30/05/2010

Now it’s dark

Frank Booth.jpgDennis Hopper est mort hier, et on se souviendra longtemps de son interprétation de Frank Booth, dans Blue Velvet, de Lynch. C'était un monstre qui assumait presque à lui seul la profondeur fantastique du film, laquelle avait valu à celui-ci de recevoir un prix au festival d'Avoriaz. Jeffrey Beaumont épiait la pauvre Dorothy Valens depuis l'intérieur de son placard, et il entrait ainsi dans un monde parallèle, dont Frank Booth était le créateur et l'ordonnateur, au fond, quoique avec la complicité de Dorothy Valens même: Lynch rappelle qu'en réalité, elle y avait participé par une pulsion obscure dont Frank Booth était la matérialisation.

Car comme le monstre dit de Théramène de Phèdre par Jean Racine, qui était aussi la matérialisation de la jalousie et du dépit, de la passion de l'épouse de Thésée, Frank Booth matérialisait la curiosité malsaine et mêlée de peur de Jeffrey Beaumont, et les pulsions plus inavouables encore de Dorothy Valens. C'en est au point que Jeffrey se demande, légitimement: Comment peut-il y avoir, dans ce monde, des êtres tels que Frank Booth? C'est un mystère.

Frank Booth se meut dans les ténèbres, et quand il arrive chez Dorothy, il baisse la lumière: Now it's dark est sa plus belle réplique. J'aime aussi: Do you know what a love letter is? Il s'agit d'une balle.

blue-velvet-1.jpgLe drame de l'amour est tout entier incarné par ce monstre qui conserve son humanité en étant fasciné, dans sa ténèbre, par le bleu, et qui en pleure, comme un ange déchu qui verrait un dernier reflet de la divinité! C'est beau comme du Milton. Lynch de ce point de vue est incroyable. Car on comprenait Frank Booth, au bout du compte: il était une partie de nous-mêmes, celle qui veut se laisser absorber par la passion. C'était un monstre qu'on avait en soi, et c'est ce que Dennis Hopper a magnifiquement montré. Lynch lui était resté très attaché.

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28/05/2010

Etienne Dumont et le salut de Genève

Sainte Jeanne de Chantal sous l'oeil de Dieu.jpgJ'ai un peu ri, en lisant, dans le courrier des lecteurs de la Tribune de Genève du 22 mai, la réaction outrée de ma camarade Marie-Claire Enevoldsen-Bussat à l'article qu'Etienne Dumont avait consacré, une semaine auparavant, à son récent livre sur sainte Jeanne de Chantal, la fondatrice de la Visitation à Annecy il y a tout juste quatre cents ans. J'ai pensé réagir plus tôt et plus directement à ce qu'avait écrit Etienne Dumont, mais il m'a semblé que j'avais déjà abondamment commenté les idées qu'il défend, selon lesquelles la carrière de François de Sales eût tout entier été tournée contre Genève. J'ai déjà dit que dans ses livres les plus importants, il n'avait jamais parlé de Genève, et qu'il n'avait évoqué les protestants eux-mêmes que par allusions, son œuvre écrite étant essentiellement mystique: il pensait que le mysticisme appliqué aux symboles traditionnels de la religion était bien plus efficace que de s'en prendre directement à ceux qu'il jugeait objectivement hérétiques. Cela revient à dire qu'il se moquait un peu, au fond, de Genève en tant que telle, et le fait est que Jeanne de Chantal ne s'y est jamais beaucoup intéressée non plus. Or, Etienne Dumont s'obstine à croire que les Savoyards n'ont développé leur culture religieuse que contre Genève. Dieu sait pourquoi.

