29/01/2011

Chrétien de Troyes et le lion des rêves

yvain.gifQuand j'étais à la Sorbonne, j'ai voulu faire un mémoire de Maîtrise sur le fond mythologique de Chrétien de Troyes et le rapport que ce fond entretenait avec le sens de ses récits, mais le directeur de Recherche pour la Littérature médiévale m'en a dissuadé: cela ne lui plaisait pas du tout. J'ai donc préféré évoquer J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft, en Littérature comparée, car la part que ces écrivains réservaient à la mythologie ne pouvait souffrir d'aucune contestation, étant explicitement mentionnée dans leur correspondance et leurs écrits théoriques.

Le fait est que chez Chrétien de Troyes, on s'imagine souvent, je crois, que la mythologie était présente mécaniquement, comme un décor, et que son but était essentiellement courtois. On a une conception très sociale de ses poèmes narratifs. Or, quand je lis des adaptations de ceux-ci en français moderne, comme je l'ai fait récemment pour des motifs professionnels, je constate qu'on tend à rationaliser son texte, en invoquant peut-être l'idée que la mythologie bretonne est de toute façon peu accessible au lecteur contemporain. Mais les traducteurs la comprennent-ils, eux-mêmes?

Yvain ou le Chevalier au Lion est sans doute le récit le plus abouti du poète médiéval. A un certain moment, le texte original dit que deux maufés, des démons à l'apparence humaine, ont vaincu le roi de l'Île aux Pucelles, et ont pris ces Pucelles (sans doute des fées) pour les enchaîner dans une sorte d'usine, où elles travaillent pour eux comme tisserandes. Yvain les combat ensuite; or, il ne parvient pas à les entamer, jusqu'à ce que son ami le Lion sorte de la pièce où on a voulu le laisser pour ne pas qu'Yvain ait un avantage sur ses deux ennemis: car dès lors, le chevalier parvient à les vaincre, grâce à l'animal. Il libère les Pucelles, qui s'en vont. Bientôt, il pourra retrouver le lit de la femme qu'il aime, et qui l'a répudié parce qu'il n'avait pas tenu sa promesse de revenir la voir avant qu'un an fût écoulé.

lion_heraliquex1jf.jpgLa courtoisie ici s'accompagne d'une initiation intérieure qui se lie à la Destinée. Il faut savoir que le Lion combattait un grand Serpent qui crachait du feu, quand Yvain l'a rencontré pour la première fois, et a décidé de lui venir en aide. Du Serpent au Lion, Yvain a intérieurement évolué.

Sa dame est du reste un peu fée, elle aussi, tout comme sa servante, car elles disposent d'anneaux rendant invisible ou invincible, selon les cas. Il ne s'agit pas seulement d'amour courtois, de galanterie sublimée flattant les dames du temps; l'enjeu est également intérieur, et il s'agit de chevaucher un Lion, une force divine. C'est au Chevalier au Lion que la dame son épouse se rend finalement, et non à Yvain, simple chevalier.

L'héraldique a au fond une symbolique de ce genre: je la crois d'origine mythologique. Cela disparaît volontiers dans les traductions courantes; dans celle qui a été agréée pour les collégiens, le roi de l'Île aux Pucelles n'est pas mentionné, et les maufés sont dits de simples brigands. Ce qui est une interprétation, une explication dans un sens rationaliste.

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