30/06/2010

Samoëns sur Léman Bleu

Léman Bleu.jpgAvant-hier, mon père et moi étions sur Léman Bleu, invités gracieusement et même généreusement par Pascal Décaillet pour évoquer notre livre sur Samoëns; c'était l'émission Genève à chaud, et nous sommes passés dans le dernier tiers. Voir ici.

Mon père a un discours très régionaliste. C'est un passionné. Comment fait-il? Je suis de mon côté fasciné par la manière dont le temps a façonné les choses. Je suis en particulier impressionné par la façon dont l'esprit humain a métamorphosé le monde, par le biais de l'action qui prend sa source dans la pensée. C'est pour moi une sorte de drame grandiose. Evidemment, ceux qui sont passionnés par la politique, l'argent, le sexe, se demandent peut-être aussi: Comment fait-il, pour s'intéresser à des choses aussi nébuleuses, aussi globales, aussi insaisissables? Mon père a le mérite de la clarté, comme on dit.

samoens.jpgJ'oserai quand même lui faire remarquer qu'en tant que responsable d'un gîte, à Samoëns, qui accueille presque systématiquement des Français de la vieille France, il pouvait se dire que l'effacement de la frontière et la construction d'infrastructures destinées aux touristes, il pouvait en soi s'en satisfaire, et du reste, nous comptons en particulier sur ces mêmes Français de la vieille France pour acheter le livre, car à Samoëns, ils restent les touristes les plus nombreux. Cela dit, les débats sur l'Annexion appartiennent au pittoresque, et si cela reste sympathique, cela peut aussi faire vendre.

Je souhaite de toute façon au premier chef que les personnalités de Gerdil et Biord, qui appartiennent à cette Eglise romaine qui jusqu'à la Révolution, en Savoie, contrôlait toute la culture, intéressent les lecteurs du livre. J'aime en particulier Gerdil, qui fut un authentique écrivain, un de ces conservateurs humanistes auxquels se rattachent ceux que dit aimer mon cher camarade Samuel Brussell.

10:15 Publié dans Médias | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

28/06/2010

Souvenir

Etoiles.jpgIl est terrible de penser qu'un homme puisse mourir à trente-cinq ans d'une maladie inattendue, et quand c'est un collègue qu'on a eu et apprécié, c'est d'autant plus accablant. Il y a encore quelques mois je parlais avec celui auquel je pense, et il me disait qu'il avait perdu l'appétit, mais ne savait pas pourquoi; et puis à la fin de l'année scolaire, on apprend qu'il s'est éteint des suites d'une maladie incurable et foudroyante.
J'aimais assez ce collègue qui me disait en plaisantant qu'il serait toujours prêt à voter pour moi, si je me présentais aux élections. Il me conseillait réellement de le faire. Je ne suis pas sûr de savoir pourquoi. J'avais proclamé mon désir de donner aux professeurs de l'Éducation nationale un vrai pouvoir d'initiative, et une liberté pédagogique authentique, qui allât jusqu'à leur permettre d'élaborer leurs propres programmes; et si on voulait que ceux-ci continuassent à être communs à toute la France, que les professeurs élussent des délégués qui les constitueraient, au lieu de confier cette tâche à des experts qui ont des élèves une vue théorique.
Il m'approuvait aussi quand je disais que l'institution devait avant tout soutenir les enseignants quand ils faisaient des choix, au lieu d'essayer de leur en imposer qu'on eût conçu dans les hautes sphères de l'administration, et de se défausser dès que les professeurs ont des problèmes précisément parce qu'ils ont appliqué ces directives venues d'en haut. Il avait cette impression, je crois, qu'on avait beau se dévouer dans son travail, cela ne rendait pas vraiment les choses plus faciles.
Il n'en parlait pas, mais mon sentiment est qu'il pensait que ses origines algériennes favorisaient l'apparition de difficultés, dans le public. En quelque sorte, on attend de certaines catégories de personnes qu'elles fassent la preuve qu'elles sont légitimes dans leur prise d'autorité: pour les autres, cela va de soi. En tout cas, c'est ce dont, moi, j'avais l'impression, quand je voyais le nombre de problèmes auxquels il devait faire face.
J'avais même parfois le sentiment qu'il était découragé: qu'il était déçu par le décalage existant entre le discours officiel, généreux et beau, et la réalité, qui l'était moins. Mais sur ce sujet, je ne peux pas dire qu'il se soit confié à moi de façon claire.
Il riait aimablement même à mes plaisanteries pas drôles - que j'aime faire pour créer une atmosphère chaleureuse -, et je dois dire que j'ai continuellement espéré qu'il pourrait revenir un jour.
Je ne sais pas s'il était un ami proche, car je ne sais pas si j'ai des amis proches, mais pour moi, il était, lui, un réconfort. A présent que son esprit est délivré des lois de l'espace, je puis néanmoins dire: ce réconfort, désormais, est permanent.

