29/12/2009

Voltaire & Genève

Buste Voltaire.jpgOn m’a offert à Noël un vieil ouvrage de Guillaume Fatio sur les gens illustres qui ont entretenu des liens avec Genève, et l’action locale de Voltaire y est bien détaillée. Les raisons pour lesquelles il s’en est pris à Genève comme il l’a fait y sont bien détaillées aussi, et elles sont à première vue assez simples: le Conseil lui avait officiellement interdit de faire représenter ses pièces d’inspiration profane sur son territoire, puis avait fait brûler ses livres sur la place publique: on l’accusait d’impiété. Voltaire trouvait que Genève avait trop de religiosité. De fait, il n’aimait pas du tout Calvin.

Plus en profondeur, quand on connaît le genre d’art qu’affectionnait Voltaire, et, par ailleurs, le contenu précis de son théisme, on ne s’étonne pas de cette opposition.

La question théologique est la plus simple à résoudre: Voltaire, admirant le soleil qui se couchait sur le Jura, disait que le vrai Dieu avait fait tout cela, et non le Dieu qu’avaient inventé les hommes et dont parlaient les religions, y compris le protestantisme; il disait aussi que cette splendeur était inimitable, et son auteur, forcément inconnu: les hommes parlaient donc sans savoir.

Culturellement, Voltaire s’opposait d’une façon marquée au calvinisme: l’art qu’il aimait était constitué d’images peintes de Vénus et de Flore, de femmes gracieuses exprimant la beauté et les plaisirs naturels, et, finalement, les divinisant. Or, on sait que Calvin condamna les images pieuses du catholicisme justement parce qu’elles devaient trop selon lui à l’art grec, qu’elles avaient trop, en elles, de sensualité.

Deo erexit V.jpgVoltaire pouvait aimer le réalisme, si les images et les statues représentaient des grands hommes, à commencer par lui-même; mais il demeurait classique, et héritier des anciens Grecs, en ce que s’il admettait, comme saint Augustin, que l’art profane divinisait ce qui était humain, et ne montrait pas ce qui était réellement divin, contrairement à ce saint Père, il s’en satisfaisait pleinement! Si Calvin y trouva des motifs pour condamner un catholicisme resté à ses yeux trop païen, Voltaire y trouva une bonne raison de débarrasser l’art de son vernis chrétien, afin de mieux retrouver l’essence de l’âme gréco-latine! Il fit refaire l’église de Ferney sans être aucunement gêné par son insertion dans le catholicisme: il lui suffisait qu’elle soit pleine de la grâce des monuments antiques…

A vrai dire, quoiqu’il fût à Ferney une sorte de bienfaiteur, et qu’il ait bien rétabli l’économie du Pays de Gex, Voltaire demeurait foncièrement parisien: car sa doctrine est bien celle qui prévaut à Paris. Il ne pouvait plaire ni au Consistoire, à Genève, ni à l’Évêché, à Annecy…

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26/12/2009

Débats en France: la Cité et les Barbares

MB 45.jpgParfois, j’ai le sentiment que les débats, en France, sont principalement liés aux problèmes de l’agglomération parisienne: et en particulier, la question des relations entre Paris et sa banlieue.

En ce qui me concerne, je crois à la paix dans le monde et à ses progrès. Et il me semble que Paris et sa banlieue manquent d’unité et d’esprit fraternel. C’est souvent la Cité assiégée par les Barbares.

Je considère aussi, néanmoins, qu’en développant et en enrichissant la vie intérieure, par exemple par un art digne de ce nom, on fait plus progresser le problème, et on développe plus l’esprit de fraternité qu’en polémiquant à partir d’une position donnée, fût-elle la plus judicieuse du monde.

Un art digne de ce nom, à mes yeux, ce fut par exemple celui de Chateaubriand, avec ses envolées lyriques sur la Lune, qui éclaire les nuits de chacun d’entre nous. Peut-être que le problème, c’est qu’à Paris et dans sa banlieue, il y a tellement de réverbères qu’on ne voit même plus la Lune. Il faut s’appuyer aussi sur la province, sur la campagne, même si les campagnes de consommation des compagnies d’électricité sont assez agressives pour obscurcir jusqu’aux ciels nocturnes de nos villages.

Saint-Malo.jpgOn peut également aller se recueillir, en guise de pèlerinage, sur la tombe de Chateaubriand à Saint-Malo, et méditer sur ce grand homme, sa vie, son œuvre, et les beautés de ses Mémoires d’outre-tombe. Et regarder les astres briller sur son sépulcre, et son ombre se déployer dans leur éclat. Moi-même, j’y suis allé; il faisait encore jour, mais au-dessus du tombeau, un cercle de nuages dessinait l’entrée d’un ciel rempli de la lumière du soleil du soir. C’était magnifique. On eût dit que l’âme de l’écrivain passait et repassait le seuil qui sépare les mondes, et qu’à chaque fois, cela créait une belle lumière d’or. Il peut aussi exister un mysticisme laïque, non lié aux religions traditionnelles, et libérant l’âme.

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22/12/2009

Genève comme capitale

Sénat de Savoie.jpgGenève fut historiquement d’abord un pôle marchand, étant sur le passage du Rhône entre le Léman et les monts Jura, et, en Occident - et particulièrement dans les pays latins -, on a toujours considéré qu’une capitale devait, au premier chef, être une cité consacrée à ses magistrats, constituant un pôle juridique.

C’est ce qu’était Chambéry en Savoie, et même si cette digne cité n’a justement jamais été un pôle commercial - ce qui lui a d’ailleurs profondément manqué -, néanmoins, tant qu’on n’était pas entré dans l’ère moderne du commerce, elle a pu plus facilement qu’on ne le croit résister à l’influence de Genève, même pour la partie du duché de Savoie qui bordait cette noble cité.

Zurich.jpgLorsque le nord de la Savoie fut protestant, ce fut principalement sous l’influence de Berne, qui est elle aussi une ville de magistrats. Berne n’est pas par hasard, du reste, la capitale de la Suisse de préférence à Zürich: le gouvernement des magistrats apparaît comme supérieur à celui des marchands y compris en Suisse, où la tradition romaine, à cet égard, demeure bien plus présente qu’on ne le sait ou l’admet en général en France. Le Chablais fut soumis à Berne, comme l’était le Pays de Vaud, mais même à ses alentours, Genève ne put jamais durablement s’imposer.

En choisissant Turin comme capitale à la place de Chambéry - en 1562 -, le duc de Savoie consacrait, sans doute, la puissance naissante de l’argent, Turin étant une ville plus commerçante que Chambéry, mais la seconde conservait une forme de prééminence, en matière juridique : les Constitutions royales y furent rédigées en français - par le propre père de Joseph de Maistre, au XVIIIe siècle.

Genève.jpgLe sentiment donc que Genève aurait dû, historiquement, gouverner un pays d’envergure ne correspond pas à la réalité d’une tradition occidentale, et plus particulièrement latine, qui remet les clefs du Gouvernement entre les mains de magistrats patentés. La question n’est pas réellement religieuse. C’est que le Gouvernement doit reposer sur l’équité, plus que sur la force. La force même doit se mettre au service du droit, en principe. Il ne peut pas en être autrement.

Même Calvin a introduit un fond moral à une organisation genevoise qui demeurait liée à une tradition bourgeoise. Mais précisément, les idées de Calvin étaient sans doute bonne surtout pour la bourgeoisie, et éprouvaient de la difficulté à s’exporter hors de cette classe: celle des travailleurs paysans, notamment, ne se sentait pas vraiment concernée. Toujours, d’une façon ou d’une autre, mise en minorité, elle préférait un monarque qui disait la protéger qu’une aristocratie qui la sommait de se plier aux exigences de la Cité.

