30/12/2008

Raison & foi

St-thomas-aquinas.jpgDans la Tribune de Genève du 15 septembre dernier, Jean-Noël Cuénod, à propos de la visite en France du pape Benoît XVI et de son discours sur la nécessité de concilier raison et foi, s’est étonné : Comment cela est-il possible ?

Je n’ai pas ouï ni lu le discours du pape, mais j’ai un peu lu saint Thomas d’Aquin, et il se trouve qu’il disait qu’une foi adhérant à une idée que la raison désavouerait n’était qu’une illusion de foi. Jean-Noël Cuénod n’ignore sans doute pas que Thomas d’Aquin est une référence, dans l’histoire de la philosophie.

Notre aimable journaliste, qui doit sans doute quelque chose à Voltaire, a en particulier cité les apparitions de Lourdes : comment la raison pourrait-elle les admettre ? Mais peut-être qu’ici, il existe une confusion entre matérialisme de principe et raison active.

De fait, contrairement à ce que dit Jean-Noël Cuénod, il n’a jamais été admis universellement qu’au sein de l’effusion mystique, comme il dit, la raison devait dormir. Sur le plan moral, bien au contraire, la raison, chez un François de Sales, devait choisir librement, lorsque l’âme se plaçait, en compagnie de l’ange, face au paradis et à l’enfer, que l’ange justement montre, dévoile : l’effet moral de la vie mystique était clair. Les deux n’étaient absolument pas séparés. Le mysticisme fondait la morale, et son but n’était pas forcément la volupté intérieure. Il s’agissait en réalité de nourrir la raison de sentiment mystique, et non de la noyer dans ce même sentiment.

Je sais bien que Mme Guyon, par exemple, laissera clairement entendre que le sentiment mystique ultime est quasiment au-delà de la morale consciente. Mais précisément, Jean-Noël Cuénod aurait dû comprendre qu’il s’agissait, pour le Pape, de conseiller plutôt François de Sales que Mme Guyon.

Cela dit, je comprends sa position, car en plus d’être journaliste, il est poète, et le fait est que les poètes contemporains ont souvent tendance à préférer Mme Guyon. Ils pensent fréquemment que l’effusion mystique est au-delà de toute raison, de toute image qui puisse se former distinctement et parler à la conscience. Cela a même quelque chose de nietzschéen, de pure impulsion au-delà de toute pensée nette. Mais enfin, pendant des millénaires, la poésie a justement cherché à donner sens à des imaginations inspirées par le Ciel : il suffit de lire Homère - à la lumière de Platon - pour le saisir.

François de Sales devait certainement quelque chose à cette tradition grecque. Mais au fond, si on y réfléchit bien, les apparitions de Lourdes aussi. Je reviendrai ultérieurement, si je puis, sur ces visions mystiques, et leur lien avec l’âme humaine en tant qu’elle est saisie dans un contexte particulier. Car le sentiment mystique renvoie en réalité davantage à des réfractions particularisées du grand tout, plus qu’au grand tout lui-même, à mes yeux éternellement inaccessible.

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28/12/2008

Une remarque de Léon Bloy

LéonBloy.jpgLéon Bloy est un écrivain catholique ardent, de nature plutôt polémique, au fond dans la tradition de Bossuet. Il adorait Joseph de Maistre, lequel, bien qu’il eût critiqué le gallicanisme de l’aigle de Meaux, a beaucoup imité son style, étant lui aussi de nature batailleuse, aimant la controverse.

Joseph de Maistre critiquait le gallicanisme, mais en réalité, il avait été profondément marqué par le siècle de Louis XIV, que n’avait pu connaître François de Sales, lequel précisément détestait la controverse, la trouvant inutile et même nuisible. Ce qui n’est pas très français. Et il est vrai que Joseph de Maistre aimait davantage la France que ne le faisait François de Sales, qui trouvait, en réalité, qu’elle était trop liée au monde, à l’amour de la créature, au souci des honneurs et de la gloire éphémère qu'accordaient les hommes - ce qui préfigure singulièrement les idées de Rousseau.

Or, Joseph de Maistre a conservé, de François de Sales, le mysticisme et la tendance platonicienne, en tout cas sur le plan théorique - celui des idées, des principes fondamentaux. Cela a sans doute favorisé l’éclosion en lui, à la fin de sa vie, de ses merveilleuses Soirées de Saint-Pétersbourg, orientées surtout vers un ésotérisme poétique et chaleureux, dénué de bizarrerie dans le style, et accessible à la raison - plus que vers la polémique. Car celle-ci même est tempérée, dans ce dernier ouvrage, par l’humour, l’amitié, l’amour du prochain et la foi en la Providence.

Cependant, ce n’est pas ce détachement philosophique hérité de Platon qui a plu à Léon Bloy, mais plutôt le goût de Joseph de Maistre pour les idées surprenantes, comme est le châtiment des innocents en rédemption des coupables - idée si âprement critiquée, en son temps, par Alfred de Vigny et les esprits pratiques qui pensaient d’abord à la justice en ce monde, avant d’attendre de la Providence des réparations et des équilibres cosmiques ; mais cela au contraire exaltait Léon Bloy.

En tout cas, celui-ci détestait saint François de Sales et ses tendances mystiques : il le trouvait mièvre. De fait, le pieux évêque a assez condamné l’exaltation religieuse comme venant plus des hommes que de Dieu pour qu’on comprenne la réaction de l'ardent polémiste que fut Bloy !

Mais la différence de tempérament entre des Français très impliqués dans les débats de la Cité, et des Savoyards plus consensuels par détachement - ou par immersion, si on veut, dans l'esprit de la nature, où François de Sales recommandait de voir l'action de Dieu -, est peut-être justement illustrée par ce fait curieux : Bloy détestant un docteur de l’Église catholique romaine.

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26/12/2008

Le langage des glaces

images.jpgLe premier qui ait parlé des glaciers de Chamonix dans la littérature est saint François de Sales, dans ses lettres à sainte Jeanne de Chantal. Comme la nature, à ses yeux remplie de son créateur, disposait toujours le Saint aux méditations mystiques, ou aux réflexions morales, tout au moins, ses remarques à cet égard sont d’une essence assez poétique pour convenir à la période de Noël. C’est pourquoi je leur ai consacré cette semaine un article dans Le Messager.

Il faut noter que François de Sales ayant rendu visite aux Chamoniards en tant qu’évêque de Genève, cela prouve bien que l’histoire de la cité dont naît, ou renaît le Rhône est liée intimement à celle de l’exploration de la haute vallée de l’Arve, même si, dans les faits, François de Sales venait d’Annecy, et non de Genève.

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24/12/2008

Une lettre de Constance de Maistre

COUV MAISTRE Xavier.jpgConstance de Maistre était la fille préférée du célèbre écrivain Joseph de Maistre. Elle partageait ses pensées. Et quelques-unes de ses lettres nous éclairent, ainsi, sur ce que le philosophe savoyard lui-même pensait.

Or, à propos de la Russie et de son peuple, elle a précisément écrit une lettre qui en dit long. Pour elle, le peuple russe était d’une grande force, d’une grande valeur : un formidable potentiel, comme on dit, existait en lui. Il n’était pas encore parvenu à le montrer par des réalisations extraordinaires, mais c’était parce que son éducation laissait à désirer : l’Église orthodoxe n’était pas rigoureuse, à cet égard, comme l’était l’Église catholique. Il fallait donc mieux organiser ce secteur de l’État. (Et prendre modèle sur le catholicisme, naturellement.)

Mais il fallait en réalité réformer tout l’État, pour Constance de Maistre : car l’aristocratie russe, à ses yeux, n’est pas vraiment digne de son peuple.

Il est difficile de ne pas voir dans ces pensées la préparation de la révolution de 1917. Or, Joseph de Maistre les diffusait oralement.

D’ailleurs, son frère Xavier était au même diapason, sur ce point. Les Prisonniers du Caucase présentent un membre du peuple russe qui prend la direction des opérations alors que son maître, un major grec de l’armée du Tsar, a été pris en otage par des Tchétchènes. Je crois que pour Xavier, cet Ivan Smirnoff incarnait vraiment l’âme d’un peuple russe à l’énergie volontaire incroyable, quoiqu’encore insuffisamment éclairée par la morale chrétienne - telle que des catholiques savoyards fils de magistrats pouvaient la concevoir. Quand on pense à Staline, et à cette énergie bouillonnante qui ne tend qu’à un but, et qui est dans le même temps dénuée de scrupules, ne voit-on pas un rapport avec le terrible Ivan Smirnoff ? La nouvelle de Xavier de Maistre a quelque chose de prophétique.

Cependant, on ne peut pas estimer que l’Union soviétique ait été en mesure de donner à l’âme russe le cadre qui devait lui permettre de manifester clairement et durablement ses qualités. Les solutions apportées par l’Occident, y compris Joseph de Maistre, n’étaient sans doute pas appropriées. Il est bien possible qu’il se soit lui-même trop fié à des institutions humaines qu’il pensait irriguées d’esprit divin.

Peut-être est-ce au cœur d’une nuit plus profonde que devait apparaître l’enfant de l’espérance. L’image même que peut en donner l’institution religieuse n’indique qu’une direction, pour le regard. Mais si elle renvoie à une réalité, elle reste forcément en deçà.

Une méditation qui convient à cette journée, sans doute.

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22/12/2008

Science-fiction française

pegase1.jpg

Un blog voisin du mien, consacré à l'excellent Jacques Bergier, ayant évoqué une rencontre entre ce découvreur de Lovecraft et l'écrivain de science-fiction Kurt Steiner - pseudonyme d'André Ruellan -, le désir m'a pris d'arracher des profondeurs de ma bibliothèque un roman de ce Français de la génération des Klein, Jeury, Stefan Wul, soit la grande époque où paraissait pouvoir se créer une science-fiction originale en France. De fait, j'avais plusieurs fois essayé de lire Kurt Steiner, mais son style quelque peu puéril m'avait découragé. Finalement, donc, j'ai lu presque d'une traite ce petit récit onirique appelé Les Océans du Ciel.

La science-fiction française d'après-guerre se distingue par un degré d'imagination très grand, mais aussi une tendance au rêve éveillé. Le futur y est regardé comme une porte à la fantasmagorie matérialisée, et la science même n'y apparaît souvent que comme un prétexte: elle n'est du moins qu'un point de départ semblable à un nouveau Pégase: le poète, sur ses ailes légales, peut s'envoler où il veut! Peut-être est-ce lié au Surréalisme, qui, on le sait, s'intéressa beaucoup à la science-fiction. Les figures de Gérard de Nerval et de Rimbaud planent sur cette génération, alors qu'à l'origine, au temps de Jules Verne et de J.H. Rosny aîné, la science-fiction était davantage liée, comme aux États-Unis, au scientisme traditionnel.

Ainsi, Kurt Steiner plonge son lecteur dans un univers bien particulier, qui peine à s'arracher à l'hypnose. oceaciel.jpgLa raison traverse par éclairs l'ensemble, mais elle a du mal à s'imposer et à tisser un réseau de sens parfaitement limpide. Un signe simple en est la façon dont la langue même exprime de façon bizarre, voire inadéquate, les relations logiques: dont elle choisit ce qu'en grammaire on appelle les connecteurs. L'économie du récit, aussi, concède des scènes érotiques ou des fantasmagories dont la justification, dans l'intrigue, m'a paru assez artificielle.

Le pan scientifique reste une obligation du genre. L'auteur crée des théories certainement poétiques, mais plutôt invraisemblables, sur des spores qui voyagent dans l'espace sous une forme matérielle nette. Il crée aussi une planète entièrement liquide, jusqu'en son centre, qui contient pourtant des êtres disposant d'un corps solide: j'ai du mal à croire que c'est possible: d'où auraient-ils tiré leur substance? Un être est à mes yeux fondamentalement lié à la planète qu'il habite. Sa nature physique la reflète forcément.

Cela dit, ce monde nouveau invente des hommes qui chevauchent des insectes géants, des machines fabuleuses traversant l'espace intersidéral, des décors étranges - parfois semblables à l'ancienne Égypte -, des modes de reproduction ex utero mais naturels, liés au mécanisme général des astres, et cela ne manque pas de charme. Cela se lit avec agrément, en guise de tisane. La poésie ne peut pas en être niée.

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20/12/2008

François de Sales à Radio Cité

pascal.jpgMercredi dernier, le 17, Pascal Décaillet m'a fait l'honneur et le plaisir de m'inviter à son émission pour évoquer saint François de Sales, et le débat a été orienté vers la signification politique et historique de son action pastorale.

Comme ce matin-là la question était surtout celle de la nouvelle autoroute Annecy-Genève, j'ai pu intervenir sur cette question également.

L'émission peut être écoutée sur le site de Radio Cité. Je reviendrai ultérieurement sur la question de la reconstruction du royaume de Bourgogne, qui date en fait de Pierre II, le Petit Charlemagne, qui a vécu au XIIIe siècle, et a reçu les insignes officiels de ce royaume - la lance et l'anneau de saint Maurice - des moines de Saint-Maurice.