12:49 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

26/06/2010

Pestalozzi et l’apprentissage des langues

Johann_Heinrich_Pestalozzi.jpgOn se souvient peut-être que j'ai commenté la méthode qui consiste à enseigner une langue en commençant par la théorie grammaticale, en la condamnant et en disant que ce qui doit d'abord prévaloir, c'est l'immersion dans la langue étrangère, afin d'acquérir des mécanismes spontanés, des habitudes, et travailler par imitation et réactivité instinctive.

Or, j'ai lu récemment dans le bulletin 2009 du Centre Pestalozzi d'Yverdon les lignes suivantes, traduites du maître même: l'apprentissage du langage n'est nullement en soi, au stade de son exercice initial, affaire de formation intellectuelle, mais bien d'audition et d'articulation. La connaissance de toutes les règles grammaticales n'est rien d'autre que la pierre de touche apte à constater si les procédés naturels auxquels s'est conformé l'élève en apprenant à écouter et à parler, ont atteint leur but et lui ont vraiment servi à quelque chose. Ces règles sont assurément, de par leur nature, le terme d'une étude des langues psychologiquement bien ordonnée, et n'en sont pas le commencement.

Autrement dit, la connaissance de ces règles permet de vérifier qu'on a bien répété ce qu'on avait entendu - et le cas échéant, corriger ce qui ne convient pas. On ne peut pas mieux dire: c'est ce que je pense.

Pestalozzi.jpgNéanmoins, Pestalozzi dit que l'immersion naturelle ne suffit pas: il faut la soutenir. Mais pas par la connaissance théorique, mais par la répétition délibérée d'emplois de tournures spécifiques, notamment lorsqu'il s'agit des articulations logiques du discours. Le plus original est alors qu'en rien, selon Pestalozzi, il ne doit être question explicitement, encore, de grammaire, de syntaxe: ces exercices doivent être faits sans explication théorique, de façon répétitive, afin d'acquérir des habitudes: pour ainsi dire, dans des ateliers d'écriture, ou par des phrases qu'on apprend par cœur, et contenant les prépositions, les adverbes, les conjonctions exprimant ces relations logiques: il faut commencer en apprenant des exemples, et en faisant créer des phrases suivant le modèle de ces exemples (utilisant les mêmes prépositions, conjonctions et adverbes), avant d'en dégager, pour finir - plus tard -, la théorie grammaticale.

N'est-ce pas sublime?

08:15 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

22/06/2010

J’écrirai la lumière sur la toile des nuits

Mon ami Marcel Maillet (qui habite Douvaine) a fait paraître récemment un nouveau recueil de poèmes, intitulé J'Écrirai la Lumière sur la toile des nuits. C'est dans son beau style habituel, plein Dreams Kurosawa.jpgd'images fortes, et tendant à manifester la présence des forces divines:
Le poète franchira le seuil de l'arc-en-ciel
Il lui revient d'instruire les signes et les vents
de faire voir le dieu
et d'inventer le verbe
s'écrie-t-il de façon suffisamment significative.

