31/01/2011

Pieuse origine des lois romaines (selon Plutarque)

plutarque01.jpgOn s'imagine souvent que l'ancienne Rome avait des fondements politiques dénués de toute connotation religieuse. Je crois, personnellement, que les historiens modernes projettent leur philosophie propre sur la cité antique, en particulier celle des Romains, qui sert de modèle à tout l'Occident. C'est peut-être lié à une réaction laïque contre le catholicisme, qui a voulu affilier les lois à la religion. Mais les régimes actuels n'ont pas besoin forcément de s'appuyer sur les régimes d'autrefois pour se fonder: ils peuvent être réellement nouveaux. En tout cas, la lecture de Plutarque montre que pour l'ancienne Rome, c'est une illusion.

De fait, même si sa présentation laisse supposer que lui-même demeurait sceptique, quant à la présence réelle des dieux dans l'acte de fondation de la cité latine, il n'en montre pas moins que Numa Pompilius, roi de Rome et grand législateur de ses premiers temps, a continuellement invoqué les dieux, dans ses actes de fondation. Je le cite dans la traduction d'Amyot, qui date du seizième siècle: pensant bien que ce n'était pas petite ni légère entreprise, que de vouloir adoucir et ranger à vie pacifique un peuple si haut à la main, si fier et si farouche, il se servit de l'aide des dieux, amollissant petit à petit, et attiédissant cette fierté de courage, et cette ardeur de combattre, par sacrifices, fêtes, danses et processions ordinaires, qu'il numa-c7cc7.jpgcélébrait lui-même, dans lesquelles avec la dévotion y avait du passe-temps et de la délectation mêlée parmi, et quelquefois leur mettait des frayeurs et craintes des dieux, leur faisant accroire qu'il avait vu quelques visions étranges, ou qu'il avait ouï des voix, par lesquelles les dieux les menaçaient de quelques grandes calamités, pour toujours humilier et abaisser leurs cœurs sous la crainte des dieux. Plutarque ajoute qu'on a estimé que Numa était en réalité un disciple de Pythagore, dont la philosophie justement consistait en telles cérémonies et vacations aux choses divines.

Et il ajoute: aussi la feinte dont Numa s'affubla, fut l'amour d'une déesse, ou bien d'une nymphe de montagne, et les secrètes entrevues et parlements qu'il feignait avoir avec elle (...); et aussi la fréquentation des Muses. Car il disait tenir des Muses la plus grande partie de ses révélations.

Par sa démarche, Numa, quoiqu'à partir de figures visiblement tirées des Grecs, rappelle Moïse. Il a d'ailleurs lui aussi interdit de représenter les dieux; j'en reparlerai, si je puis. Mais Numa s'est vraiment affiché comme entendant les voix divines, notamment dans l'écriture des lois.

15:49 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

29/01/2011

Chrétien de Troyes et le lion des rêves

yvain.gifQuand j'étais à la Sorbonne, j'ai voulu faire un mémoire de Maîtrise sur le fond mythologique de Chrétien de Troyes et le rapport que ce fond entretenait avec le sens de ses récits, mais le directeur de Recherche pour la Littérature médiévale m'en a dissuadé: cela ne lui plaisait pas du tout. J'ai donc préféré évoquer J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft, en Littérature comparée, car la part que ces écrivains réservaient à la mythologie ne pouvait souffrir d'aucune contestation, étant explicitement mentionnée dans leur correspondance et leurs écrits théoriques.

Le fait est que chez Chrétien de Troyes, on s'imagine souvent, je crois, que la mythologie était présente mécaniquement, comme un décor, et que son but était essentiellement courtois. On a une conception très sociale de ses poèmes narratifs. Or, quand je lis des adaptations de ceux-ci en français moderne, comme je l'ai fait récemment pour des motifs professionnels, je constate qu'on tend à rationaliser son texte, en invoquant peut-être l'idée que la mythologie bretonne est de toute façon peu accessible au lecteur contemporain. Mais les traducteurs la comprennent-ils, eux-mêmes?

Yvain ou le Chevalier au Lion est sans doute le récit le plus abouti du poète médiéval. A un certain moment, le texte original dit que deux maufés, des démons à l'apparence humaine, ont vaincu le roi de l'Île aux Pucelles, et ont pris ces Pucelles (sans doute des fées) pour les enchaîner dans une sorte d'usine, où elles travaillent pour eux comme tisserandes. Yvain les combat ensuite; or, il ne parvient pas à les entamer, jusqu'à ce que son ami le Lion sorte de la pièce où on a voulu le laisser pour ne pas qu'Yvain ait un avantage sur ses deux ennemis: car dès lors, le chevalier parvient à les vaincre, grâce à l'animal. Il libère les Pucelles, qui s'en vont. Bientôt, il pourra retrouver le lit de la femme qu'il aime, et qui l'a répudié parce qu'il n'avait pas tenu sa promesse de revenir la voir avant qu'un an fût écoulé.

lion_heraliquex1jf.jpgLa courtoisie ici s'accompagne d'une initiation intérieure qui se lie à la Destinée. Il faut savoir que le Lion combattait un grand Serpent qui crachait du feu, quand Yvain l'a rencontré pour la première fois, et a décidé de lui venir en aide. Du Serpent au Lion, Yvain a intérieurement évolué.

Sa dame est du reste un peu fée, elle aussi, tout comme sa servante, car elles disposent d'anneaux rendant invisible ou invincible, selon les cas. Il ne s'agit pas seulement d'amour courtois, de galanterie sublimée flattant les dames du temps; l'enjeu est également intérieur, et il s'agit de chevaucher un Lion, une force divine. C'est au Chevalier au Lion que la dame son épouse se rend finalement, et non à Yvain, simple chevalier.

L'héraldique a au fond une symbolique de ce genre: je la crois d'origine mythologique. Cela disparaît volontiers dans les traductions courantes; dans celle qui a été agréée pour les collégiens, le roi de l'Île aux Pucelles n'est pas mentionné, et les maufés sont dits de simples brigands. Ce qui est une interprétation, une explication dans un sens rationaliste.

07:56 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

26/01/2011

Dogme catholique & prophètes modernes

911-1-28f38.jpgDans un article récent de son blog, Jean-François Mabut a évoqué la figure de Hans Küng, théologien catholique qui croyait qu'il pouvait y avoir des prophètes après Jésus, faisant allusion notamment à Mahomet - et qui a été rejeté à cause de cela et d'autres choses par la hiérarchie romaine. Henry Corbin parle assez souvent du problème que constitue le refus des religions instituées d'admettre un prophète après celui qui leur sert de référence. Cependant, dit-il, les sages font une différence, fréquemment, entre les prophètes législateurs, et ceux qui sont simplement touchés par le Saint-Esprit, et révèlent les mystères de l'Esprit. Moïse était l'ultime législateur, dans la tradition juive, mais cela n'empêcha pas les prophètes qui ont suivi. Les apôtres eux-mêmes pouvaient prophétiser voire légiférer, après Jésus, ayant été touchés par le Saint-Esprit. Mais Corbin fait remarquer qu'après les apôtres, les catholiques le refusent à tout le monde, et le fait est que même Joseph de Maistre, qui pourtant défendit l'Église latine, n'est pas admis comme ayant sondé les desseins de Dieu par les catholiques, alors qu'il s'est volontiers présenté comme l'ayant fait. Je ne parle même pas de la façon dont est regardé le don de voyance prophétique que Victor Hugo s'attribuait: le problème est d'autant plus facile à résoudre que Hugo s'opposait à l'Église catholique; du coup, Barbey d'Aurevilly, par exemple, le détestait.