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19/12/2008

Poétesse frontalière à Archamps

Archamps.jpgChristine Doucet-Corminbœuf travaille à Genève, après y avoir fait ses études : elle enseigne l’architecture d’intérieur aux Arts appliqués. Elle est née à Bron (près de Lyon), a vécu à Thonon, vit à présent à Archamps, et, surtout, a composé d’excellents recueils de poésie, qui ont eu des prix, notamment celui de la Ville de Dijon, en 2004. J’ai donc écrit sur elle et son art un article, que ses admirateurs genevois (voire ses élèves) pourront lire dans un journal achetable à Annemasse et Saint-Julien (et Archamps, bien sûr) : Le Messager.

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17/12/2008

Rencontres culturelles

-El_Greco-The_Martyrdom_of_St_Maurice.jpgLe sondage qui a vu exprimer le désir des Suisses romands que les rejoignent, dans la Confédération, les Francs-Comtois et les Savoyards donne certainement l’occasion de créer des sortes de rencontres culturelles. Beaucoup de faits pourraient être retenus, si on voulait.

Dans La Tribune de Genève, j’ai évoqué la rencontre, à Chamonix, d’Horace-Bénédict de Saussure et de son célèbre guide Jacques Balmat, le Christophe Colomb des Alpes, selon Alexandre Dumas : pourquoi ne pas la commémorer ? A Chamonix, Saussure a une statue : le lieu de célébration est tout désigné.

Par ailleurs, même si elle s’est mal terminée, on peut aussi commémorer la rencontre entre Sébastien Castellion, qui était savoyard, et Jean Calvin. Ce n’est pas sans lien avec la conversion de Bonivard, qui était, lui aussi, comme Castellion, issu de la province alors savoyarde du Bugey.

Certains ont parlé du traité de Saint-Julien de 1603 : pourquoi pas ? Mais une date qui commémorerait un accord entre les princes de Savoie et la cité genevoise me paraîtrait devoir plutôt être 1287, quand le comte Amédée V accorda des franchises à Genève et reconnut ainsi l’existence de sa commune.

Pierre II est respecté, dans le Pays de Vaud ; l’est globalement le règne des Amédée, aussi : ce serait bien l’occasion de quelques commémorations.

Une commémoration de la fondation de Carouge comme cité sarde pourrait également rassembler des Suisses romands et des Savoyards.

Dans le Valais, saint Maurice peut être célébré conjointement, puisqu’il est le patron spirituel de la Savoie, et fut celui de sa dynastie : la fête ducale officielle de la Savoie était autrefois la Saint-Maurice.

De nouveau à Genève, le roi Gondebaud peut toujours rassembler, dans une cérémonie commémorative !

Et puis pensons à tous les écrivains et les peintres qui ont créé un lien entre la Savoie et la Suisse romande actuelle : Rousseau, bien sûr, mais aussi Töpffer, Ramuz, Novarina, Calame, et bien d’autres. Je n’oublie pas saint Amédée de Lausanne, qui fut abbé de Hautecombe et gouverna la Savoie en l’absence de son prince, parti en Terre Sainte...

Du côté savoyard, certains eurent des liens avec la Suisse romande actuelle : les frères de Maistre, François de Sales, Jacques Replat : j’en passe. Car il y a de quoi faire, comme je l’ai dit.

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15/12/2008

Lumières nocturnes

Empire_State_Building_Night.jpgDans une de ses méditations, François de Sales dit, assez classiquement, que les yeux sont faits pour que l’Homme puisse admirer les beautés des ouvrages de Dieu. Or, la nuit, cela devient de plus en plus difficile, à cause de l'éclairage moderne. Je sais bien ce qu’on peut dire : le progrès des techniques n’est-il pas lui aussi un don de Dieu ? Néanmoins, la lumière électrique nocturne n’a pas toujours une vraie utilité, et je crois bien qu’abuser des dons de Dieu, ce n’est pas quelque chose qu’Il puisse approuver. Je considère, également, qu’il est plus important de conserver la liberté d’admirer la beauté des étoiles et de la Lune ; François de Sales conseille d’ailleurs dans une autre méditation de contempler les astres par une nuit bien sereine, afin de se donner un début d’idée du Paradis. On peut dire que l’excès de luminosité nocturne trouble aussi la vie spirituelle traditionnelle.

L’éclairage nocturne réjouit sans doute les passionnés d’électricité qui regardent la Terre depuis les satellites artificiels - peut-être même qu’il éblouit nombre d’adeptes du Progrès -, mais il n’en demeure pas moins que non seulement admirer la beauté du ciel nocturne est un plaisir indispensable, mais qu’on découvrira peut-être bientôt que cet excès de luminosité nocturne nuit à l’environnement, dérègle les cycles du végétal et même de l’animal, qu’il gêne par exemple jusqu’au sommeil humain - en bref, qu’il n’est pas bon pour la santé. En tout cas, sous prétexte de créer des emplois dans l’énergie, alors même que les prix bas sont imposés aux agriculteurs parce qu’ils ne favorisent pas assez le progrès technique, je trouve que c’est accorder une valeur excessive aux machines, et déformer la perception normale et naturelle et de l’économie - et même du Progrès, qui devrait se faire sans a priori philosophique, s’il était réellement dans l’ordre des choses qu’il se fasse. Ceux qui ont foi en lui douteraient-ils ? Veulent-ils du coup l’imposer selon l’idée qu’ils s’en font ? C’est un constat qu’on peut souvent faire, à mon avis. Ce qui manque au Progrès, c’est fréquemment la foi sereine et sans empressement - c’est-à-dire sans nervosité - que conseillait aussi François de Sales.

11:08 Publié dans Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

13/12/2008

Styles régionaux

basquedrap.gifL'été dernier, voulant découvrir une région originale et admirer de grosses vagues, j'ai passé quelques jours près de Biarritz. Beaucoup de belles choses s'y trouvent, et peut-être que j'aurai l'occasion de publier le cahier que j'ai rédigé alors, mais, ici, je voudrais surtout remarquer ce qui dans notre région se rapporte au Pays basque, lequel est aussi frontalier, puisqu'à cheval sur deux États.

Je dirai d'abord qu'en France, la recherche de l'uniformité est instinctive, à mon avis, et que cela ne s'applique pas forcément à la seule culture officielle - nationale. De fait, il existe au Pays basque français un style néobasque, créé par des promoteurs qui pensaient aimer et connaître le style basque. En Espagne, le style basque est davantage un résultat qu'un postulat: le tourisme y a été un souci moins grand qu'en France. Le Pays basque espagnol est donc très varié et très beau, pittoresque et d'une grande poésie.

Or, cela fait un premier point commun: la Suisse romande a souvent des maisons qui restent de style savoyard, comme à Carouge, mais c'est plus spontané qu'intentionnel, et cela se mêle à du bernois, x_1309414024905.jpgà du genevois proprement dit, à d'autres influences. En Savoie, des architectes tels que Le Nôtre ont créé un style néosavoyard que certains apprécient, et d'autres critiquent, mais qui tend également au stéréotype.

L'architecture française, même si elle s'en défend, doit toujours un peu à Viollet-le-Duc et à ses romantiques tentatives de restaurer les vieux styles médiévaux ou locaux (même si son action se limitait à ce qu'on pourrait appeler la vieille France). Cela dit, avant même Viollet-le-Duc, l'architecture française essayait de ressusciter, telle quelle, l'Antiquité. Stendhal lui-même assimilait, en architecture, l'uniformité au classicisme. Le phénomène est peut-être plus ancien qu'on pourrait le penser.

Naturellement, la variété existe aussi, au Pays basque, notamment à Biarritz, qui à cet égard ressemble quasiment à une ville côtière américaine. Cela dit, je pensais plutôt aux villes plus traditionnelles, telle Saint-Jean-de-Luz.

Il faut noter que l'originalité basque se voit encore d'une façon très nette dans les églises, qui ont bien sûr échappé aux idées architecturales qui horiz_10.jpgse sont développées sous la Troisième République. Il faut voir ces églises, pour y croire, tant c'est beau: je parle de l'intérieur. Cela doit beaucoup au baroque, mais il y a là vraiment du feu, que les artistes captèrent! N'oublions pas qu'Ignace de Loyola et François Xavier étaient basques. Les églises pourraient au demeurant être espagnoles: le clergé n'a jamais accepté complètement les frontières. Or, en Savoie, le style, à l'intérieur des églises, est resté flamboyant aussi, et Pierre Favre, le Savoyard, fut un compagnon intime de saint Ignace et de saint François Xavier: il fut même le premier prêtre de la Compagnie de Jésus. Cela fait un lien.

Ce qui est également frappant, dans le Pays basque, c'est la situation linguistique, dont je parlerai un autre jour, si je puis.

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12/12/2008

Savoie protestante

A la fin du XVIe siècle, selon l’ambassadeur de Venise auprès du duc de Savoie Emmanuel-Philibert, les Savoyards étaient en grande partie convertis au protestantisme (l’attestent Sébastien Castellion ou le poète Marc-Claude de Buttet), et cela les empêchait d’être d’une fidélité à toute épreuve vis à vis du Prince. Aux mémoires de cet ambassadeur, nommé Morosini, j’ai consacré cette semaine un article dans Le Messager : il pourra intéresser les Genevois, même s’il évoque aussi des aspects propres à la Savoie, ainsi qu’à ses princes. Au demeurant, cela peut également intéresser les ressortissants de la plupart des communes rattachées en 1815, Emmanuel-PhilibertdeSavoie.jpgpuisque celles qui furent prises à la Savoie et à la France (à laquelle le Pays de Gex ne fut rattaché qu'en 1601, sous Charles-Emmanuel) avaient bien eu Emmanuel-Philibert comme souverain. Je signale donc qu'il est celui à qui les Bernois ont rendu le Chablais, et les Français l'ensemble de son duché, après sa victoire sur eux à Turin, sous la direction militaire du prince Eugène. Pour cette raison, et d'autres, on a surnommé Emmanuel-Philibert Tête de Fer.

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10/12/2008

Un chemin de fer sous mes fenêtres

Traintransfrontalierd'autrefois.jpgOn a raison, sans doute, de réclamer, ou d’espérer un chemin de fer menant d’Annecy à Genève, ou du Salève à Genève. Mais je suis un peu déconcerté par la réaction, à cet égard, de certains citoyens genevois, qui non seulement voudraient qu’existe ce chemin de fer, mais en plus disent qu’il doit être à la charge de la France, puisqu’il serait situé sur le territoire français.

Déconcerté, oui, car qui veut d’un chemin de fer sur son territoire - sous ses fenêtres ? Ce n’est pas l’endroit où sont les rails, qui compte, mais ce que ces rails permettent en matière de déplacement d’un lieu à un autre. Or, Genève est une ville plus grosse et plus riche que toutes les villes françaises de la région transfrontalière. Les déplacements permis par des rails profiteront donc, sur le plan économique, avant tout à elle. Genève est un pôle majeur, et des trains  ne feraient que le manifester une fois nouvelle. Personne n’en doute.

J’ai pu lire que si De Gaulle s’était désintéressé de ces liens ferroviaires avec Genève, c’eût été par jalousie. Mais j’ai assez consulté les Archives diplomatiques françaises pour savoir qu’à Paris, on pense simplement déraisonnable de dépenser de l’argent pour encourager des échanges dont la balance commerciale est favorable à la Suisse.

Bien sûr, si, à Paris, on décidait de dépenser de l’argent pour des liaisons ferroviaires entre Genève et la France voisine, je serais content, parce que le résultat me paraît en soi souhaitable. Mais à qui ne le paraît-il pas ? La question est seulement celle du financement.

Certains croient qu’en cette occurrence, on est simplement à court d’idées. Mais les suppressions passées de portions françaises de lignes ferroviaires qui reliaient la Suisse à la France (telles : Evian-Saint-Gingolph, Annemasse-Samoëns, Morez-La Cure) sont si nombreuses qu’à mon avis, ce n’est pas vraiment une question de génie.

Le problème est plutôt de convaincre Paris que la France profiterait de ces lignes à la mesure de son investissement. Mais j’ai le sentiment, sans vouloir trop m’avancer, que cela passerait par une répartition de cet investissement selon les bénéfices estimés de part et d’autre. L’argument territorial en tout cas me paraît mince.

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08/12/2008

Hymne à la Liberté

LaLiberté.jpgL’hymne savoyard dit des Allobroges est un chant en l’honneur de la Liberté, composé par un démocrate savoyard vers 1850. Il chantait l’effacement des frontières et le démantèlement des forteresses qui s’y dressent, l’indépendance des nations, l’émancipation des peuples ; il prenait fait et cause pour la démocratie en France même, après le coup d’État de Napoléon III - qui a d’ailleurs vu beaucoup de Français se réfugier en Savoie, tel Eugène Suë.

Son auteur, Joseph Dessaix, était le neveu de ce même Joseph Dessaix, général de Napoléon d’origine thononaise qui gouverna Berlin et dont la probité laissa de si durables souvenirs parmi des Berlinois pourtant peu favorables aux Français : selon Antony Dessaix, l’autre neveu célèbre du Général, les Allemands auraient effectué par la suite une distinction qualitative entre les Savoyards et les autres Français.