C'est de la nature, pour l'essentiel, que Marcel s'efforce de faire voir le dieu, et j'aime en particulier ces vers:
à la gorge moirée de la tourterelle
que caressent des ailes d'anges
et aux velours de la vague
avec des transparences de harpes
la douce lumière du dieu
Dans ce recueil, le preux Chablaisien chante moins les montagnes que la mer: il est fasciné par la Bretagne et le Finistère, la perspective de l'horizon marin!

La mort et le désir de rejoindre par elle l'Infini étoilé peuvent s'exprimer au travers des concepts religieux, comme quand il évoque un chevalier spectral qui offre sa tête
dans la corbeille de ses mains
Humblement il implore le pardon
il demande la merci
Il s'agit sans doute d'une âme errante, qui a perdu la tête. Image de l'homme même!

La fin évoque des chevaux symboliques qui font penser à ceux de l'Apocalypse de Jean, et les images sont grandioses, mais le poète reconnaît que
plan-ote-des-singes-01-g.jpgGisent les statues des dieux
dans la poussière des sanctuaires
et que ses chevaux mêmes sont imaginaires. Il supplie qu'on veuille bien quand même le laisser faire à ces dieux défunts l'offrande de ces imaginations grandioses. J'avoue que je ne comprends pas, intellectuellement, une telle logique: pour moi, soit les dieux n'ont pas suivi le sort de leurs statues, et il n'y a pas à implorer les hommes de bien vouloir laisser le droit de leur faire des offrandes, soit ils l'ont bien suivi, et par conséquent, la pratique même en devient vaine. Ce qu'il en est véritablement, je crois que personne ne peut l'imposer à partir de son idée personnelle; mais dans tous les cas, pour moi, chacun est libre. Ce n'est pas à la société de décider de ce qu'on doit faire, à cet égard.

Les images de Marcel restent grandioses, bien sûr. Ce dont il supplie, c'est qu'on lui reconnaisse le droit de continuer à les publier. Eh bien, en ce qui me concerne, je l'y encouragerai, même.

11:12 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

20/06/2010

Et doenker Ejland, ou la diversité culturelle en France

tintin.jpgSamuel Brussell explique sur son blog qu'invité à évoquer son dernier livre sur France-Culture, il a déclaré que le livre qu'il était en train de lire était: Et doenker Ejland, c'est à dire L'Île Noire (la célèbre aventure de Tintin) en ostendais. On lui demande un titre en français:
- Alors ce sera Tintin chez les Soviets, dit-il.
- C'est une provocation! répond-on.
- J'aime beaucoup Hergé, le mélange de conservatisme et d'humanisme: cela me fait penser à Töpffer, renchérit notre ami. 

Belles références, que les siennes: moi aussi, j'ai tendrement aimé Töpffer, Stendhal, Hergé!

Sans doute, il est exact que Samuel Brussell regarde l'uniformisme culturel de la France comme pouvant être assimilé au soviétisme. Je lui ai moi-même raconté que je trouvais anormal qu'en France, l'Éducation soit un quasi monopole d'État, et qu'il n'y a guère que dans quelques pays à régime entièrement étatisé qu'on voie cela: la Chine, par exemple; et cela l'a fait rire.

Samuel-Brussell.gifPour moi, un système entièrement étatisé a l'apparence de la justice, mais pour que cela devienne une réalité, il faudrait que les gens qui dirigent les administrations aient eux-mêmes des vues parfaitement justes. Or, malheureusement, l'État n'est la source d'aucune forme d'infaillibilité, je crois.

Il me parait donc nécessaire de laisser libre la pédagogie non pas seulement dans sa conception théorique, mais aussi dans son application pratique: la liberté ne doit pas être celle des gouvernements seulement; elle doit aussi être celle des enseignants.

Je vais plus loin: elle doit être également celle des familles; elle ne doit pas être limitée au Peuple dans son ensemble (en tant qu'il est souverain). Je crois, donc, que l'Éducation, en France, doit être libéralisée: elle ne doit plus suivre forcément les directives du gouvernement élu; elle doit également laisser se créer librement des écoles privées; elle doit, à cet égard, assouplir les contraintes.

