29/09/2009

Teilhard de Chardin et les courants ethniques

Teilhard de Chardin croyait en une synthèse de l’humanité qui lui donnerait enfin un esprit unique, une âme unifiée. Cependant, il distinguait fondamentalement cette synthèse d’un projet de fusion, et il rejetait avec la dernière énergie toute forme de massification dépersonnalisante, comme celle qu’à ses yeux favorisait la doctrine de Karl Marx. Il désapprouvait toute tendance à l’uniformisation.

Teilhard4.jpgIl affirmait, de fait, que la synthèse finale accomplirait l’individu dans sa spécificité, mais aussi les cultures ethniques. En effet, “Zoologiquement parlant, pourrait-on dire, le groupe humain peut se définir comme le produit d’une ramification (spéciation) constante, constamment surmontée et synthétisée par convergence en milieu spatialement et psychiquement courbe.” Et ainsi, “il faut tenir compte du fait que, non seulement individuellement, mais encore ethniquement, les hommes représentent des éléments complémentaires (...). Par suite de sa structure ramifiée, l’Humanité est formée, si l’on peut dire, d’un grand nombre d’‘isotopes’ réfléchis, - chacun doué de ses vertus particulières. Et ne pas tenir compte de cette diversité des écailles humaines pour en surveiller et assurer le développement en proportions convenables serait aussi grave que de chercher à contrarier la double force, externe et interne, qui les oblige à se reployer sur soi.”

C’est assez clair. La vraie synthèse, et donc un universalisme authentique ne peuvent passer que par le respect des spécificités culturelles de tous les groupes humains, parce que le progrès vers l’Unité ne peut se faire que par le développement des vertus propres à chacun d’eux. En aucun cas, il n’est possible de sacrifier l’humanité particulière à l’humanité globale, puisque la seconde n’est que l’accomplissement de la première.

On peut toujours contester qu’une culture ou une autre puisse se relier à l’universel: mais cette idée est l’essence du colonialisme, je pense.

Le projet de Teilhard est ambitieux, mais il a raison de dire, ailleurs, qu’il est le seul qui soit logique et cohérent, et donc, réalisable. Toute voie apparemment plus facile, plus réaliste, manque le but. La base de l’humanité unifiée ne peut être que la fraternité: non la soumission à un centre décrété relié au divin a priori. Et ici, je ne vise pas forcément ce qui s’affiche officiellement comme religion.

08:05 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

27/09/2009

Pascal Quignard et le vide de saint Maurice

maurice_agaune.jpgDans un article paru récemment sur son blog, Pierre Assouline a évoqué le dernier livre de Pascal Quignard, qui se dit athée, et veut ôter de soi toutes les illusions qui ont pu s’y glisser au fil du temps. Démarche que Teilhard de Chardin, il y a déjà cinquante ans, jugea absurde, et qui a le défaut, pour le moins, de ne pas s’attaquer à l’illusion qu’il faudrait s’en prendre à toutes les illusions! Car c’est d’emblée un élan de l’âme, je dirais: une idée qu’on se fait.

Mais Pierre Assouline raconte que Pascal Quignard a ressenti le vide absolu surtout dans l’église Saint-Maurice de Lille, et comme saint Maurice est le patron, aux cieux, de la Savoie, je me devais de réagir.

Je pense qu’on peut dire que ce saint patron de notre chère contrée n’est pas réductible à des images toutes faites, à des figures peintes dans les temps anciens, même lorsque leur beauté reste indéniable. D’une certaine façon, voir ces fantômes disparaître dans le néant est dans l’ordre des choses. L’ange tutélaire de la Savoie est au fond au-delà de toute représentation.

On pourrait presque dire que la démarche de Pascal Quignard est involontairement salutaire, dans le sens où elle permet que soit vierge le champ d’imagination permettant de donner à l’âme un repère, lorsqu’il s’agit pour elle de se tourner vers l’ange de la Savoie. En effet, cette virginité est indispensable pour que cet ange continue à vivre. L’imagination doit s’exercer continuellement, si on veut que les images restent vivantes; or, d’une image qui se fige, l’esprit se détache.