Basilique_Visitation annecy.jpgCe noble historien de notre quotidien préféré est allé jusqu'à défendre l'idée que le salut de Genève est venu de sa haine de la Savoie, ce qui est assez erroné, je pense, car la grandeur de Genève n'est due qu'aux Genevois mêmes, et à ce qu'ils ont pu faire de positif pour l'humanité, sans se soucier plus de la Savoie que du Kamchatka. L'idée d'Etienne Dumont revient à dire que le salut de Genève n'est que la réaction mécanique à des initiatives des Savoyards, et mon avis est qu'en réalité ils ont eu de belles initiatives qui leur furent propres - que les Savoyards ont parfois voulu entraver, parfois non - et que c'est à ces initiatives genevoises que Genève doit son salut, sa grandeur. Les Savoyards ont même pu, de temps à autre, épouser ces initiatives, comme l'atteste l'origine savoyarde de François Bonivard, ou la collaboration entre Jacques Balmat et Horace-Bénédict de Saussure. L'antagonisme érigé en principe général ne me paraît pas correspondre à la réalité historique. Mais Etienne Dumont est peut-être simplement de ceux qui trouvent qu'il y a en ce moment trop de frontaliers. Et après tout, pourquoi pas? Je n'en sais rien. Cela n'a cependant aucun rapport avec l'ordre de la Visitation

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25/05/2010

Samoëns aux éditions Le Tour

ecusson_samoens_2_200x0.jpgLes éditions Le Tour viennent de sortir un ouvrage collectif dirigé par le directeur même de la maison d'édition, Marc Mogenet, mon père, lequel ouvrage est consacré à Samoëns, où la maison d'édition est sise, au sein d'une demeure (une ferme qu'on appellerait volontiers chalet, quoique de façon impropre) que mon père tient de ses ancêtres, dans la montagne, et à laquelle il voue une forme de dévotion qui rappelle volontiers le culte des ancêtres qu'on pratiquait chez les anciens Romains ou qu'on pratique encore, explicitement, dans nombre de pays du monde: c'est la religion qui précède les religions dites du Livre, ou les philosophies mystiques émanées de l'Inde. Mais cet ouvrage est tout ce qu'il y a de plus sérieux et moderne, il contient de nombreuses photos en couleurs, très jolies, pour honorer ce village ancestral du point de vue de son concepteur.

J'y ai moi-même écrit deux articles, consacrés aux écrivains de Samoëns, Gerdil et Biord, qui eurent maille à partir avec Rousseau et Voltaire. Mais beaucoup d'auteurs illustres ont participé: Mickaël Meynet (l'auteur des Frahans), Colette Gérôme (historienne officielle, pour ainsi dire, de Samoëns), photo-du-criou-en-hiver-samoens.jpgViolaine Simon, Michel Nicodex (plus connu pour ses pâtisseries magistrales, car il a été longtemps pâtissier à Samoëns, mais il est aussi un érudit), Gisèle Mogenet (ma mère), Lolita Rousset, François-Désiré Riondel (un cousin), Marilyne Mazocchi, Jérôme Gherra, Simone Déchavassine (une cousine), Jean-Marc Jacquier (musicien savoyard célèbre), Michel Dunoyer, Jeannette Granger, Gilbert Taroni (journaliste au Dauphiné libéré), Marie-Pierre Vérignon et Mireille Chauvaud-Gaboriau, tous animateurs culturels de la noble cité aux sept monts, dont Colette Gérôme rappelle qu'elle a dû être fondée par un chef burgonde appelé Samo, qui est sans doute l'homme dont on a retrouvé la tombe il y a plus de cent ans déjà, et qui est peut-être ce Samo originaire de Sens, en Bourgogne, qui à la tête des Wendes, futurs Croates, combattit le roi Dagobert, roi de France et de Bourgogne: c'est l'idée que j'ai, en tout cas, car finalement, Dagobert et Samo se sont mis d'accord, les Slaves qui formaient les troupes du second se sont convertis au catholicisme, et Samo lui-même a disparu des annales de l'histoire: il se peut qu'on lui ait donné le fond de la vallée du Giffre, et qu'il y ait fait venir des colons pour la défricher.

Une brochure excellente et luxueuse, quoi qu'il en soit, coûtant 18 €, et à commander aux éditions Le Tour, 11, route de Chalonges, 74340 Samoëns: c'est l'adresse de Marc Mogenet, qui est dans l'annuaire.

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21/05/2010

Postures de l’amour

kama_sutra_2.jpgLe catholique carougeois François Velen a récemment, sur son blog, évoqué les dérives sexualistes actuelles, en faisant néanmoins remarquer que ce n'était pas à l'Église romaine de déterminer quelles positions il fallait pratiquer - d'entrer dans les considérations du Kâma-Sûtra.

