31/10/2008

Almanachs savoyards

Jean-Jacques_Rousseau.jpgIl existe plusieurs almanachs savoyards, et personnellement, je collabore à celui des éditions Arthéma, nommé Almanach des Pays de Savoie, de création assez récente. Or, l’année 2009 est disponible, et on y trouve un article qui pourra intéresser les Genevois, sur la façon dont les écrivains de cette noble cité, à travers Jean-Jacques Rousseau, Horace-Bénédict de Saussure et quelques autres, ont fait connaître au monde la Savoie. On y trouve également une évocation du comte Léon Patek de Prawdzic, fils d’un horloger fameux, né à Genève et installé à Thonon, dont il est devenu un grand bienfaiteur, après s’être mêlé à l’aristocratie locale.

Bref, ce numéro atteste du rapprochement qui, depuis le temps des Lumières, s’est effectué entre Genève et la Savoie ! Il peut donc être acheté, notamment à Saint-Julien, à Annemasse, à Douvaine - aux portes du canton.

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30/10/2008

Richard Paquier, historiographe vaudois

châteausavoisiendemoudon.jpgRichard Paquier est un pasteur et théologien protestant bien connu, qui s’opposa à la rigueur didactique de Calvin et de Zwingli, regrettant la dimension artistique du christianisme médiéval, et promouvant la musique au sein de la liturgie. En effet, il pensait que le protestantisme traditionnel plaçait trop Dieu dans les cerveaux, et pas assez dans les cœurs, pour ainsi dire : plus que l’idée de Dieu, il recherchait sa présence, au sein de l’âme.

Avec une telle orientation, il était logique que la tradition savoyarde lui fût sympathique. Et de fait, il s’est rendu célèbre, au sein du monde profane, par une histoire du Pays de Vaud médiéval assez nettement favorable à la Maison de Savoie : ce dont Ramuz l’a loué. Je ne pouvais pas ne pas lui consacrer un article dans Le Messager : je l’ai donc fait cette semaine.

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28/10/2008

Lumières naturelles

Seneca.jpgFrançois de Sales était naturellement de ceux qui pensaient que les lumières naturelles ne suffisaient pas, qu’il fallait aussi à l’esprit des lumières surnaturelles, y compris dans la vie sociale. Le pieux évêque de Genève a, ainsi, condamné les anciens Romains, comme fondant l’organisation de leur cité sur la seule raison humaine. Non qu’il ait désavoué celle-ci, mais qu’il estimait que la capacité humaine à se soumettre à la raison ne relevait pas tant, en soi, de la raison, que d’une relation personnelle, voire émotionnelle, à la divinité.

C’est un paradoxe. Mais il est clair que pour François de Sales, le principe intellectuel du respect d’autrui ne suffisait pas: il fallait également sentir qu’un même esprit invisible traversait tous les hommes, les faisait participer de la vie d’un même Esprit, par delà ce dont on peut avoir conscience ordinairement. Dit autrement, il s’agit de voir Dieu en l’autre, de lui attribuer une âme qui participe de la vie divine. Or, l’instinct individuel peut finir par assimiler la seule conscience claire, enfermée dans les limites de la tête, si je puis dire, à l’esprit tel qu’on peut en faire l’expérience. Le respect d’autrui, dès lors, n’est plus l’amour actif d’autrui, en tant qu’on ressent celui-ci comme étant semblable à soi, et participant de la même vie spirituelle, mais simple appréhension raisonnée d’autrui, et recherche objective d’équilibres. Or, cela peut conduire, sans qu’on en soit parfaitement conscient, à respecter davantage les forts que les faibles, par exemple.

François de Sales critiquait, ainsi, les Stoïciens, estimant que seul l’amour de Dieu pouvait permettre d’acquérir les qualités qu’ils recherchaient, lesquelles ils étaient au bout du compte surtout obligés de feindre, parce qu’ils voulaient soumettre leur âme à une image élaborée certes par la raison, mais non soutenue par un esprit vivant et agissant depuis les profondeurs de l’âme.

Seul l’esprit irrigué de lumière céleste pouvait permettre d’acquérir et de développer positivement des qualités; les Stoïciens tendaient à se contenter de ne pas avoir de défauts, en rejetant le monde: mais ils ne se reliaient pas à Dieu, qui donnait l’amour du prochain; ils réprouvaient les mœurs en se vouant à leur raison propre, qui ne renvoyait qu’à une sorte de vide indifférencié, inopérant en lui-même. Ils faisaient le tableau d’une vertu que dans les faits, au milieu des circonstances, ils n’avaient finalement pas la force d’appliquer.

François de Sales peut-être méconnaissait que dans l’ancienne Grèce, les cités étaient très soudées, et que la même âme locale, en quelque sorte, unissait les citoyens. Le dieu unique a l’avantage d’être présent pour toute l’humanité. Au demeurant, il louait cet esprit de corps et de fraternité au sein du peuple hébreu: il réprouvait plutôt les anciens Romains, dont les vertus, suite à l’extension de leur empire, sont devenues bien souvent objet de discours, sans plus correspondre à un sentiment intime: elles se perdaient dans la théorie, pour ainsi dire. Le monothéisme a tendu à rendre une unité à l’humanité prise dans son ensemble, hors de la cité même de Rome.

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26/10/2008

Jean Calvin et la Savoie

Jean_Calvin.pngJe voudrais participer aux commémorations concernant Calvin en faisant le point sur son influence en Savoie. De fait, il serait erroné de considérer qu’il n’en a pas eu.

Déjà, François de Sales l’a lu, pour trouver des réponses à ses arguments. C’est de la même façon que, deux siècles plus tard, Joseph de Maistre lira Voltaire. Mais de même que Joseph de Maistre gardera de Voltaire en partie son sens de l’ironie et de la formule, François de Sales, indirectement, montre au moins sa dette vis à vis de Calvin en s’exprimant en français. Car jusque-là, les théologiens et les mystiques savoyards s’étaient exprimés en latin. Sans doute, son style, quoiqu’il reste clair et déjà classique, est bien plus orné et fleuri que celui de Calvin. Mais François de Sales avait conscience qu’il fallait s’adresser à un large public de profanes impliqués dans les affaires de ce monde, et ne plus se cantonner aux religieux, comme on le faisait jusqu’alors. Calvin, de fait, avait montré que les questions théologiques intéressaient désormais les gens insérés dans la vie du siècle (et en particulier les dames, qui n’apprenaient pas le latin).

Les théologiens savoyards s’exprimaient en latin, disais-je, et ils n’étaient pas tous catholiques, puisque Sébastien Castellion est né sujet du duc de Savoie, dans un Bugey qui n’était pas encore intégré à la France. Or, on connaît l’importance de son débat avec Calvin sur la question de la liberté de conscience.

Par ailleurs, à partir de la période napoléonienne, le calvinisme se répandit plus librement en Savoie qu’auparavant. C’est ainsi que notre excellent écrivain savoyard Noémi Regard était d’une vieille famille originaire des environs de Saint-Julien, convertie depuis déjà plusieurs générations au protestantisme par des pasteurs genevois. Pédagogue disciple de Rousseau, elle s’efforça de mettre de l’art dans son enseignement, et développa une forme de naturalisme mystique qui lui fit chanter la terre de sa chère Savoie en termes émouvants : elle voyait en la lumière et dans les rythmes naturels la force même de Dieu.

Peut-être cela a-t-il aussi un rapport avec Michel Servet, qui était fasciné par la présence de Dieu dans la nature sensible des choses, et qui avait une conception de la médecine assez nouvelle : Noémi Regard, elle aussi, adorait les sciences, qui lui semblaient dévoiler la puissance de Dieu.

Annemasse, du reste, a choisi Michel Servet comme figure tutélaire, et c’est bien lié à l’influence de Genève.

La Savoie n’a pas souvent pris le parti de Calvin, mais on ne peut pas dire qu’il n’a pas eu d’influence sur elle.

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24/10/2008

Julien Gracq en Savoie

Gracq.jpgOn dit souvent que les bords de Loire exhalent un air où serait contenue de façon particulièrement précieuse l’âme de la France, et que Julien Gracq, entre autres, a su les mettre en valeur, au sein de sa belle prose. On dit même volontiers que les bords de Loire sont incomparables, et que les vallées savoyardes, par exemple, ne peuvent justement pas leur être comparées.

Pourtant, Julien Gracq lui-même est venu sur les bords français du Léman, et il a trouvé qu’ils lui rappelaient complètement les bords de Loire. En tout cas, pour ce qui est des lieux que ne recouvrent que des villages. On sait que Ramuz et Pourtalès regardaient aussi avec tendresse ces bords plutôt sauvages du Léman dont s’honore le Chablais. J’ai donc consacré, cette semaine, aux émouvantes remarques de Julien Gracq, un article dans Le Messager.

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22/10/2008

Charles le Téméraire à Berne

CharlesleTéméraire.jpgJe suis allé voir cet été l’exposition sur Charles le Téméraire, à Berne, et j’ai eu le plaisir de contempler un portrait de Louis de Savoie, comte de Romont, baron de Vaud, même s’il n’était pas présenté par la légende comme un grand capitaine : il dirigeait les troupes vaudoises au nom du duc de Bourgogne, dont il était le vassal. Officiellement, rappelons-le, les Bernois n’attaquaient pas, alors, le duché de Savoie lui-même : car le Pays de Vaud avait une certaine autonomie.

Les objets qui ont traversé les siècles et l’histoire qu’ils reflétaient ont été abondamment commentés : pourquoi y revenir ? Ayant lu assez jeune Philippe de Commynes et Rilke (qui parle de Charles le Téméraire dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge), j’étais bien sûr content de toucher ces merveilles des yeux, si j’ose dire. Les tapisseries, qui racontaient l’histoire antique en la chargeant de merveilleux, et en transposant les annales romaines à l’époque des chevaliers médiévaux, m’ont énormément plu. On sait que le christianisme vénéra grandement l’empereur Trajan, qui pourtant était païen : cela se vérifiait, sur ces belles images tissées.

Ce qui a éveillé mon attention, c’est que toute cette splendeur gothique des princes du temps était déjà chantée par le nostalgique pasteur Paquier, historiographe vaudois. Or, les vieux Bernois étaient réputés pour ne pas vraiment aimer cette pompe, ce cérémonial, ce symbolisme chevaleresque et féerique : ils lui préféraient la rigueur de la morale et des lois, pour ainsi dire. Pourtant, le succès de cette exposition montre que cela exerce même sur eux un charme singulier. C’est un peu comme si, soudain, à Genève, on se passionnait pour les chemins du baroque savoyards ! L’histoire a de ces mystérieux mouvements de va et vient.

Cela dit, dans le sous-sol du musée national, la symbolique bernoise avait de belles couleurs, aussi.

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20/10/2008

Le retour des Allobroges

Tonkinaffiche.jpgLe nouveau numéro de La Voix des Allobroges est paru. On y trouve nombre d’informations intéressantes sur la vie politique et culturelle savoyarde. Cela parle notamment de la ligne de chemin de fer dite du Tonkin (Évian-Saint-Gingolph), qui pourrait être réhabilitée prochainement. Et de l’idée de Nicolas Sarkozy de faire fusionner les départements dans les régions : que restera-t-il, sur le plan institutionnel, de l’ancienne Savoie, c’est ce que se demandent certains. Quelques allusions sont également faites aux sentiments favorables à leurs voisins français les plus immédiats qu’éprouvent les Suisses romands, ainsi qu’un sondage récent l’a montré : j’en reparlerai, à l’occasion.

Il y a, en outre, un petit poème sur François de Sales, évêque de Genève : il est d’un certain Charmeur giffriote, mais si j’en avais été l’auteur, j’aurais mis au cœur, et non a cœur (c’est une coquille), dans le troisième vers ; et, certes, il est toujours difficile de terminer un sonnet, mais la fin n’est pas des plus heureuses. Sinon, j’en approuve le contenu.

Une rubrique me présente exagérément comme le poète le plus important, après Jean-Vincent Verdonnet, de la Savoie actuelle, et un compliment fait toujours plaisir, mais enfin, des poètes savoyards vivants, il y en a beaucoup, et ceux qui ont été plus primés ou honorés que moi sont assez nombreux. (Jean-Luc Favre, dont j’ai parlé l’autre jour, en est un bon exemple.) Cela dit, Brice Perrier m’honore, par cet éloge flatteur. Espérons que ne sont pas trop nombreux ceux qui de son jugement riront.

Aux Genevois qui éprouveraient le désir de lire ce journal, je rappelle qu’il est disponible à leur frontière méridionale & orientale : Annemasse, Saint-Julien, Douvaine, etc. Il faut en profiter, car malgré l’association de soutien qui s’est mise en place (et dont le président est le journaliste télévisuel Gilles Meunier), ce n° pourrait bien être le dernier, faute de moyens.

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18/10/2008

Méditations calligraphiques

oeil_du_poisson.pngDans son introduction à son livre Brèves de blog, récemment paru, Pierre Assouline fait de ma modeste personne un Savoyard ultime qui écrit des lettres calligraphiées avec art. Car je lui en ai envoyé deux ou trois. Et c’est vrai que j’ai toujours considéré que la calligraphie occidentale pouvait, si on en faisait l’effort, donner lieu à autant d’art et de pratique méditative, même, que la chinoise, par exemple. J’ai en fait pratiqué la chose à partir des manuscrits médiévaux, dont je suis persuadé que les moines qui les créaient estimaient eux aussi exercer une forme de méditation. Cela ressemble à ce qu’on nomme - improprement - l’écriture gothique, et la base du sentiment développé est celui du son en relation avec la forme visuelle. Le sens est également présent en arrière-fond - mais de façon plus abstraite que chez les Chinois, pour qui la méditation est donc plus aisée, plus spontanée.

Je ne prétendrai pas aujourd’hui donner des clefs, car réduire la pratique intérieure à des idées claires serait vain et ne rendrait pas un compte fidèle de l’expérience qu’on peut effectuer. Les linguistes ont du reste établi que, sur le plan intellectuel, les signes pouvaient apparaître comme arbitraires. Leur erreur est fréquemment d’en inférer que l’arbitraire est une réalité objective, alors qu’il peut exister un lien qui passe par le sentiment, en-deçà de la conscience ordinaire. Lien qui ne peut s’appréhender qu’intuitivement.

C’est le même genre de lien qui existe entre un morceau de musique et la circonstance qui a suscité sa composition, par exemple. Il ne peut être défini de façon claire, simple, mais il serait illusoire de croire que cette circonstance est sans influence et que les compositions musicales sont, de ce point de vue, interchangeables - totalement détachées d’un contexte, ou de leur sujet.

runes.jpgLa logique propre à ces liens est au fond celle dont Cicéron disait qu’elle était spécifique à la poésie, et qu’elle était totalement différente de celle de l’histoire. C’est une forme de mystère. Les Scandinaves - qui avaient créé leurs runes à partir de l’alphabet grec - méditaient aussi sur les formes de leur écriture, à laquelle ils attribuaient des vertus magiques, précisément parce qu’elle possédait une force dont l’essence était au-delà de l’entendement et agissait directement sur l’âme. L'Occident médiéval doit beaucoup, je crois, à ce genre d’expériences: même la pratique de l’alphabet romain - le nôtre, avec ses capitales latines et ses minuscules carolines créées par Alcuin sous l'impulsion de Charlemagne - était vécue par eux comme une forme d’initiation.

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16/10/2008

Droits territoriaux de la Régente Christine

Bourg.jpgSamuel Guichenon est un historiographe de la Maison de Savoie qui fut employé à l’initiative de la Régente Christine de France, alors régnant en Savoie au nom de son fils mineur. Il était originaire de Bourg-en-Bresse par sa famille (lui-même est né à Mâcon), mais ce qui intéressera les Genevois est qu’il a d’abord essayé de démontrer que les princes savoyards avaient des droits complètement légitimes, vis à vis de territoires perdus, comme Chypre ou Genève. Or, loin de plaire à la Cour, à Turin, comme il s’y attendait sans doute, cette démonstration a fortement indisposé, car elle compliquait la diplomatie du Gouvernement, lequel songeait déjà à s’orienter en direction de l’Italie. Il a dû faire contre mauvaise fortune bon cœur. C’est ce que j’explique, avec beaucoup d’autres choses concernant cet historien, cette semaine dans Le Messager.

 

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14/10/2008

Poètes incomparables

Victor_Hugo.jpgCet été, dans La Tribune de Genève (j’en ai déjà parlé), Jean-Noël Cuénod a dit le poète René Char incomparable. Et il en a cité quelques vers. Personnellement, ils ne m’ont pas donné envie d’en lire davantage. Je connais en fait relativement bien Char, l’ayant lu ou entendu (par des enregistrements), et il m’a souvent charmé, mais jamais vraiment enthousiasmé. Je me souviens qu’à l’époque où je le lisais un peu, je le comparais intérieurement à Frank Herbert, l’auteur du roman Dune. J’entendais par là une belle atmosphère plutôt mystique, mais mêlée à des idées que je trouvais fréquemment banales. Il me semblait par exemple qu’il se répétait souvent, revenant régulièrement à l’image de la lumière venant du ravin, et ainsi de suite. Cela me paraissait abstrait, aussi, parce qu’il utilisait les mêmes images pour un peu tout - avais-je le sentiment.

Il y avait néanmoins l’éclat propre à l’air provençal. Mais j’ai été un lecteur passionné des troubadours, les poètes occitans du Moyen Âge, et je dois avouer que Char ne m’a pas paru apporter beaucoup, par rapport à eux, pour ce qui se rapporte à l’atmosphère locale. Précisément, peut-être, on aime qu’il en ait repris le style en français moderne, et avec des idées plus actuelles. Car il est vrai que son style, bien rythmé et imagé, n’est pas indigne de celui des vieux troubadours ; mais enfin, l’occitan médiéval, je le lis, depuis que je l’ai étudié à Montpellier, et la vérité est que les idées modernes ne me semblent pas toujours aussi sensationnelles qu’à certains philosophes.

On pourrait toutefois me faire remarquer qu’en fait d’idées modernes, Char a au contraire puisé à la source même où puisaient secrètement les troubadours - le fond de l’âme de la vieille Gaule, laquelle est contenue dans sa lumière, ou sa vie instinctive. J’y ai fait allusion à propos du surréalisme, qui avait un lien avec ces idées. Mais personnellement, je pense, à la suite de Joseph de Maistre, que le christianisme a ravivé ce qui dans les philosophies primitives avait tendu à s’endormir, pour ainsi dire. Je suis donc plutôt charmé par les symboles du christianisme médiéval, lequel, à mes yeux, rendait leur vigueur à des dieux antiques transformés peu à peu en simples forces de la nature : Jupiter ne renvoyait plus qu’à sa propre virilité, à l’époque de saint Augustin ; or, il avait signifié aussi la Justice, et bien d’autres choses, à l’origine. Pareillement, la Mère cosmique devenue simple nymphe de la suite de Galatée, c’est joli, mais c’est un peu triste. En fait, je préfère les anges de Victor Hugo, ceux qui guident l’être humain vers l’avenir.

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12/10/2008

L'influence de François de Sales

Bossuet.jpgJ’ai lu sur un blog littéraire parisien que saint François de Sales avait eu sur l’Église catholique une influence moins grande qu’on ne se l’imagine. En fait, l’Introduction à la vie dévote est un des livres les plus achetés de la chrétienté, après la Bible. Cela dit, les intellectuels catholiques de France ne le pratiquent pas beaucoup, il faut l’admettre. Ils lui préfèrent, par exemple, Bossuet, davantage lié au gallicanisme et à l’histoire nationale, et davantage aussi l’héritier de Cicéron et de la tradition latine.

François de Sales, cela a été remarqué, doit plusieurs de ses idées fondamentales à la mystique allemande. En particulier, il pensait qu’au-delà de la conscience rationnelle, l’esprit était lié, par l’épaisseur d’un cheveu, à la divinité, qui se déversait dans l’âme humaine par ce moyen. Cela ne disqualifiait pas autant la nature humaine dans sa partie inconsciente qu’elle ne l’était au sein du courant rationaliste d’un saint Augustin. Pour autant, bien évidemment, François de Sales ne pensait pas s’opposer à celui-ci ; pour lui, la nature pouvait amener à Dieu, ou pas : l’âme en venait bien, mais elle pouvait se laisser ensorceler par le monde, pour ainsi dire. Tout reposait, par conséquent, sur le choix de la conscience. Cependant, ce choix ne créait pas la porte : il l’ouvrait, simplement.

Il était un mystique, favorable à la voie cardiaque, et il préconisait par exemple l’union intime avec le bon ange, comme moyen de progresser intérieurement. Au fond, il penchait plus vers Platon que vers Aristote. Il a d’ailleurs appelé le premier le plus grand philosophe de l’Antiquité, et a eu de l’indulgence pour sa philosophie fondée sur la vie spirituelle de l’être humain au-delà même de son passage sur Terre. Il a été bien plus dur, en réalité, avec les Stoïciens, qui tablaient sur une sagesse fondée essentiellement sur l’intellect.

Joseph de Maistre a, d’une façon intéressante, remarqué que l’illuminisme, lorsqu’il avait pris chez les protestants, avait amené ceux-ci à pratiquer la voie dévote de François de Sales. L’appréciation la plus favorable, à notre saint local, que j’aie lue, vient de l’anglican C. S. Lewis, l’auteur des Narnia, et ami de J. R. R. Tolkien, qui était, quant à lui, un catholique fervent, de teinte médiévale - de son propre aveu -, et prônant également la relation avec le bon ange, ou d’autres figures du catholicisme mystique, ainsi que montre sa correspondance. D’ailleurs, il pensait que l’inspiration artistique était, pareillement, une forme de lien, par le biais de l’intuition, avec le monde divin : ses écrits théoriques contiennent cette idée. Lewis du reste n’était pas d’accord avec lui, sur ce point, étant davantage, somme toute, l’héritier du rationalisme - lequel Tolkien n’aimait guère.

En fait, peut-être que François de Sales a eu une plus grande influence qu’on ne pense, mais il est vrai qu’à Paris, elle a dû s’essouffler. Léon Bloy le critique vivement : il préférait la vigueur d’un Bossuet à ce qu’il appelait la mièvrerie de notre saint. L’influence de celui-ci est sans doute restée grande plutôt en province (et notamment en Savoie, où, cependant, elle a tendu à se perdre aussi, je pense). On peut également admirer son portrait à Fribourg (chez les Visitandines). Le peu d’implication sociale du saint savoyard a sans doute amené les Français, passionnés par la politique - depuis le XVIIIe siècle -, à se détacher de lui. Même dans le camp qui était le sien, il pratiquait une voie essentiellement individuelle et intimiste. Les conflits autour de l’Église, à la fin du XIXe siècle, ne pouvaient guère s’appuyer sur lui.

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10/10/2008

Le Clézio, prix Nobel

LeClézio.jpg

Le nouveau prix Nobel de Littérature est niçois, et comme je connais bien Nice, où j'ai eu de la famille, et que Nice a des liens forts avec la Savoie, cela me fait patriotiquement plaisir. Je garde un souvenir vif et émerveillé du splendide fort de Villefranche-sur-Mer, dont la rade abritait la flotte du royaume de Sardaigne.

Les Savoyards ne furent pas de grands marins, sans doute ; mais Garibaldi rappelle que Nice eut cette vocation portuaire, qu'elle eut en son sein des corsaires, en quelque sorte, à la façon de la Bretagne, ou du Pays basque. Ce fort de Villefranche en tout cas est à visiter: son style, exotique, coloré à souhait, le rend complètement différent de celui d'Antibes, que bâtit Vauban pour faire face à celui de Villefranche.

France%20-%20Villefranche-sur-Mer%20Hz%208x5.jpgJe connais assez peu Le Clézio écrivain, n'ayant lu de lui qu'une nouvelle, qui était dans un recueil recommandé pour les élèves du Collège. Elle se situait justement à Nice, et évoquait poétiquement le désastre qu'a représenté, pour cette noble cité, l'urbanisation: c'est une expérience qu'on peut faire dans tous les lieux de vacances, y compris en Savoie.

Le Clézio montrait dans cette petite œuvre une tendance à une vie intérieure riche : il évoquait la lumière qu'on a en soi, les souvenirs de la Grèce antique et de ses dieux. Mais si je puis me permettre, comme cette lumière n'empêchait pas que l'âme même fût saisie d'épouvante face aux progrès de la modernité, je ne sais pas ce qu'elle peut réellement représenter: sa force restait théorique.

Verbe.jpgUn défaut formel peut-être pas sans rapport avec cette contradiction morale est que Le Clézio se répétait beaucoup, comme s'il craignait que les mots n'eussent pas assez de puissance magique pour soumettre le monde aux espérances humaines! Or, paradoxalement, cette forme de redondance tendait justement à priver la parole de sa force opératoire, si je puis dire.

Il n'en demeure pas moins que globalement, ce récit était d'une grande poésie, qui n'était pas sans rappeler Giono: il avait été écrit par une âme généreuse, qui ne se perdait pas dans le formalisme, mais laissait parler la force de l'émotion.

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09/10/2008

Michel Butor aux portes de Genève

Si Jean-Vincent Verdonnet, depuis l'agglomération d'Annemasse, où il est né, regarde vers les Bornes et le Salève, le pays savoyard en général, Michel-Butor.jpgMichel Butor, lui, depuis la même agglomération, oriente son regard vers Genève. De fait, il vit en Haute-Savoie depuis plusieurs années, et il s’y plaît bien. Il a consacré à sa maison plusieurs textes, et je présente le plus complet, cette semaine, dans Le Messager. Pour Butor, qui s’est installé en Haute-Savoie parce que Genève, où il travaillait, était trop chère, la région a naturellement un lien fort avec la cité de Calvin : il voit les choses en frontalier, pour ainsi dire. Mais on en a le droit. Il représente en quelque sorte une population qui a aussi droit de cité, et fait partie de l’histoire et de la géographie humaine de la Savoie prise globalement.

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07/10/2008

Littérature & corsaires bretons

Surcouf.gifOn croit souvent que l'histoire régionale est mal vue, en France, mais un jour, sur une chaîne de télévision française, j'ai entendu l'érudit français Marc Fumaroli, qui connaît bien Chateaubriand, expliquer la tendance républicaine de celui-ci par ses liens avec les corsaires de Saint-Malo: ce sont les corsaires du Roi, frondeurs par essence, autonomes et libres intérieurement, héritiers des anciens Bretons qui avaient formé un royaume distinct, du temps de Numinoë, mais qui étaient aussi des corsaires fidèles, comme les Cosaques étaient fidèles au Tsar.

A vrai dire, Chateaubriand approuvait le triptyque Liberté, Egalité, Fraternité en l'estimant d'origine chrétienne: il disait que c'était Jésus-Christ qui l'avait en réalité inspiré, et le fait est que Fénelon est le premier à avoir énoncé ces trois principes comme étant sacrés. Or, Fénelon était rétif à l'absolutisme de Louis XIV, mais il n'avait aucun lien avec la Bretagne et ses corsaires. Il était simplement sensible à la façon dont le roi de France asservissait les peuples: il en parle dans les Aventures de Télémaque. Il évoquait explicitement les peuples excentrés. Il s'opposait simplement à l'absolutisme, qui par essence est centraliste, au nom de la liberté. Il est probable que Chateaubriand ait simplement été dans le même cas; car contrairement à ce qu'on imagine à Paris, il n'y pas besoin d'être lié à une région excentrée pour avoir le sentiment que le centralisme et l'absolutisme sont injustes et s'accordent mal avec le sentiment de liberté individuelle qui s'est développé au fil des siècles et qu'éprouvaitLivre%20telemaque%20fenelon%20F.jpg effectivement Chateaubriand. S'il se peut que celui-ci l'ait mûri en lui en lisant les chroniques de sa famille, ou en écoutant son père les évoquer, il faut dire aussi qu'il lisait abondamment et admirait profondément Fénelon: il le prenait même pour modèle de ses propres épopées.

Quoi qu'il en soit, il devient légitime, si l'on suit Marc Fumaroli, d'évoquer l'appartenance de Xavier de Maistre au royaume de Sardaigne et au duché de Savoie. En effet, cela explique en particulier les lieux où se situent ses premiers écrits: Turin et Aoste, mais aussi la langue qu'il utilisait: le français, puisqu'il était né à Chambéry. La Savoie avait également quelque chose d'exotique, de marginal, une couleur propre aussi digne de respect que celle des corsaires de Surcouf. Elle était liée à Chypre, à l'empire d'Orient - à la Grèce. Peut-être que la vie de Xavier de Maistre est du reste trop étrange, même par rapport à Chateaubriand, puisque les Bretons et les corsaires du Roi restent quand même liés à l'histoire de France depuis de nombreux siècles. Mais enfin, la littérature n'a pas de frontière. C'est connu. Mais pas toujours appliqué.

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05/10/2008

Accent & poésie

pagnol.jpgOn a représenté récemment à Paris les pièces de Marcel Pagnol sans que les acteurs eussent l’accent de Marseille. Si le peuple aime assez les accents régionaux pour aller voir en masse les pièces filmées de Pagnol restituant l’atmosphère locale jusqu’à en reprendre l’accent, il faut avouer que le public parisien des théâtres est plus guindé et appartient à la classe de gens qui préfère qu’une pièce se situe dans l’abstrait. L’accent est alors dit neutre, c’est à dire qu’il est la façon de prononcer recommandée aux acteurs dans les écoles d’État, et correspondant à la pratique des fonctionnaires. Celle-ci est en fait issue du parler de la Cour, c’est à dire de l’aristocratie de l’Île de France et des régions avoisinantes. Mais en République, c’est censé être estompé, par l’ouverture à tous de la fonction publique.

On pourrait bien sûr faire remarquer que les dramaturges étrangers sont de toutes façons présentés en traduction : même les vers de Shakespeare ne sont pas restitués. Quant au répertoire classique, on sait peu à quel point le français de Racine était prononcé différemment de celui de notre temps. On le sait peu, justement parce qu’habituellement, on l’adapte. On pourrait donc dire que Pagnol en français dit normé, c’est un droit, et que, sur le plan économique, pour remplir les salles parisiennes, c’est peut-être une nécessité.

Cela dit, cet abstractisme tend à faire perdre de vue que la poésie d’une langue n’est pas seulement située dans son sens, mais aussi dans ses réseaux sonores. Or, à cet égard, chaque écrivain a en fait sa propre sensation des sons, en fonction, notamment, de ce qu’il prononce ou entend prononcer. Il est donc clair que Pagnol en français dit normé perd quelque chose, sur le plan poétique.

Évidemment, les amateurs de poésie abstraite pourront faire remarquer que la partie de la poésie qui fait appel aux sensations sonores est en réalité la plus vile : elle ramène la poésie vers la chanson, où le peuple, du reste, prend toujours plaisir, comme autrefois, aux rimes, par exemple.

Mon avis est que si l’abstraction permet des développements intéressants, le peuple a quand même du bon sens : un art détaché de son support matériel, un art qui ne cherche plus à donner forme à celui-ci, se perd à mes yeux dans les nues. Or, la forme du langage est réellement sonore : il n’est pas tant fait de pensées que de sons. Au théâtre, tout particulièrement ! Dans le domaine contemporain, Valère Novarina l’a démontré : car il en est pleinement conscient.

Cela s’applique d’autant mieux, dans le cas qui nous occupe, que Pagnol n’a pas supprimé l’aspect sonore pour mieux développer un aspect plus abstrait du théâtre : on sait à quel point l’enracinement dans un environnement sonore localisé était pour lui important. Peut-être que dans la formation des comédiens français, il manque un cours d’imitation des accents régionaux : c’est ce qui rend l’art des comédiens français trop abstrait, voire ennuyeux. Les acteurs américains prennent volontiers des accents régionaux, pour donner vie à leurs personnages. Oui, cela manque, en France.

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03/10/2008

Action intérieure du r

Claude_Favre_de_Vaugelas.jpgDans mon livre sur la Savoie occulte, j’émets une hypothèse sur l’origine possiblement savoyarde du r français. Or, elle n’a pas été forcément été bien comprise, étant peut-être plus difficile à saisir que je ne m’y attendais au départ.

D’abord, il faut savoir que le français, jusqu’au XVIIe siècle, avait le même r que l’italien, celui qui venait du latin, prononcé à l’avant du palais, contre lequel la langue vibre. Au cours du XVIIe siècle, le r français actuel s’est imposé. Il est prononcé sur le voile du palais, la partie molle qui est en arrière : et c’est l’arrière de la langue qui vibre contre ce voile du palais. Or, en fait, ce r vélaire est une simple flexion du r palatal.

Selon les linguistes, le changement se fût opéré à la faveur de la venue, à la Cour, à Paris, d’un noble prononçant le r comme on le prononce maintenant en français : on aurait trouvé cela plus joli, plus élégant, plus beau, plus touchant.

Selon moi, la raison en est qu’un r prononcé au fond de la bouche apparaît comme moins agressif et moins bruyant, moins âpre, plus distingué, plus discret qu’un r prononcé sur le palais, à l’avant de la bouche. De fait, traditionnellement, on dit que le r exprime une forme de volonté. S’il est prononcé vers l’avant, cette volonté s’exerce en direction du monde extérieur, des autres, s’il est prononcé vers l’arrière, la volonté s’exerce en direction de soi. Mon idée est qu’au début du XVIIe siècle, on aurait éprouvé le besoin, à Paris, de faire progresser les mœurs dans le sens de la politesse, de la discrétion, de la retenue, de l’humilité : c’est l’apparition de l’honnête homme.

Or, à mes yeux, la marque de la mystique salésienne, c’est précisément cette volonté de travailler d’abord sur soi, intérieurement, de se combattre soi-même, avant de vouloir réformer la société et d’adresser des remontrances aux autres.

Et il se trouve que Vaugelas fut un élève, un disciple, à Annecy, de François de Sales, et que Vaugelas arriva à Paris avec un accent savoyard à couper au couteau, dit-on, mais aussi avec une sorte de prestige qui était en fait lié à la tradition savoyarde du temps, à François de Sales, en particulier. On regardait son attitude, en société et vis à vis de soi-même, comme un modèle d’honnêteté. Et quoi de plus logique, puisque le manuel de l’honnête homme fut rédigé par un proche de Vaugelas, Nicolas Faret, comme lui Bressan né sujet du duc de Savoie ?

Le plus troublant est que, précisément, dans nombre de dialectes savoyards, le r n’est pas non plus celui de l’italien, mais celui du français. Or, dans tous les autres dialectes romans de France, le r est resté celui de l’italien (c’est-à-dire du latin), à ma connaissance.

Cette attitude intérieure face au monde a peut-être des liens avec saint Maurice, que vénérait particulièrement François de Sales : il était le patron spirituel de la Savoie. Mais pour en savoir plus, il faut lire mon livre. Car cette époque de Vaugelas entretient certainement aussi des liens avec d’autres choses, dont je ne puis parler ici : on ne peut pas tout dire.

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02/10/2008

Mots en maraude en pays annemassien

Verdonnet_Jean-Vincent.jpgLe dernier recueil poétique de Jean-Vincent Verdonnet, prix Verlaine de l’Académie française, Mots en maraude, chez Voix d’Encre, illustré par Marie-Claire Enevoldsen-Bussat, est sorti récemment, et comme l’auteur est ancré dans le terreau savoyard (l’arrière-pays d’Annemasse, pourrait-on dire), je me suis fait une joie de lui consacrer un article cette semaine dans Le Messager. De surcroît, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire. N’hésitez pas à faire pareil.

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