environnement. Un peu plus tard, Maurice-Marie Dantand pour le Chablais, François Arnollet pour la Tarentaise, s’efforcèrent eux aussi de relier la poésie et le paysage montagnard ou lacustre qui les entourait.

Que ce soit mérité ou non, néanmoins, il demeure que ces écrivains savoyards sont bien moins connus que Töpffer et de Saussure. Il faut dire qu’ils demeuraient dans une sorte de voie participative qui rappelle volontiers Hugo décrivant l’Océan dans sa poésie ou Les Travailleurs de la mer : ils se fiaient bien autant aux images nées de leur émotion, face aux paysages, qu’à la forme de ce qu’ils voyaient. Le goût moderne, orienté vers le naturalisme, s’en accommode mal. Finalement, de Saussure et Töpffer préfigurent davantage Flaubert, par exemple.

Nos poètes sont intéressants quand même, bien sûr.

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11/08/2008

Honoré d'Urfé et la Savoie

Honoré d'Urfé.jpgJ’ai pu lire sur un blog littéraire parisien qu’Honoré d’Urfé n’eût pas en réalité entretenu avec la Savoie de lien particulier. (J’ai suggéré le contraire, dans mon livre sur la Savoie.)

La mère de l’auteur de l’Astrée était pourtant apparentée aux ducs de Savoie et, membre de la Sainte Ligue - fuyant Henri IV, qu’il détestait -, lui-même est venu se réfugier en Savoie, chez son cousin. Là, il est devenu l’ami de François de Sales. On admet qu’il a alors participé à la fondation, à Annecy, de l’Académie florimontane, en compagnie d’Antoine Favre, le père de Vaugelas.

Mais surtout, il est certain qu’il a entrepris une épopée en vers appelée la Savoysiade, restée inachevée, mais destinée à glorifier la Maison de Savoie...

Même dans l’Astrée, on trouve des allusions indirectes à la Savoie. En effet, Honoré d’Urfé y parle abondamment des rois bourguignons, du roi Gondebaud, en particulier : on sait qu’il a régné à Genève. Or, l’écrivain des bords du Lignon savait fort bien, d’une part, que le Forez avait fait directement partie du royaume de Bourgogne ; d’autre part, que le duc de Savoie avait précisément pour prétention d’être le continuateur du roi de Bourgogne. Au temps même de Louis XI, la femme de celui-ci, une princesse savoyarde, n’était-elle pas dite à la Cour comme étant de race bourguignonne ? C’est dans Brantôme.

De surcroît, Honoré d’Urfé est mort sous la bannière du duc de Savoie, à Villefranche-sur-Mer, le grand port des États de Savoie, dans le comté de Nice. A Turin, il lui fut alors accordé des funérailles qu’on appellerait aujourd’hui nationales : je crois bien que sa dépouille s’y trouve toujours.

Bref, à mon avis, le lien qu’Honoré d’Urfé entretint avec la Savoie fut tout à fait réel.

J’ai dû mal l’illustrer !

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08/08/2008

Université de Genève et Français voisins

Geneva_University.jpgCertains Français frontaliers se disent qu’il serait rationnel que leurs enfants fassent des études à Genève, et ils n’ont pas tort. Si eux-mêmes travaillent à Genève, ils sont au fond entrés dans la logique qui permet à l’État de Genève de nourrir des universités : ils pourvoient indirectement aux besoins des universités. Par ailleurs, j’ai déjà fait la remarque qu’intérieurement, on se modèle volontiers sur le patron réglementaire du pays dont légalement on dépend, au sein de son contrat de travail. Cela peut être contesté, parce que cela reste dans l’inconscient. Mais en fait, à partir du moment où on travaille à l’étranger, en général, c’est parce qu’on désapprouve, de fait, les conditions qui permettraient de travailler dans son propre pays. Or, le système en place est censé émaner de la volonté nationale, et chaque citoyen est censé en être solidaire.

On peut du reste individuellement se sentir plus de sympathie pour tel ou tel système étranger ; en particulier, le système globalement appliqué en Suisse ne manque pas de qualités.

Pour autant, ce sentiment individuel n’est pas forcément reconnu par la collectivité. Il n’empêche pas, déjà, que les droits civiques qu’on possède demeurent ceux du pays d’origine. Et du coup, on vote plus en fonction de son domicile, qu’en fonction de ses conditions de travail, alors que le premier dépend mille fois plus des secondes que le contraire. Donc, en travaillant à l’étranger, on réduit pour ainsi dire ses possibilités syndicales, ou équivalentes. C’est d’ailleurs un des avantages qu’il y a à employer des étrangers.

