28/10/2008

Lumières naturelles

Seneca.jpgFrançois de Sales était naturellement de ceux qui pensaient que les lumières naturelles ne suffisaient pas, qu’il fallait aussi à l’esprit des lumières surnaturelles, y compris dans la vie sociale. Le pieux évêque de Genève a, ainsi, condamné les anciens Romains, comme fondant l’organisation de leur cité sur la seule raison humaine. Non qu’il ait désavoué celle-ci, mais qu’il estimait que la capacité humaine à se soumettre à la raison ne relevait pas tant, en soi, de la raison, que d’une relation personnelle, voire émotionnelle, à la divinité.

C’est un paradoxe. Mais il est clair que pour François de Sales, le principe intellectuel du respect d’autrui ne suffisait pas: il fallait également sentir qu’un même esprit invisible traversait tous les hommes, les faisait participer de la vie d’un même Esprit, par delà ce dont on peut avoir conscience ordinairement. Dit autrement, il s’agit de voir Dieu en l’autre, de lui attribuer une âme qui participe de la vie divine. Or, l’instinct individuel peut finir par assimiler la seule conscience claire, enfermée dans les limites de la tête, si je puis dire, à l’esprit tel qu’on peut en faire l’expérience. Le respect d’autrui, dès lors, n’est plus l’amour actif d’autrui, en tant qu’on ressent celui-ci comme étant semblable à soi, et participant de la même vie spirituelle, mais simple appréhension raisonnée d’autrui, et recherche objective d’équilibres. Or, cela peut conduire, sans qu’on en soit parfaitement conscient, à respecter davantage les forts que les faibles, par exemple.

François de Sales critiquait, ainsi, les Stoïciens, estimant que seul l’amour de Dieu pouvait permettre d’acquérir les qualités qu’ils recherchaient, lesquelles ils étaient au bout du compte surtout obligés de feindre, parce qu’ils voulaient soumettre leur âme à une image élaborée certes par la raison, mais non soutenue par un esprit vivant et agissant depuis les profondeurs de l’âme.

Seul l’esprit irrigué de lumière céleste pouvait permettre d’acquérir et de développer positivement des qualités; les Stoïciens tendaient à se contenter de ne pas avoir de défauts, en rejetant le monde: mais ils ne se reliaient pas à Dieu, qui donnait l’amour du prochain; ils réprouvaient les mœurs en se vouant à leur raison propre, qui ne renvoyait qu’à une sorte de vide indifférencié, inopérant en lui-même. Ils faisaient le tableau d’une vertu que dans les faits, au milieu des circonstances, ils n’avaient finalement pas la force d’appliquer.

François de Sales peut-être méconnaissait que dans l’ancienne Grèce, les cités étaient très soudées, et que la même âme locale, en quelque sorte, unissait les citoyens. Le dieu unique a l’avantage d’être présent pour toute l’humanité. Au demeurant, il louait cet esprit de corps et de fraternité au sein du peuple hébreu: il réprouvait plutôt les anciens Romains, dont les vertus, suite à l’extension de leur empire, sont devenues bien souvent objet de discours, sans plus correspondre à un sentiment intime: elles se perdaient dans la théorie, pour ainsi dire. Le monothéisme a tendu à rendre une unité à l’humanité prise dans son ensemble, hors de la cité même de Rome.

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Commentaires

Analyse intéressante, même si je suis profondément opposé aux religions. Je pense qu'il peut exister une forme de transcendance, d'unité commune, à partir de l'éthique et du respect. L'écoute de l'autre avec désir de le comprendre, empathie, ouvrent parfois la porte spontanément à ressentir cet esprit invisible qui habite les humains. Expérience mystique? Chamanique? Ethérique? Emotionnelle? Projection ou réalité? A la limite peu importe.

Il y a des voies d'unité transcendantes hors de la religion. Si cette unité est une manifestation du divin, alors je dirais que le divin n'appartient à aucune religion, et donc ne saurait être accaparé d'autorité par une quelconque religion. Si l'on croit que dieu est révélé aux humains par un prophète, alors c'est que dieu existe d'abord en dehors du prophète et de la religion qu'il fonde. Aucune religion ne peut prétendre ni être La voie, ni être l'interprète de dieu. Si dieu "existe", il le fait de toute éternité. Il n'a donc aucun besoin des religions pour cela.

Je digresse un peu à partir de votre billet!...

Au fait avez-vous lu "Le Très-Bas" de Christian Bobin? C'est l'histoire romancée de François d'Assises, vue d'une manière étonnante et enthousiasmante. Bobin est un croyant ce qui donne d'autant plus de force à son livre.

Bonne soirée.