Pour l'Islam, Corbin évoque les Amis de Dieu, liés à la tradition chiite, et qui pensaient avoir un lien intime avec l'Esprit, et renouveler la prophétie, sans pour autant se poser comme de nouveaux Medieval_Persian_manuscript_Muhammad_leads_Abraham_Moses_Jesus.jpglégislateurs, ce qui ne les empêcha pas d'être pourchassés par ceux qui pensaient que l'activité humaine devait désormais se borner à apprendre et à comprendre la parole du Livre, sans prétendre pénétrer les mystères divins. Corbin, néanmoins, rapporte une idée que ces Amis de Dieu énonçaient pour se défendre: Dieu ne pouvant pas être injuste, il était autant dans l'âme des hommes actuels que dans celle des hommes de l'ancien temps. Où se trouve-t-il? Chez ceux qui le manifestent, et qui peuvent bien rester cachés, ils n'en compensent pas moins le défaut apparent d'Esprit dans le monde en général, car Dieu n'étant pas injuste, il crée forcément les conditions de l'équilibre: le monde n'est jamais sans Esprit, même s'il est plus ou moins dissimulé selon l'époque.

Corbin dit que là se trouve certainement la source d'un véritable œcuménisme mystique: l'âme qui se relie à l'Esprit vivant, quand les livres portent la marque du lieu et du moment de leur apparition, parce qu'ils sont des matérialisations de la Parole, et qu'en tant que tels, ils ne peuvent pas être dégagés des contingences du monde. Cela rappelle saint Augustin disant que selon les temps, Dieu donnait des lois différentes, parce que, selon les temps, l'homme avait besoin de lois différentes pour son évolution. La justice est en amont des lois, et l'esprit, en amont des livres. La volonté, bien sûr, en amont de ce qu'elle manifeste.

13:03 Publié dans Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

22/01/2011

Le divin Jacques Replat

AAP Jacques Replat AM 1A.jpgDepuis que je l'ai découvert, j'adore l'écrivain savoyard Jacques Replat, qui vivait au dix-neuvième siècle. Il a réinventé la Savoie médiévale en la ressortant du monde du rêve, après l'y avoir introduite dans sa nudité historique. Ce fut surtout un poète. La Savoie perçue depuis l'âme, cela donnait par exemple ce genre de passages, reliant au fond la Terre au Ciel, et évoquant le lac d'Annecy: Comme une étincelante pyramide renversée dans le mirage des déserts, la lune déploie sur ses eaux la magnificence de ses gerbes argentées; l'étoile de Vénus y jette aussi un reflet doux et voilé, comme une pensée d'amour dans le sein d'une vierge. Or, ce décor servira bientôt de tableau aux chastes amours de deux amants.

Il captait merveilleusement bien les symboles médiévaux, créant, à la façon de Victor Hugo, des forteresses gigantesques, effrayantes, et plaçant à leurs pieds la bannière étincelante du comte de Savoie, les assiégeant, tandis que dans le Ciel la Lune brille. En plus doux et bonhomme, rappelant davantage Nodier, il crée des mondes gothiques réellement proches de ceux de Hugo.

Il est pourtant peu à la mode, aujourd'hui. La raison en est son spiritualisme implicite, nourri de religiosité, mais aussi d'une mythologie celtique à laquelle il se réfère souvent: il relie les Allobroges à Arthur, à Merlin. Il en a la sensibilité: sur les eaux du lac, il place des brumes éclairées par les astres, et elles semblent remplies de fées mystérieuses, ouvrant sur un infini fascinant, mais inaccessible. Le désir en est poignant. C'en est presque douloureux.

La force de son style effraye, au fond, les âmes matérialistes actuelles. Même s'il tendait à glorifier la Savoie, en la mêlant au rêve et, par-delà, au divin, il crée une forme d'angoisse jusque chez les Savoyards amoureux de leur région, car il place la Savoie ultime dans une strate du monde qui est entre le Ciel et la Terre, dans le monde johnatkinson-grimshawclair de lune sur le lac.jpgintermédiaire et imaginal dont parle si souvent Corbin, et où se tient, selon celui-ci, l'Imâm caché, l'immortel Sage qui attend de se manifester à nouveau, mais qui crée dans les âmes les rêves, les images vivantes du monde divin! Or, le matérialisme ordinaire préfère s'appuyer sur des représentations dites réalistes, pour comprendre le monde.