Trop d'unitarisme fige, à mes yeux, le système: l'éducation est forcément différenciée à l'extrême, ou elle n'avance plus: elle ne s'adapte plus. Or, cette différenciation, l'État ne peut pas l'assumer, car il n'est pas l'infaillible synthèse de tout ce qui existe: il a aussi ses tendances propres, issues de la tradition, ses dominantes liées, au fond, aux magistrats qui autrefois entouraient le roi de France à Paris, et gouvernaient le pays en son nom. C'est ce que je pense. Et je crois que Samuel Brussell voit les choses globalement de la même façon. (C'est pourquoi je l'aime.)

13:03 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

18/06/2010

Samuel Brussell et sa valise

9782753805378FS.gifL'éditeur des Mémoires du prince Eugène de Savoie est aussi un écrivain qui a publié plusieurs livres, dont le dernier, paru en avril de cette année, s'appelle Ma Valise. Je l'ai lu, et il s'avère que Samuel Brussell est un grand fédéraliste, sur le plan culturel: on l'a dit un cosmopolite du terroir. Il a longtemps vécu à Genève et dans les alentours, notamment pour fuir le centralisme parisien, et il a de la sympathie pour les Savoyards, comme il en a pour toutes les peuplades dites régionales, qui sont en réalité soumises à un centre traditionnel qui a aussi eu, au départ, sa peuplade propre, laquelle ne se reconnaît évidemment pas par le sang, mais par une certaine forme culturelle.

Car la tradition française, depuis l'avènement de la République, ressemble curieusement à l'organisation générale de l'Église catholique, dont le peuple ne se renouvelait pas par la génération physique, mais par la génération psychique, si je puis dire - par la transmission du dogme. Le contenu de ce dogme n'est pas le même, bien sûr, mais le fonctionnement est bien identique, je pense. Il y a comme une hérédité psychique, avec une procréation psychique aussi, qui se fait par cet organisme sacré qu'on appelle l'Éducation nationale.

Samuel Brussell, qui est éditeur, regarde cela depuis son métier, soumis au centralisme parisien parce que la culture, en France, est liée au pouvoir politique, à l'État. 2005-brussell.jpgA vrai dire, à notre époque mondialisée, on pourrait croire que pour rivaliser avec la littérature en langue anglaise, il n'y a pas d'autre moyen. Mais c'est aussi la marque d'une ambition très française, que de prétendre rivaliser avec les Américains dans un domaine commercial ou un autre, sous prétexte de défendre une spécificité culturelle. Mon avis est qu'il vaut mieux commencer par s'avouer, humblement, dominé, si on veut se donner les moyens de s'en sortir: vivre dans le rêve d'une égalité avec les rois du monde est stérile. Cela conduit d'ailleurs à des contradictions, quand on veut que le monde soit multipolaire, mais qu'on ne veut pas fédéraliser la France!

Samuel Brussell se moque, dans l'esprit de Stendhal, de la vanité de l'élite culturelle parisienne, et il fait l'éloge des cultures excentrées et régionales du monde entier - mais particulièrement européennes -, ainsi que de la littérature spécifiquement anglaise, qui revient souvent: c'est rafraîchissant.

Ma Valise
Samuel Brussell
Éditions Anatolia
19,90 €
270 pages

13:58 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

14/06/2010

L’art de vivre en poésie: J.-V. Verdonnet

J'ai oublié de parler ici d'une publication des éditions Le Tour qui a eu lieu fin 2009 et dans laquelle j'ai joué le rôle d'intermédiaire, car il s'agit d'un petit livre contenant une conférence de Marie-Claire Bussat-Enevoldsen sur mon ami Jean-Vincent Verdonnet, qui avait pensé à nos éditions à cause de moi. Cette conférence est suivie de quelques beaux poèmes inédits. Le tout a pour titre Jean-Vincent beze.jpgVerdonnet, l'art de vivre en poésie.

On se souvient que Marie-Claire Bussat a récemment publié un livre sur François de Sales et Jeanne de Chantal étrillé par un Etienne Dumont mécontent qu'on ait pu créer des couvents dans le diocèse de Genève sans demander leur avis à Théodore de Bèze et à ses successeurs: car il faut penser à la Visitation d'Annecy. Marie-Claire est aussi la grande spécialiste officielle de Jean-Vincent Verdonnet, et tout ce que j'ai pu écrire sur celui-ci m'a été en partie inspiré par ce qu'elle a pu écrire auparavant.

La poésie de Verdonnet est agnostique de fond, mais, sur le plan formel, doit sans doute assez au mysticisme de François de Sales. Car Verdonnet est un agnostique mystique, comme souvent les poètes de nos jours, et en plus, il se réclame volontiers de la tradition savoyarde, comme néanmoins peu de poètes osent le faire. Notre ami Jean-Noël Cuénod, par exemple, préfère de beaucoup se référer à Jean Calvin!

Jaÿsinia.jpgOn pourra admirer plusieurs vers présents dans ce petit livre, tels ceux-ci:
Dans la douceur du crépuscule
le village en toi peut renaître
tel que l'a connu ton enfance
avec ses jardins ses fontaines
et leur murmure d'infini
De fait, plus que les images glorieuses du panthéon chrétien, Jean-Vincent Verdonnet cultive les souvenirs d'enfance, qui imprègnent toujours le réel d'une sourde magie. Cependant, lorsqu'il contemple la nature, il rappelle davantage l'idée de François de Sales selon laquelle tout dans l'univers rend hommage à l'Être divin (idée au fond reprise et amplifiée par Jean-Jacques Rousseau):
L'odeur des lilas des glycines
telle une offrande expiatoire
s'adresse au ciel silencieux
Mais évidemment, même chez Rousseau, cette offrande fait parler l'Être suprême, lui fait chuchoter des paroles saintes au cœur de l'être humain: le Ciel ne reste pas totalement silencieux. Verdonnet évite de sortir du monde physique: c'est l'explication.

Jean-Vincent Verdonnet, l'art de vivre en poésie
Conférence de Marie-Claire Bussat-Enevoldsen suivie de poèmes inédits de Jean-Vincent Verdonnet
Éditions Le Tour
11, route de Chalonges
F-74340 Samoëns
5 €
35 pages

09:59 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

11/06/2010

L’alpage de mon enfance

Le livre Alpage de mon enfance est une des meilleures ventes des éditions Le Tour, que dirige mon père, et que j'ai aidé à fonder. Il évoque la Vallée verte autrefois, selon les souvenirs d'un enfant du nord français qui y allait l'été, parce que sa mère en était originaire. Son nom est Guy Chatiliez; il fut maire de Tourcoing, dans les rangs socialistes: c'était un proche de Pierre Mauroy.

jacob_rachel_.jpgCes souvenirs ont quelque chose d'assez fabuleux; ils restituent une atmosphère, un monde, avec sa hiérarchie, ses croyances, son organisation, rappelant un peu les épisodes champêtres de la Genèse - l'époque d'Abraham et de Jacob. Il y avait aussi des patriarches, dans cette vallée de Savoie!

Chatiliez dit du reste que dans les temps anciens, en ces lieux, on ressentait la Savoie comme étant un petit pays situé entre la Suisse, l'Italie et la France.

Aujourd'hui, dans la Vallée verte, je travaille, car la Vallée verte est simplement le canton de Boëge. Il y a à présent beaucoup de frontaliers. Alpage de mon enfance.jpgCe livre a aussi été fait pour introduire les nouveaux arrivants aux traditions ancestrales de la vallée, les leur faire connaître et comprendre, afin qu'ils s'intègrent - comme on dit - mieux. Car on constate volontiers une cassure, entre autochtones et frais installés, et c'est dommage. (Que les seconds soient en général plus riches que les premiers crée une situation apparemment différente de celle qui voit des pauvres de Turquie ou du Maghreb venir habiter les abords des cités plus ou moins opulentes d'Occident; mais au fond, c'est un peu pareil: cela crée, dans un même lieu, des mondes qui ne se mélangent pas, et ne communiquent pas, non plus.)

J'en parle parce qu'il était épuisé, mais que les éditions Le Tour viennent de le rééditer - de refaire un tirage. On peut à nouveau se le procurer. Il me plaît d'en parler, également, parce que l'éditeur m'en avait fait écrire la préface.

Celui qui veut s'initier à l'âme de nos vallées doit lire ce livre, quoi qu'il en soit.

Alpage de mon enfance, par Guy Chatiliez
Editions Le Tour
11, route de Chalonges
F-74340 Samoëns
04 50 34 45 45
(A commander aussi chez Decitre.)

15:01 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

07/06/2010

Les mémoires du prince Eugène

Mémoires du prince Eugène.jpgLe prince Eugène de Savoie est resté célèbre, dans l'histoire de l'Europe: grand capitaine, il arrêta les Turcs à Vienne à la fin du XVIIe siècle. On sait moins qu'il combattit toute sa vie, sous la bannière de l'Empereur germanique - les Habsbourg -, la France de Louis XIV. Contre ce roi, de fait, il avait des griefs personnels, comme il l'explique dans l'introduction qu'il a donnée à ses mémoires, réédités dernièrement par les éditions Anatolia.

J'en parle parce que l'éditeur, l'excellent Samuel Brussell, m'a demandé de préfacer ces mémoires, en tant que membre de l'Académie de Savoie. Je l'ai fait de bonne grâce, en présentant jusqu'au style du valeureux prince, qui est très bon: quand on lit ces mémoires pleins d'humour et d'esprit chevaleresque, on entre vraiment dans le cœur de la guerre telle qu'elle pouvait être menée au temps des rois. Et puis le prince Eugène avait l'âme de ces chevaliers des temps anciens qui méprisaient aussi bien l'amour des femmes que les vengeances mesquines, la méchanceté ordinaire, les médisances; sa vengeance à lui était sainte et sacrée: il avait juré de rétablir son honneur bafoué par le roi de France.

Prince Eugène.jpgIl n'était par ailleurs pas assez bigot pour être attaché à une religion ou à une autre, et il n'a jamais combattu la Sublime Porte par haine de l'Islam, estimant même que les Turcs avaient souvent conservé intactes des mœurs militaires issues de l'ancienne Rome; mais il ne manquait pas assez d'esprit non plus, disait-il, pour s'en prendre à l'essence même des religions. Il lisait volontiers Bossuet et Fénelon, ou les pièces classiques d'inspiration sacrée.

Je conseille à tous les bons esprits qui se sentent un lien avec l'ancien Saint-Empire de se procurer ce livre et de le lire. Il propose une vision alternative de l'histoire qu'on n'a que rarement en français - langue que je crois dominée par le point de vue de Versailles même après 1789.

10:14 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

05/06/2010

Clarté & poésie dans l’enseignement

Apollon_opera_Garnier_n3.jpgJe me souviens d'une collègue de Lettres, à l'époque où j'enseignais dans un lycée du Jura, qui s'était gaussée de ma manière de présenter la poésie en disant qu'en fait la poésie, c'était simple. Non que ma manière de présenter la poésie soit réellement difficile à comprendre en soi, mais qu'elle déroute, je crois, parce que je pars du langage en tant qu'objet sonore, en laissant de côté, d'emblée, le sens, qui pour moi est indifférent.

On pourrait regarder certains sujets comme plus poétiques que d'autres, néanmoins. Or, s'il faut en venir là, comme le langage pris sous l'angle du son plus que du sens est relié aux sentiments, les élèves n'ont pas de difficulté à découvrir par eux-mêmes que le sujet par excellence de la poésie est l'amour: le sentiment le plus fort qui existe chez l'être humain.

Mais certains critiques ont tendu à croire que le son n'estompait pas autant l'intellect qu'il n'y paraissait, et que la poésie cherchait en réalité à se définir elle-même, en se prenant pour sujet - ou du moins, l'art. Ce qui ne me semble pas vrai. Il n'y a pas de réflexivité particulière en poésie. La krishna-radha-8e7a8-jpg.jpgvérité est seulement que lorsque l'intelligence s'en mêle, on chante de préférence un amour fiable, et la poésie devient soit morale, soit sacrée - car en religion, rien n'est plus fiable, lorsqu'il s'agit d'amour, que celui des Dieux! C'est bien ce qui est intelligent.

Il reste la question de l'image: les métaphores. Il s'agit en réalité de l'idée perçue sous le voile du sentiment que place devant la raison le lien intime avec les sons - c'est-à-dire le rythme, à la base, et aussi la mélodie que peuvent créer les mots dans leurs sonorités propres (même si les poètes n'en ont pas toujours conscience). En quelque sorte, l'idée se déploie en images, quand elle demeure dans la sphère du sentiment!

Celui qui trouve que c'est compliqué, je ne sais pas ce qu'il peut dire de la poésie, sinon qu'elle est ce qui se présente officiellement comme telle, par la typographie, ou l'autorité des programmes scolaires - ou bien des éditeurs parisiens. Mais ce n'est rien dire de sa substance. C'est une forme de simplicité certes aisée à saisir en soi, mais c'est le cas où il vaut mieux chercher à être juste qu'à être simple, je crois. Il vaut en fait mieux ne pas être trop simple, si cela ne permet pas de comprendre de quoi on parle!

08:49 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

02/06/2010

Jupiter et la galette des rois

cronos.jpgJ'ai lu un jour dans Le Monde que la galette des rois était issue des Saturnales, à Rome, et de ce que durant ces fêtes en l'honneur de l'ancêtre supposé des Latins (ceux-ci étaient censés descendre de Saturne par le biais de Faunus et du roi Latinus dont Énée a épousé la fille), un roi était élu parmi les esclaves. Mais c'est méconnaître que le christianisme a en général changé profondément le sens des traditions païennes, en les reprenant, ou qu'en tout cas, il les a épurées - les a même sublimées, selon moi.

La galette des rois est comme une grosse hostie: c'est le soleil descendu dans un gâteau et offert aux hommes pour qu'ils accèdent à la royauté. La fève, germe de l'homme futur, est aussi l'Enfant-Jésus: en soi, le germe de l'âme nouvelle, de l'homme nouveau, de l'esprit pur que l'homme peut à présent joindre à sa conscience, et non plus simplement admirer de l'extérieur: il peut le saisir comme une partie de lui-même, et comme faisant monter une couronne qui est aussi une auréole à la cime de soi, autour de son front. (Bien sûr, le hasard - c'est à dire la destinée - y joue encore un rôle, en tout cas au sein d'une même famille: mais chaque foyer a bien sa couronne.)

Jesus enfant.jpgJ'y pensais à l'époque où j'ai évoqué les vers que Marie Noël a consacrés aux rois mages, en janvier dernier. Cela m'est revenu après un voyage scolaire dans le sud de la France consacré aux anciens Romains. Car le christianisme occidental entretient indéniablement des liens profonds avec l'ancienne Rome, mais je crois qu'il a essayé d'en sublimer l'essence pure, de ramener en elle le sens profond de ses cérémonies, au sein de sa décadence. Peu importe que l'épiphanie ait un lien avec Saturne: ce qui compte, c'est que l'Enfant né au sein de l'hiver soit comme Jupiter arraché au sein dévorant de son père, qui lui-même est attaché à la Terre; qu'il soit comme une étoile naissant dans la nuit du monde, et que la galette transmette en réalité cet astre au cœur de l'homme par le biais de la fève - ce que consacre la couronne. Loin d'être tué à la fin de la semaine sacrée, comme était l'esclave élu aux Saturnales, le couronné connaît un triomphe - nouvel Auguste, il est placé, comme lui, dans les cieux!

Et pendant qu'il décline au sein de la Cité, le théâtre sacré des anciens Romains devient l'affaire de tous en pénétrant la sphère privée - en s'installant dans les familles.

20:48 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook