28/06/2010

Souvenir

Etoiles.jpgIl est terrible de penser qu'un homme puisse mourir à trente-cinq ans d'une maladie inattendue, et quand c'est un collègue qu'on a eu et apprécié, c'est d'autant plus accablant. Il y a encore quelques mois je parlais avec celui auquel je pense, et il me disait qu'il avait perdu l'appétit, mais ne savait pas pourquoi; et puis à la fin de l'année scolaire, on apprend qu'il s'est éteint des suites d'une maladie incurable et foudroyante.
J'aimais assez ce collègue qui me disait en plaisantant qu'il serait toujours prêt à voter pour moi, si je me présentais aux élections. Il me conseillait réellement de le faire. Je ne suis pas sûr de savoir pourquoi. J'avais proclamé mon désir de donner aux professeurs de l'Éducation nationale un vrai pouvoir d'initiative, et une liberté pédagogique authentique, qui allât jusqu'à leur permettre d'élaborer leurs propres programmes; et si on voulait que ceux-ci continuassent à être communs à toute la France, que les professeurs élussent des délégués qui les constitueraient, au lieu de confier cette tâche à des experts qui ont des élèves une vue théorique.
Il m'approuvait aussi quand je disais que l'institution devait avant tout soutenir les enseignants quand ils faisaient des choix, au lieu d'essayer de leur en imposer qu'on eût conçu dans les hautes sphères de l'administration, et de se défausser dès que les professeurs ont des problèmes précisément parce qu'ils ont appliqué ces directives venues d'en haut. Il avait cette impression, je crois, qu'on avait beau se dévouer dans son travail, cela ne rendait pas vraiment les choses plus faciles.
Il n'en parlait pas, mais mon sentiment est qu'il pensait que ses origines algériennes favorisaient l'apparition de difficultés, dans le public. En quelque sorte, on attend de certaines catégories de personnes qu'elles fassent la preuve qu'elles sont légitimes dans leur prise d'autorité: pour les autres, cela va de soi. En tout cas, c'est ce dont, moi, j'avais l'impression, quand je voyais le nombre de problèmes auxquels il devait faire face.
J'avais même parfois le sentiment qu'il était découragé: qu'il était déçu par le décalage existant entre le discours officiel, généreux et beau, et la réalité, qui l'était moins. Mais sur ce sujet, je ne peux pas dire qu'il se soit confié à moi de façon claire.
Il riait aimablement même à mes plaisanteries pas drôles - que j'aime faire pour créer une atmosphère chaleureuse -, et je dois dire que j'ai continuellement espéré qu'il pourrait revenir un jour.
Je ne sais pas s'il était un ami proche, car je ne sais pas si j'ai des amis proches, mais pour moi, il était, lui, un réconfort. A présent que son esprit est délivré des lois de l'espace, je puis néanmoins dire: ce réconfort, désormais, est permanent.

12:49 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

Commentaires

Très bel hommage, sensible et délicat.
Avec toute ma sympathie.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 28/06/2010

Merci Marie-France. On a toujours tellement peur de ne pas être à la hauteur, dans ce genre de situation!

Écrit par : RM | 28/06/2010

Merci Rémi Mogenet de nous rappeler avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse que les morts nous laissent des héritages qui les maintiennent vivants et présents à l'infini ! Vos lignes sont très émouvantes.

Écrit par : djemâa | 28/06/2010

Merci à vous, Djemâa.

Écrit par : R.M. | 29/06/2010

L'ami est la personne avec laquelle vous avez un réel échange. Proche ou pas, là n'est pas la question, d'autant qu'il est des amitiés fonctionnelles qui paraissent proches mais qui restent basées sur des faux-fuyants, des rivalités putatives, des mensonges non avoués et qui peuvent s'avérer sacrément traîtres.)

Délivré des lois de la pesanteur, puisse-t-il rejoindre les étoiles! Et "qui sait si vivre est ce qu'on appelle mourir et si mourir c'est vivre ?" comme le pressentait Euripide.

Excellents les points de "votre programme politique" sur l'enseignement! (Ce fut mon combat aussi mais la pourriture et l'inauthenticité du savoir prennent toujours le dessus dans une société technocrate et moribonde qu ela nôtre.)

Merci pour ce très beau texte!

Écrit par : Micheline | 29/06/2010

Merci à vous, Micheline. Vous avez raison: ce fut certainement un ami. Mais nous ne nous sommes jamais vus en dehors du Collège. Je voulais dire que je ne m'exprimais pas en tant que j'aurais eu un droit spécial à représenter sa pensée.

Écrit par : RM | 29/06/2010

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