19/07/2010

Michel Onfray et la xénophobie

Michel_Onfray.jpgJ'ai lu dans Le Monde que Michel Onfray avait assimilé la défense des langues régionales à la xénophobie. Cela me fait un peu rire. J'ai lu très peu de textes de lui, mais on m'a offert un jour le disque d'un de ses amis, le compositeur Éric Tanguy, et c'est lui qui en avait assuré la présentation. Or, pour en faire l'éloge, il a déclaré que la musique de son ami était dans la tradition française la plus authentique. Mais qu'est-ce que cela veut dire? Si ce n'avait pas été le cas, si, comme Philip Glass, Éric Tanguy avait repris des accords venus de l'Inde, il aurait été un moins bon compositeur? Car s'il avait voulu dire que ce traditionalisme donnait à la musique de son ami un air conventionnel, cela n'eût pas été son ami.

Je me souviens aussi qu'Onfray avait sur un blog accusé François Bayrou de ne s'occuper que du Béarn, et de n'avoir pas de vraies vues pour la France. Mais François Bayrou, tout le monde le sait, est un Européen convaincu. L'accusation de régionalisme ici fleurait bon le sentiment national français face au royaume de Navarre.

Je sais bien qu'il a conseillé l'espéranto, pour remplacer toutes les langues particulières. Mais c'est irréaliste. Dans les faits, cela n'entamera pas la puissance du français; il s'agit juste de trouver de bonnes raisons de s'en prendre aux langues régionales, lesquelles, étant soutenues de façon moins appuyée que les langues nationales, sont en réalité un frein bien moins grand à l'universalisme culturel.

Tolkien_jrr-tolkien[1].JPGCar une langue est aussi une culture, et le problème de l'espéranto est qu'elle n'en porte aucune. Tolkien même disait que cette langue inventée manquait d'une mythologie (ce par quoi il entendait également les textes sacrés, car il regardait les mythologies religieusement - comme reliant l'âme au monde des dieux). C'est l'universalisme de surface, purement formel, sans substance. Comme ces palais des congrès que bâtissent certains dirigeants, et qui n'accueillent en réalité aucun congrès, personne ne voulant venir y faire un congrès!

Le culte de la structure, de l'État, que, je crois, partage, au delà de ses idées affichées, Onfray, non seulement se rattache au nationalisme propre à la France, où le culte des structures instituées est une tradition, mais en plus ne débouche sur rien sur quoi on puisse s'appuyer.

Le peuple n'est pas une structure: il est vivant. Qu'il soit mondial, français ou simplement breton!

07:50 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Facebook

Commentaires

"J'ai lu dans Le Monde que Michel Onfray avait assimilé la défense des langues régionales à la xénophobie."

C'est simple, tous ceux qui ne se conforment pas aux diktats de M. M. Onfray sont atteints de xénophobie.

Quand bien M.M. Onfray est un orateur brillant, qu'il possède une culture encyclopédique et qu'il a souvent raison sur beaucoup de sujets, M. M.Onfray ne se considère pas comme un intégriste de la laïcité. Preuve en est, il n'a aucun doute là dessus.

Écrit par : Giona | 19/07/2010

L'espéranto n'a aucune velléité de remplacer les autres langues. Juste d'être une deuxième langue en plus des langues locales.
La seule langue qui a vocation à supplanter les autres, c'est l'anglais. Et elle y arrive pas mal.
Et ce n'est pas très courtois de dire qu'une langue n'a pas de culture. Surtout quand on n'a jamais été vérifier avant de l'affirmer.

Écrit par : PB | 19/07/2010

Oui, son assurance est fascinante. De quoi se nourrit-elle, on ne sait pas. De raison? Je ne pense pas. Pas de logique, en tout cas, quand on peut lire que, d'un côté, il préfère l'esprit à la lettre, et que, de l'autre, il préfère l'amour au sens littéral à l'amour au sens figuré et spiritualisé tel que le prônait Platon. Il est toujours du bon côté: celui des justes qui ont le droit à tous les plaisirs dont personne n'a envie de se passer, à commencer par celui d'être dans le bon camp.

Écrit par : RM | 19/07/2010

"Il est toujours du bon côté: celui des justes qui ont le droit à tous les plaisirs dont personne n'a envie de se passer, à commencer par celui d'être dans le bon camp."

On appelle cela la théorie des deux bouts, théorie élaborée par M. Trotsky et disciples, vulgarisée sous l'appelation de théorie de la pièce : pile je gagne, face tu perds.

Écrit par : Giona | 19/07/2010

Je ne pense pas que l'anglais soit lui-même autre chose qu'une seconde langue, pour tous les non anglophones.

