10/07/2010

Pestalozzi et les listes de mots étrangers

Pestalozzi.jpgJ'ai déjà évoqué l'illusion dans laquelle étaient les pédagogues modernes sur la manière dont les langues se forment et qui, selon moi, repose sur l'idée de la combinaison: on s'imagine que les langues peuvent se parler en combinant des structures grammaticales théoriques et des mots concrets, préalablement appris à travers des listes.

Avec raison, Pestalozzi s'inscrit en faux contre cette conception, notamment lorsqu'il dit qu'aucun mot n'est jamais isolé, et que les mots ne peuvent être saisis qu'en contexte, dont leur sens se déduit; car ce sens commence par être pressenti, et cela permet justement de développer les facultés intuitives qui doivent précéder les facultés pour ainsi dire intellectives - si on veut que celles-ci ne reposent pas sur du vent.

Dans des structures non appréhendées consciemment, mais saisies intuitivement, on distingue des variations de mots qui permettent de cerner leur sens et de les intégrer, soi-même - mais de les intégrer d'emblée sur un mode dynamique, comme un élément dans un flux de sens, un flux de pensée.

Il est donc stérile d'enseigner des langues étrangères en faisant apprendre des listes de mots, dont par surcroît on limiterait d'emblée le sens en donnant leur traduction: la réalité du langage ne correspond pas à de tels glossaires. Sous le sens clair des mots, il y a bien le sentiment qui emmène les mots dans un flux, et les lie les uns aux autres par des fils invisibles.

Flux de pensée pour Pestalozzi.jpgLa langue est au fond une sorte de flux non prononcé au sein desquels les mots prononcés ne sont eux-mêmes que les éléments qui flottent et sont roulés par le courant, affleurant régulièrement à la surface. Si on n'a pas d'abord saisi ce flux, peut-on l'enseigner?

Or, il s'agit d'une atmosphère forgée en premier lieu par la série de sons qui s'enchaînent de façon récurrente dans une langue donnée. Avant d'être du sens, une langue est du son. Même historiquement, le sens n'a jamais été choisi avant le son, qui au départ ne devait renvoyer à rien de précis. Apprendre à articuler une langue en écoutant des textes et en les répétant est donc la première étape nécessaire de l'apprentissage des langues. Le vocabulaire même ne doit jamais être enseigné que sur le tas, en situation, par rapport à un contexte. C'est du moins ma façon de voir.

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Commentaires

Ma langue maternelle est le français.
J'ai pioché l'allemand durant 4 ans à l'école primaire supérieure à Baulmes, de 1946 à 1950. Puis, un an et demi en contact avec des Allemands et des Autrichiens en Suisse Alémanique. Je parle, lis et écris l'allemand exactement aussi bien que le français. Mais je n'ai jamais été fichu à apprendre à PARLER le schwytzerdütsch.
Il m'a fallu un an et demi pour apprendre à parler, lire et écrire l'anglais aussi bien que le français. Et six mois pour apprendre à parler couramment et à bien comprendre l'italien.
Ces langues sont toutes issues des mêmes racines indo-européennes, c'est pour sûr, mais cela n'explique pas tout. L'explication principale, comme je le vois, c'est qu'à l'école, on nous a seriné la grammaire, ont nous a contraint à penser et à parler selon des règles grammaticales. Le schwytzerdètsch n'est pas une langue grammaticale, je le comprends certainement bien, mais je ne suis pas fichu de le parler, après 40 ans...

Écrit par : J.C. Simonin | 10/07/2010

Il existe bien sûr des gens très doués. Mais en général, le plus difficile, dans les langues étrangères, c'est d'apprendre la première. Ce qui est difficile, c'est de sortir du carcan implicitement créé par la langue maternelle, qu'on prend pour une langue plus naturelle que les autres parce qu'on l'a apprise sans y penser. Ensuite, on a franchi un cap de façon irréversible. A cet égard, dans votre expérience, je mettrai en avant les dix-huit mois passés en compagnie d'Allemands et d'Autrichiens.

Pour le suisse allemand, Pestalozzi dit que pour apprendre une langue, rien n'est meilleur que d'avoir une bonne d'enfant qui parle cette langue à l'enfant en question. En d'autres termes, il faut forcément avoir un contact direct et quotidien avec des locuteurs de la langue.

Si ce n'est pas le cas, il est possible de s'immerger dans l'écrit, en fait. J'ai moi-même appris l'anglais en le lisant. Mais le problème est justement que le suisse allemand ne s'écrit pas. Il n'y a pas de repère autre que celui d'une vie constante avec des locuteurs suisses allemands. Or, mon sentiment est que, quand on n'est pas issu d'une famille qui parle ce suisse allemand, comme l'allemand officiel est admis dans les affaires et en droit, il n'y a pas de véritable raison d'apprendre le suisse allemand, ni même d'occasion, car c'est une langue communautaire. Le seul moyen d'apprendre le suisse allemand, somme toute, c'est de vivre dans une famille qui le parle. C'est du moins ainsi que je vois les choses.

