18/10/2008

Méditations calligraphiques

oeil_du_poisson.pngDans son introduction à son livre Brèves de blog, récemment paru, Pierre Assouline fait de ma modeste personne un Savoyard ultime qui écrit des lettres calligraphiées avec art. Car je lui en ai envoyé deux ou trois. Et c’est vrai que j’ai toujours considéré que la calligraphie occidentale pouvait, si on en faisait l’effort, donner lieu à autant d’art et de pratique méditative, même, que la chinoise, par exemple. J’ai en fait pratiqué la chose à partir des manuscrits médiévaux, dont je suis persuadé que les moines qui les créaient estimaient eux aussi exercer une forme de méditation. Cela ressemble à ce qu’on nomme - improprement - l’écriture gothique, et la base du sentiment développé est celui du son en relation avec la forme visuelle. Le sens est également présent en arrière-fond - mais de façon plus abstraite que chez les Chinois, pour qui la méditation est donc plus aisée, plus spontanée.

Je ne prétendrai pas aujourd’hui donner des clefs, car réduire la pratique intérieure à des idées claires serait vain et ne rendrait pas un compte fidèle de l’expérience qu’on peut effectuer. Les linguistes ont du reste établi que, sur le plan intellectuel, les signes pouvaient apparaître comme arbitraires. Leur erreur est fréquemment d’en inférer que l’arbitraire est une réalité objective, alors qu’il peut exister un lien qui passe par le sentiment, en-deçà de la conscience ordinaire. Lien qui ne peut s’appréhender qu’intuitivement.

C’est le même genre de lien qui existe entre un morceau de musique et la circonstance qui a suscité sa composition, par exemple. Il ne peut être défini de façon claire, simple, mais il serait illusoire de croire que cette circonstance est sans influence et que les compositions musicales sont, de ce point de vue, interchangeables - totalement détachées d’un contexte, ou de leur sujet.

runes.jpgLa logique propre à ces liens est au fond celle dont Cicéron disait qu’elle était spécifique à la poésie, et qu’elle était totalement différente de celle de l’histoire. C’est une forme de mystère. Les Scandinaves - qui avaient créé leurs runes à partir de l’alphabet grec - méditaient aussi sur les formes de leur écriture, à laquelle ils attribuaient des vertus magiques, précisément parce qu’elle possédait une force dont l’essence était au-delà de l’entendement et agissait directement sur l’âme. L'Occident médiéval doit beaucoup, je crois, à ce genre d’expériences: même la pratique de l’alphabet romain - le nôtre, avec ses capitales latines et ses minuscules carolines créées par Alcuin sous l'impulsion de Charlemagne - était vécue par eux comme une forme d’initiation.

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