C'est vrai que je ne me suis pas intéressé à la littérature en espéranto. Mais je pense comme Tolkien qu'une culture a un fondement dans les mythologies anciennes. Le lien entre une langue locale et une mythologie locale est pour ainsi dire organique: il ne concerne pas seulement le sens véhiculé. La forme même participe du ressenti, quand on nomme, par exemple, un objet sacré. J'aurais pu dire aussi que pour moi une langue vient d'abord du coeur, plus que du cerveau. Pour moi, une culture qui ne s'adresse qu'à l'intellect est portée par une langue sans lui être liée intimement.

Cela dit, l'aspiration universaliste à une langue qui puisse mettre en relation tous les hommes est en soi belle et profonde. Mais dans les faits, les langues sont bien imposées par les Etats à leur profit. L'universalisme peut donc consister aussi à sacrifier des prérogatives nationales propres par exemple pour accepter une part de domination des nations qui parlent les langues actuellement dominantes. Historiquement, avec le grec ou le latin, cela s'est vu.

Sinon, c'est sûr que Michel Onfray a tort de prôner l'espéranto en même temps qu'il condamne les langues régionales. Car cela veut dire que pour lui, l'espéranto est bien fait pour remplacer les langues locales. Mais s'il pensait cela, que n'attaquait-il le français!

Écrit par : RM | 19/07/2010

Les esprits les plus brillants - si tant est que M. Onfray appartienne à cette catégorie - ne sont jamais à l'abri de quelque faiblesse intellectuelle.

Écrit par : Anaxagore | 19/07/2010

« Car une langue est aussi une culture, et le problème de l'espéranto est qu'elle n'en porte aucune. Tolkien même disait que cette langue inventée manquait d'une mythologie »


On trouve encore trop souvent ce genre de préjugés à l’encontre de l’espéranto. C’est d’autant plus insultant de nos jours, quand nous avons les moyens de se renseigner un tant soit peu sur l’Internet. Une simple recherche sur Wikipédia, par exemple, fournit de quoi se rendre compte que la situation a bien évolué : http://fr.wikipedia.org/wiki/Culture_et_espéranto


Outre par les livres, l’espéranto se propage de nos jours aussi par la musique, les films, les sites Internet et blogs à contenu souvent très intéressant, voire même par les principaux réseaux sociaux tels que Facebook.


Je dis « stop » à la politique de l’autruche : depuis sa création en 1887, l’espéranto a bel et bien évolué, et ses locuteurs ont tous participé à la création et la propagation d’une culture commune à travers le monde !

Écrit par : Alekso42 | 19/07/2010

Je m'en réjouis. Je n'ai rien contre le projet, ni contre l'ambition, certainement porteuse d'un noble idéal. Mais le lien même que vous indiquez admet que la charge émotionnelle de cette langue reste globalement inférieure à celle des langues nationales, maternelles, parce que l'espéranto est dès l'origine une langue "rationnelle", c'est à dire créée par l'intelligence humaine. Or, la poésie, par exemple, participe à mes yeux d'abord de l'émotion. Personnellement, cela me rappelle un peu ce que Joseph de Maistre disait des constitutions que les révolutionnaires créaient sans arrêt, après 1789. Il disait que dans les faits, les lois avaient une origine obscure, qu'elles naissaient d'un ressenti, et il pensait que ce ressenti était en relation avec le divin. Ce n'est qu'au bout d'un temps assez long que les lois peuvent faire l'objet de réflexions intelligentes. Or, pour les langues, on voit que dès qu'elles sont avant tout des objets intellectuels, comme était le latin au Moyen Âge, des langues nées de l'émotion spontanée, du peuple qui parle sans chercher à juger de la manière dont il parle, mais pour exprimer ses sentiments, apparaissent, car le français n'était rien d'autre qu'une langue spontanée et populaire, à l'origine. Ainsi, il apparaît, pour moi logiquement, que l'espéranto n'a pas encore pu s'enraciner dans les coeurs d'une façon assez profonde pour remplacer des langues nationales - y compris des langues nationales qui tendent à s'imposer universellement, comme est l'anglais. Cela viendra peut-être: je ne m'y oppose pas par principe. Mais je pense déjà que les langues régionales ont souvent, face au français, ce caractère de langue spontanée qui parle directement au coeur, le français étant déjà excessivement un objet intellectuel. Or, ce que je reproche à Onfray, c'est ce culte de la structure créée par l'intelligence, et son mépris de ce qui s'enracine dans l'âme, mépris visible parallèlement dans la haine qu'il voue aux "chimères, contes, etc".