Écrit par : hommelibre | 28/10/2008

Non, je n'ai pas lu Bobin.

François de Sales dit lui-même qu'on peut pratiquer la dévotion et en tirer un orgueil qui transforme le dévot théorique en prêcheur à tout va, en moralisateur arrogant. En fanatique, eût dit Voltaire, qui du reste a déclaré que les adeptes de François de Sales étaient de doux mystiques évaporés, mais pas qu'ils étaient fanatiques.

J'ai voulu ici individualiser la question : François de Sales n'est pas le représentant interchangeable de la religion en général, ou de la sienne en particulier. Il ne suffit évidemment pas de dire qu'on a de la religion, ou même de pratiquer mécaniquement la voie de dévotion, pour vivre au sein de la nappe (éthérique, si vous voulez) d'amour universel.

Cela dit, François de Sales pensait l'Eglise indispensable, car il était persuadé que l'individu laissé à lui-même s'égarait forcément. L'Eglise était donc une sorte de protection, de point d'appui (de garde-fou). Si on considère que les facultés individuelles se sont beaucoup développées, on peut sans doute estimer que la religion est superfétatoire. Mais c'est aussi un risque. Car je ne pense pas que l'idée ancienne selon laquelle l'individu était insuffisant en soi était dénuée de tout fondement dans l'expérience.

Mon opinion est qu'au moins, même si on ne s'assimile pas à une religion en particulier, il est bon d'avoir du respect pour le patrimoine religieux, regardé comme appartenant à la culture en général. Car précisément, c'est par l'apprentissage culturel dénué de préjugé, y compris vis à vis des religions, que l'individu peut paradoxalement se délivrer de la nécessité de se protéger par des institutions.

Écrit par : R.Mogenet | 29/10/2008

Je vous rejoins sur le fait que la-les religions ont joué un rôle important dans l'histoire humaine, à plusieurs niveaux. D'une part pour mettre en forme l'éthique, en regrouper les préceptes et en unifier les principes pour les universaliser. Ce n'est pas rien.

D'autre part elle a aussi permis de relier les humains au-delà des différences personnelles ou géographies, et d'unifier des phases de l'histoire. Elle a contribué à l'enseignement dans certains cas. Et comme vous le soulignez, elle a donné point d'appui.

Donc d'accord sur ce point, il faut être objectif. Et les croyants sont des personnes avec lesquelles je peux partager certaines valeurs.

En fait ce que vous dites de François de Sales est intéressant, car il semble doté d'une certaine lucidité qui n'est pas toujours explicite chez les gens d'église.

Écrit par : hommelibre | 29/10/2008

Non, ils ont tendance à protéger leur statut, un peu comme les fonctionnaires ! Même quand on les défend avec trop de zèle, ils se contentent de modérer à l'occasion les transports de leurs adeptes : ils ne corrigent pas. Au reste, le propre des religions est d'avoir peu à peu laissé l'aspect institutionnel et établi l'emporter sur le sentiment intime. François de Sales était en fait sensible à cette situation, et pas insensible par conséquent à certaines critiques de la Réforme. Il pensait simplement possible, en Savoyard fidèle, de réformer l'institution sans la rejeter. Dans une lettre à la baronne de Chantal concernant sa visite à Chamonix, il écrit : "J’ai vu ces jours passés des monts épouvantables tout couverts d’une glace épaisse de dix ou douze piques, et les habitants des vallées voisines me dire qu’un berger, allant pour recourir une sienne vache, tomba dans une fente de douze piques de haut, en laquelle il mourut gelé. Ô Dieu, ce dis-je, et l’ardeur de ce berger était-elle si chaude à la quête de la vache, que cette glace ne l’a point refroidi ? Et pourquoi donc suis-je si lâche à la quête de mes brebis ? Certes, cela m’attendrit le cœur, et mon cœur tout glacé se fondit aucunement. Je vis des merveilles en ces lieux-là : les vallées étaient toutes pleines de maisons, et les monts, tout pleins de glace jusques au fond. Les petites veuves, les petites villageoises, comme basses vallées, sont si fertiles, et les Évêques, si hautement élevés en l’Église de Dieu, sont tout glacés !" Il avait bien conscience que la hiérarchie ecclésiastique se sclérosait. En tout cas, dans ses livres, il a beaucoup fustigé le fanatisme, y compris chrétien : ceux qui transforment l'amour de Dieu en passion déréglée, laquelle, sous le nom de Dieu, ne met en réalité que soi-même (suivant son raisonnement, tel qu'on le trouve dans le "Traité de l'Amour de Dieu").

Écrit par : R.Mogenet | 30/10/2008

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