Personnellement, les listes de vocabulaire ne m'ont jamais beaucoup aidé, ni la théorie grammaticale, cela a été simplement l'occasion de découvrir l'anglais extérieurement, mais pour le parler et le comprendre, il n'y a à mon avis que la pratique. La grammaire et même les glossaires, c'est juste pour aider.

Écrit par : RM | 10/07/2010

Rémy, j'apprécie et souscris à votre vision du langage. Une langue est son, puis sens, dans un flux où les mots et la structure sont comme des rochers dans la rivière. J'aime cette image, j'aime tout votre texte.

A l'école j'ai fait deux ans d'anglais. On le parlait, on le mettait en situation. Et je me débrouille dans une conversation courante. J'ai fait six ans d'allemand avec le Wir sprechen Deutsch avec un prof à cheval sur les listes de mots et la grammaire. Et je ne peux tenir une conversation.

Quand on lit un texte, le sens ne vient pas de ce qu'on connaîtrait des listes de mots mais de l'entendement que l'on capte.

Je me souviens des mots que je ne comprenais pas dans les conversations, et comme je n'osais pas demander pour ne pas avoir l'air idiot... je cherchais le contexte, les mots qui se rapprochaient. Et si je ne trouvais pas, je partais sur un autre aspect de la conversation, aspect qui en parallèle amenait à illustrer le mot manquant. Et à me faire approcher du sens, ou à y accéder.

Écrit par : hommelibre | 10/07/2010

Je n'ai jamais compris la nécéssité de parler le schwytzerdütsch: en Suisse Alémanique, il suffit de se faire reconnaître comme un Welsche et de donner à comprendre que les gens sont les bienvenus de s'exprimer dans leur propre idiome. Le courant passe tous les coups. "Es soll jeder schnörren, wie ihm der Schnabel gewachsen ist."
Il serait maintenant intéressant de voir à quelles difficultés on se retrouve confronté lorsque l'on veut apprendre une langue totalement différente, avec une écriture totalement différente: le chinois, le japonais ou l'arabe, par ex. mais on n'en a guère l'occasion ici...

Écrit par : J.C. Simonin | 10/07/2010

Merci, John, de ces compliments et de ces témoignages. Apprendre une langue d'abord par le biais de l'articulation mêlée à l'intuition me semble, à moi, tellement important!

J.C. Simonin, je connais trop mal le schwytzerdütsch et ce qui a pu être imprimé en cette langue pour savoir au moins quelle utilité il y a à le parler. J'ai l'impression, à vue de pays, qu'il s'agit surtout d'une marque d'appartenance à une communauté, et que l'apprendre ne sert pas à grand-chose, à cet égard, parce que même si on parvient à le maîtriser, il sera toujours visible que ce n'est pas sa langue natale. Cela dit, certains ont pu écrire d'excellents poèmes ou chansons dans cette langue. Cela ressemble un peu à la langue savoyarde, à la différence qu'assez peu de gens la parlent, contrairement au suisse allemand. Mais quelques poètes ont écrit de beaux poèmes en savoyard, et s'il n'y a pas forcément de nécessité, il y a au moins de l'utilité, et éventuellement du plaisir, au moins à le comprendre.

Mon opinion, pour les langues aux écritures différentes, est qu'on peut les apprendre oralement, d'une part, et apprendre ces écritures, d'autre part, comme on le fait couramment, en Occident, avec le grec ou l'hébreu. La question de l'apprentissage de l'écriture pourrait d'ailleurs faire l'objet de développements philosophiques nouveaux. Mais je ne connais moi-même bien que l'alphabet romain. Le grec, je le déchiffre à peine.

Écrit par : RM | 11/07/2010

Ce blog est très beau, vraiment.
Pour la langue, elle est d'abord un son, oui, une cantilène, une berceuse qui verse et l'amour de la mère et l'amour de la langue. Mélodie où des lèvres fixées par l'enfant nouveau-né, donnent le sésame du langage.
Dans les tristes asiles où les enfants abandonnés végétaient en Roumanie (Ceausescu), les enfants ne parlaient pas parce que nulle tendresse ne venait à eux, ni les mots, ni le regard, ni la caresse. Pour transmettre une langue, à l'origine il faut beaucoup d'amour, pour l'apprendre aussi.

Écrit par : Christiane | 13/07/2010

Merci, Christiane, du compliment.

Oui, sans amour, une langue n'est qu'un tissu de formes mécaniques sans intérêt. Si les élèves ne s'intéressent guère même au français tel qu'il est enseigné, c'est bien parce que la langue n'est pas prise dans sa dimension poétique, mais uniquement dans sa dimension technique de vecteur de la communication et d'instrument de domination. Pour l'anglais et les autres langues étrangères, c'est pareil. Puisque les langues étrangères ne sont pas enseignées par la mère, dont l'amour est naturel, il faut bien que le professeur même vibre de cette chaleur d'âme sans laquelle toute langue n'est qu'une coque vide. Or, cette chaleur, on la sent déjà dans la musicalité du langage, ses rythmes et ses agencements sonores.

Écrit par : RM | 13/07/2010

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