On pourrait du reste le dire aussi des lois, émanations de la Justice, et de beaucoup d’autres choses.

13:07 Publié dans Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

25/09/2009

Le vivant cristal du lac du Bourget

Lac du Bourget.jpgLa Savoie du XIXe siècle, sous la Restauration sarde, a beaucoup encouragé la poésie patriotique, et Jenny Bernard, avec ses poèmes chantant Aix-les-Bains et son lac, chantant aussi Lamartine qui avait chanté le même lac du Bourget, en est un exemple plein d’agrément, auquel je consacre cette semaine un article dans Le Messager. De fait, il y eut, dans les temps anciens, de nombreuses femmes à s’adonner aux lettres, en Savoie, notamment à partir du XIXe siècle, et Jenny Bernard fait partie de cette troupe d’Amazones de la poésie dont furent membres également Marguerite Chevron, Amélie Gex et Noémi Regard.

09:01 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

24/09/2009

Jean-Jack Queyranne, régionalisateur

Queyranne.jpgJe dois aujourd’hui m’excuser de ce que j’ai publié hier, car j’ai lu trop vite l’interview de Jean-Jack Queyranne, et en particulier la citation de François Mitterrand qu’il a faite, car il semble que Mitterrand ait au contraire déclaré qu’à présent, la France avait besoin de se décentraliser, pour ne pas se défaire - et non de rester centralisée! Mea culpa. C’est ma très grande faute. Je la confesse. Que les amis de Jean-Jack veuillent bien me pardonner. En plus, moi aussi, je trouve que c’est un homme excellent, qui a un vrai esprit fédéraliste, qui a beaucoup d’honnêteté, et qui a su rééquilibrer en faveur des deux départements savoyards les investissements de la région qu’il préside: jusqu’à lui, on trouvait que l’argent restait trop à Lyon et dans sa banlieue.

Cependant, outre mon incurie habituelle, ma paresse spontanée, on pourrait se demander d’où vient mon erreur. Mitterrand a parlé, mais n’a pas beaucoup fait, je pense, en faveur de la décentralisation, et notamment parce qu’il n’a pas décentralisé culturellement la France. Or, la culture est un domaine où la plus grande liberté, selon moi, doit régner, et, donc, où l’affection spontanée qu’on peut avoir pour sa région propre doit pouvoir s’exprimer pleinement. Mais en France, le dogme de la Culture commune, appliqué au sein de l’Éducation, empêche ce mien idéal de se réaliser. Et il me semble que Mitterrand n’a rien fait pour changer cette situation. Parler de culture décentralisée sans y placer l’Éducation, et en n’œuvrant qu’à la périphérie que constitue l’Art subventionné, c’est rester forcément inefficace.

Même Jean-Jack Queyranne n’y peut rien, toutefois, car la Région n’a aucun pouvoir sur l’Éducation. Les travaux qu’il a commandés sur nos dialectes, par exemple, risquent de rester très anecdotiques, à terme. Or, dans son interview, il ne parle à aucun moment de ce problème. Pour moi, il est clair que l’École doit enseigner aux élèves l’histoire et la culture des régions où ils vivent. Il est illogique, sur le plan pédagogique, que les Francs-Comtois en sachent plus sur Louis le Gros que sur Frédéric Barberousse.

Face à ce silence, j’avais envie de croire inconséquent Jean-Jack. Rien ne prouve qu’il le soit, néanmoins.

14:24 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

23/09/2009

Jean-Jack Queyranne et le fédéralisme

Queyranne.jpgDans une interview qu’il a récemment donnée au journal de Haute-Savoie Le Faucigny, Jean-Jack Queyranne, président de la Région Rhône-Alpes, m’a fait sourire. Car cet homme aimable se dit favorable à la régionalisation de la France, et dans le même temps, il dit qu’il faut rester attentif à la parole de François Mitterrand selon laquelle le centralisme permit à la France de se faire et lui permet de ne pas se défaire. La ligne de Jean-Jack est difficile à cerner, je pense.