Écrit par : RM | 19/07/2010

"Or, pour en faire l'éloge, il a déclaré que la musique de son ami était dans la tradition française la plus authentique. Mais qu'est-ce que cela veut dire? Si ce n'avait pas été le cas, si, comme Philip Glass, Éric Tanguy avait repris des accords venus de l'Inde, il aurait été un moins bon compositeur? Car s'il avait voulu dire que ce traditionalisme donnait à la musique de son ami un air conventionnel, cela n'eût pas été son ami."

ah mais c'est vraiment n'importe quoi !
Quand onfray a dit que c'était "la tradition française la plus authentique" il ne dit pas que c'est bien ou pas bien, c'est juste une constatation ou une classification. C'est vous qui interprétez ! Cela aurait été un disque d'inde, il aurait dit "que c'était la tradition indienne la plus authentique". Et voilà, le plus simplement du monde.
Ici désolée c'est vous qui faites vos propres projections pour que votre raisonnement colle à vos pensées. Mais ne faites pas dire à onfray dont je n'apprécie guère le travail, ce qu'il n'a pas dis non plus, car alors vous perdez toute votre crédibilité.

Écrit par : helena | 19/07/2010

Je n'en ai de toute façon déjà aucune, à mon avis.

Mais la vérité est bien que quand Michel Onfray parle de cette manière de Tanguy, il veut en faire l'éloge, en fait. Les critiques littéraires ont souvent usé de cet argument, pour faire admettre certains auteurs dans le panthéon national. Par exemple, je l'ai lu pour Stendhal, qui posait problème justement parce qu'il critiquait volontiers la tradition française. La vérité est que les critiques accordent réellement à la fidélité aux "idées françaises" une importance particulière. On ne le dit pas, parce qu'on veut pouvoir s'imaginer que les intellectuels français sont universalistes spontanément, mais spontanément, en réalité, ils sont en général assez autre chose. Que Tanguy se rattachât à la tradition française n'était pas une constatation placée au début de l'exposé, mais bien la conclusion, et donc faisait office de jugement. Je cite: "De même - trait français me semble-t-il... - le travail, l'effort, le labeur, la construction disparaissent derrière une hypothétique simplicité, un premier abord sans apparente difficulté. L'architecture, même savante, ne se montre pas, elle ne triomphe pas à la manière allemande, impérieuse et démonstrative". Je crois que peu de gens parviendront à démontrer que ce ne sont pas des jugements de valeur liés à des nations, mais de simples constatations sur le caractère de chaque peuple. C'est d'ailleurs ridicule, car Mozart serait ici plus français qu'allemand, à mon avis. Au demeurant, Onfray critique aussi, souvent, "l'idéalisme allemand".

C'est sans doute parce que la France est tellement, d'emblée, "universelle", tandis que l'Allemagne (quoique plus peuplée) est elle-même, d'emblée, tellement "régionale"!

Écrit par : RM | 19/07/2010

(Le fait est qu'Onfray est persuadé d'être très "universel" dans ses réflexions, et qu'il énonce souvent des phrases qui sont censées l'illustrer, quand il se souvient qu'il faut qu'il se montre "universel" dans son parler. Mais quand il ne s'en souvient plus, en fait, il montre souvent tout le contraire, il se montre très chauvin et persuadé que les Français sont d'emblée très "universels". Mais cette croyance est l'essence même du nationalisme. Toute nation qui s'adore elle-même se pose comme modèle au reste du monde. Tout universalisme qui se relie à une nation particulière est susceptible d'impérialisme, si l'occasion en est donnée.)

Écrit par : RM | 19/07/2010

Il y a confusion. L'espéranto n'est pas un projet, c'est une langue vivante aujourd'hui, avec une histoire de 130 ans. Il ne faut pas confondre le projet universaliste de certains espérantophones ("espérantistes"), et tous ceux qui ne le partagent pas, du moins pas activement. Tous les anglophones ne militent pas pour la domination culturelle de l'anglais, tous les espérantophones ne militent pas pour en faire une seconde langue universelle ou quelque autre projet universel. Sa littérature originale vaut la peine, par exemple. Je vous invite à consulter la "Concise encyclopedia of original litterature in Esperanto". C'est en anglais, accéssible, et ça brosse un tableau intéressant de la littérature originale dans la langue.

Je pense, mais ce n'est que mon avis, d'amateur un peu éclairé, que ce qui a permis à la langue de perdurer durant tout ce temps, et de se développer, c'est la très faible ampleur du projet de base. Quelques règles simples qui ont permis à une pratique, d'abord écrite, littéraire, de traduction et d'écriture originale, puis plus orale, de faire évoluer la langue comme le ferait une langue naturelle.

Écrit par : Thomas | 19/07/2010

C'est fou.
Je ne connaît ni Onfrey, ni Tanguy. Ou peut-être le pote à Laverdure!

Écrit par : Rantanplan | 26/07/2010

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