Pour en revenir à l’université de Genève, précisément, le problème est que la gratuité des universités ne dépend pas forcément de la participation indirecte à leurs frais, mais des droits liés à une citoyenneté donnée. En d’autres termes, les Français frontaliers sont invités à faire étudier leurs enfants dans les universités françaises, et en particulier celles de la Région Rhône-Alpes. C’est ce que j’ai vu faire aux Français de Haute-Savoie, qu’ils fussent d’Annecy, de Saint-Julien ou de Thonon.

Je ne sais pas ce qu’on y peut. Cela entraîne des frais supplémentaires de transport, mais une économie mondialisée dans un réseau d’États qui surveillent leurs frontières et ne mondialisent pas, de leur côté, leurs services, crée toujours de tels effets. Remarquons du reste que, de façon assez incongrue, en France, on peut passer un concours pour entrer dans la fonction publique seulement si on est ressortissant de l’Union européenne, c’est à dire que cela exclut les citoyens helvétiques. C’est un peu bizarre : en principe, seules les compétences comptent. Les intérêts politiques et stratégiques n’ont pas à entrer en ligne de compte. Cela prouve que la fonction publique peut être très dépendante de l’esprit national et des intérêts nationaux : son objectivité est relative. Mais en fait, spontanément, qui l’ignorait ?

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06/08/2008

Batman à micro-ondes

batman2520comics252015b15d.jpgL'autre soir, à la télévision publique française, est passée une version du mythe de l'Homme-Chauve-Souris apparemment fondée sur le réalisme: Batman Begins, de Christopher Nolan. Mais peut-être qu'il ne faut pas confondre réalisme et culte naïf des apparences. Les méchants utilisaient une machine à micro-ondes capable de vaporiser l'eau des conduites souterraines, mais quelle machine pourrait faire cela sans vaporiser en même temps l'eau des corps humains, et les faire mourir instantanément? On peut en arriver à concevoir le corps humain même comme une pure âme, y compris au sein du réalisme! Et voici, des méchants passaient devant la machine en état de marche sans aucun problème: un peu comme quand l'Académie de Médecine, en France, assure que les ondes artificiellement créées ne font courir aucun danger à la santé! C'est amusant, cette façon de voir le vivant dans l'abstrait.

Au demeurant, pour le reste, quel réalisme y a-t-il à se déguiser en chauve-souris? Le réalisateur de ce film cherche à justifier un tel choix en commençant par le commencement, à la façon des anciennes chroniques, et en montrant comment pas à pas on arrive au résultat déjà connu. Cela peut entretenir l'illusion, bien sûr - ou alors, sembler enchaîner invraisemblance sur invraisemblance. Et finalement, tout de même, le besoin purement esthétique, voire mystique, de se rattacher à ce totem qu'est l'image de la chauve-souris, ne trouve pas vraiment d'explication suffisante: cela ressortit au mystère de l'esprit humain, je crois bien. Dans le subconscient, se meuvent de vivants archétypes, qui s'emparent des âmes, notamment la nuit, au fond du rêve! Et ils ont souvent l'apparence d'animaux.

Dans la version de Tim Burton, on ne commençait justement pas par le commencement, mais par le mystère même, et ensuite, simplement quelques bribesBatmanBegins.jpg d'explication, délibérément incomplètes, étaient données. Eh bien, je pense que cette manière de faire, héritée de l'épopée grecque, est tout à fait appropriée, lorsqu'il s'agit de mythologie! Et Batman est bien un mythe au sens antique.

Il n'est pas seulement la création consciente d'un symbole de la part d'un simple mortel épris de justice: il est un symbole mis en scène - non par Bruce Wayne, en fait, mais par les auteurs des comics qui l'ont créé. S'il devient explicitement symbole, s'il devient symbole fabriqué pour les personnages mêmes de l'histoire, tout le charme s'évapore, et alors, à quoi bon justifier quoi que ce soit? Il faut que les personnages croient d'emblée que ce symbole est en même temps une réalité, sinon, on se perd en discussions à n'en plus finir sur la valeur et la substance des symboles: débat profondément stérile.

La musique de Batman Begins instaure néanmoins une belle atmosphère, sourde et profonde: elle était bien choisie. Les images, claires, presque cristallines, étaient en soi jolies, mais de nouveau, je me demande s'il ne vaut pas mieux laisser une part de flou, à tout mythe, si on ne veut pas en faire fuir la substance. Une image aux contours trop bien dessinés ruine le mystère dont émane tout vivant symbole: David Lynch disait avec raison qu'il ne fallait pas forcément utiliser un trop bon matériel, lorsqu'on voulait parler à l'âme dans ses profondeurs.

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04/08/2008

Allobroges du Dauphiné

blason_d'Albon.jpgAprès que M. Assouline, sur son blog du Monde, eut effectué (au sujet de mon livre sur la Savoie) un rapprochement entre Grenoble et les Allobroges, on s’est étonné de l’usurpation : mais non, s’est-on insurgé, Grenoble n’est pas en Savoie !

Cependant, c’est un amalgame : la Savoie ne recoupe pas réellement les limites de l’ancien royaume des Allobroges, dont la première capitale fut Vienne, en Dauphiné. Le Dauphiné fit aussi partie, fondamentalement, du royaume des Allobroges : dans l’Antiquité, Grenoble fut un bourg allobroge nommé Cularo.

Le Saint-Empire a fait de la Savoie l’héritière légale du royaume des Allobroges, et cela a conduit les Savoyards de la Révolution à se nommer eux-mêmes Allobroges, et à s’allier sous ce nom aux Jacobins et à s’intégrer à la jeune République française.

Le Dauphiné, cependant, ne voulut jamais reconnaître cette primauté de la Maison de Savoie : les dauphins de Vienne, comme on les appelle, pensaient être les vrais héritiers des princes allobroges - tout comme le comte de Genève, d’ailleurs. Mais alors que le Genevois revint finalement à la Savoie, le Dauphiné, après avoir été sans cesse en guerre avec celle-ci, fut délibérément donné à la France par le dernier dauphin de Vienne, qui ainsi refusa jusqu’au bout de se plier à la volonté de l’Empereur. Et à vrai dire, le roi de France mit fin, par son autorité, à la guerre entre la Savoie et le Dauphiné.

Si le comte de Genève a finalement légué son bien au comte de Savoie, la commune genevoise, de son côté, ne voulut pas le suivre. Or, il est remarquable que Henri IV ait aidé les Genevois, dans ce désir, au travers du duc de Lesdiguières, qui non seulement était protestant, mais aussi, gouverneur du Dauphiné...

On pourrait dire qu’aux yeux des princes médiévaux, le comte de Savoie possédait le titre légal de dirigeant des Allobroges, mais que le Dauphin du Viennois était plus factuellement allobroge, lui-même. Cela s’est reflété dans les langues : il est probable que, contrairement au comte de Savoie, le Dauphin de Vienne a utilisé à sa cour (de Vienne ou de Grenoble) une variante du francoprovençal. Il en reste quelques éléments de preuve, dont je reparlerai à l’occasion. Et remarquons que le peuple genevois a lui aussi un hymne en cette langue.

Paradoxalement, l’hymne dit des Allobroges, écrit pour les Savoyards, est en français...

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02/08/2008

Salon du livre de montagne

Passy.pngLes 8, 9 et 10 août prochains, à Passy, aura lieu le 18e salon du livre de montagne, en ma présence, essentiellement pour mon livre sur la littérature savoyarde, mais aussi pour mon dernier recueil de poésie, qui évoque souvent la montagne et ses mystères.

Cette année, le thème sera les montagnes de Norvège, que j’ai un peu visitées : elles sont belles et sauvages, toujours plus ou moins couvertes de brumes.

Les éditions Le Tour présenteront un ouvrage de Luc Mogenet (mon oncle, diplômé de Géographie à la Sorbonne), préfacé par Paul Guichonnet, sur le célèbre Désert de Platé.

Je remarque la présence d’une Librairie des régionalismes venue du département des Pyrénées-Atlantiques, où je viens juste de passer une semaine de vacances, et cela m’amuse bien : ce département, largement issu du royaume de Navarre, a une identité très forte. Il n’est pas mauvais que le sentiment local soit lui aussi fédéré.

Une association des Amis de Ramuz sera également là : la Suisse sera représentée, pour ainsi dire.

Une association des Amis du haut-Jura me rappellera le temps où je vivais à Saint-Claude, ou aux Rousses.

Et je reverrai de bons amis poètes liés à la Savoie, tels Georges Bogey (chantre des montagnes japonaises, aussi), Élisabeth Charmot, Léo Gantelet...

De bien belles journées en perspective !

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