C’est d’autant plus curieux que, dans le même temps, il reproche à certains ses adversaires politiques de prôner la création d’une Région Savoie à Chambéry ou Annecy et l’union sacrée à Lyon ou Paris. Mais peut-être qu’eux aussi veulent régionaliser la France, mais ont peur qu’elle se défasse! Le désir et la crainte dominent selon les lieux, en quelque sorte.

Cependant, même si Mitterrand avait raison - et cela n’est pas sûr -, le problème est quand même de savoir si régionaliser la France est juste ou non. Car si c’était juste, si la France était réellement trop centralisée, que faudrait-il penser d’elle, si elle refusait de se décentraliser? S’améliorer moralement est bien susceptible de quelques sacrifices: il faut l’admettre. Le mari qui s’astreint un jour donné à la fidélité perd forcément un peu de sa superbe. Il se prive bien de quelques plaisirs!

Mais à mon avis, Mitterrand exagérait: il dramatisait. La France ne s’est pas effondrée parce qu’elle a accordé un statut d’autonomie à la Nouvelle-Calédonie. Et inversement, elle s’est faite aussi parce que les gens avaient envie de vivre ensemble, et non selon la simple attraction mécanique d’un centre.

L’attachement au régime centralisé relève parfois au moins autant de l’émotion que de la raison, j’ai l’impression.

13:10 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook

21/09/2009

Philip Glass et la quête de la Connaissance

Philip+Glass+The+Voyage.jpgJ’aime passionnément Philip Glass, et l’autre jour, j’ai acheté un opéra qu’il a créé en 2003, The Voyage. Il est consacré à la figure de Christophe Colomb, et y mêle de la science-fiction. Il montre que l’essence du voyage n’est pas dans ce qu’on peut en tirer matériellement, mais dans une quête de Connaissance qui renvoie à une origine extraterrestre de l’humanité. Celle-ci en effet cherche à retrouver la source de son pressentiment qu'elle est venue de quelque chose de plus grand qu'elle-même. Cela rappelle Platon, qui disait qu’apprendre, c’est se ressouvenir, et qui croyait que l’âme, avant d’entrer dans la sphère sensible, vivait dans une pure sphère divine, ainsi qu'il l'évoque dans un dialogue au sein duquel un homme se voit offrir la possibilité de choisir son destin avant de naître.

Mais même s’il s’est, dit-on, converti au bouddhisme tibétain, Philip Glass n’évoque que de façon allusive un tel monde supérieur - par exemple quand il restitue le chant des sphères. Ses extraterrestres semblent, quant à eux, rester physiques, ou à demi tels. Cela ne les empêche pas de créer les grands courants de civilisation terrestres. La quête de la Connaissance renvoie à leur action: elle veut en saisir l'essence au travers de chacun de ces courants - en les approfondissant, en remontant à leur source.

A la fin du livret, Christophe Colomb rejette la reine d’Espagne qui l’invite dans son lit, préférant mourir et monter dans les étoiles pour en saisir le secret ultime! C’est assez mystique, et cela s'est rapporté en moi à Xavier de Maistre annonçant à son ami Rodolphe Töpffer, au seuil de son trépas, qu’il allait enfin connaître le secret des anneaux de Saturne. Car il était passionné de science.

Le Talmud dit aussi que le paradis est un lieu où toutes les énigmes de l’existence trouvent leur solution. François de Sales affirme que l'âme pure voit ses yeux s'ouvrir après la mort et les mystères divins lui être dévoilés. L'ami de Lamartine Louis de Vignet vers 1820 reprendra la même idée dans un poème qui entend par là justifier le rejet de la science terrestre, regardée comme vaine. Teilhard de Chardin, cependant, regarda de façon plus moderne l’aspiration à la Connaissance comme un désir de s’unir au Christ. Philip Glass paraît hésiter entre les deux possibilités!

Sa musique, en tout cas, est poignante et sincère.

13:52 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

17/09/2009

L’invention de la luge

1.saint-jean-de-maurienne.jpg&h=78&w=117&usg=__d5h-rivRKx-QrpKBYDakT9Vp_dc=Ce sont les Savoyards qui ont inventé l’art de la luge, et la meilleure preuve qu’on en a, c’est que luge est en fait un mot dialectal de la Savoie. Ski est un mot norvégien, et cela prouve aussi quelque chose! Or, on possède un récit qui évoque les descentes en luge il y a presque quatre cents ans, que je résume et cite cette semaine dans Le Messager. Il fut écrit par un diplomate italien qui se rendait en France, et qui passa par la Maurienne. De fait, avant l’ère du tourisme, on traversait la Savoie surtout pour des motifs politiques ou religieux, et on marchait sur les traces d’Hannibal: on n’allait pas ailleurs. On allait ensuite en France par Chambéry et Pont-de-Beauvoisin. Mais c’était une autre époque!

12:34 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

15/09/2009

Nouveau salon du livre au château de Clermont en Genevois

chateau-de-clermontp.jpgComme chaque année en septembre, à l'occasion des Journées du Patrimoine, dimanche qui vient, le 20, la Société des Auteurs savoyards occupera la cour du château de Clermont en Genevois, près de Frangy, non loin de Rumilly, pour exposer les livres de ses membres (dont je suis). Ce qu’on appelait, en Savoie, le Genevois était le territoire de l’ancien comté de Genève, dont la capitale administrative, après que Genève fut donnée à l’Évêque par l’Empereur, fut tantôt Annecy, tantôt la Roche sur Foron. Le château de Clermont fut bâti à une époque où le Genevois était partie intégrante de la Savoie depuis plus d’un siècle, et est marqué par l’influence italienne, propre, en Savoie, aux temps qui ont suivi la Réforme. François de Sales y reçut la tonsure de l’évêque de Bagnoréa, qui était un proche de son père. Le nom de Genevois ne doit donc pas faire imaginer que ce château serait davantage lié à Genève qu’à la Savoie.

Mais que cela n’empêche pas nos amis genevois de venir visiter ce château et rencontrer les Auteurs savoyards. Moi-même, j’aurai à disposition plusieurs livres qui concernent Genève, dont De Bonneville au mont Blanc, avec des extraits de R. Töpffer et de H.-B. de Saussure, et Victor Bérard, déjà présenté ici. Je ne sais pas qui vient, sinon, mis à part mon excellent ami Jean-Vincent Verdonnet. L’entrée est libre.

10:30 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

13/09/2009

La voix de la nation

Rousseau.jpgJe me souviens encore de l’émission qu’Arlette Chabot a animée juste avant les dernières élections européennes. Elle avait choisi de mesurer le temps de parole de chacun des chefs de parti présents, pour donner des gages d’équité. Mais quand l’un d’eux s’est plaint que précisément son temps de parole fût inférieur à celui des autres, comme un tableau le montrait, Mme Chabot a répliqué que la qualité aussi importait, que le temps n’est pas le seul critère! Naturellement, elle s’estimait à même de juger de cette qualité.

Peut-être cela avait-il un lien avec son affirmation qu’elle faisait parler les politiques en fonction des attentes des téléspectateurs. Elle connaît le Peuple: elle vit en symbiose avec lui. N’est-elle pas membre d’une chaîne du Service public?

Personnellement, toutefois, je ne crois pas qu’on puisse aisément faire fusionner son être intime avec l’être du Peuple. On me demande parfois pourquoi je suis rivé aux indications officielles, dans mon propre métier de fonctionnaire. C’est justement parce qu’à mes yeux, le fonctionnaire ne sert le peuple qu’en fonction des règles claires et directives explicites qu’énonce et donne un gouvernement élu sur un programme précis. Je ne crois pas, à cet égard, à ce qui ressortit à la symbiose spontanée.

Comme Jean-Jacques Rousseau, je considère que chacun a sa conscience intime propre, à même d’entrer en relation avec la justice en soi - et le dieu qui l’anime, pourquoi le cacher? Je ne crois donc pas que pour se faire une opinion, il faille forcément en passer par l’État. Cependant, le contrat du fonctionnaire n’en est pas moins de servir le peuple, selon non ce qu’on croit qu’il est, mais selon ce qu’il a exprimé et que le gouvernement est censé appliquer. Cela ne veut pas dire: penser que les décisions du gouvernement soient parfaites, les lois qu’il promulgue idéales. L’être individuel garde sa capacité de jugement, et le fonctionnaire n’est pas jusque dans les profondeurs de son âme un simple exécutant: de ce point de vue, je m’oppose au système soviétique, par exemple.

Il n’en demeure pas moins, bien sûr, que servir le grand nombre selon les désirs qu’il a exprimés est une noble tâche. Elle est justement approuvée par le sens de ce qui est juste que chacun peut avoir!

Je dirai qu'aux autres, il faut faire le sacrifice de soi, mais qu'on ne peut pas leur faire le sacrifice de ce en quoi l'on croit.

14:05 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

10/09/2009

Sébastien Castellion et sa Bible dialectale

Valère Novarina offrant un texte.jpgMon camarade Valère Novarina m’a envoyé, il y a quelque temps, un article sur Castellion comme traducteur de la Bible, tiré de l’ouvrage consacré au Réformateur savoyard par Ferdinand Buisson, et j’en ai cette semaine à mon tour tiré un article, pour Le Messager. Castellion plaçait dans sa traduction beaucoup de mots issus du dialecte du Bugey: il pensait qu’il fallait enraciner la religion dans les traditions locales. Cela n’a pas dû plaire beaucoup à Calvin, d’autant plus que lui-même n’était pas du coin; il utilisait parfois des tournures picardes, dans ses propres texte, mais comme la Picardie est proche de Paris, il a pu estimer que, contrairement aux dialectes savoyards, cela restait du français. Cependant, je n’en sais rien: la traduction de Castellion a bien été rejetée par les autorités religieuses genevoises, mais peut-être simplement parce qu’il y avait déjà celle de Calvin, et qu’il ne fallait pas lui faire de l’ombre, révérence oblige. J’évoque d’autres particularités du style de Castellion, dans mon article du Messager.

13:52 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

08/09/2009

L’état d’être et la poésie

lao_tseu.jpg&h=94&w=107&usg=__DUIv_V2JgA50Vl205qa1ZDFUMMU=

On pense souvent que la poésie est une façon d’approcher le réel, un état d’être, ou simplement un état d’âme. Or, assurément, la poésie permet d’approcher l’univers d’une façon rêveuse, ou onirique, les vers mêmes créant comme un envoûtement, et les images surgissant comme d’une mer d’indistinction, une brume de lumière. Mais il ne faut pas confondre la poésie et son effet sur l’âme, et, au sens propre, la poésie n’est pas un état, mais une chose à part entière. On peut aussi trouver de la poésie qui ne crée pas cet effet, ou cette approche - mystique - de l’univers sans que la poésie y ait à proprement parler sa part. Parfois, même, on trouve de la poésie qui semble habitée par cette sorte d’état d’esprit, mais qui justement ne la crée pas dans l’âme du lecteur. A cet égard, il ne faut pas se fier aux apparences!