Cependant, il sait bien qu'en premier lieu, les prélats les plus pudiques, à cet égard - disons, François de Sales -, ont rappelé le principe selon lequel il fallait rester dans les voies susceptibles de procréation, même quand on savait que celle-ci n'adviendrait pas. Car il s'agissait, par exemple pour saint Paul, d'appliquer en pratique l'idée que l'homme et la femme sont complémentaires: la spécificité de la femme et de l'homme, sur le plan physique, est dans l'organe génital.

Certains prélats, je crois, sont bien entrés, tout de même, dans des considérations liées aux positions, en suivant le fil de la complémentarité et de la réunion du principe féminin et du principe masculin, dans un sens du reste assez platonicien. Le Yin et le Yang - également - se complètent en se mettant l'un dans l'autre totalement. Pour les anciens philosophes, les deux principes avaient été malencontreusement séparés, à l'origine. L'amour y remédiait.

brillatsavarin.jpgOr, Vâtsyâyâna et son Kâma-Sûtra, en réalité, vont globalement dans le même sens. Il ne s'agit néanmoins pas d'un ouvrage mystique, mais d'un traité pratique - une sorte d'équivalent de la Physiologie du goût de Brillat-Savarin.

Évidemment, pour les religieux, les livres doivent avant tout édifier, et non renseigner. On avait fait ce reproche à Vâtsyâyâna, de son temps, déjà: le sujet était indigne, disait-on, d'un traité de science. A cela, Vâtsyâyâna répond que la connaissance sert aussi à améliorer le monde ordinaire tel qu'il est, et que son traité est équivalent aux ouvrages sur l'art de la guerre, ou de la cuisine.

Or, dans les faits, il tend bien à rejeter les pratiques non conformes au principe de complémentarité énoncé précédemment, même s'il n'en donne pas d'explication particulière. Il s'exprimait selon le sentiment de l'amour qu'il pouvait avoir: l'idée de suivre des règles clairement conçues - et de jeter l'anathème sur ce qui s'en écarte - est plus occidentale.

Le fait est que Joseph Joubert a dit, de son côté, que le visage exprimait seul l'individualité, le reste du corps exprimant davantage l'espèce. Or, la complémentarité en principe se joue entre deux individus, deux âmes-sœurs.

A cet égard, comme au reste, le Kâma-Sûtra est un livre profane, mais pas forcément un livre impie.

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19/05/2010

Liberté et pédagogie, en France

République_Française-_Liberté_Egalité_Fraternité.jpgLa liberté est un principe fondamental de la République française. C'est pourquoi les inspecteurs de l'Éducation nationale de France, quand ils viennent voir les fonctionnaires enseignants, affichent, en général, leur volonté de discuter, sans esprit d'autoritarisme, avec eux de ce qu'ils font. J'ai donc été assez étonné, récemment, de rencontrer un inspecteur qui, à l'issue de notre fructueux dialogue, a déclaré que je pouvais bien avoir les idées que je voulais, en tant que fonctionnaire, je devais de toute façon suivre les directives pédagogiques de ma hiérarchie.

Car je défendais un autre mode opératoire que celui officiellement préconisé, pour atteindre les objectifs du programme. Or, une fois que je l'eus bien expliqué, on ne m'a pas montré qu'il était mauvais en soi, mais simplement enjoint de faire comme on me disait, et non comme je voulais.

Il faut savoir que la pédagogie officiellement prônée a des présupposés idéologiques: je les ai dégagés, et on a reconnu leur existence; mais c'est justement alors qu'on m'a dit que je devais adopter cette pédagogie même si je m'opposais en privé à ces présupposés idéologiques.

Ce qui est étonnant, c'est qu'en France, l'État a un quasi monopole, sur l'Éducation: le libéralisme n'existe pas, dans ce secteur d'activité. Cela signifie, pour moi, que si on veut que la Constitution s'applique aussi à l'enseignement, si on veut que le principe sacré de la liberté existe aussi dans l'éducation, on est un peu obligé de reconnaître que les fonctionnaires ont des prérogatives pédagogiques propres, même à la base, du moment qu'ils ont pour objectifs ceux qui sont fixés par la communauté nationale. Imposer le secret d'une méthode parfaite me paraît plutôt illusoire.

sorbonne.jpgMais la façon dont la liberté, l'égalité et la fraternité peuvent concrètement s'appliquer dépend souvent d'arcanes tellement profonds! A la base, un professeur de Collège ne comprend pas tout. Il faut bien qu'il s'en remette au gouvernement, quand il veut comprendre le droit. Au gouvernement, ou aux experts qu'il emploie, bien sûr.