J'ai souvent essayé de réhabiliter cet écrivain, qui plut beaucoup à ses compatriotes, sans y parvenir. Victor Hugo et les autres écrivains romantiques français bénéficient de leur implication dans l'histoire de France; Replat reste à la marge, il n'est aimé que des cœurs que les figures enchantées se dessinant dans les brumes des lacs n'effraient pas, parce qu'ils ne craignent pas de perdre leur sens logique pour si peu, ne l'ayant pas reçu de représentations toutes faites du monde - d'essence réaliste, donc -, mais l'ayant développé eux-mêmes, en ayant conçu par eux-mêmes ce qui relie les choses entre elles, je crois. Replat avouait regarder l'histoire de l'intérieur des âmes qui s'étaient mues sur le sol savoyard, et c'est ce qu'on ne lui pardonne pas.

14:34 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

19/01/2011

Bachelard et l'ambition sociale en Éducation

gaston-bachelard3.jpgDans le bulletin 2009 des amis de Gaston Bachelard, Julien Lamy, doctorant en Philosophie, a écrit un bel article sur la pensée que Bachelard avait, que toute science s'acquérait non dans l'absolu, mais en fonction du sujet qui appréhendait l'objet de la connaissance. Celui-ci, en effet, crée les conditions de la découverte et de la transmission, et, par conséquent, la connaissance porte sa marque personnalisée.

Or, Bachelard en a tiré des conséquences pour l'éducation. Julien Lamy écrit: L'action sociale névrosante, qui détermine selon la psychanalyse classique des obstacles au développement d'un individu, se trouve un pendant dans la culture scientifique: c'est l'action sociale de l'enseignant, qui peut constituer un frein au développement psycho-culturel du sujet enseigné et bloquer son évolution. Selon Bachelard, la pédagogie classique consiste à adapter l'individu à une société bien définie, à une raison constituée, à un patrimoine intellectuel sûr. Il faut comprendre par là que l'enseignement, de façon traditionnelle, consiste à transmettre des connaissances établies à des sujets considérés comme achevés, du moins en principe. L'image du vase vide que l'on remplit, chère à la sophistique, serait à même de symboliser cette vision classique de la pédagogie.

Montaigne.jpgEn France, le dogme de la culture commune correspond à cela. Cependant, certains parlent davantage d'un apprentissage d'ordre méthodologique. Julien Lamy commente ainsi cette idée: On pourrait alors penser que la célèbre remarque inspirée par Montaigne - une tête bien faite vaut mieux qu'une tête bien pleine - pourrait fonder, sur la base d'une autre imagerie, une éducation alternative: au lieu de remplir un vase, il s'agirait de façonner une matière brute. Mais il n'en est rien pour Bachelard, car une tête bien faite est malheureusement une tête fermée [...], un produit d'école. La structure psychique, loin d'être un contenant en attente d'être rempli ou une matière brute en attente d'une forme, est compliquée, configurée par des complexes et des noyautages.

Former les esprits pour qu'ils entrent dans une structure collective définie à l'avance jusque dans le fonctionnement de la pensée renvoie à l'idée fausse qu'il existerait une méthode universelle (inspirée, avec des ressorts de nouveau très nationaux, par Descartes) pour aborder efficacement tous les problèmes; ce faisant, on soumet les esprits à des mécanismes objectifs contraires, en vérité, au principe de liberté individuelle: la dissertation à la française va dans ce sens, par exemple.

ReneDescartes03.jpgCertains, qui en sont conscients, restent quelque peu cyniques, en disant qu'au moins, cela soude les citoyens, puisqu'ils procèdent tous de la même façon. Mais d'abord, dans le monde, tout le monde ne fait pas cela; et ensuite, en France même, il y a bien des citoyens qui spontanément procèdent différemment tout en parvenant à des résultats: l'effet en est donc la division - par excès de formalisme, tant dans le contenu que dans les démarches. Et même, l'injustice, car pour certains, procéder de cette façon est plus naturel que pour d'autres, je crois.

Pour moi, un problème peut s'aborder de différentes façons, et le reconnaître, c'est libéraliser l'enseignement, mais aussi, s'adapter aux individus. C'est la vraie pédagogie différenciée et individualisée. Ce qui s'appelle ainsi reste souvent du saupoudrage.

Le développement par l'éducation, à mes yeux, c'est d'abord cultiver ce qui est présent dès le départ en germe, l'esprit n'étant pas vide.

13:18 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

17/01/2011

Annecy, Genève, Paris, Versailles

Chteau-sur-le-lac-dAnnecy-a18925339.jpgLe problème de Genève et de la France voisine est lié à ceci, dit-on, que Genève n'a pas d'arrière-pays. Revenons aux sources de cette situation.

Les magistrats du comte de Genève ont suivi celui-ci au pied du Semnoz et y ont fondé Annecy. Toute proportion gardée, c'est un peu comme la cour de France s'installant à Versailles.

Précisément, dira-t-on, c'est ce déménagement du Roi, assimilé à un dédain, à l'égard du Peuple, qui a en partie provoqué la réaction parisienne et, finalement, la Révolution, et a permis à la bourgeoisie de régner.

La bourgeoisie de Paris était néanmoins demeurée proche du pouvoir; à Genève, l'évêque ayant obtenu le gouvernement de la cité, la bourgeoisie était coupée du comte de Genève et de ses magistrats. Elle ne s'occupait donc plus que du gouvernement de la cité de Genève, et ainsi, si la bourgeoisie de Paris a pu se sentir le droit de diriger la France à la place du Roi, au sein de la République, la bourgeoisie de Genève ne se sentait pas spontanément les mêmes prérogatives pour google-a-versailles-pour-street-view-64.jpgle comté de Genevois: cela n'allait pas de soi. La prudence, même en 1815, lorsqu'il s'est agi d'agrandir le territoire de la République pour former un canton, était donc de mise, car l'habitude du gouvernement d'un territoire n'avait pas été prise. Imposer sa volonté à une population depuis un centre n'est pas si aisé: on voit bien quels sacrifices des libertés locales ont dû être effectués en France, pour que cela soit rendu possible, et quelle détermination il a fallu aussi à Paris, pour l'obtenir: les années de la Convention, après 1789, s'expliquent de cette façon. La bourgeoisie de Genève était marchande et individualiste, à la façon de l'aristocratie anglaise, et le parlementarisme, sous la forme des discussions entre l'évêque (tant qu'il n'était pas un prince savoyard régnant sans partage) et les chefs de famille, avaient créé des habitudes différentes, qui rendaient impossible une république ayant le bras plus long, une autorité pouvant s'imposer d'une façon plus étendue. On le dit: à Genève, les procédures sont longues, pour prendre une décision. Mais cela crée des espaces de liberté individuelle importants.

16:06 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

12/01/2011

Michel Tournier & la grotte de Robinson

IMG_0182.JPGMichel Tournier vient de laisser son couvert, au sein de l'Académie Goncourt, à Régis Debray. On sait qu'il a réécrit le mythe de Robinson Crusoé en supprimant la partie qui a trait à la religion et en mettant plutôt en avant ce qui lie les âmes au corps et à la nature telle qu'elle peut se manifester dans les latitudes exotiques où Robinson a été relégué par la destinée. Je n'ai pas lu Vendredi ou les limbes du Pacifique, mais la version écourtée qu'il en a tirée pour la jeunesse, Vendredi ou la vie sauvage. Je l'ai trouvée bien écrite, sur un plan formel, mais le sens moral ne n'en a pas vraiment enthousiasmé. On y lit que Vendredi était plus ou moins amoureux d'une chèvre et qu'il a dû à cause de cela affronter un bouc, ou que Robinson avait des expériences psychédéliques au fond de sa grotte. Cela fait un peu plaisanterie de potache.

C'est apparemment plus réaliste que le récit de Defoe, qui n'évoque jamais la sexualité, et qui relie la vie intérieure de Robinson à sa méditation sur la Bible - seul livre sauvé des eaux, à la suite du naufrage de son navire. Cependant, il faut savoir que Defoe s'était inspiré des mémoires tout à fait authentiques d'un homme qui pareillement avait été bloqué sur une île exotique pendant plusieurs années. Ces mémoires, effectivement, ne contenaient pas vraiment de réflexions sur la Providence, selon ce que dit John Richetti, l'auteur de la préface de mon édition: on y trouvait seulement la manière dont un homme se trouve en relation profonde avec la pure nature. Le vrai réalisme serait, sans doute, de rééditer ces mémoires!

Car Tournier écrit en beau style, et crée un univers foncièrement poétique, quoique dénué de dimension religieuse. C'est l'atmosphère des limbes, d'une nature physique soulevée vers le pur, vers la lumière, la vie végétale, la chaleur, la mer bleue, le sable doré. De ce point de vue, on ne peut pas nier que cela soit efficace; il peint avec force l'endroit où on a envie de partir pour se délasser de sa vie pesante d'homme occidental. Pour ce dernier, son livre est une fenêtre vers l'évasion, mais vers l'évasion dont on peut avoir l'illusion qu'elle mène à une réalité possible, parce qu'il n'y a rien, en son sein, qui ne soit pas accessible aux sens, il n'y a rien qui ne serait qu'esprit, et donc hors de la portée de nos membres. C'est une forme matérialiste d'enchantement.

poussin_hercule.jpgMais si on se rend physiquement dans un tel site, des désagréments apparaissent toujours: on a faim, on a froid, on a mal aux dents, on a envie de mille choses qu'on ne peut pas avoir, les soifs de l'homme étant en réalité sans fond; cette féerie de la Nature n'existe elle-même qu'en rêve! Or, de ces désagréments, en fait, Defoe parle. La vie de Robinson n'a rien de rose, dans son livre. Et pour le coup, je pense qu'il a été fidèle aux mémoires authentiques dont il s'est inspiré. Car il a ajouté des considérations d'ordre spirituel, mais il n'a, sinon, pas changé le fond de la chose.

Le paradis a quelque chose de céleste, je pense, ou il n'est pas. Même le pur jardin de notre père Adam peut à mon avis être dit comme gardé par les sirènes d'Homère: on n'y entre pas sans avoir été d'abord dévoré.

09:26 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

10/01/2011

Les mémoires du prince Eugène à Viuz en Sallaz

20110107125442959_0001.jpgSamedi 22 janvier, à 10 h, à la bibliothèque de Viuz en Sallaz (Haute-Savoie), je livrerai une conférence agrémentée de lectures sur les Mémoires du prince Eugène de Savoie, que j'ai préfacés dans une réédition effectuée en juin dernier par les éditions Anatolia.

Il faut admettre que le rapport entre Viuz en Sallaz et le prince Eugène n'est pas originel, car Viuz en Sallaz dépendait directement et exclusivement de l'évêque de Genève, qui en était le prince.

Du temps du prince Eugène de Savoie, il en était toujours ainsi, même si l'évêque de Genève résidait à Annecy, et s'il était en fait soumis au duc de Savoie. Le lien est ainsi créé, car dans les faits, le prince Victor-Amédée gouvernait bien Viuz en Sallaz, comme le reste de la Savoie, et le fait est qu'Eugène, qui dirigeait l'armée du roi d'Autriche, l'empereur germanique, a abondamment évoqué, dans ses mémoires, la figure du duc Victor-Amédée, qui était son cousin, et qu'à ce titre il avait été chargé de rallier à la cause du Saint-Empire dans la guerre de succession d'Espagne contre Louis XIV.

On sait que le duc de Savoie, pris entre deux feux qui le dépassaient, essayait de jouer sur les deux tableaux, et changeait de camp assez vite. Je ne sais pas si Viuz en Sallaz en a pâti, mais le fait est qu'Annecy fut prise par Louis XIV.

painting1.jpgCette oscillation permanente explique qu'après la dissolution du Saint-Empire (en 1806, sous les coups de boutoir de Napoléon), la Savoie a été tirée vers la France, tandis que Turin s'en allait vers Rome, si on peut dire. Ce que n'a d'ailleurs pas vu le prince Eugène, peut-être, c'est que, élevé à la cour de France, et combattant dans les rangs de l'empereur germanique, il atteste lui aussi de cette oscillation ancienne de la Maison de Savoie, quoiqu'il ait oscillé dans le sens inverse de celui du dix-neuvième siècle: la fin du dix-septième et le début du dix-huitième ont au contraire tiré la Savoie vers le monde allemand, comme le rappelle par exemple l'épopée à Nuremberg de l'horloger Ballaloud, qui, fort de ce qu'il y avait appris, revint à Cluses fonder l'horlogerie de la vallée de l'Arve, qui a donné naissance à son décolletage. Le Faucigny a appris l'industrie en Bavière, pourrait-on dire. Cela dit, le duc de Bavière est mentionné par le prince Eugène comme ayant fait passer son alliance du Saint-Empire à Louis XIV, lui-même!