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19/12/2009

Dieu-Rhône

Rhône.jpgBeaucoup de Français de la vieille France avouent chérir assez passionnément les bords de Loire pour les sacraliser : les châteaux de François Ier, eux-mêmes, y sont des temples à la déesse du fleuve, laquelle a beaucoup d’adeptes. Parmi ceux-ci, on le sait, le célèbre Julien Gracq, qui a chanté les rives de la Loire surtout dans les environs de Nantes. Or, Julien Gracq a également déclaré un jour que les bords savoyards du Léman étaient dans leur âme très proches de ses chers bords de Loire. On y sent le dieu-Rhône, digne frère de la déesse-Loire! Le Léman y est son palais. Il est de cristal, d’argent et il reflète la clarté des astres, saisissant en son sein les sept couleurs de l’arc-en-Ciel. On dit que Diane même, la divine chasseresse, y vint souvent le visiter, et qu’on l’a vue marcher sur les eaux du lac, les nuits de pleine Lune : ces derniers temps, elle a fait son apparition, je crois bien, et les chrétiens n’erreraient pas, s’ils y reconnaissaient une suivante fée de la sainte Vierge, reine des cieux.

Par le Rhône, également, on touche à la Méditerranée, sur laquelle vogue encore la figure légendaire d’Ulysse - et à l’horizon de laquelle se dresse toujours l’image fabuleuse des Colonnes d’Hercule, seuil de l’Atlantide. Celui qui place son âme dans les poissons de ce noble fleuve est sûr de parvenir dans le pays merveilleux de l’Ouest!

Oh! les grosses eaux qui roulent, en aval du Léman, à Genève, portant des cygnes! On dirait qu’elles sont traversées d’éclairs blancs silencieux et purs. Les cygnes mêmes semblent pouvoir emmener l’âme vers les lointains d’un Ouest divin.

Les cités sur le Rhône ont toujours été regardées comme sacrées. Les Grecs n’ont pas fondé Marseille à son embouchure par hasard: un dieu y a conduit les Phocéens. Mais Lyon même fut une capitale mystique, après Vienne, première capitale des Allobroges, selon Tite-Live peuple-roi parmi les Celtes galliques.

Diane.jpgEt Genève est aussi une ville sacrée, à sa façon: elle est la source divine du Rhône en deçà du Léman, d’ailleurs lac sacré lui aussi, si l’on en croit Maurice-Marie Dantand, qui disait que les Saints du Ciel adoraient y venir.

Saint-Maurice même ne contient-elle pas l’âme du saint patron de la Savoie, un des Saints majeurs de la Suisse? Le Rhône est le fleuve aux mille temples.

Toute ville ayant un pont sur le Rhône fut jadis regardée comme sacrée: elle faisait passer d’un monde à un autre, comme le seuil d’une sphère qui était double - à la fois physique et psychique.

Le Rhône est la bande d’argent qu’empruntent les âmes saintes pour rejoindre le monde divin. L’Esprit de ce fleuve toujours eut ce rôle de passeur.

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15/12/2009

Lyon, capitale des Gaules

Blason Lyon.jpgFrançois Bonivard affirmait que le comté de Genève avait été dès l'origine dirigé depuis Genève même son prince-évêque, mais je crois qu'il l'était au départ par un seigneur laïque. La puissance temporelle des évêques ne vient, à mes yeux, que de la dislocation de l’Empire romain à l’époque féodale. Or, même si Rome est redevenue capitale de l’Italie, le modèle français est assez prégnant pour qu’on rappelle que Lyon n’est jamais redevenue la capitale des Gaules.

De fait, Lyon fut intégrée au Saint-Empire, lequel possédait, en effet, les capitales symboliques de l’ancienne Gaule, situées, pour l’essentiel, sur le Rhône, alors bien plus important que la Loire ou la Seine.

Le pouvoir de Paris ne vient pas, pour l’essentiel, de l’Antiquité: sa primauté vient des Francs et des seigneurs de l'Île de France et de Touraine, eux-mêmes d'origine franque.

