18/10/2010

Tous uniques, tous semblables

l-armee-clones-266674.jpgJ'ai vu passer, dans la noble institution éducative dont je suis membre, une campagne contre le racisme dont le slogan était Tous uniques, tous semblables. Je suppose qu'on a voulu dire que les êtres humains étaient tous humains, et qu'à ce titre, ils disposaient tous des mêmes droits. Mais que les êtres humains soient tous des êtres humains n'a rien de mystérieux: cela n'apprend rien à personne. Dans les faits, à l'intérieur de l'humanité, je ne pense pas que beaucoup d'enfants des collèges puissent réellement croire que nous soyons tous semblables.

Il ne suffit pas de créer des slogans: il faut aussi qu'ils résonnent dans les âmes. Or, en réalité, non seulement il est difficile de faire croire que nous soyons tous semblables, mais, de surcroît, il l'est au moins autant de faire souhaiter que nous le devenions! Les adolescents cherchent au contraire à marquer leur spécificité individuelle, en général. Ceux qui acceptent l'uniformité sont une minorité. Et je ne pense pas que cela puisse jamais changer. Je ne crois d'ailleurs même pas que ce soit spécialement un mal.

On peut bien sûr marteler un slogan en espérant qu'il finisse par passer pour le vrai. Après avoir bien relativisé l'idée de vérité grâce à l'existentialisme, pour ainsi dire, on peut finir par donner le sentiment que le bien et le mal émanent au fond de la société - c'est-à-dire de l'État. yab_06.jpgMais en fait, chacun a bien sa propre notion du bien et du mal, et les adolescents sont fréquemment prêts à affronter la société et à se mettre à la marge, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, lorsqu'on essaye de leur imposer une notion toute faite, et qu'ils ne ressentent pas à l'intérieur eux-mêmes, du bien et du mal.

Ensuite, il est un peu stérile de se plaindre: si, au moins, nous sommes tous semblables, en tant qu'êtres humains, c'est bien dans le désir d'être libres, individuellement. Et donc, nous sommes tous semblables dans la possibilité que nous nous donnons d'être différents!

Le fait est qu'il faut parler en réalité d'égalité: nous sommes tous uniques, et nous sommes tous égaux. Mais qu'est-ce qu'être unique, si on n'a pas le droit d'être différent?

Je crois qu'il y en a qui volontiers assimilent l'identité à une somme de dispositions règlementaires. Réduisent l'humain à sa place dans la société! Dans les faits, l'individualité existe en soi. Les adolescents le ressentent en tout cas de cette manière, et, par conséquent, je doute que cette campagne ait un slogan très efficace.

07:21 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

Commentaires

En effet le mot "semblables" est curieux dans ce contexte où il serait question d'accepter la différence. Mais la différence n'est pas suggérée clairement et le "semblables" est là presque comme pour excuser d'être uniques et/ou différents. "Egaux" me semble aussi plus appropriés, car l'égalité est un concept qui suppose le respect mutuel. Alors que le "semblables" me paraît de nature à soulever des polémiques, des oppositions, des résistances, car on n'a certainement pas envie de ressembler à tout le monde.

Écrit par : hommelibre | 18/10/2010

Mais oui, John! L'égalité est un concept juridique, l'uniformité un concept culturel, car la forme que prend l'être humain est justement liée à sa culture. A mon avis, on retrouve ici les sources de la réaction qui fait volontiers traiter de raciste tout être qui a une pensée un tant soit peu "déviante". Le juridique ne doit pas diriger la vie culturelle. L'étatisation excessive de l'Education et plus généralement de la vie culturelle peut avoir de tels effets, je pense.

Écrit par : RM | 18/10/2010

D'accord avec vous Rémy. Cette différence entre juridique et culturel est importante. Actuellement il y a beaucoup de confusion autour de cela et comme vous le dites on colle vite une étiquette sur des propos qui font simplement cette différence.

