01/10/2010

Victor Hugo et les jacobins

prise_de_bastille.jpgQuand on lit Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo, et qu'on médite sur le déroulement des événements, durant les temps qui ont suivi la prise de la Bastille, on a le sentiment qu'au départ, la Liberté, l'Égalité et la Fraternité impliquaient la fin d'un pouvoir central exclusif et fort, qui était l'apanage de la monarchie absolue. Plusieurs commentateurs ont remarqué les contradictions, à cet égard, de Victor Hugo, qui plaçait la lumière dans la Convention, à Paris, et l'obscurité dans la Bretagne insurgée, la Vendée, et qui défendait, dans le même temps, le principe de la souveraineté des communes contre l'administration centrale. Mais la résolution de cette contradiction est précisément la clef pour comprendre la position de la Convention même, en 1793.

Car dans les faits, les jacobins n'ont-ils pas simplement estimé que le centralisme était nécessaire pour sauver la Révolution? Le modèle helvétique, si prégnant - GuillaumeTell-locksley.jpgGuillaume Tell même ayant été une des figures les plus vénérées par les premiers républicains -, a été jugé impossible dans la France du temps, parce qu'il signifierait la poursuite de la guerre civile: certaines communes refuseraient, purement et simplement, les valeurs de la Révolution, et prôneraient le retour de la royauté. Le dilemme était profond: fallait-il rester dans l'idéal et, comme les fédéralistes (autant admirés par Hugo que les jacobins), préférer la royauté dans les régions qui la voulaient au nom de l'application absolue du principe - démocratique - de la souveraineté des communes, ou fallait-il contraindre au préalable à l'adoption par tous de la République et de ses valeurs fondamentales - en limitant la notion de peuple à la France prise dans son entier?

On sait ce qui s'est produit. Le risque était pourtant grand, en imposant la liberté, de la voir perdue pour ceux qui n'en voudraient pas! Comment imposer la liberté? Et comment résoudre la contradiction qu'implique l'alliance de ces deux termes, c'est le problème de la République depuis ses origines.

La Suisse a du reste le même: lorsque des cantons catholiques ont voulu se détacher, Berne a tiqué. On sait ce qu'il en est advenu.

Il n'existe pas de démocratie totale: pas encore. Cela reste un rêve - celui, dans le roman de Hugo, du révolutionnaire Gauvain, qui finalement est tué, guillotiné, et dont l'être lumineux se fond dans les cieux!

07:43 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook

Commentaires

Ce que je retiens pour ma part est que la Terreur est l'acte fondateur de la nation française jacobine et qu'on en garde des traces : toutes les évolutions se font dans l'affrontement...
Il ne faut pas critiquer la Chine : pour les mêmes raisons elle a eu vis-à-vis du Tibet (qui est chinois depuis le XVIIème siècle) le comportement des républicains de 1993.

Écrit par : Marie-Paule Dimet | 03/10/2010

Oui, on pourrait dire que la terreur est aussi le moyen politique utilisé par les Chinois pour empêcher certaines parties de leur empire de suivre l'exemple de Taïwan! Précisément, celle-ci serait comme une Vendée ou une Bretagne ayant pu prendre son autonomie de par sa situation insulaire. Pour moi, la Révolution est venue trop tôt, les esprits y étaient mal préparés, et la violence s'en est suivie. L'idéal est bon, mais un idéal crée un feu qu'on a souvent du mal à maîtriser, il crée ce que François de Sales appelait de l'empressement, et qu'il condamnait même dans le cadre religieux, même dans le cadre du christianisme, en le rattachant aux chrétiens ou simplement aux catholiques qui, à ses yeux pleins d'arrogance, tombaient dans le fanatisme, et dans une forme de colère vis à vis des gens qu'ils ne trouvaient pas dignes de leur religion propre: il condamnait l'extrémisme, qui d'ailleurs s'est bien vu aussi chez certains Vendéens, on ne peut pas vraiment le nier.

Écrit par : RM | 04/10/2010

J'aime bien votre rappel à François de Sales et à la condamnation de l'empressement car c'est précisément la maladie de notre époque, l'empressement.
En revanche je ne pense pas que le problème de la Révolution soit d'être venue trop tôt. Je pense que c'est l'arrogance des aristocrates et de la monarchie en général qui a provoqué haine et radicalisation.
Mais en Savoie on n'a échappé en partie à tout ça !

Écrit par : Marie-Paule Dimet | 04/10/2010

Ce qui est venu trop tôt, je voulais dire, ce sont les idéaux, Liberté, Egalité, Fraternité. On ne peut pas imposer la liberté: on peut imposer qu'elle soit récitée par tout le monde, mais on ne peut pas imposer qu'elle soit vécue intérieurement.

Rousseau disait que l'idée qu'on se faisait du bien et du mal devait dépendre d'un sentiment intime, et donc de la conscience libre. Or, dans les faits, je crois, beaucoup de gens donnent au bien et au mal la substance que leur donne la société, le milieu dans lequel ils vivent. Si on ne regarde pas au contenu, on peut s'apercevoir que les valeurs qu'on a s'aqcuièrent au fond de la même façon que dans les temps anciens, on les inculque, on en fait comme une obligation.

Est-ce différent en Savoie? Je ne sais pas. Il y a peut-être que la tradition propre à François de Sales, si elle ne laissait pas libres les pensées, créait un certain épanouissement pour les sentiments, et que le besoin de changement, en France, correspondait aussi à une aspiration qui venait du fond de l'âme, notamment parce que la religion y était plus socialisée et étatisée, était dans le même temps moins individualisée et moins portée sur la vie mystique. Le mythologisme républicain de Victor Hugo était peut-être ce à quoi aspiraient secrètement beaucoup de gens, en France, parce que cela remplissait mieux l'âme que la théologie abstraite et intellectualisée des prêtres situés dans la lignée de Bossuet, ou une vie morale également abstraite et âpre, nourrie de jansénisme. Cependant, je crains que même en Savoie, il y ait eu une attente de renouvellement de la vie culturelle, ou intérieure, davantage en phase avec les progrès de la connaissance, les progrès dits scientifiques. Les théologiens savoyards aussi ont tendu à la sécheresse: Gerdil (au XVIIIe siècle) est tout de même moins coloré que François de Sales! Le peuple aspirait à mieux, à plus.

Écrit par : Rémi | 04/10/2010

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