Est-ce que, même après le rattachement de Lyon à la France, on a jamais songé à refaire d'elle capitale? Les rois de France étaient trop intimement liés à Paris et à ses ressources pour aller à Lyon, qui fut laissée à son archevêque, et ne conserva que la primauté spirituelle.

Paris.jpgA la Révolution, la possibilité de rétablir la primauté de Lyon existait. Elle fut défendue par les fédéralistes et la Convention. Mais Robespierre fit un coup de force, s'empara de la Convention et fit la guerre à Lyon pour laisser aux bourgeois de Paris, qui avaient gravité autour du Roi, leur primauté, perpétuant ainsi le centralisme parisien d'origine franque et créant ce qu'on appelle le jacobinisme. Car les Francs avaient pour modèle l'empereur Constantin, qui voulait imposer le latin, langue des chrétiens d'Occident, à tous les citoyens de l'Empire, pour en assurer l'unité en Dieu. La Révolution n'a pas changé cette orientation profonde; elle lui a simplement donné un nouveau nom: le centralisme républicain. Les velléités du peuple gaulois de créer une fédération autour de Lyon ne purent pas s'imposer: les traditions restaient trop fortes.

Lyon fut mise au pas, comme on sait. Des massacres y eurent lieu, et les jacobins voulaient la raser.

Les révolutions ne changent pas tant qu’on croit la face du monde. Le monde moderne est plus issu de l’époque féodale qu’on ne veut bien l’admettre: bien des mots à cet égard induisent en erreur, créant plus d'illusions que de choses réelles, ainsi que Joseph de Maistre le prédisait. Est-ce que par exemple le pacte républicain n'est pas essentiellement héréditaire, liant l'immense majorité des Français dès leur naissance? Est-ce qu'il n'est pas pensé comme contraignant les individus et les soumettant à leurs ancêtres? Peu importe qu'ensuite on fasse un mérite à la France de ne pas préférer le droit du sang au droit du sol; car dans les faits, on ne choisit pas non plus sa naissance: le droit du sol lui-même soumet les individus au choix des parents.

Quand Rousseau parlait de contrat social, il entendait que l'on pouvait y mettre fin à tout moment, soit collectivement, soit individuellement; mais il est évident que Robespierre et ses adeptes n'ont pas retenu particulièrement ce passage de son traité.  En France les liens venus du passé restent supérieurs aux choix individuels. De la même façon la force de Paris n'est pas un choix mais un poids hérité d'une époque ancienne.

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13/12/2009

Scrooge

Dickens.jpgJ’ai vu le film sur Mr Scrooge, adapté d’un récit de Dickens, et je l’ai trouvé globalement bon: le début est impressionnant; les remords de Scrooge qui lui font avoir, la nuit de Noël, des visions hallucinantes, en même temps qu’effroyables, avaient médusé la salle: on n’entendait plus un bruit; le mystère du mal avait été saisi en profondeur, comme il l’est souvent par les Anglais et les Américains.

L’image animait des peintures du temps de Dickens, extérieurement réalistes, mais donnant en fait au monde une forme morale, comme les tableaux de Greuze ou de peintres genevois d'alors peuvent en donner de beaux exemples: ce mélange entre réalisme digne et intériorité subreptice donnait une grande noblesse à l’ensemble, ce qui est assez rare, dans le cinéma américain: on tombe souvent dans la bouffonnerie, dès qu’on entre dans le merveilleux.

Peut-être cette tendance s’est-elle vérifiée avec l’Esprit du Noël présent, mélange de Jésus, de Jupiter et du Père Noël. D’un côté, sa lampe rayonnait d’un sublime éclat, et sa haute taille le faisait vraiment ressembler à une statue de Zeus soudain vivante: on eût alors dit un être divin rendu enfin visible; de l’autre, il riait un peu trop, et cela agaçait, le décrédibilisait. C’est qu’il ressemblait encore trop à Jupiter, sans doute.