C'est comme les présupposés idéologiques: est-ce qu'un professeur de Collège est en mesure de remettre en cause les concepts élaborés par nos plus grands philosophes, à la Sorbonne? C'est un peu comme demander si un curé peut remettre en cause les idées du Pape, je pense.

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17/05/2010

La logique inoculée aux enfants

muse_Josquin2.jpgJ'ai eu l'occasion, cette année, de converser avec un inspecteur académique, et la discussion, je ne sais plus pourquoi, a porté sur la façon dont les facultés intellectuelles naissaient chez les élèves. Nous n'étions pas du tout d'accord. Car pour moi, en fait, elles se développent naturellement, notamment à la puberté, et durant l'enfance, la perception de la logique des choses elles-mêmes se fait comme à travers un voile, une nappe qui est celle des sentiments. J'ai expliqué cela au Théâtre du Caveau, en mars, juste avant que mes propres élèves ne récitent des poèmes qu'ils avaient préalablement composés.

L'apprentissage de la logique passe donc durant l'enfance par le sentiment, et les images ou les rythmes qui accompagnent les sentiments, qui structurent si je puis dire la sphère émotionnelle. C'est mon point de vue.

Or, le sympathique inspecteur avec lequel je discutais en avait un autre, qu'on peut prévoir, parce qu'il est assez largement partagé, quoiqu'à mon avis il soit faux: la logique peut s'imprimer sur un cerveau quel que soit son âge. Cela revient à dire, je pense, que la logique elle-même n'est que dans le cerveau humain, et qu'on ne peut donc pas ressentir dans la nature sa présence, par exemple, avant qu'elle ne soit exprimée en mots.

300px-450px-Septem-artes-liberales_Herrad-von-Landsberg_Hortus-deliciarum_1180.jpgDès lors, on saisit l'idée, répandue chez les pédagogues, selon laquelle en enseignant les relations logiques que contient la grammaire, on crée la faculté logique chez les élèves. Or, pour moi, voici ce qui se passe, si on agit dans ce sens avec des élèves qui ne sont pas en âge d'intégrer la logique au sein de l'entendement, de façon claire et intellectualisée: pour les bons élèves, ils se soumettent, et apprennent non la logique des choses, mais leur ombre factice au sein des mots, la logique propre aux mots, qu'ils finissent par confondre avec celle des choses; pour les élèves ordinaires, ils rejettent ce qu'on essaye de leur apprendre comme ne correspondant pas à quelque chose qu'ils ressentent. Les premiers sont exposés au risque d'un esprit qui tourne à vide, les seconds, de devenir réfractaires à la grammaire, comme je l'ai longtemps été, avant d'en découvrir les trésors fabuleux.

Car elle dévoile les dessous du langage: et ce faisant, les dessous du monde même. Dans la langue, tout est action, avec un point de départ qui initie l'action, et un point d'arrivée qui la subit. Cette révélation se suffit à elle-même: nul besoin d'asservir la grammaire à l'acquisition d'une compétence technique. La grammaire a trop à dire sur la vie pour accepter d'être assujettie à des objectifs comptables, je crois. Mais précisément, elle révèle quelque chose de la vie quand on pressent d'emblée que la vie a de la logique, que la logique n'est pas seulement un endroit du cerveau humain qu'on peut modeler par de la didactique.

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14/05/2010

La Savoie chez Décaillet

MOG1.jpgCe matin, j'étais chez Pascal Décaillet pour évoquer la Savoie à l'occasion du 150e anniversaire de l'Annexion; ça peut être écouté ici (écouté peut-être avec profit, quoique peut-être aussi avec ennui, car j'ai un débit plutôt lent). Je remercie chaleureusement Pascal Décaillet d'avoir voulu aborder ce sujet avec ma modeste personne.

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13/05/2010

Comment j’ai appris l’anglais

london-londres-england-inglaterra.jpgEn tant qu'élève, au Collège ou au Lycée, j'avais en anglais un niveau exécrable. Je détestais la méthode d'apprentissage en cours dans l'Éducation nationale, qui consistait à apprendre par cœur du vocabulaire et des structures de phrases et à combiner le tout pour produire du texte. Méthode qui je crois est toujours appliquée, globalement: en français, on continue aussi à la pratiquer. On s'imagine qu'apprendre la grammaire peut créer du discours, alors qu'à mon avis, la grammaire ne sert qu'à améliorer un discours qu'on produit par ailleurs.

J'ai rencontré un jour un collègue agrégé de Lettres qui voulait absolument m'imposer toute une stratégie fondée sur des exercices censés permettre aux étudiants techniciens que nous avions en charge de produire du texte, alors que je me contentais de leur expliquer les règles de la dissertation propre à leur examen et de les leur faire appliquer au fur et à mesure, en guise d'entraînement. Et le fait que les résultats aux examens ne prouvaient pas que ma méthode était moins bonne.

Lycée Morez examen.jpgElle désacralisait le français, peut-être; mais est-ce si mauvais? Les étudiants en étaient plutôt satisfaits.

Les exercices de grammaire ne m'ont jamais paru propres à créer du discours organisé; pour moi ils permettent avant tout d'améliorer la construction de phrases qu'on produit par ailleurs. Les exercices de grammaire ne conduisent donc pas, dans mon esprit, à la production de textes complexes, mais sont un simple moyen d'intégrer les règles de la grammaire et d'améliorer, par cette connaissance acquise, les textes qu'on produit de toute manière. La complexité elle-même répond à un désir d'exprimer une idée déjà conçue: elle n'est pas crée artificiellement par la possibilité qu'on a de la créer.

En tout cas, je n'ai, en ce qui me concerne, commencé à être bon en anglais qu'à partir du moment où je me suis immergé dans des textes en anglais. Le peu que j'avais appris à l'école m'aidait simplement à comprendre plus vite ce que j'avais sous les yeux. Mais c'est cette lecture qui m'a permis d'apprendre l'anglais, et non ce que j'avais appris à l'école.

Le plus effrayant, d'un certain point de vue, est que même avant que j'eusse commencé à lire de l'anglais, quand j'étais en Angleterre, on me disait que mon parler était plus clair que celui des autres Français, parce qu'ils essayaient de faire des phrases, alors que je m'efforçais simplement de me faire comprendre avec les moyens dont je disposais.

Pour moi, la langue est une forme donnée au langage: c'est déjà - d'emblée - de la poésie. L'énergie productrice de texte n'est pas dans les règles, saisies par l'entendement, mais dans le sentiment - les désirs.

La poésie est à mes yeux au cœur du langage: non à sa périphérie.

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11/05/2010

Le rejet de la Culture par le Peuple

HPLovecraft.jpgDans l'éducation publique française - et peut-être ailleurs, je ne sais pas -, depuis que je suis membre de cette noble institution, j'entends dire que les élèves rejettent d'instinct la culture, et que, par conséquent, si on veut en faire passer auprès d'eux, il faut en quelque sorte les appâter en ayant pour objectif affiché de créer en eux des compétences qui plus tard leur seront utiles pour gagner de l'argent, pour trouver un bon emploi.

Je me souviens néanmoins que quand j'étais moi-même élève d'un lycée parisien, un jour, un professeur d'anglais a demandé de rédiger un texte dans la noble langue qu'elle enseignait devant expliquer pourquoi il était bon d'apprendre l'anglais. Or, j'ai dit que moi, je ne le faisais ni pour tenir une conversation au cours de mes voyages, ni pour gagner de l'argent plus tard, mais par amour de la poésie anglaise et pour avoir la possibilité de la lire en langue originale, afin de mieux en goûter les beautés. De fait, à cette époque, déjà, je lisais Shakespeare dans des éditions bilingues, et Lovecraft en regardant l'original à côté de la traduction.

shakespeare91.jpgEst-ce que j'ai passé pour un miracle sublime? Pas du tout: la dame a clamé son indignation, affirmant que ce que je disais était scandaleux, et que de toute manière, j'écrivais si mal l'anglais que ça n'avait rien d'étonnant. Bref, j'ai eu une note affreuse.

Des camarades bons en anglais ont lu mon texte et ont dit que la langue en était correcte, et que mes idées avaient seules déclenché ma hideuse note. De fait, un mois plus tard, au Bac, j'ai eu, en Anglais, une note honorable.

Je ne sais pas pourquoi les inspecteurs ne veulent pas qu'on assume l'enseignement de la culture. Prétendre que cela vient de la population me semble un peu court. Je n'ai pas réellement constaté une telle chose, au cours de mes années d'enseignement.

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08/05/2010

Musique psychédélique en Yverdon

hawkwind_space_ritual.pngLa Tribune de Genève avait présenté dans son supplément du samedi une exposition à Yverdon sur les rapports entre la musique et la science-fiction dans les années 70, et je suis allé la voir, car j'ai toujours aimé ce courant musical psychédélique dont l'exposition a montré à juste titre qu'il avait aussi débouché sur la musique de Philip Glass et de Michael Nyman, mes deux compositeurs préférés. L'opéra de Glass The Voyage mêle lui-même l'histoire nationale américaine au mysticisme et à la science-fiction; il y avait aussi un peu de science-fiction dans Einstein on the Beach, et Nyman est l'auteur de la belle musique de l'inoubliable Bienvenue à Gattaca.

Je voulais également voir Yverdon, haut lieu de la résistance savoyarde contre l'invasion bernoise, et surtout, haut lieu de l'histoire de la pédagogie moderne, avec Pestalozzi. C'est une très jolie cité, et le château ressemble, en plus intact, à celui de Bonneville par son style propre à la Savoie du XIIIe siècle. Les parties plus récentes de la ville n'ont aucun rapport avec Bonneville, je pense.

Magma.jpgCette exposition a montré, grâce aux jolies et inventives pochettes de disques, comment la science-fiction avait tenté de matérialiser sur d'autres planètes ou dans d'autres dimensions des fantasmes remplis d'imagination. Cela avait donc un lien parfois avec l'érotisme, parfois avec la mythologie, ou même avec la religion. Je me suis moi-même penché en profondeur sur le beau personnage saturnien de Ziggy Stardust créé par David Bowie, et il y avait d'autres choses que je redécouvrais et que j'avais bien connues dans ma jeunesse: Hawkwind et son Space Ritual, Magma et son langage ésotérique, Brian Eno compositeur de la musique du Dune de Lynch, et ainsi de suite. Il y avait aussi Sun Ra, que je ne connais pas, mais qui est souvent cité, çà et là.

Même si cela a quelque chose d'illusoire, j'aime assez cette atmosphère de rêve planant, et je crois qu'on n'en mesure pas la portée culturelle: elle est bien plus importante que tout ce dont on parle plus souvent, pour la seconde moitié du XXe siècle.

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06/05/2010

Philippe Lambercy à Confignon

Lambercy-3_vis.jpgJ'ai un peu connu le céramiste Philippe Lambercy, aujourd'hui disparu, et auquel récemment la famille vient d'ouvrir, dans sa maison de Confignon, chemin de Mourlaz, un atelier qui présente sa création, qui alla de l'objet utilitaire traditionnel à un mode d'expression céramique nouveau. On entre, avec cette œuvre, dans un monde, un peu comme au Mamco, car Philippe Lambercy a créé des formes étranges, qui ne renvoient à rien de précis, et qui font écho, disait-il, à des mouvements intimes, à des ondoiements intérieurs: aux formes, pensait Philippe Lambercy, correspondent des sentiments. Son discours à cet égard rejoint volontiers ce que Kandinsky disait des couleurs: les formes aussi, les volumes aussi vibrent de force spirituelle. Philippe Lambercy, du reste, le pensait pareillement de la couleur, à laquelle, par l'émail, il a toujours attaché une grande importance. Les couleurs avaient un rapport avec les formes, par le biais du sentiment qui s'en dégageait, et c'est démontré, dans les œuvres exposées, par les aquarelles préparatoires.

Les objets ne sont pas tous continus: il y a des ensembles au sein desquels des objets se répondent, dialoguent, dans une fréquente polarité qui est celle de l'univers même.

Les diapositives de l'Atelier permettent d'entrer dans son univers rempli d'arches mystérieuses et de mouvements qui se perdent dans l'inconnu, après avoir surgi du connu. C'est comme un rêve. C'est à la fois végétal et animal, comme la vie qui est dans l'air soudain matérialisée par la céramique: l'invisible rendu visible juste avant que la nature le matérialise, au moment où il est encore immatériel - où il est encore potentialité.

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