Centralisme, étatisme, jacobinisme

220px-Santi_di_Tito_-_Niccolo_Machiavelli%27s_portrait_headcrop.jpgLorsqu’elle veut évoquer son amour profond pour l’État, la France invoque volontiers le jacobinisme. Mais je suis sceptique: la passion de l’État vient en fait des anciens Romains, et non des Jacobins. Les États cherchent de toutes façons toujours à renforcer leur autorité morale afin, notamment, d’améliorer leurs revenus: car un citoyen soumis paie plus facilement, et de bon cœur, ses impôts. Dire par exemple que l’État améliore la culture au sein du peuple de façon désintéressée prête volontiers à sourire: car agir d’une façon désintéressée n’a rien de propre à l’État, et il s’agit d’abord d’un besoin individuel, que celui de la culture.

Machiavel disait que le Prince devait apparaître comme généreux, afin de donner une légitimité à son autorité. Il disait aussi qu’il devait créer des vices qu’il était le seul à pouvoir apaiser: des désirs qu’il était le seul à pouvoir assouvir. Pensons à la façon dont les États ont créé la Télévision!

Le centralisme culturel est une manière, pour l’État, d’assumer entièrement les aspirations culturelles des individus, et donc d’apparaître comme la seule voie possible, pour ces individus, de progrès, d’évolution, tant morale que matérielle: d’apparaître comme la source de tout bienfait! Il s’agit d’une divinisation de l’État qui finalement vient de l’empereur Auguste. Et tous les États n’ont-ils pas la tentation de suivre la voie de l’ancienne Rome? Le modèle reste prégnant.

La spécificité du jacobinisme, c’est le souci de l’Égalité. Mais le centralisme favorise en fait la capitale, le centre, comme dans l’ancienne Rome. En France, Paris a bien un statut spécial.

L’égalité n’est pas forcément l’uniformité, notamment sur le plan culturel. Elle me paraît au contraire garantir la liberté individuelle de se réclamer du courant culturel qu’on veut, fût-il purement local. C’était aussi l’avis de Victor Hugo, qui était un républicain pur, dénué d’affection pour les modèles antiques. Il adorait les traditions locales, de fait.

Commentaires

  • Rémy, j'apprécie beaucoup - une fois de plus! Ce billet me fait penser à un écrivain que j'aime relire: Jean Giono. Se son coin de terre, entre Valensole et la montagne de Lure, il a écrit des textes dont le fond touche tout le monde, partout. Du local, du détail, du choix de ce langage presque matériel comme cette terre, il extrait une dimension qui, sans renier ses racines, entre en résonance à des milliers de kilomètres.

    Je connais un peu la région de Giono, j'ai donné des stages pendant plus de 10 ans en été dans un gîte sur le plateau d'Albion. Et déjà adolescent, je descendais en vélomoteur depuis Genève jusqu'en Provence, et cette région m'a toujours parlé. J'y trouvais déjà quelque chose qui me reliait à moi-même.

  • Oups... la faute... "DE son coin de terre, entre Valensole et la montagne de Lure, il a écrit..."

  • Merci, John! La Provence est un beau pays, qui parle profondément à l'âme. Et précisément, ma pensée est aussi qu'on tend à l'universel quand on approfondit l'âme d'un lieu, et pas quand on invoque un universel théorique, prédéfini et contenu seulement dans l'intellect. D'ailleurs, un universel défini par l'intelligence, ce n'est qu'un leurre, puisque l'universel authentique ne peut pas avoir de limites, et que l'intelligence en a toujours une. Le véritable universel est la source mystérieuse du sentiment qu'on peut avoir face à un lieu particulier, le sentiment qu'il existe un lien intérieur entre soi et le lieu en question, mais un sentiment qui est au-delà du dicible. Le lien ainsi établi est justement la construction intérieure de l'image de l'universel, son édification progressive. C'est bien la seule manière d'y tendre. Quand on prétend y toucher, ou l'avoir fait, ou s'illusionne: on n'a touché qu'un leurre. Paris se décrète souvent universelle, mais Paris aussi n'est qu'un lieu. Et ce que décrète l'Etat n'a pas nécessairement force de réalité: l'Académie a pu voter des jugements scientifiques qui se sont avérés aberrants, à l'expérience!

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