François de Sales.jpgDe fait, la fin est légèrement décevante, car l’horreur de l’avenir logique de Scrooge n’est pas montrée vraiment. On dit de lui qu’à sa mort, on ne le regrettera pas, en gros, mais la réflexion me paraît concéder beaucoup au jugement de la société: c’est un héritage de l’ancienne Rome et de son sens civique. François de Sales disait, lui, que quand on est mort, on est toujours vite oublié, et que ce n’est pas de reconnaissance sociale qu’il faut être avide. Car il s’agit, dit-il, de regarder la direction que prend l’âme après la mort, une fois que tout ce à quoi elle attachait jusque-là de l’importance est changé en fumée - seules les bonnes actions effectuées durant la vie apparaissant désormais comme solides. L’enfer est suggéré, dans l’histoire de Mr Scrooge, par un rougeoiement au fond d’une fosse, mais l’horreur eût pu être rendue de façon plus saisissante: comme le personnage avait été réduit à la taille d’une souris, je m’attendais, par exemple, à ce qu’un chat le dévore, ou du moins essaye. Son argent aurait également pu se liquéfier dans ses doigts et prendre des airs monstrueux et moqueurs, dans l’esprit de François de Sales.

Celui-ci, en effet, parlant de l'enfer, dit que ses monstres sont en réalité la conséquence, voire la création du mal qu'on a conçu, qu'on a placé notamment dans son regard.

Il y avait quelque chose de cela, à la fin de Mulholland Drive, de David Lynch, avec les gnomes ricaneurs qui poussent la pauvre héroïne au suicide.

Cela dit, c’est globalement un très bon film, un des meilleurs qu’on ait vus depuis longtemps.

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11/12/2009

Dieu et le Peuple

Paul.jpgLouis Dimier fut un critique d’art d’origine tarine dont j’ai souvent aimé parler, parce qu’il fréquenta les nationalistes français et notamment Charles Maurras, mais sans accorder un seul instant à l’esprit national la moindre faculté inspiratrice, pour les artistes: à ses yeux, ceux-ci se reliaient individuellement à l’Esprit-Saint, et la Nation ensuite en profitait. L’État devait garantir à l’individu le droit à se relier à cet Esprit-Saint et même l’y encourager, et c’est sans doute ce qui a motivé son rapprochement avec Maurras: le lien avec l’Église catholique. Car comme Joseph de Maistre, il pensait que si la Nation n’avait pas de lien direct avec la Divinité, l’Église en avait bien un, et par conséquent, l’État devait la servir, afin qu’elle pût répandre les possibilités de se relier à l’Esprit-Saint. C’était une vision en fait très médiévale de la religion catholique, mais pas aussi liée à l’absolutisme monarchique que l’était Maurras. Maistre de fait attaqua le gallicanisme qui mettait la volonté divine dans l’âme du roi de France, comme l’Antiquité l’avait mise dans l’âme de l’empereur de Rome.

Sans doute, ces Savoyards ne voyaient pas de quelle façon l’Église catholique se reliait, elle-même, à une tradition culturelle très liée à la romanité: ils ne voulaient voir que le sens de l’universel que le mot même de catholique affiche.

Spinoza.jpgMais je crois effectivement, comme Maistre le dit plus ou moins explicitement, et Jacques de Voragine - l'auteur de la Légende dorée - très clairement dans ses développements sur les anges - notamment lorsqu'il évoque saint Michel -, que les peuples sont reliés à des intelligences célestes qui ne sont pas Dieu en soi. Lequel fait briller son soleil sur tous les peuples, comme même saint Pierre et saint Paul l’avaient proclamé, ainsi qu’on peut le lire dans les Actes des Apôtres. Chacun peut donc par ce biais, en remontant le rayon jusqu’à son origine, puis en en redescendant d’autres, vers d’autres parties de la Terre que celle où il demeure, se relier à l’âme de peuples autres que le sien, s’il en fait l’effort. De là peut certainement venir une fraternité universelle authentique.

Qui ne peut évidemment pas exister si on pose d’emblée le peuple auquel on appartient comme lié directement à l’Esprit-Saint - sans médiation au sein de l’éther, pour ainsi dire: sans image, adaptée à l’esprit de chaque peuple, de cet Esprit-Saint. Car comme disait, je crois, Spinoza, chaque peuple a créé de Dieu l’image qui lui convenait en propre, selon le tempérament qu’il avait et ce dont il avait l’intuition, par-delà l’image même.

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07/12/2009

Genève et l'exemple lausannois

Louis XIV.jpgJ’ai dit, samedi, que Genève n’était pas, comme Paris, le centre d’un empire bâti jadis par une puissante monarchie. Mais pour disposer d’un arrière-pays, dira-t-on, nul besoin d’être cela; Lausanne par exemple a bien un arrière-pays, et elle fut également le siège d’une principauté épiscopale: elle fut également dirigée par un prince-évêque.

Cependant, l’unité de Lausanne et de son arrière-pays ne s’est pas faite à partir de la bourgeoisie de Lausanne: elle fut imposée par les Bernois, dont le pouvoir a supplanté à la fois celui du duc de Savoie, dont le bailli siégeait à Moudon, et celui du Prince-Évêque. Comme souvent les conquérants, ils ont légitimé l’usage de la force en rendant au Pays de Vaud sa capitale réputée naturelle.

Mais ce n’est pas forcément cette nature des choses, qui intéresse les conquérants: il s’agissait surtout de briser l’habitude des Vaudois d’être dirigés depuis Moudon. Lorsque Louis XIV conquiert la Franche-Comté, il fait aussi passer la capitale de Dôle à Besançon, capitale naturelle du comté de Bourgogne et jusque-là elle aussi dirigée par l’Archevêque. Mais pour Genève, cela eut lieu également: lorsque Napoléon Bonaparte l’annexe, il en fait le chef-lieu du département du Léman, qui comprend une grande partie de l’actuelle Haute-Savoie.

Il suffisait donc aux Genevois de se laisser assujettir par Berne, en 1535: Genève serait probablement devenue le chef-lieu d’un territoire large. Cependant, les Genevois ont choisi la démocratie, de préférence à un vain titre obtenu sous un joug.

Napoléon III.jpgLorsque Napoléon III annexe la Savoie avec l’accord du roi de Sardaigne, il n’a nul besoin de changer les capitales: Chambéry et Annecy étaient déjà les deux principales cités au temps glorieux du duché de Genevois-Nemours - celui de François de Sales et de Vaugelas. La capitale naturelle, en Savoie, est pourtant plutôt Aix-les-Bains, seule cité du Duché à avoir abrité une demeure royale du temps de l’ancienne Bourgogne.

Lorsque le roi de France achète pacifiquement le Dauphiné, en 1349, rétablit-il Vienne comme capitale? Non: il laisse Grenoble continuer à régner.

La liberté impose des sacrifices, parce qu’elle est héritée de l’Antiquité et du statut que les cités antiques conservaient, et que les temps changent: le pouvoir réel est exercé par d’autres puissances. J’en reparlerai, à propos de Lyon et de Paris.

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05/12/2009

La Haute-Savoie comme Arrière-Pays

Barberousse.jpgDans ses Chroniques, Bonivard prétend que l’évêque de Genève non seulement avait - comme le Pape dans ses États - autorité sur la cité, mais aussi sur le Genevois, le territoire qui entourait la cité. Mais c’était un rêve: les historiens modernes ont prouvé qu’il n’en était rien.

Bonivard affirme même que l’Évêque était chef absolu de Genève depuis les premiers rois burgondes; mais en réalité, il a prêté hommage, sur le plan temporel, même aux rois de Bourgogne de la seconde lignée - qui s’acheva avec Rodolphe III -, puis aux empereurs. Frédéric Barberousse, au temps de l'évêque Arducius de Faucigny, proclama ce qui est connu: que l’évêque de Genève, pour le gouvernement temporel de la ville, ne devait dépendre que de lui et de ses successeurs, et non d’aucun autre seigneur.

Il s’ensuivit que Genève put se développer en une démocratie fondée sur les chefs de famille. Mais c’est précisément parce qu’elle n’intégrait pas d’importants territoires peuplés de paysans. L’Évêque n’en avait pas les moyens, et s’il les avait eus, son régime serait devenu monarchique.

Genève.jpgIl serait donc illogique de considérer qu’une organisation commune à Genève et à la Haute-Savoie pourrait définir une cité et un arrière-pays, comme on le lit parfois. La vocation de la démocratie genevoise, permise justement par la limitation de la communauté à la cité, ne pouvait pas être de se développer en régime aristocratique. L’époque de James Fazy s’en est aperçue.

Le modèle - se posant volontiers à certains comme naturel - d’une élite qui organise une république autour de Paris ne doit pas créer d’illusion. La bourgeoisie qui s’est imposée à Paris entourait le Roi, qui avait des prérogatives sur un territoire qui débordait largement la cité. Les liens de domination de cette élite ont pu ainsi se créer à partir de la monarchie. Mais puisque Genève a voulu sortir de la monarchie, un tel chemin pour elle devenait impossible.

Face aux chefs de guerre issus pour ainsi dire des Goths, les prélats ont protégé des communautés issues de l’Antiquité, comme était Genève, et leur ont permis de s'épanouir, donnant naissance à l’esprit communal moderne. Mais cela ne créa pas un véritable droit régalien sur du territoire, je pense; bien au contraire, les grands États restent issus des monarchies.

Le terme d’arrière-pays me paraît mal choisi; la Haute-Savoie est un partenaire.

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01/12/2009

Universalisme mystique à Carouge

Temple Carouge.jpgJ’ai évoqué la tendance de Joseph de Maistre à l’universalisme mystique. Mais dans la Savoie qu’il avait connue, cette tendance lui était-elle propre, était-elle réservée à son individualité? L’histoire de la cité de Carouge suggère le contraire: elle suggère que la Savoie eut cette orientation d’une façon plus globale.

On sait que ses fondateurs voulurent en faire un modèle de tolérance et d’ouverture sur le monde. Mais cette forme de laïcité et de neutralité de l’État, avant la lettre, ne passa pas par l’évacuation du sentiment religieux: le comte de La Fléchère, mandaté par le roi de Sardaigne, fit construire une église catholique, un temple protestant, un temple maçonnique, une synagogue, et son projet était même de bâtir une mosquée…

Aucune voie mystique, aucune forme religieuse ou initiatique ne prenait le pas sur l’autre: tout était accessible au public, et placé à la discrétion de chacun, laissé à son libre choix.

Grand Turc.jpgC’était bien sûr conforme aux idées de Voltaire, qui louait sur ce point jusqu’à l’Empire ottoman de laisser vivre toutes les religions du moment qu’elles respectaient l’autorité du Grand Turc - tout en louant celui-ci, aussi, d’être impitoyable avec les groupements religieux qui prétendaient imposer leur volonté aux autres.

Mais sur un plan mystique, cela ne laisse pas de rappeler que Maistre même fut à la fois catholique et franc-maçon et qu’il eut de la relation avec le monde divin une conception qui transcendait les différences - même s’il estimait que l’Église catholique était l’institution religieuse qui par excellence avait conservé l’Esprit-Saint en elle. De fait, on ne peut pas être sûr que, malgré la bienveillance qu’il éprouvait pour les religions en général, il les eût laissées aussi libres qu’elles l’étaient sous la direction du comte de La Fléchère. Cependant, avant 1792, il fut Sénateur de Savoie, à Chambéry, et je n’ai rien lu de lui qui le montrât hostile à cette politique.

Il ne laissa du reste pas de dire que si l’Église catholique elle-même ne se régénérait pas, l’invention d’une nouvelle religion serait inéluctable. Il avait cependant foi en cette capacité de régénération. Foi aveugle et illusoire, dira plus tard Hugo, qui lui aussi défendit une forme d’universalisme mystique, mais pour le coup, plutôt hostile aux institutions religieuses.

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