Il est intéressant de lire aujourd'hui dans la presse qu'Angela Merkel déclare l'échec total du modèle multiculturel allemand. Il y a eu, comme en France ou en Angleterre, une confusion entre le respect juridique dû à tout humain et une indifférenciation culturelle au point d'accepter que les immigrés ne parlent même pas la langue du pays hôte. Merkel place maintenant comme préalable l'apprentissage de la langue. Elle affirme l'ancrage chrétien de l'Allemagne. Il y a certes de l'opportunisme politique dans une telle posture, mais pas seulement.

Cette confusion juridique/culturel a été très loin en France puisque parler d'ethnie ou d'immigration est se faire cataloguer frontiste, voire tomber sous le coup de la loi (statistiques ethniques interdites). Simplement parce que les autres partis ont laissé ce discours à Le Pen. Mais parler d'immigration, de différence, d'assimilation, de restect de l'autre mais aussi de respect de soi, de possibilité d'accueil de l'autre (matériellement et psychologiquement) est normal! L'analyse que l'on en fait ou les solutions proposées peuvent ensuite être différentes. Ou même pas: de la gauche à la droite personne ne soutient l'idée d'une immigration massive et sans aucun contrôle.

Pourtant ce thème est encore un point identitaire: la gauche a peur des mots, la droite les utilise un peu tard par crainte de l'assimilation aux extrêmes.

Écrit par : hommelibre | 18/10/2010

Eh bien, je ne sais pas si nous nous comprenons bien, John, car dans vos exemples, l'Etat essaye bien d'imposer une ligne culturelle à la population. Or, dans les faits, je m'y oppose. Je ne comprends pas bien ce que vous avez voulu dire. La loi pour moi est faite pour garantir la liberté, à cet égard. Mais à mes yeux, elle ne devrait pas, justement, imposer une certaine ligne. La civilisation elle-même ne peut pas être sauvée par du protectionnisme culturel, mais de l'activité culturelle positive. Si le christianisme est tellement lié à la Civilisation, pourquoi ne suscite-t-il pas plus d'enthousiasme? Ou si c'est l'agnosticisme, pourquoi n'emporte-t-il pas une adhésion massive? Ce sont de vraies questions. Accuser les autres d'obscurantisme est facile: il y a eu une époque où le marxisme a eu une profonde influence même dans les pays dominés par l'animisme ou l'Islam, ou d'autres sagesses non chrétiennes. Maintenant que le marxisme ne prend plus, on ferme culturellement les frontières: on devient frileux. Mais c'est faute de créativité, je pense. Les intellectuels du type Comte-Sponville, voyant qu'ils ne suscitent aucune forme d'enthousiasme dans la population, dans les nouvelles générations, essayent d'imposer leur statut en se plaçant comme des références incontournables dans la culture civilisée de l'Occident. Je crois qu'il faut aller vers autre chose, qu'il faut abandonner les vieilleries héritées du XIXe siècle, et retrouver du souffle. Même moi, je préfère Henry Corbin à Comte-Sponville, en fait.

Écrit par : RM | 18/10/2010

Rémy, je ne dis pas que Madame Merkel a tout juste. Je prépare d'ailleurs un billet sur ses propos. Mais dans quelle mesure le côtoiement des cultures est-il garant de la liberté? Si les immigrants turcs n'apprennent pas l'allemand, s'ils ne le parlent pas en famille, leurs enfants ne l'apprennent pas et ne profitent pas d'une éducation scolaire. De ce fait ils seront mis à l'écart de la société.

Mais en même temps comment imposer l'apprentissage de l'allemand à des immigrants dont un bon nombre ne restera pas en Allemagne?

Et imposer cet apprentissage est-il une garantie pour la liberté?

Je pense que la cohabitation de communautés sans références communes de langue, de religion, de moeurs, peut être difficilement vécue et susceptible d'engendrer des exclusions sociales. Ce qui ne favorise pas la liberté car les communautés en sont fragilisées.

Je ne sais pas si Merkel a raison. Je pense que ses déclarations sont assez opportunistes. Mais derrière l'immigration il y a des humains, issus d'ici ou d'ailleurs, qui vont avoir besoin de vivre ensemble. Comment faire pour faciliter le vivre ensemble? J'entends bien votre appel à la créativité.

La langue est un élément important pour communiquer, y compris pour communiquer sur nos différences. Ne pas se comprendre pose une limite même à la créativité. On pourrait faire de grande fêtes et danser sur de la musique turque, mais après la danse, qu'est-ce qu'on se dit?

En même temps je vois bien que les immigrants ou coopérants européens allant ailleurs dans le monde n'apprennent pas forcément la langue du pays. Ils se contentent souvent de l'anglais.

Ce qui se joue est que nombre d'européens pensent que les immigrants ne font pas assez de pas vers nous. Ils considèrent qu'ils profitent et s'en fichent. Apprendre la langue serait un pas significatif.

En ce qui concerne les racines chrétiennes, c'est plus relatif, car le nord de l'Europe a d'abord une racine presque animiste avant d'être chrétienne. Et entre l'est et l'ouest, le nord et le sud, les différences culturelles sont importantes. Comment se fait-il que l'immigration originaire de l'islam pose autant de problèmes chez nous?

Je ne peux y voir un simple racisme.

Le sujet est loin d'être épuisé.

Écrit par : hommelibre | 18/10/2010

A mon avis, l'Allemagne n'est pas spécialement animiste, mais enfin, même si elle l'était, il faudrait voir aussi ce qui n'est pas assez enthousiasmant dans la culture allemande pour que les Turcs aient envie de s'y initier. Mais enfin, il ne faut pas exagérer, sur le plan social: les Turcs sont bien en Allemagne pour faire le travail que n'ont pas envie de faire les Allemands. Et ensuite, il faudrait encore qu'ils prennent des cours du soir pour apprendre l'allemand? Mais les Turcs seraient-ils contre, si on les payait? Mais si on les payait, alors, ils coûteraient trop cher, ce ne serait plus rentable!

Pour les difficultés, je crois que l'Islam a des liens avec la culture occidentale tout en étant différent, et donc, on ne sait pas vraiment dans quel rapport on doit être avec ses fidèles: c'est incertain, c'est entre les deux. Il y a dedans des dispositions légales, comme en général en Occident, mais avec un esprit de ferveur tout orientale souvent déconcertant. Je pense que cela rappelle un peu aux Occidentaux à quel point pour eux les lois sont devenues détachées de toute dimension intérieure, de l'âme même: ils les regardent comme des dispositions formelles indifférenciées sur le plan moral. L'Occident croit à ce genre de complexe mécanique social, mais ce n'est pas le cas de tout le monde, et peut-être que même en Occident, il y a une sorte d'épuisement, à cet égard. On sent que la ferveur intérieure, vis à vis de dispositions légales spécifiques, manque à l'Occident, quand elle ne manque pas à l'Islam. Cela crée une sorte de complexe. Je pense que pour le résoudre, je l'ai souvent dit, il faut, à propos des lois de la République (ou des républiques occidentales en général), retrouver la ferveur d'un Victor Hugo, et ne plus avoir peur, en quelque sorte, de ce qui vit intérieurement, sur le plan moral. S'en prendre à l'Islam n'est pas créatif. S'en défendre, même, ne pourra être que temporaire. Je crois que la ferveur musulmane en soi impressionne beaucoup les Occidentaux, cela leur fait peur. Mais peut-être que, tout en gardant leurs valeurs propres, ils devraient l'imiter. Or, cela ne se fera pas en revenant mécaniquement au christianisme traditionnel, pour la bonne raison que dès le départ le christianisme occidental a cherché à développer le rationalisme et à limiter la vie mystique, à l'encadrer. D'ailleurs, les valeurs apparues au cours des siècles, par exemple à la Révolution française, restent comme un bloc invincible, au milieu des vieilles traditions religieuses. C'est donc bien la ferveur de Victor Hugo, qu'il faut retrouver, ou cultiver. Il faut l'oser. Renoncer au moins en partie au culte de la mesure bourgeoise, pour ainsi dire. Ce qu'au XVIIe siècle, à Versailles, on appelait l'honnêteté. Il faut moins de néoclassicisme, et plus de romantisme. Voilà ce que je crois. Est-ce que je ne l'ai pas souvent dit? Hugo l'avait senti. Mais le néoclassicisme d'un Paul Valéry, aussi distingué et charmant soit-il, son espèce d'agnosticisme global, ça ne peut pas fonctionner: c'est trop aristocratique. Même la science-fiction fonctionne mieux que la philosophie parfumée d'un Comte-Sponville, disons. Il faut que les Etats soutiennent un peu plus les artistes populaires - les écrivains de science-fiction, par exemple - et un peu moins les artistes et écrivains bourgeois!

Écrit par : RM | 18/10/2010

Rémy, je vais garder ce commentaire et prendre le temps de le méditer. Je vous remercie de cette analyse si dense et pointue. Je ne dirai de plus que ma propre réalité, ce combat en moi entre le romantisme et le rationalisme par quoi je me rogne souvent les ailes. Pourtant je vois le bien-fondé d'une raison éclairante et distante des phénomènes, mais je vois aussi intensément et intimement l'urgence toujours renouvelée d'un romantisme qui libère ce qu'il y a de précieux en nous, ce qui donne de la sève aux lois. Je voudrais encore ne pas avoir à choisir entre les deux. Je voudrais cet humain multiple.

Écrit par : hommelibre | 18/10/2010

La raison ne doit certainement pas être en retrait, John, mais il est faux, comme on le croit, que réprimer ses sentiments, ce soit forcément utiliser la raison: on se paie à cet égard d'apparences. La raison est active quand on la meut, et non quand on réprime ses émotions. Qui peut prétendre que Victor Hugo n'utilisait pas son intelligence? Je crois qu'il avait simplement compris que cela n'empêchait pas d'avoir de la ferveur, même si le bourgeois à cet égard se fie aux apparences, et croit déraisonnable, ou même irrationnel celui qui a de la ferveur. Mais ce n'est pas forcément le cas!

Écrit par : RM | 19/10/2010

Je pense que la cohabitation de communautés sans références communes de langue, de religion, de moeurs, peut être difficilement vécue et susceptible d'engendrer des exclusions sociales. Ce qui ne favorise pas la liberté car les communautés en sont fragilisées.

Écrit par : cara mem | 30/10/2010

Le gouvernement, dans un pays, a, de fait, toujours une culture de référence, celle de la classe dont sont en général issus ses membres. Mais dans l'idéal démocratique, le gouvernement n'a pas de teinte culturelle, il n'intervient pas sur le plan culturel, car précisément, s'il le fait, il favorise ceux qui appartiennent, en général, à la culture des membres les plus fréquents du gouvernement. Pour moi, ce problème de l'exclusion peut justement être résolu si le gouvernement se dégage totalement de la question culturelle, sinon pour assurer à chacun la liberté, à cet égard, par la police, en empêchant certains d'imposer leur culture propre à d'autres. Evidemment, cela n'existe réellement nulle part. Mais il y a des degrés. Je pense qu'il faut y tendre. Le droit à la liberté sur le plan culturel, du point de vue légal, doit être à mon avis individuel, et non communautaire. Au fond, ce que je pense, c'est que l'idée que chaque individu doit pouvoir être libre de sa culture propre n'est pas assez présente dans les partis politiques, les gouvernements et les institutions. Pour moi, elle devrait l'être.

Écrit par : RM | 30/10/2010

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