30/01/2010

Albert Camus & ses hommages

Albert Camus.jpgOn fête le cinquantième anniversaire de la mort d’Albert Camus, un écrivain que j’ai lu quand j’étais au Lycée: La Peste, Caligula, L’Étranger, Les Justes, La Chute, voilà ce que j’ai lu. Sa mort n’a en soi rien d’intéressant, bien que les journaux l’aient fréquemment racontée en détail: elle atteste de sa vie privée compliquée, mais qu’il a voulue telle, et qui donne l’impression qu’il s’est laissé griser par son succès, plus que par son intelligence: car Étienne Dumont a déclaré qu’il séduisait les femmes grâce à celle-ci, mais je suis plutôt sceptique. La tradition islamique montre que la possibilité effective de la polygamie est davantage une question d’argent et de puissance mondaine, si je puis dire: seuls les sultans et les riches marchands - ou les poètes entretenus par les largesses des princes - pouvaient. Mais passons.

J’aimais bien Camus, mais quand, plus tard, j’ai lu Le Procès de Kafka et L’Idiot, Crime et châtiment et Notes écrites dans un sous-sol de Dostoïevski, il m’a semblé que ses livres les plus célèbres en étaient la version édulcorée et adaptée, peut-être plus soignée sur le plan formel, plus conforme à cet égard au goût français, mais avec des images, des figures moins fortes. Pour Caligula, néanmoins, les images restent vives, mais quand j’ai lu Suétone, le Lorenzaccio de Musset et le Cromwell de Hugo, j’ai aussi cru comprendre d’où elles venaient; or, je pense que le Romantisme avait plus de force expressive que l’Existentialisme - et je crois que c’est aussi le cas de Suétone.

Vian.jpgComme je n’ai pas lu les écrits philosophiques de Camus, je ne peux pas parler de ses idées, mais ce qui en transparaît dans ses romans ne m’a pas convaincu: face à l’absurde, le médecin qui reste humaniste ne me parait pas logique ni, sur le long terme, crédible - même s’il reste, bien sûr, souhaitable. Et celui qui se regarde agir et ne veut pas qu’on le juge, alors qu’à mes yeux tout homme a le pouvoir de faire intervenir sa liberté dans ses actes mêmes, ne me convainc pas non plus. Mais La Peste reste agréable à lire, car la force imaginative de Kafka s’y reflète. C’est un peu comme Rhinocéros, de Ionesco, que j’aime bien. C’est joli. Mais Ionesco a quelque chose qui le rapproche de Boris Vian, de la poésie. Camus restait un peu lisse, dans ses images. Au Lycée, je préférais L’Écume des jours à La Peste, en fait.

Ces romans de l’Absurde, c’est toute une époque.

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29/01/2010

L’Annexion à Ambilly

Clos-babuty.jpgPour ceux qui auraient voulu assister à ma conférence sur l’état d’esprit des Savoyards à l’époque de l’Annexion, à Annemasse, telle qu’elle a eu lieu le 20 janvier, et qui n'ont pas pu le faire - ou pour ceux qui voudraient la réentendre, même -, je signale que je la reprendrai vendredi prochain, le 5 février, à Ambilly, au clos Babuty, à 17 h, puis encore à 20 h, pour ceux qui rentrent du travail plus tard. Le clos Babuty est une jolie ferme restaurée. Je me réjouis d'y retrouver des personnes curieuses de savoir ce qui habitait intérieurement les Savoyards autrefois, et notamment quand ils n'étaient pas encore rattachés à la France. La dernière fois, à Annemasse, ce fut assez agréable, et on m'a plutôt fait des compliments sur la vivacité du ton. On m'a néanmoins reproché de n'avoir pas suffisamment évoqué la question des zones, mais le problème est surtout apparu lors de leur suppression, plus de cinquante ans après l'Annexion, et je voulais rester dans ce qu'avaient écrit les Savoyards dans les temps anciens, pour lesquels je dois reconnaître que j'ai une sorte d'affection particulière.

rue des granges.jpgCependant, j'ai publié un livre sur Victor Bérard, grand artisan de cette suppression, et je sais bien ce que lui pensait, et ce qu'on pensait à Paris, sur la question. Bérard était de Morez: il était frontalier, lui aussi, quoique pas savoyard. Je pourrai peut-être évoquer aussi les écrits des Savoyards qui habitaient la grande zone franche, car à la suppression de celle-ci, il n'est pas faux que plusieurs ont exprimé leur dépit. Guy de Pourtalès également, dans La Pêche miraculeuse, et par l'intermédiaire de ses personnages: la voix de Genève s'exprimait à travers eux, puisque ses personnages habitaient la rue des Granges.

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26/01/2010

Antériorité de la Suisse

Rutli.jpgGenève doit son indépendance, à l’origine, à l’intervention de Berne, qui est intervenue pour la délivrer du siège du duc de Savoie, en 1535. Les Bernois ont alors invoqué le lien religieux. Plus tard, même avant 1816 et le rattachement de Genève à la Confédération, lors des discussions avec Turin, le sort de Genève dépendait du bon vouloir de Berne, pas toujours aussi prête à aider l’altière et revêche Cité de Calvin contre le duc de Savoie qu’on pourrait le croire.

Dès 1536, Berne a cherché à rattacher Genève comme elle venait de le faire avec Lausanne, et la fierté des Genevois, mais aussi les menaces implicites de François Ier, roi de France, les ont convaincus d’attendre. Les Bernois ont un caractère naturellement patient. Finalement, en 1815, l’occasion s’est présentée, et l’attraction naturelle de la Suisse a soudé en quelque sorte Genève à la Confédération.

Les traditions spécifiquement genevoises montrent toujours une tendance au dégagement par rapport à des puissances plus fortes.

Wilhelm_Tell.jpgOn pourra dire que la Suisse aussi. Mais pas seulement. La révolte symbolique de Guillaume Tell ressemble beaucoup, finalement, au 14 Juillet des Français, image du Peuple, animé par l’ange de la Liberté - trônant aujourd’hui en haut d’une colonne, à la façon d’un dieu ailé d’or, sur la place de la Bastille ! -, contre le symbole immémorial mais statique du despotisme. Du reste, les révolutionnaires français se réclamèrent explicitement de Guillaume Tell. Celui-ci a quelque chose de fondateur, en Occident.

L’alliance de 1291, qu’elle soit ou non fictive, a quelque chose d’antérieur, particulièrement pour Genève, mais aussi, somme toute, pour Paris. Le peuple qui s’unit spontanément et fraternellement, comme mû par une poussée des profondeurs, et qui se dégage ainsi de ce qui régnait par-dessus lui-même, semble avoir, précisément, abrité cette force obscure qui devait fonder les temps modernes d’abord en Suisse. Est-ce la force de l’Ours? La force sauvage des vallées pleines d’énigmes, au fond des Alpes? Cela a quelque chose de mystérieux.

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23/01/2010

Commémorations sacerdotales

Sarkozy et le feu.jpgAu moins en France, la commémoration des faits marquants de l’histoire nationale est assumée et réalisée pour l’essentiel par les hommes politiques, et je ne trouve pas que ce soit normal, car au fond, il s’agit d’une forme de culte rendu à la nation, à ses symboles, et par conséquent, le ressort profond en est sacerdotal.

Or, même si on dit que ce sacerdoce est juste culturel - même si on ne cherche pas à aborder ontologiquement le problème de la laïcité -, il faut admettre que les élus n’ont aucune compétence reconnue à évoquer les questions historiques.

De deux choses l’une: soit ils s’appuient sur les travaux des historiens, et ils accomplissent simplement la cérémonie, assumant un rôle sacerdotal, soit ils discourent de l’histoire, empiétant sur les prérogatives des historiens.

Mais, dira-t-on, puisque les religions reconnues n’intègrent pas dans leur culte l’histoire nationale, même si on admet que l’acte de commémoration est de nature sacerdotale, à qui doit-on faire appel? Eh bien, c’est clair: aux historiens. Car leur rôle n’est pas seulement la recherche des faits authentiques; ils ont bien aussi pour charge d’enseigner l’histoire nationale afin de souder le peuple: leur mission de service public contient réellement cette clause, pour ainsi dire. Personne ne l’ignore. C’est donc bien à eux qu’on doit faire appel lors des commémorations officielles; ce sont eux qui doivent faire les discours, ce sont eux qui doivent effectuer les cérémonies.

Druide.jpgMieux encore, puisqu’ils enseignent le sens de la nation aux jeunes générations, c’est qu’ils l’ont, eux-mêmes. Il ne faut donc pas considérer que leurs recherches par exemple doivent aller dans le sens dicté par des intérêts politiques: l’amour de la Vérité seul doit les guider, et le sens de la nation qu’ils en tirent - la nation n’étant pas censée être une fiction - leur donne le droit de donner des directives aux hommes politiques pour ce qui est de commémorer ceci ou cela. Les historiens peuvent à cet égard exercer une forme de magistrature (un peu comme les druides antiques).

Car il ne faut pas, certes, que le sens de la nation que les professeurs d’histoire transmettent au peuple soit celui qu’ils reprendraient passivement des hommes politiques: il faut que cela vienne du fond de leur cœur - et du fond de la Vérité, aussi.

L’historien doit donc mieux assumer son rôle sacerdotal - ou prophétique, même -, en plus de la fonction qui l’invite à établir des faits authentiques. En tout cas, c’est ainsi que je le ressens.

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19/01/2010

Intérêts poétiques de Genève

Geneve hôtel du gouvernement.jpgOn pourrait croire qu’il n’y a que dans les pays très étatisés comme la France qu’on voit des hommes politiques se comporter comme des chefs d’entreprise - puisque l’État ne suffit jamais en soi, et qu’il faut bien faire rentrer les sous, et donc intervenir aussi dans l’économie. Mais en fait, ce comportement, j’ai pu le constater même à Genève - où l’on est plus libéral qu’en France - quand un élu de la Ville a demandé à une société de poètes que la Ville aidait de favoriser dans ses concours les poètes suisses. C’est ce qu’on appelle le retour sur investissement.

Cela dit, on peut toujours faire un concours réservé aux Suisses, si c’est clair dès le départ; mais le fait est que le règlement du concours en question ne nationalisait aucune catégorie, et que, par conséquent, le résultat d’une telle remarque eût pu être de favoriser les Suisses dans les délibérations du Jury (en faisant croire, par exemple, qu’ils valaient mieux que les autres).

Je me souviens qu’un président du Conseil général de la Haute-Savoie avait lui simplement demandé l’organisation d’un concours de poésie réservé aux habitants du département, ce qui après tout n’est pas illégitime: il faut bien aider les poètes locaux, quand on est une collectivité locale. Mais pour le coup, cela eût été clair, dans le règlement.

Genève internationale.jpgNéanmoins, je puis être mauvaise langue: c’est peut-être simplement ce que voulait l’élu genevois, que les fonds publics de la Ville servissent aux poètes locaux, et qu’un concours leur fût réservé. Il a peut-être simplement manqué de clarté, ou moi d’intelligence (lorsqu’il s’est agi de comprendre ce qu’il disait).

Le problème est évidemment que Genève se dit une ville internationale, et qu’un concours à vocation purement locale serait contraire à cette réputation; mais tout le monde n’est pas attaché, à Genève, à la Genève internationale de la rive droite: certains le sont davantage à la Genève locale et allobroge de la rive gauche. Il y a aussi un fort régionalisme, dans la cité de Calvin.

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16/01/2010

La pédagogie en feuilletons

Experts.jpgLes professeurs fonctionnaires, au moins en France, contestent volontiers l’intérêt des séries télévisées américaines. Mais le fonctionnement n’en est-il pas reproduit dans l’enseignement moderne? Dans notre Éducation nationale, cet enseignement s’organise en séquences qui sont autant de saisons, et ces séquences se décomposent en séances d’un peu moins d’une heure - assimilables à des épisodes avec d’autant plus de facilité que l’Inspection recommande aux professeurs de faire de bien les calibrer, d’en faire des ensembles cohérents, ayant leur unité propre. Cela rappelle à s’y méprendre les feuilletons littéraires du XIXe siècle, et les séries télévisées qui leur ont fait suite au XXe. Pourquoi le nier?

Le programme est lui-même déterminé à l’avance, et dans les moindres détails; et il lui faut une progression.

Le but change-t-il radicalement le contenu, si les moyens pour l’atteindre, et donc ce qui est concrètement mis en œuvre, sont identiques?

Taylor.jpgEn tout cas, l’imprégnation du rationalisme scientifique est profonde, que ce soit dans l’industrie de l’image filmée ou dans l’enseignement d’État. On se souvient que Taylor fut en partie l’inventeur d’une organisation du travail au sein de laquelle, précisément, toute tâche était calibrée, et les horaires, de même.

Ce sont bien ces principes, destinés à améliorer la productivité, qui sont à l’œuvre dans l’Éducation nationale. Pourquoi à cet égard s’illusionner? Le savoir est bien conçu comme devant être téléchargé dans les cerveaux selon des modalités mûrement pensées, et un rythme établi par la recherche expérimentale. Or, la production des films fonctionne selon les mêmes principes, en Amérique. Ce sont des principes qui ont envahi tout l’Occident.

La différence est peut-être que, en Amérique, les gens y adhèrent avec enthousiasme, que, par l’entremise de ces principes, ils produisent avec une certaine jubilation des histoires filmées qui tiennent en haleine des millions de téléspectateurs, tandis qu’en France, pour que cela marche, il faut que ce soit imposé par un État. Mais je ne sais pas si ce n’est pas plutôt à l’honneur du peuple américain.

Sauf évidemment à considérer que la culture, sans l’État, s’organiserait d’une façon totalement différente, en France, et que cela ne serait pas sans nouveautés utiles. Mais comment oser penser une chose pareille?

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12/01/2010

Madame Guyon et la Révolution

Bastille.jpgOn a pu dire que Jeanne Guyon représentait la dernière forme de mysticisme chrétien qui ait existé en France. L’injuste répression dont elle fit l’objet contribua certainement, en tout cas, à décrédibiliser une Église gallicane qui se vidait de sa force intérieure pour ne plus s’appuyer que sur des principes extérieurs, des idées, et dont il est clair qu’elle penchait du côté inverse de celui de Jeanne Guyon. En se plaçant sur le terrain des philosophes, on s’exposait à se laisser dominer par eux, sans pour autant conserver la spécificité qui consiste à garantir l’exercice de la vie mystique. Lorsqu’on veut épurer une institution jusqu’à en écarter tout ce qui paraît dépasser de la ligne, on assèche cette institution: on n’a plus que le squelette sans vie, pour ainsi dire.

Fénelon.jpgLa prise de la Bastille a bien pu être provoquée, indirectement, par la mise en son sein de Jeanne Guyon, qui était un symbole fort, quoique diffus, d’emprisonnement injuste, puisque sa voie était purement personnelle. On peut bien sûr n’évoquer que les forces naissantes du matérialisme philosophique; mais l’adage Liberté, Égalité, Fraternité - qui le croirait? - a été pris dans les écrits de Fénelon, l’homme qui a le plus défendu Jeanne Guyon, et qui a dans le même temps inspiré le plus les Philosophes, en alliant la défense du mysticisme libre et individuel à la critique de la politique du Roi au nom d’une justice détachée totalement de la volonté royale, ou bien des intérêts de l’Église - quoique enracinée dans la foi chrétienne. Car pour Fénelon, les mots de la célèbre devise avaient un fondement en Jésus même, et c’était au nom d’un christianisme bien compris, fondé sur la liberté des peuples, qu’il rejetait la politique impérialiste de Louis XIV. Jean-Jacques Rousseau n’avoua pas par hasard qu’il eût aimé être le valet de Fénelon.

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10/01/2010

L’état d’esprit et l’Annexion

Annexion3.jpgParfois, je lis ou j’écoute des historiens qui parlent d’une époque que je connais surtout par les écrivains qui y vivaient, et je ne reconnais pas du tout ce que j’ai lu chez ceux-ci, même quand ils parlaient de leur vie réelle, même quand ils ne créaient pas de fiction. Mais de toute façon, ce que je reconnais le moins, c’est ce que les historiens contemporains attribuent comme sentiments, ou pensées, aux gens qui vivaient à cette époque; et c’est le plus étonnant, car justement, s’il y a bien une chose qu’on peut déceler même dans des fictions fabuleuses, ce sont les sentiments et les pensées de leurs auteurs.

Je me demande alors sur quelle base les historiens ont établi leurs propres idées à ce sujet. Et en les écoutant encore plus attentivement, je m’aperçois que peu nombreux sont ceux qui ont autant que moi lu des textes anciens, et qu’ils déduisent, plutôt, l’état d’esprit des gens d’autrefois à partir des faits extérieurs, estimant que forcément, s’il se passait ceci ou cela, les gens devaient penser ceci ou cela.

Or, dans les faits, si une part indéniable de pensées ou de sentiments vient bien de ce qui se produit extérieurement, la réalité est qu’une part, au moins aussi grosse, de ces pensées ou sentiments a une origine bien plus mystérieuse, et c’est ce qui explique, selon moi, les écarts entre ce que je lis comme témoignages issus de l’époque concernée, et ce que j’entends dire par les historiens qui travaillent essentiellement sur le mode déductif.

MJC Annemasse-Sud.jpgComme je suis plutôt de formation littéraire qu’historique, j’ai participé et participerai à la commémoration de l’Annexion justement, pour l’essentiel, par des exposés sur l’état d’esprit qui régnait en Savoie à cette époque, tel que le reflète l’étude non des faits extérieurs, mais des écrits, parfois quasi privés, laissés par les gens qui vivaient alors. Un blog a été créé, où l’on m’a demandé d’intervenir dans ce sens: le lien est présent sur cette page. Et quelques conférences ressortissant à la même démarche auront lieu. Pour la prochaine, elle est organisée par l’Université populaire Savoie-Mont-Blanc, et sera présentée à Annemasse, à la M.J.C. du Perrier, avenue de Verdun, salle MC Solaar, le mercredi 20 janvier à 20 h. Il y aura des images. Mais surtout, la présentation sera plus personnalisée et plus chaleureuse, je l’espère, que sur un blog!

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08/01/2010

Histoire et poésie du Rattachement

F%C3%AAte_de_l%27Annexion_de_la_Savoie_%C3%A0_la_France1860.jpgOn m’a raconté - mais je ne sais si c’est vrai - que le maire d’une commune significative de Haute-Savoie a plusieurs fois essayé d’intervenir sur le fond de cérémonies commémorant l’ancienne Savoie, lorsqu’elles avaient lieu dans sa juridiction. Par exemple, en 2003, lorsqu’on a commémoré le traité de Saint-Julien de 1603, qui scellait la paix entre Genève et la Savoie, il aurait déclaré que la Savoie n’avait pas d’histoire, et que, par conséquent, il fallait changer les termes de la cérémonie qui tendaient à montrer le contraire. Ils avaient pourtant été établis par des historiens. Mais il pensait que sa vérité à lui valait mieux.

Peut-être particulièrement en France, les politiques assument une sorte de rôle sacerdotal, vis-à-vis de l’Histoire: ce sont souvent eux qui déterminent ce qu’il faut dire ou ne pas dire, à cet égard!

A l’occasion du 150e anniversaire de l’Annexion, on m’a raconté que ce même élu aurait ordonné qu’on ne parlât pas d’Annexion, mais de Rattachement. J’ai pourtant bien vu, moi-même, des reproductions d’affiches éditées par le gouvernement français d’alors, et demandant, dans ces termes, aux Savoyards s’ils souhaitaient être annexés à la France; et puis quand le plébiscite a eu lieu, on a bien effectué tout à fait officiellement une fête de l’Annexion.

Il faut croire qu’il existe des politiques qui pensent que les faits sont biaisés, même quand on les a établis, et que la juste manière de voir les choses est nécessairement la leur. Le mandat dont ils sont investis leur donne des facultés d’ordre prophétique, en quelque sorte.

Évidemment, il est bien possible que cela soit quelque peu biaisé par leurs intérêts propres. Le mot d’Annexion pourrait par exemple être connoté négativement et gêner le gouvernement légal dans son rayonnement, auprès de la population. Je ne suis pas sûr: mais c’est une possibilité!

Victor Hugo 2.jpgJ’avoue croire que le poète lui-même, lorsqu’il invente des figures mythologiques, est plus près de la vérité que le politique qui insère, dans l’histoire établie selon les principes rationalistes modernes, son opinion personnelle - qui en général l’arrange. Je ne suis pas sûr que le rationalisme historique permette d’échapper à ce travers, ni, naturellement, que toute figure angélique soit forcément fallacieuse, au sein d’un tableau qu’on dresserait de l’histoire de l’humanité. En tout cas, les poètes ont l’avantage d’assumer leur position, d’être clairs, sur ce point. Hugo, dans la Légende des siècles, peut être dit plus divinement inspiré que personnellement intéressé, je crois.

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04/01/2010

Leurs Excellences de la Ville

Paris.jpgLes bourgeoisies, les élites, les oligarchies issues du capitalisme moderne, trônant au centre des cités au commerce florissant, ont remplacé les princes, les nobles qui étaient censés être issus des Héros, et par eux des Immortels, et avoir conservé et transmis, par l’hérédité, une forme de surhumanité fondée sur la Vaillance, comme on disait autrefois. Les qualités héroïques ont été supplantées, elles-mêmes, par une forme de superintellectualité, ou de surintelligence, manifestable par les diplômes et les concours d’État, et liée en partie aux nécessités nouvelles d’un commerce fondé sur la comptabilité et donc les facultés rationnelles de l’être humain.

A Paris, sans doute, c’est visible. A Turin, cela le fut aussi, au XIXe siècle. Mais Genève ne put profiter pleinement de cette évolution, parce qu’en commençant par se dégager de la tutelle des princes de Savoie, elle s’est privé de la possibilité de s’asseoir plus tard sur leur trône, la donnant plutôt à Turin, voire Paris, justement. Elle préféra, inconsciemment, conquérir tôt sa liberté, plutôt que d’attendre deux ou trois siècles l’occasion de s’emparer des rênes d’un État auquel jusque-là elle eût dû se soumettre. Plus qu’à l’ancienne Rome, maîtresse d’un large territoire, Genève ressemble ainsi davantage à une ancienne cité grecque - autonome, libre, mais ne possédant pas d’empire.

Zeus.jpgCependant, du point de vue des paysans, du prolétariat savoyard ou apparenté, il faut avouer que cette succession d’Excellences, ce remplacement des nobles par une aristocratie liée au Capital, ou même à l’Intelligence, n’a jamais été regardée forcément comme un progrès, que ce soit par conservatisme ou parce que réellement le prolétariat n’a jamais rien gagné à changer de maître, comme le dit la fable de l’âne d’Ésope: Zeus accorda à l’animal un maître nouveau, conformément à ses prières, mais il était pire que le précédent! Idée connue. Elle pourrait s’appliquer à de nombreux divorcés remariés. Mais passons. En général, on ne croit pas qu’un maître puisse être pire que celui qu’on a.

J’ai lu chez un écrivain gruhérien que somme toute, les paysans de son cher comté avaient conservé une affection plus grande, à l’égard des comtes de Savoie, qu’ils n’en avaient développé à l’égard des Messieurs de Fribourg, et c’est bien la preuve que la question n’est pas religieuse. Les paysans bretons aussi ont souvent préféré leurs petits seigneurs locaux à la bourgeoisie, pourtant éclairée par la philosophie des Lumières, qui tenait le haut du pavé à Paris.

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02/01/2010

Figures de Noël de Marie Noël

Marie Noel.jpgJ’ai évoqué récemment sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui avait continué à placer, au sein de son effusion mystique, des figures fabuleuses distinctes, et accessibles, en tant que telles, à l’entendement, comme l'avait fait François de Sales, en son temps. Mais, parmi les poèmes qui ont pu être faits dans cet esprit depuis - disons - l’époque de Rimbaud, ceux de Marie Noël sont les plus connus, je crois - en tout cas ils sont faciles à trouver. Comme nous sortons de la période de Noël, et que l’Épiphanie n’a lieu que demain, il reste possible de citer cette dame, à ce sujet. Elle aimait un merveilleux un peu rutilant et populaire, les lutins, la féerie, ce qui plaisait aux enfants. Évoquant le palais natalle Roi dort, elle dit:
Là cent beaux airs
Pleins de louanges
Coulent tout clairs
Du sein des anges;
Trompes d’argent, violes d’or
Chantent d’amour
Dans la nuit noire,
Chantent autour
Du fils de gloire,
Jésus notre Sire qui dort;
Cent lustres, là, que l’encens voile,
Bercent leurs corbeilles d’étoiles.
Enfant Jésus.jpgElle éprouvait le besoin légitime de fixer, par du merveilleux, son sentiment religieux, son élan pieux. C’est joli, comme son poème sur les rois mages au sein duquel Jésus tire la barbe d’un des trois sages venus d’Orient. Cela anime, comme si on y était. Le style austère des temps anciens ne parvenait plus à la toucher. Elle va jusqu’à dire que la galette bien connue que nous mangeons alors fut le quatrième don des Mages à l’Enfant divin. Cela rabaisse sans doute indûment le mystère de l’or, la myrrhe et l’encens, mais elle avait besoin de rattacher sa vie réelle, faite de la vie de famille, des enfants, à sa piété. Peut-être du reste que le mystère des trois dons sacrés n’est plus ressenti, et que n’étant pas non plus expliqué, le sentiment qu’on en a eu spontanément autrefois n’existe plus guère. Car nous avons besoin de saisir le sens des images anciennes, pour continuer à les cultiver en nous: elles doivent s’approfondir dans l’intelligence, pour ne pas être enfouies par le temps qui passe et ajoute les figures les unes aux autres. Il faut aussi bien sûr raviver les idées anciennes par des couleurs nouvelles, comme a essayé de le faire Marie Noël dans ce poème sur l’Enfant-Roi.

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