La poésie est donc du langage rythmé non tant par les idées et leurs liens logiques, tels qu’ils peuvent être perçus par l’intellect, mais par les mots, en tant qu’ils sont des sons, et qui, par conséquent, font passer la perception cérébrale des choses derrière une nappe d’émotion. Car en soi, le son, naturellement, ne renvoie pas à un concept précis! Et c’est ainsi que les idées, perçues au travers de cette nappe émotionnelle, de ce rideau d’eau, pour ainsi dire, deviennent des images, qu’elles sont prises en quelque sorte au moment de leur ébauche, au moment où on les pressent, et non à celui où le cerveau a pu les rendre claires. Dire, par conséquent, que la poésie ne doit pas avoir d’images, c’est absurde, car cela veut dire soit qu’il ne s’agit que de mots sans suite, ne renvoyant à rien, soit qu’on renvoie directement aux idées claires, malgré la nappe d’eau qu’on essaye quand même de créer par les rythmes. Le second cas arrive souvent. Et le résultat est que le rythme apparaît dès lors comme formel, artificiel, plaqué, ou alors, que les idées ne parlent pas, parce que l’absence d’images ne fait pas vibrer l’âme, et que le rythme ne les en noie pas moins, les empêchant d'être nettes, au sein du cerveau. Elles n’émeuvent plus, ni ne font penser: elles obligent - en principe - le lecteur à  les cerner par ses propres forces, lui faisant perdre son émotion potentielle, et le fatiguant, aussi - et lui faisant préférer, au bout du compte, de la vraie philosophie en prose à cette forme de philosophie diffuse en vers plus ou moins réguliers et qui parle en énigmes sans véritablement posséder la puissance du mystère, je crois.

17:26 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/09/2009

De Bonneville au mont-Blanc: sortie officielle

COUV+MT-BLANC2.jpgJ’ai l’honneur de pouvoir annoncer que l’ouvrage De Bonneville au mont-Blanc connaîtra une parution officielle ce vendredi 11 septembre à 18 h 30 à la mairie de Bonneville (Haute-Savoie), en salle du Conseil: une conférence de presse est organisée. Les personnes intéressées par ce livre qui démontre que Bonneville, capitale de la vallée de l’Arve, est une vraie cité littéraire, peuvent venir m’y retrouver! M. le Député-Maire sera présent, également, ainsi que le directeur des éditions Le Tour, Marc Mogenet (qui n’est autre que mon aimable père).

14:12 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/09/2009

Kafka et la littérature nationale

Kafka.jpgJe suis allé cet été en Corse, et y ai acheté une anthologie bilingue de la littérature en langue corse, réalisée par Jean-Guy Talamoni - lequel, astucieusement, a placé en exergue de son introduction une citation de Franz Kafka (grand écrivain, mais surtout, une référence à Paris, où - à juste titre - il a beaucoup d’admirateurs). Or, cette citation semble bien aller à l’encontre du centralisme culturel qui domine la France: “Les exigences que la conscience nationale pose à l’individu dans un petit pays entraînent cette conséquence que chacun doit toujours être prêt à connaître la part de littérature qui lui revient, à la soutenir et à lutter pour elle (...)” (Journal, 25 décembre 1911; en corse, cela donne: L’esigenze chì a cuscenza naziunale impone à l’individuu in un picculu paese anu per cunsequenza chì ognunu deve sempre esse prontu à cunnosce a parte di literatura chì li tocca, à sustene la è à luttà per ella). Cela s’appliquait sans doute à la place littéraire que Prague pouvait avoir dans le monde allemand, à cette époque où cette noble cité faisait encore partie de l’empire des Habsbourg. Cela peut donc s’appliquer à de petits pays francophones, et donc à la littérature genevoise - ou à celle de l’ancienne Savoie. Cela peut aussi, naturellement, s'appliquer à une région qui a une langue distincte de celle de la capitale et qui entre par conséquent avec elle dans une forme de concurrence.

img_blog_070606_pentecote.jpgCar il s’agit bien de cela: les langues, en soi, ne dépendent pas du Saint-Esprit, lequel les parle toutes. Comme dirait Pascal Décaillet, d'un côté, il y a la parole, de l'autre, la langue - qui n’est que la forme locale qu’on donne à la première! Il est évident que même en Savoie, par exemple, la littérature régionale tout entière est simplement en concurrence avec la littérature proposée par Paris. Plus globalement, la langue anglaise et la langue française, dans l'espace francophone, sont aussi en concurrence: c'est encore une question de suprématie. Les langues font entre elles une sorte de compétition. Seule la Parole échappe pour ainsi dire aux lois du marché. Mais c'est parce qu'elle est en amont de ce qui se constitue matériellement.