Le Dessaix auteur de l’hymne savoyard appartenait au parti libéral, en Savoie, ce parti qui regretta l’Annexion pour des questions non tant patriotiques qu’idéologiques, le gouvernement de Victor-Emmanuel II, au temps de Cavour et de Garibaldi, passant pour beaucoup plus progressiste que celui de Napoléon III.

Dessaix a aussi écrit quelques ouvrages de type encyclopédique sur la Savoie. Sa différence avec Diderot était que son âme était fortement teintée de romantisme : il avait en lui un peu de l'esprit de Rousseau. Le chant des Allobroges fait, ainsi, de la liberté une vivante allégorie réfugiée dans les montagnes de Savoie. C’est aussi l’école de Hugo, qui crée, dans La Fin de Satan, un ange de la Liberté qui vient du Ciel, détruisant de son éclat la vieille Isis, déesse de l’ancien monde, âme de la Bastille - du bâtiment, s’entend.

Cependant, malgré cette position idéologique a priori très sympathique, l’hymne des Allobroges est souvent moqué par les intellectuels français. Ils le trouvent artistiquement nul, par exemple. Pourtant, La Marseillaise brille elle aussi davantage par l’esprit qui l’anime que par ses qualités esthétiques, à mon avis.

Peut-être qu’on est agacé que les Savoyards aient un hymne spécial : ce n’est pas très conforme à l’esprit uniformisant de notre République. Peut-être aussi qu’on trouve aberrant de personnifier la Liberté. De fait, l’épopée de Hugo sur Satan n’a été publiée qu’après sa mort, selon Jean Gaudon, parce que le poète savait qu’elle serait mal reçue par le matérialisme ambiant.

Les Savoyards, néanmoins, continuent de chanter leur hymne. Jean-Pierre Raffarin, du temps où il était Premier Ministre, a même déclaré, à son sujet, qu’il était normal que chaque région eût sa culture propre. Si en plus elle est d’essence démocratique, que peut-on y trouver à redire ?

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06/12/2008

Les Savoyards et Genève

Xavier_de_Maistre.jpgContrairement à ce qu’on pourrait croire, les écrivains savoyards, au cours de l’histoire, ont peu parlé de Genève. Ils ne s’y rendaient sans doute pas beaucoup. Ou alors, seulement pour affaires, et sans égard particulier pour la tradition administrative genevoise.

Joseph et Xavier de Maistre y avaient des amis, mais dans leurs œuvres, ils n’ont guère évoqué l’auguste cité.

Jacques Replat a loué les écrivains genevois ayant évoqué la Savoie, mais lorsqu’il aborde les questions religieuses, voire politiques, il songe surtout à Lausanne : en prologue à un de ses romans, consacré à la mort du Comte Rouge et au duel qui s’en est suivi, impliquant le poète Othon de Grandson, il raconte qu’il est allé prier la Vierge dans la cathédrale de la cité lacustre, en regrettant que cette cathédrale ne fût plus, comme autrefois - comme au temps des princes savoyards -, vouée à la sainte mère de Dieu !

A la fin du XIXe siècle, cependant, le parti conservateur, représenté par l’abbé Ducis ou Charles Buet, évoquera une cassure à la fois politique et religieuse dont Genève est estimée principale responsable. Or, même un laïque tel qu’Antony Dessaix s’exprimera globalement d’une similaire façon : estimant que la religion n’avait fait que masquer des enjeux politiques, il trouvait regrettable que Genève eût assez voulu garder son autonomie fiscale pour rejeter Amédée VIII et son grand rêve de reconstruction du royaume de Bourgogne, dont Genève eût pu être la capitale, si elle avait accepté d’accueillir le duc de Savoie dans ses murs. Dessaix va même jusqu’à dire qu’au bout du compte, Genève ne s’en serait pas portée plus mal. Mais évidemment, il parlait en Savoyard qui eût bien voulu partager avec la riche Genève les charges fiscales imposées par le Prince...

Celui qui a peut-être le plus parlé de la Genève physique, c’est Maurice-Marie Dantand, qui raconte qu’il a dû s’y rendre souvent pour les affaires de son père, quand il était petit. Il dit du bien de Genève en soi, et il reconnaît son intérêt culturel, mais est évidemment très mécontent, étant d’un patriotisme ardent (comme on l'était généralement en Savoie au XIXe siècle), de la façon dont les Genevois regardent traditionnellement les Savoyards. Le souvenir de l’Escalade lui est particulièrement désagréable. Il assure du reste que ses amis genevois sont tous originaires de Carouge : qu’on ne peut rien lui reprocher, à cet égard. Le vieux contentieux avec la cité de Genève n’était donc pas terminé, même si les Communes réunies suscitaient déjà une profonde sympathie chez les Savoyards.

On estimait, somme toute, que c’était Genève qui avait choisi de rompre avec les Savoyards, bien plus que le contraire.

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04/12/2008

Falstafe à la Comédie

300px-Adolf_Schrödter_Falstaff_und_sein_Page.jpgUne pièce de Valère Novarina adaptée de Shakespeare, Falstafe, a été représentée récement à la Comédie, et comme cet écrivain est thononais, j'ai consacré à cette pièce un article dans Le Messager, cette semaine. J'aurais peut-être pu placer aussi ici l'article, mais je considère que la primauté doit rester au papier. Du reste, je suis collaborateur du Messager, et il faut lui laisser l'exclusivité. Car à la Tribune de Genève, je ne suis que blogueur : ce n'est pas pareil.

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02/12/2008

Âmes élémentaires

Eve.jpgPeu après sa sortie, je suis allé voir le film Wall-E, et d’abord, je dirai n’avoir pas compris comment des gens placés dans une station spatiale pouvaient se nourrir. On oublie trop souvent que l’alimentation humaine est fondée essentiellement sur les végétaux, et non sur les minéraux : d’ailleurs, si ceux-ci sont chimiquement purs, ils tuent jusqu’aux plantes ; c’est dire. De surcroît, j’ai trouvé la représentation des êtres humains, dans ce film, hideuse et déplorable. On aurait vraiment dit des poupées en plastique. Quand on voit ce que des gens, dans le monde, mélangent à la nourriture qu’ils soumettent à la vente, il faut quand même faire attention à ce qu’on montre : si on fait comme si les êtres humains étaient en plastique, ou en métal, on trouvera toujours des ignorants naïfs qui mêleront, aux aliments, du latex liquide ou de l’huile de moteur. A mes yeux, la manière bien trop théorique dont le matérialisme considère les propriétés du vivant l’explique en partie : on en trouve même, n’est-ce pas, qui pensent qu’il n’y a pas de vraie différence entre du vivant et du mort. Et de fait, sur un plan chimique, c’est à peu près le cas.

Parallèlement, le film attribuait beaucoup d’humanité à de simples robots, ce qui est également absurde.

Cela dit, sur le plan formel, ces robots, précisément, avaient une grâce féerique indéniable. La blanche Eve, notamment, était quasi angélique. La façon dont ses membres aux courbes fines et pures semblent liés par la seule force d’un invisible magnétisme était par exemple très parlante.

On dit que dans le monde des fées, les êtres ont des membres que ne relie entre eux que la volonté : que leurs corps ne sont pas continus, même quand une seule volonté les anime. C’est d’ailleurs ainsi que de nombreuses traditions permettent à des sorciers ou à des êtres magiques de détacher leurs membres, ou de les allonger à l’infini, d’agir à distance. Mille exemples s’en trouvent dans le folklore, fréquemment repris dans le cinéma fantastique. La mythologie aussi contenait ces aspects : l’œil d’Horus voyage volontiers, donnant mystérieusement une seconde vue aux initiés, et celui des Grées, dans la légende de Persée, fait de même. Je ne parle même pas des saints qui se promènent avec leur tête sous le bras, tel saint Denys, à Paris, ou saint Léon, vénéré à Bayonne, dont la cathédrale contient un magnifique tableau au sein duquel le Saint porte sa tête entre ses deux mains, tandis qu’au-dessus de son cou, une splendide auréole lui crée véritablement une nouvelle tête, aux traits invisibles, mais à la conscience solaire. Bref, la conception est universelle. Par ce joli robot blanc, bien plus qu’on croit, le cinéma américain pourra parler à tous.

Néanmoins, donner aux machines des traits propres au monde élémentaire, tel que déjà l’ancien folklore le montrait, est l’essence de la science-fiction. Il faut voir aussi ce que peut avoir de trompeuse une vision qui d’une simple magie élémentaire pourrait forger un système moral. C’est un danger propre à l’Occident, soit dit en passant : de considérer que la puissance sur les éléments peut servir de philosophie absolument. Bien au contraire, l’accroissement des possibilités humaines, sur le plan technique, exige un développement renforcé de la science morale, et mon avis est qu’à cet égard, un peu comme les déficits de la France, les retards s’accumulent.

09:08 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook