21/11/2008

No Country for Old Men

no-country-for-old-men.jpgL'avant-dernier film des frères Coen portait en lui une marque typique de la tradition anglophone: l'esprit du mal s'y incarnait. Le tueur implacable était une figure de la violence qui domine le monde. Inévitablement, elle faisait songer au Masque de la Mort rouge, d'Edgar Poe: c'est un spectre envoyé par la destinée pour sceller le sort des derniers êtres humains à ne pas avoir été touchés par la peste. J'y vois un rapport avec une figure mythique que Percy Shelley a créée en contemplant les glaciers de Chamonix: car il affirme que les glaces, en ne cessant pas d'avancer, consacrent le règne d'Ahriman, dieu des ténèbres chez les anciens Perses; et il l'imagine trônant sur l'immensité glacée de la fin du monde.

La tradition, sans doute, est surtout littéraire, mais précisément, No Country for Old Men est l'adaptation d'un roman de Cormac Mac Carthy, dont on pourrait dire qu'il est la transposition naturaliste de la nouvelle de Poe dont je viens de parler.

Pope aussi a créé une mythologie démoniaque. En France, on ne procède pas de cette manière.On préfère regarder moins profondément dans l'abîme; on en bouche la vue: on regarde vers la lumière morale qui s'est posée sur cet abîme grâce à la cité antique, que perpétue l'État. Il s'agit d'une strate de l'existence qui ne tient pas à Ahriman, comme chez Shelley, mais à son opposé, à une force qu'on pourrait dire mazdéenne - faite de lumière, de cycles imprimés par les astres à la nature, ce que j'appellerais une forme de mécanique transcendantale: une force qui pénètre la matière et la met en mouvement.

Masque.jpgOn peut la découvrir chez les poètes contemporains, par exemple Jean-Vincent Verdonnet. Elle est agnostique, parce qu'on ne distingue que ses effets sur le monde.

Les Américains croient surtout en l'économie, qui est soumise à la loi de la jungle, laquelle ressortit aux pures lois terrestres, et ne doivent rien à la nappe morale et lumineuse qu'en France, par exemple, on essaye de poser sur le monde, lorsqu'on le regarde. Le libéralisme croit parfois, en outre, en des ressorts inconnus qui mènent la nature vers un triomphe futur, mais le film des frères Coen ne chevauche pas une telle idée: il s'en garde bien; il place plutôt sa foi en un pur ailleurs, auquel on accède en rêve, et où l'on peut retrouver ses chers disparus, luisant parmi la nuit, ainsi que le montre la dernière scène. Cela a quelque chose d'assez spiritualiste, quoique ce soit assez pessimiste pour le monde périssable.

Un film aux perspectives troublantes, quoi qu'il en soit.

16:37 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

Commentaires

Si j'ai bien compris n'importe quel navet peut avoir un contenu philosophique si on s'en donne la peine. C'est assez lamentable pour un film lamentable.

Écrit par : Johann | 21/11/2008

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