On peut bien sûr penser que certaines langues sont plus propres que d’autres à donner forme à cette Parole. Mais aucune forme n’est définitive: toute forme peut évoluer. Et si une langue a des vertus spéciales, celles-ci peuvent toujours être acquises par les autres. Mais à mon avis, on n’apprend pas à se coiffer en changeant de cheveux!

Quoi qu’il en soit, la Corse est un pays magnifique. Sa beauté m’a fait la même impression qu’un opéra de Wagner: la nature y est sauvage, comme inchangée, comme immortelle, comme gravée dans le marbre de l'univers - et vibrante d’âme. Ses lignes sont dominées par du roc baigné de lumière et de chaleur: de feu.

13:15 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

03/09/2009

Paul Desalmand, chantre de l’Arve

Paul%252520Desalmand.JPG&h=94&w=111&usg=__JLnjWTZMUn1DmKTQ4I9m-DzJi8c=Mon camarade et compatriote du Faucigny Paul Desalmand a récemment fait paraître un roman appelé Les Fils d’Ariane, qui s’enracine dans les souvenirs d’enfance de l’auteur, qui est originaire d’Arenthon, près de Bonneville et de La Roche sur Foron; il y est d’ailleurs aussi question de Genève, mais ce sont surtout les reflets d’argent de l’Arve que notre ami s’emploie à chanter, comme naguère Julien Gracq chanta la Loire. Je lui consacre cette semaine un article dans Le Messager.9782913019669.gif&h=94&w=64&usg=__kQK79hKcRphKbptHyLnm6IphDNQ=

09:14 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

02/09/2009

André Chénier et les anges des Alpes

AndreChenier.jpg&h=94&w=77&usg=__I1aRQ0TVZK3JxvAxaI-KUvD2vhM=Mon poète préféré, au sein de la littérature française, est peut-être André Chénier. Or, il a été un des premiers à évoquer la vallée de l’Arve de façon poétique, au sein de vers que je restitue dans mon dernier livre sur les grands écrivains qui sont allés De Bonneville au mont Blanc. De retour depuis quelques années de son voyage qu’il avait fait en Savoie, il a même exprimé son désir de revoir l’Arve, dont la nymphe lui était comme apparue: il la disait injurieuse. Plus tard, on dut l’écouter, car le socle de la colonne Charles-Félix, à Bonneville, montre cette nymphe le pied lié par une chaîne - une chaîne magique posée par les mages du Roi, avec le concours de l’Esprit d’Andey!

Chénier chantait souvent les nymphes, mais, avant même Chateaubriand, il avait perçu que les anges n’étaient pas d’une poésie moindre, et il en a chanté la présence sur les Alpes suisses:


Je vole, je parcours la cime harmonieuse
Où souvent de leurs cieux les anges descendus,
En des nuages d’or mollement suspendus,
Emplissent l’air des sons de leur voix éthérée.


Peut-on rien lire de plus sublime? Cette présence magique au sommet des montagnes les plus élevées sera sentie par bien des poètes, ensuite. Il brille vraiment des tissus de couleurs, s’irisant dans le ciel, au-dessus des pointes, où, si l’on disposait d’une vision suprasensible, l’on pourrait voir des immortels! Hugo même disait que l’Archange venait aiguiser son glaive, sur le mont-Blanc. On pressent le caractère de dernière marche avant le seuil des dieux, lorsqu’on scrute le sommet de nos monts.

08:32 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook