28/02/2010

Elections régionales, mars 2010

Queyranne.jpgBientôt, en France, ce sera les élections régionales, et je dois dire que mon cœur va plutôt vers le Président actuel, Jean-Jack Queyranne. Je trouve qu’il a un vrai sens de la diversité culturelle, et même le sens de la liberté, à cet égard: il est libéral justement dans le domaine où je crois qu’il faut l’être. Il aime réellement la vie culturelle, et dans les projets qu’il a lancés, il a toujours donné à la Savoie sa place, comme il l'a donnée à toutes les parties de la Région: il n’a jamais essayé de créer une culture commune à la Région, ni non plus, a fortiori, d’aligner les cultures de cette Région sur la culture commune nationale. Il aime la culture dans sa vie propre, comme on peut aimer, dans un pré, la diversité des fleurs qui s’y trouvent.

Son absence de sectarisme est allée jusqu’à lui faire recruter un membre du Parti radical, pour sa liste de Haute-Savoie - peut-être après avoir compris que la Haute-Savoie n’avait jamais développé de socialisme véritable, et que la gauche y était restée celle du XIXe siècle: le radicalisme laïque, libéral et progressiste, issu de Voltaire. L’alternance politique, dans nos montagnes, s’est faite entre ce radicalisme laïque et la démocratie chrétienne. Au lieu de s’en plaindre, Jean-Jack Queyranne en a pris son parti, afin de se créer des fidèles en Haute-Savoie - notamment dans sa partie montagneuse.

Jules ferry.jpgJe sais bien que les Verts et leur tête de liste régionale, Philippe Meirieu, ont déclaré qu’ils étaient favorables à une Région Savoie; mais c’est en réalité aux élus départementaux savoyards de créer une telle institution. Et puis mon sentiment est que Philippe Meirieu reste attaché, en tant que vieux professeur patenté de l’Education nationale héritier de Jules Ferry, à l’uniformité sur le plan culturel. Il met trop de restrictions à la libéralisation, dans ce domaine. J’ai l’impression que, pour lui, les cultures régionales sont une tolérance de la République, et non une nécessité organique, répondant à un besoin profond de l’individu. Il s’insurge du reste contre l’individualisme sous toutes ses formes, et je crois que pour les libertés culturelles, ce n’est pas une bonne chose, car, à mes yeux, la culture est d’abord un moyen d’épanouissement personnel. Pour Philippe Meirieu, c'est surtout, me semble-t-il, un moyen d'affermir les liens sociaux, et c'est trop collectiviste, dans son essence, pour me charmer.

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26/02/2010

Henry Dunant et la mondialisation

Dunant.jpgDans l’histoire de Genève, Henry Dunant surgit de façon à la fois logique et surprenante. La neutralité suisse rendait normale l’apparition, en son sein, d’un homme désirant rester neutre dans la bataille qui, en 1859, opposait Vienne, d’un côté, et l’alliance entre Paris et Turin, de l’autre: il pouvait n’avoir pas de préférence dans le traitement des blessés.

Un an plus tard, pourtant, la presse genevoise se plaindra d’une conséquence importance de cette bataille: l’annexion de la Savoie à la France. Mais Dunant, en 1859, avait d’autres soucis. Et c’est ce qui est surprenant: car la neutralité helvétique n’empêche pas que, souvent, les intérêts nationaux priment, dans l’esprit des citoyens, de telle sorte que la neutralité, à l’extérieur, apparaît fréquemment - pourquoi ne pas le dire? - comme une marque d’égoïsme.

Cependant, cela ne va pas de soi: Henry Dunant a au contraire montré que l’esprit de neutralité pouvait servir de lit favorable à l’éclosion d’une forme de philanthropie véritablement universelle. Mais je crois que, pour le coup, la cause profonde ne s’en trouve pas dans sa nationalité, qui n’en a été qu’une condition, mais dans son individualité - et aussi dans l’époque, dont il a ZB James Fazy.pngsenti l’esprit avant tous les autres, ou presque.

Son élan vers autrui répond à une poussée profonde du temps, car on peut dater la mondialisation de la Révolution industrielle, au fond: c’est à partir de ce moment que le commerce a tendu à devenir plus fort que les États. Dunant le sentit alors que personne ne le voyait. On peut le regarder, par conséquent, comme une sorte de prophète, d’acteur inspiré de l’histoire. On peut dire qu’il matérialisa ce qui était en gestation depuis l’installation de Voltaire à Ferney et qui trouva une première grande réalisation avec James Fazy. Cela mûrit, pour éclore en Henry Dunant - dont l’âme fit luire le rayon qu’il fallait pour que le germe sortît des profondeurs!

(De fait, ce que Victor Hugo, en 1832, écrit, au sujet du héros de l'indépendance grecque Canaris, que, comme tout héros, il a dit le mot que Dieu lui donne à dire, n'aurait-il pas pu le dire, plus tard, de Henry Dunant? Celui-ci est une sorte de héros de l'humanité moderne, je crois.)

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23/02/2010

Les Na’vi des Pyrénées

Pierre Lhande.jpgJ’ai voulu montrer que les Savoyards bondissaient de rocher en rocher au-dessus d’insondables précipices à la façon des Pandoriens du film de James Cameron, et la Tribune de Genève m’a fait la bonté de reproduire cette description fabuleuse dans sa version imprimée, mais il ne faut pas être injuste, et je me suis souvenu, en me relisant, d’une évocation assez comparable concernant les Basques, par un écrivain basque peu connu - en dehors du Pays basque même - mais que j’aime bien, le jésuite Pierre Lhande, grand adorateur des traditions de ses ancêtres, qu’il regardait comme spontanément teintées de religiosité, sans doute avec raison.

Il dit en tout cas que les chasseurs basques n’hésitent pas - notamment pour échapper aux gendarmes - à sauter d’une roche à l’autre par-dessus un abîme de deux cents mètres, où luit étrangement le gave vert.

Pyrénées basques.jpgQuand ils traquent un sanglier, c’est par des raccourcis audacieux à travers les arêtes des roches et [ils] les tirent à la course, d’un versant à l’autre. Quand ils chassent la palombe, ils n’ont pas de difficulté à escalader quarante fois le grand chêne pour ramasser à terre le gibier abattu.

On trouve de ces trésors, dans la littérature régionale: les Na’vi à nos portes, aux extrémités de la France, dans nos propres montagnes!

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21/02/2010

Théologie négative

Bonnefoy.jpgVers le milieu du vingtième siècle, la poésie française a adopté une philosophie qui s’est peu à peu imposée: ce que le célèbre poète Yves Bonnefoy nomme une théologie négative. Elle est liée, je crois, à ce qu’énonce Jean-Paul Sartre dans L’Être et le néant, selon quoi l’esprit est pur néant, face à la matière brute, qui relève de l’Existence. Les élans mystiques des poètes, dès lors, devaient s’orienter vers ce pur néant, un néant indescriptible au sein duquel toute image était forcément trompeuse, et c’est ainsi, me semble-t-il, que la poésie moderne a commencé à rejeter l’imagerie glorieuse du romantisme et du symbolisme.

Notre ami Jean-Noël Cuénod, qui est poète, est l’héritier de cette tradition, même s’il a fondé son rejet de l’image sur Calvin - citoyenneté genevoise oblige. Mais en réalité, Amiel, nourri lui aussi de calvinisme, n’a jamais rejeté les images en elles-mêmes: il a simplement préféré celles qu’il créait à partir de sa propre âme, plutôt que celles de la tradition. La raison en est simple: il n’a jamais assimilé l’Esprit à du pur néant!

On se réfère, également, au mysticisme oriental, pour justifier cette absence d’images; mais la plupart du temps, l’Orient est très imagé!

Marteau.jpgLes poètes qui voulaient rester fidèles à la tradition mystique française et se référer à Dieu ont fréquemment voulu, alors, concilier le dogme traditionnel et cette philosophie existentialiste: j’en connais au moins deux qui ont établi un anagramme entre le mot Vide et le mot Dieu: Robert Marteau, Valère Novarina.

Personnellement, je trouve un peu subtil le raisonnement. Je trouve plus limpide Victor Hugo lorsque, dans Les Misérables, il prônait, dans un même élan, une marche du mal au bien, de l’injuste au juste, du faux au vrai, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir, de l’enfer au ciel, du néant à Dieu. Dieu et le néant s’opposent comme le bien et le mal.

De fait, d’un point de vue spirituel, c’est la matière qui est le vide et Dieu qui est le plein. Et, somme toute, l’existentialisme n’est pas réellement obligatoire: l’existence n’est pas forcément matérielle, quoi qu’on ait pensé. Du temps même de Sartre, Teilhard de Chardin rejetait, à ce titre, la philosophie de celui-ci, disant que c’était au contraire la matière, qui était une illusion, et que seul l’esprit avait de la substance.

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19/02/2010

Antériorité de Boëge

Boege.jpgEn fouillant dans les caisses de livres de mon défunt grand-père, j’ai l’autre jour trouvé une brochure éditée en 1910, consacrée à l’annexion de la Savoie à la France, et qui est entièrement favorable à cette annexion, quoiqu’elle ne l’appelle pas rattachement: je pense que cela n’a aucun rapport, et je ne sais pas pourquoi on se pique pour un mot.

Mais la brochure donne des renseignements très intéressants, sur les circonstances de l’Annexion de 1860. D’abord, elle confirme ce que je dis dans mes conférences: les Savoyards ne voulaient pas devenir italiens, et c’est la raison pour laquelle ils ont préféré la France. Certains ont rêvé d’un duché indépendant de Turin sous tutelle directe du Roi, mais cela n’a pas marché. Ce qui est précieux, dans cette brochure, ce sont les faits qui concernent la possibilité du nord de la Savoie de se rattacher à la Suisse.

M Thonon-les-Bains_Dessaix.jpgOn sait qu’il y a eu une pétition, en faveur de cette option; la brochure dit que la première localité à l’avoir signée est celle de Boëge! Elle dit aussi que les gens favorables à la Suisse étaient minoritaires mais beaucoup plus actifs et fervents que les Savoyards du nord voulant être rattachés à la France. Toutefois, les Dessaix, famille d’écrivains et d’intellectuels influents du Chablais, héritiers du général Dessaix, qui avait œuvré sous Napoléon, étaient favorables à la France, et Antony écrit une chose troublante, dans une lettre contemporaine de l’Annexion: la Suisse avait dit à un émissaire savoyard que la Confédération ne prenant rien à personne et ne se rattachant que des peuples libres, il fallait que les Savoyards commencent par devenir indépendants avant d’être rattachés à la Suisse. Berne est la prudence même: à Genève, on s’est souvent montré plus entreprenant. James Fazy, au temps de l’invasion des Voraces (des Savoyards de Lyon voulant imposer la république à Chambéry par la force), avait prévu d’intervenir militairement dans la zone de neutralité suisse: Berne l’exclut immédiatement.

Genève a gardé quelque chose de romain, en elle: le modèle occidental, qui voit les pays civilisés intervenir pour aider les peuples opprimés, lui parle davantage qu’il ne parle à Berne, où l’on appartient déjà à l’Europe centrale.

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16/02/2010

De Bonneville au mont-Blanc par Samoëns

Criou.jpgSamedi prochain, le 20 février, à 10 h 30, à la bibliothèque de Samoëns, je présenterai au public mon dernier ouvrage De Bonneville au mont-Blanc, consacré aux écrivains qui ont évoqué ce glorieux chemin de la vallée de l’Arve, ce sentier au mène au roi de la Terre, au dieu qui fait pendant à la déesse de la Nature dans le film Avatar: car les glaciers sont l’équivalent des sortes de lianes luisantes et roses qu’on voit dans le film de James Cameron, sauf qu’ils sont bleus; on peut y rattacher non pas ses cheveux (car sur Terre, ils sont bien sans vie propre), mais ses pieds, et sentir leur résistance fabuleuse, entendre le grondement grandiose qui est sous leur mouvement lent, l’entendre résonner dans ses jambes et jusque dans sa tête par l’intermédiaire de la colonne vertébrale. C’est lointain et sourd, mais plus d’un poète y a distingué la voix sublime d’un être divin!

On pourra dire que ce n’est pas végétal, mais minéral, mais il ne faut pas croire que le minéral est sans vie; plus mystérieuse encore, sa vie est également plus incroyable et plus majestueuse que celle du règne végétal. D’ailleurs, elle traverse toute la planète, de façon éminemment plus probante que dans le film de James Cameron.

Balmat.jpgPour les indigènes, il suffit de relire Horace-Bénédict de Saussure pour voir que les Savoyards d’autrefois n’avaient rien à envier aux Hurons ou aux Na’vi, qu’ils bondissaient eux aussi tels des chamois sur des montagnes énormes, en surplomb de falaises vertigineuses; la différence est que ce n’est pas de la fiction, et que nombre de Savoyards sont morts en chassant le chamois sur ces hauteurs. Évidemment, quand ils parvenaient à en attraper un, ils le chevauchaient en communiant avec lui - pouvant dès lors vaincre les rochers les plus abrupts - et c’est ainsi que les Savoyards sont devenus les alpinistes que l’on sait: car en l’espèce, il s’agit d’un processus purement psychique, et les hommes chevauchaient l’âme des chamois, naturellement: non leur corps. C’est donc vraiment plus beau que dans Avatar - plus pur!

Je ne dis pas, néanmoins, que les Savoyards n’ont pas été aidés par les Genevois, comme les Na’vi par le Terrien qui prend leur apparence, lorsqu’il s’est agi de conquérir leur liberté en gravissant le mont-Blanc, mais le fait est que cette conquête du pilier d’argent du monde est le fait d’un Savoyard, Jacques Balmat, et on peut dire que l’histoire - et mon livre qui la reflète - prend encore plus le parti des indigènes spontanément reliés à l’âme de la nature que le film de James Cameron!

Venez nombreux, par conséquent, à ma conférence de samedi!

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14/02/2010

Le message de James Cameron

Cameron.jpgJe lis et j’entends dire que le message du film Avatar serait révolutionnaire, mais je m’étonne qu’on n’ait pas remarqué que les Na’vi demeurent passifs, face aux Terriens à l’aspect très américain qui les anéantissent, et qu’ils ne doivent pas leur salut à leur déesse, mais seulement au Terrien qui a accepté de devenir l’un d’eux, et qui a l’air lui-même très américain. Bien sûr, le film est antiraciste, puisque le Terrien accepte d’entrer dans la communauté extraterrestre définitivement, mais il n'en demeure pas moins, à mon avis, américaniste, en ce que le Terrien a seul la présence d’esprit nécessaire au salut des Na’vi.

D’abord, il dompte l’oiseau géant aux couleurs de feu, clair reflet des forces célestes - de l’âme du Soleil. Il est donc le seul à posséder l’état d’esprit qui relie l’action au dieu d’en haut. Et cela lui permet de prendre la tête de la résistance. Si le héros dompteur du dragon de feu avait été le chef naturel des Na’vi, et si le Terrien s’était contenté de se rallier à lui, j’aurais plus cru à une forme d’authenticité, dans le film!

Ensuite, le Terrien prie la déesse dont pourtant son épouse extraterrestre lui dit qu’elle ne prend jamais parti - qu’elle-même reste habituellement passive, par conséquent. Or, grâce à l’esprit du héros, sans doute, la déesse de la nature et de la vie s’éveille, acquérant une conscience morale, et se rebelle à son tour contre l’envahisseur.

racine.jpgLe Terrien apparaît comme celui qui a pu donner une activité providentielle et véritablement divine à l’âme de la nature, sur Pandora. Il n’est donc pas vrai, comme l’a soutenu le Vatican, que le film prône un complet retour au paganisme, puisque l’Américain nourri de culture occidentale - et, par conséquent, judéochrétienne - est le seul à pouvoir résister aux autres Américains méchants, qui n’ont comme souci que les sous.

On pourrait en fait dire que cela critique Bush pour mieux faire apparaître Obama comme un sauveur.

Car les Américains sont toujours les meilleurs. Bons ou mauvais, il faut bien qu’ils règnent, comme disait à peu près Néron dans la pièce que Racine lui a consacré.

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12/02/2010

Genève, cité de droit international

L’installation de la Société des Nations à Genève y a placé nombre de magistrats internationaux, des diplomates. Mais la diplomatie relève d’un droit qui n’est peut-être pas aussi clair que les codes nationaux, car les rapports de force y jouent un grand rôle, et on peut se demander Numa & Egerie.jpgjusqu’à quel point une cité commerciale comme était Genève n’était pas prédisposée à devenir un centre diplomatique, puisqu’une cité dominée par le commerce construit son droit aussi en établissant des équilibres entre les forts et les faibles, des équilibres au moins autant fondés sur les nécessités pratiques que sur la justice en soi, prise absolument et indépendamment de tout contexte.

Or, même dans l’ancienne Rome, faut-il le rappeler? les premières lois sont censées être venues des dieux: on se souvient que le roi Numa Pompilius, fondateur du droit romain, s’est dit inspiré par la nymphe Égérie, qui vivait dans un bois sacré des environs, et on sait un peu moins que des traditions faisaient remonter les premières lois à une apparition de Jupiter dans le Ciel: les lois étaient écrites en lettres de feu sur sa poitrine. Les anciens Romains étaient plus proches de la tradition hébraïque, dans son essence, qu’on pourrait le croire. Cependant, je crois quand même qu’ils se fiaient davantage à la tradition qu’à l’inspiration, sous ce rapport; et cette tradition accordait forcément beaucoup aux nécessités pratiques du temps.

220px-Whelan_Mule.jpgLa confusion entre le guerrier qui avait conquis des territoires, ou gagné des guerres - et qui devenait, ainsi, Empereur -, et l’inspiration divine, était complète, le génie de l’Empereur - son ange gardien, dirait-on aujourd’hui - étant réputé demeurer parmi les hauts dieux, près de Jupiter. Le monde moderne a tendu à affiner la chose, d’abord, dans un sens chrétien, en distinguant l’inspiration divine des nécessités politiques et économiques, et en détachant la vie mystique de ces nécessités, comme c’est visible jusque chez François de Sales; ensuite - dans un sens dit laïque -, vers un matérialisme complet, et qui était sans doute plus naturel et plus inéluctable, après l’Antiquité: le christianisme étant à la fois une intrusion, en Occident, du mysticisme juif, et une sorte de miracle, de bizarrerie de la nature, d’hiatus dans l’enchaînement de l’histoire - une faille dans les calculs psycho-historiques d'Isaac Asimov, une manifestation individuelle imprévisible a priori, comme fut The Mule, dans le roman Foundation.

Asimov voyait cela comme une anomalie, et je ne partage pas cette idée, naturellement, mais ce n’est pas le problème. Joseph de Maistre avait saisi que la Révolution était d’une nature similaire, même si lui aussi - par conservatisme - l’a d'abord regardée comme une anomalie, au sein de l’évolution historique.

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08/02/2010

Avatar de synthèse

Planete_Sauvage.jpgAvatar m’a paru être un mélange de films célèbres - Danse avec les Loups et Star Wars, principalement, mais aussi Starship Troopers, Le Dernier des Mohicans, le Nouveau Monde de Terrence Malick, et quelque autres. Je ne pense pas qu’il soit en lui-même d’une grande originalité. Les extraterrestres m’ont semblé imités de ceux de La Planète sauvage, un vieux dessin animé français assez bon, inspiré par Stefan Wul, écrivain qui a créé des mondes fabuleux dans les étoiles.

On se souvient peut-être que j’ai parlé de cet autre film d’animation, Coraline, et de son paradis qui me semblait comme clos sur lui-même, sans profondeur, sans respiration. J’ai eu un sentiment similaire avec le monde d’Avatar, qui évolue dans l’ombre dorée d’une planète énorme - ce qui en fait une sorte de monde souterrain: d’ailleurs, même les montagnes flottent dans le ciel.

Méduses.jpgL’idée de faire dominer le bleu et le vert, dans ce monde, est agréable, mais cela crée l’image d’un paradis primitif - situé au fond des mers, en quelque sorte. Les plantes ressemblent elles-mêmes à des anémones, et la fluorescence générale des choses rappelle la lumière que produisent maints êtres aquatiques.

C’est un paradis qui a quelque chose de régressif, d’abyssal. Comme une bulle qui aurait survécu du temps de la Lémurie, pour reprendre un thème de Blaise Cendrars: car il disait que les hommes à l’origine vivaient dans un monde qui mêlait la terre et l’eau, et qu’ils tenaient eux-mêmes un peu du poisson. (Il tenait le terme de Lémurie de théosophes américains tributaires, je crois, de H.P. Blavatsky; Lovecraft y a fait allusion.)

Saturnales.jpgCela a quelque chose de saturnien, eût dit Verlaine: c’est un spectacle qui a un lien avec les Saturnales! Le temps d’un film, on retourne aux temps bénis où l’homme ne faisait qu’un avec la nature…

Le sacré se meut directement quand l’esprit d’une brave dame est saisi dans une belle clarté légèrement mauve, mais surtout blanche, éblouissante. Le reste du temps, il est allusif: on ne sait pas si on peut y croire. Il n’est lié, du reste, qu’à la vie de la planète même: il n’a rien d’universel; il ne se relie pas au Ciel, aux étoiles. Il ne luit en quelque sorte que dans l’ombre de la grosse planète dorée qui lui sert de soleil - et qui est un peu, elle-même, comme un soleil contemplé depuis le fond de l’eau!

Quel sort peut être réservé, dans ce monde, à l’intelligence qui fait de la vie de l’univers un tout cohérent, dirigé par un esprit unique? On se situe en fait avant son apparition. C’est joli, mais cela ne m’enthousiasme pas vraiment. C’est un monde quelque peu étriqué, et d’ailleurs assez uniforme, qui n’a pas l’air, en plus, de compter beaucoup de ces charmants géants bleus qu’on appelle les Na’vi.

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06/02/2010

400e anniversaire de l’Ordre de la Visitation

Jeanne de Chantal.jpgFrançois de Sales est connu à Genève pour avoir converti la plupart des protestants savoyards mais en tant qu’évêque, son acte le plus important est la fondation, en 1610 à Annecy, de l’Ordre de la Visitation avec Jeanne de Chantal, sa bonne amie.

On raconte qu’ils se connaissaient déjà avant de se rencontrer: elle l’avait vu en vision, au sein d’un rêve, lui l’avait vue en ravissement, dans une extase. Souvenir d’une vie antérieure, peut-être. Mais ils n’en ont pas parlé ainsi.

Cette fondation fait suite à la publication de l'Introduction à la vie dévote, qui était un livre de dévotion mystique destiné aux laïcs, notamment les dames, et, par conséquent, écrit en français. Je connais bien ce livre, mais je sais surtout de l’Ordre de la Visitation qu’il est réservé aux femmes.

A Fribourg, l’intérieur de l’église qui dépend de cet ordre m’a frappé parce qu’on y voit un œil immense, au sein d’un triangle, tout en haut d’une paroi, et aussi parce que, à l’entrée, pour séparer les visiteurs de ceux qui prient, se dresse un panneau de bois en treillis. François de Sales, en effet, dit que pour se mettre en présence de Dieu, il existe quatre moyens, dont l’un est de considérer notre Sauveur, lequel en son humanité regarde dès le Ciel toutes les personnes du monde, mais particulièrement les chrétiens qui sont ses enfants, et plus spécialement ceux qui sont en prière, desquels il remarque les actions et déportements. Or, ceci n’est pas une simple imagination, mais une vraie vérité; car encore que nous ne le voyions pas, pourtant de là-haut il nous considère: saint Étienne le vit ainsi au temps de son martyre. Si que nous pouvons bien dire avec l’Épouse: Le voilà qu’il est derrière la paroi, voyant par les fenêtres, regardant par les treillis.

Oudjat.jpgCet œil dans un triangle n’est donc pas un symbole maçonnique, comme certains l’ont cru. Il s’agit de la représentation d’une idée qui elle-même est la représentation de la vraie vérité.

L’Épouse renvoie bien sûr au Cantique des cantiques, qui enflamma si fort, plus tard, Jeanne Guyon, qui a dit elle aussi entretenir un lien avec feu saint François de Sales - lequel participait désormais, déclare-t-elle, de la nature de Dieu: elle en parle justement à propos de sa venue à Annecy, au couvent de la Visitation.

Il faut noter la hiérarchie que François de Sales établit entre les personnes du monde, hiérarchie qui n’exclut cependant personne absolument.

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02/02/2010

Alix statufié

Alix.jpgL’auteur de la bande dessinée Alix est mort récemment, et j’aimais bien Alix, avec ses Romains vêtus de capes rouge vermillon. Mais je trouvais les personnages de ces albums un peu figés, et les histoires un peu compliquées, prenant trop au sérieux des ressorts narratifs et des thèmes qui ne parvenaient pas à me passionner. Je pourrais néanmoins en dire autant de Blake et Mortimer, sauf que l’arrière-fond scientifique donnait à des imaginations très modernes une crédibilité qui entretenait dans les histoires le mystère. Ces machines prodigieuses, magiques, cela touche.

180px-Bussiere,Gaston_-_Salammbo,_1907.jpgAlix s’appuyait plutôt sur les drames humains, si ma mémoire est bonne. S’il y avait du fantastique, il était trop classique, éculé pour marquer. Même celui de Tintin était plus original, plus vivant, plus étrange, comme émanant des profondeurs de la conscience, de l’esprit.

Bref, les personnages d’Alix manquaient quand même un peu de vie, malgré les couleurs du décor. Les mauvaises langues diront: c’est comme le Salammbô de Flaubert. Recréer une époque à partir des données objectives est difficile: cela semble toujours manquer de vie. Il faut forcément repartir de l’humain, plus que du décor. Mais Salammbô reste un chef-d’œuvre. L’énergie du style pallie à l’intériorité peu évocatrice des personnages: la tableau lui-même s’anime. La matière. C’est comme les machines de Blake et Mortimer!

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