12/10/2008

L'influence de François de Sales

Bossuet.jpgJ’ai lu sur un blog littéraire parisien que saint François de Sales avait eu sur l’Église catholique une influence moins grande qu’on ne se l’imagine. En fait, l’Introduction à la vie dévote est un des livres les plus achetés de la chrétienté, après la Bible. Cela dit, les intellectuels catholiques de France ne le pratiquent pas beaucoup, il faut l’admettre. Ils lui préfèrent, par exemple, Bossuet, davantage lié au gallicanisme et à l’histoire nationale, et davantage aussi l’héritier de Cicéron et de la tradition latine.

François de Sales, cela a été remarqué, doit plusieurs de ses idées fondamentales à la mystique allemande. En particulier, il pensait qu’au-delà de la conscience rationnelle, l’esprit était lié, par l’épaisseur d’un cheveu, à la divinité, qui se déversait dans l’âme humaine par ce moyen. Cela ne disqualifiait pas autant la nature humaine dans sa partie inconsciente qu’elle ne l’était au sein du courant rationaliste d’un saint Augustin. Pour autant, bien évidemment, François de Sales ne pensait pas s’opposer à celui-ci ; pour lui, la nature pouvait amener à Dieu, ou pas : l’âme en venait bien, mais elle pouvait se laisser ensorceler par le monde, pour ainsi dire. Tout reposait, par conséquent, sur le choix de la conscience. Cependant, ce choix ne créait pas la porte : il l’ouvrait, simplement.

Il était un mystique, favorable à la voie cardiaque, et il préconisait par exemple l’union intime avec le bon ange, comme moyen de progresser intérieurement. Au fond, il penchait plus vers Platon que vers Aristote. Il a d’ailleurs appelé le premier le plus grand philosophe de l’Antiquité, et a eu de l’indulgence pour sa philosophie fondée sur la vie spirituelle de l’être humain au-delà même de son passage sur Terre. Il a été bien plus dur, en réalité, avec les Stoïciens, qui tablaient sur une sagesse fondée essentiellement sur l’intellect.

Joseph de Maistre a, d’une façon intéressante, remarqué que l’illuminisme, lorsqu’il avait pris chez les protestants, avait amené ceux-ci à pratiquer la voie dévote de François de Sales. L’appréciation la plus favorable, à notre saint local, que j’aie lue, vient de l’anglican C. S. Lewis, l’auteur des Narnia, et ami de J. R. R. Tolkien, qui était, quant à lui, un catholique fervent, de teinte médiévale - de son propre aveu -, et prônant également la relation avec le bon ange, ou d’autres figures du catholicisme mystique, ainsi que montre sa correspondance. D’ailleurs, il pensait que l’inspiration artistique était, pareillement, une forme de lien, par le biais de l’intuition, avec le monde divin : ses écrits théoriques contiennent cette idée. Lewis du reste n’était pas d’accord avec lui, sur ce point, étant davantage, somme toute, l’héritier du rationalisme - lequel Tolkien n’aimait guère.

En fait, peut-être que François de Sales a eu une plus grande influence qu’on ne pense, mais il est vrai qu’à Paris, elle a dû s’essouffler. Léon Bloy le critique vivement : il préférait la vigueur d’un Bossuet à ce qu’il appelait la mièvrerie de notre saint. L’influence de celui-ci est sans doute restée grande plutôt en province (et notamment en Savoie, où, cependant, elle a tendu à se perdre aussi, je pense). On peut également admirer son portrait à Fribourg (chez les Visitandines). Le peu d’implication sociale du saint savoyard a sans doute amené les Français, passionnés par la politique - depuis le XVIIIe siècle -, à se détacher de lui. Même dans le camp qui était le sien, il pratiquait une voie essentiellement individuelle et intimiste. Les conflits autour de l’Église, à la fin du XIXe siècle, ne pouvaient guère s’appuyer sur lui.

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