En tout cas, ses mémoires nous emmènent dans la véritable Europe, dans un Occident qui ne s'arrêtait pas aux frontières de la France, par exemple!

09:28 Publié dans Savoie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

06/01/2011

Éducation à l’imagination selon Bachelard

chzypwcv.jpgDans le bulletin 2009, n° 11, de l'association des amis de Gaston Bachelard, Jean-Jacques Wunenberger, professeur de Philosophie à l'université de Lyon, a publié un article assez passionnant sur les pensées pédagogiques de Bachelard, lesquelles montrent que celui-ci avait bien saisi la nécessité de former par l'imagination, et d'éduquer cette faculté imaginative. Mais il a également montré que Bachelard n'avait jamais, à ce sujet, établi de doctrine cohérente et claire. Une illustration de cette incurie a un fond assez typique, à mon avis, de ce noble philosophe: car d'un côté, il admettait que l'imagination alliait le rêve à la raison - et créait, par la fusion de ces deux pôles, un monde autonome -, mais de l'autre, il affirmait que le culte des sciences exactes, qui domine la pédagogie moderne, ne pouvait pas être remis en cause. Or, finalement, la pédagogie telle qu'elle s'exerce laisse une part à l'imagination à travers l'étude de la littérature, par exemple: les programmes en parlent. Bachelard faisait pourtant comme si ce n'était pas le cas: il faisait comme si la pédagogie n'était pas1_Cercles-detail2.jpg seulement dominée, mais monopolisée par l'esprit des sciences exactes. Ce n'est pas le cas, à proprement parler.

Il sentait que la domination de cet esprit des sciences exactes était excessive, mais pour autant, il n'eût pas osé agir à la racine même du problème. Dans les faits, ses idées de réformes n'amenaient qu'à une forme de saupoudrage d'imagination dans l'éducation, et non à une refonte en profondeur de la pédagogie. Pour faire apparaître ses idées comme novatrices, il était contraint de caricaturer l'enseignement tel qu'il existe. Mais même si les professeurs de lettres, par exemple, tout en prétendant éduquer l'imagination, ne s'adonnaient qu'à des enseignements purement techniques - s'appuyant sur ce qu'on appelle les outils de la langue -, on ne pourrait déjà pas prétendre que cela vient de leur hiérarchie, qui insiste au contraire sur l'aspect qui préoccupait Bachelard. Et dans les faits, tous les enseignants ne s'adonnent pas à cette technicité excessive, même si l'atmosphère ambiante peut effectivement la favoriser.

image002.jpgEn soi, bien sûr, Bachelard avait raison: l'intelligence humaine ne se meut pas dans un absolu détaché de la vie de l'âme, et cela signifie que la pensée n'est pas réellement distincte de l'imagination, que les pensées sont au contraire des imaginations qui se sont peu à peu cristallisées dans la conscience, et dont les contours sont par conséquent devenus assez nets pour pouvoir être appelées concepts. Quand on oppose les concepts aux imaginations, c'est à mon avis qu'on a soi-même acquis les premiers davantage en les recevant de l'extérieur qu'en portant à maturation les secondes. Historiquement, cela ne s'en est pas moins passé de cette manière - je crois. C'est à cause de cela qu'il est si important de passer par l'imagination au sein de l'éducation, notamment pour les élèves, je dirais, entre sept et quatorze ans, quand la raison naît sans pour autant pouvoir être déjà dégagée de l'émotion.

13:43 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook

03/01/2011

Jean-Henri Fabre et l'esprit des insectes

fabre60.jpgJean-Henri Fabre est un excellent écrivain qui a étudié avec poésie les insectes et écrit des odes en provençal, en son temps. Il a eu du succès, et comme il était assez libre de ton, il a commencé par devoir démissionner d'un poste de professeur de lycée qu'il occupait, parce que ses développements sur la sexualité des guêpes avaient choqué des mères de famille liées au clergé local. Mais comme il était également assez libre de ton pour rejeter le matérialisme ambiant et voir dans la nature des impulsions qui touchaient à l'esprit, à l'âme des choses - dans une ligne assez fidèle à Rousseau, somme toute -, il a ensuite été rejeté par les inspecteurs de l'Éducation nationale, qui ont déconseillé l'étude de ses livres en classe, parce qu'ils étaient objectivement considérés comme support de l'Église pour les fréquentes allusions spirituelles qui s'y trouvent.

Tels sont les génies: en dehors des dogmes, même de ceux qui pensent s'être affranchis des dogmes parce qu'ils se sont affranchis de ceux qui viennent d'être officiellement abandonnés, sans voir qu'ils sont en train de les remplacer par le leur propre, le besoin qu'il y en ait un demeurant une forme de cause nationale. C'est par le dogme, n'est-ce pas, qu'on unit les esprits, en leur faisant à tous adopter les mêmes idées majeures, qu'on peut toujours présenter comme universelles en soi: cela ne mange pas de pain, et quand cela vient de l'État, on n'ose pas forcément répliquer, surtout quand cet État conquiert des territoires aux quatre coins du monde. Et on se souvient que Jules Ferry a lui aussi pensé utile, en tant que ministre des Affaires étrangères, de sakura+1.jpgciviliser le monde en annexant les bords du Tonkin. L'universalisme devient alors une réalité politique, comme dans l'ancienne Rome.

Au Japon, on adore Fabre, parce qu'on continue, je pense, de voir dans la nature une forme d'âme, des esprits, comme quand au printemps on vénère réellement les cerisiers en fleurs, et pour autant, on ne s'y rattache pas à une doctrine religieuse précise. L'Occident, entre dogmes officiellement rejetés et valeurs posées comme universelles, n'a pas encore vraiment trouvé sa voie, je pense; dans ses évolutions, il est pour le moment encore trop resté à la surface. Il a créé plus de machines nouvelles que de concepts nouveaux, en fait!

15:45 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

01/01/2011

Inception

inception.jpgJ'ai vu, sur ma télévision, le film Inception, qui a fait un tabac, et été couvert de louanges. C'est bien filmé, mais j'avoue avoir été un peu déçu. J'ai trouvé que cela manquait de mystère: que les rêves montraient des mondes qui ressemblaient trop au monde éveillé, et trop peu aux vrais rêves qu'on peut faire. Le réalisateur a cru s'en justifier en faisant dire par un personnage que les enchaînements seraient forcément clairs, dans le monde du rêve - pour une raison que j'ai oubliée. Mais même en l'admettant, les vrais rêves montrent fréquemment des images incroyables, aux couleurs fabuleuses, et des êtres d'une beauté sidérale, ou au contraire des monstres, des lieux effroyables. Un monde de rêve qui devient clair dans l'enchaînement des actions, pourquoi ne pas le dire, cela tend à la fable au sens antique. Or, à ce jeu, George Lucas, dans ses films de la Guerre des étoiles, est quand même plus doué que Christopher Nolan.

On dira que l'histoire n'est pas la même, qu'il s'agit d'un monde introspectif; mais tout le monde a bien vu un lien avec Matrix. Or, les frères Wachowski ont créé un univers qui d'emblée fait bien plus penser à un rêve que celui d'Inception.

Cela dit, c'est peut-être une question de génie, pas seulement d'habileté à monter un film, une maîtrise du rythme, de l'intrigue. On peut raconter une histoire où on dit qu'on va au fond du subconscient des gens et ne pas être vraiment capable d'aller au fond du sien propre!

395185.jpgL'intrigue, sinon, m'a fait penser simplement à Mission impossible. Il s'agit de créer des mystifications pour amener les gens à agir de telle ou telle façon. L'épisode réalisé par Brian De Palma, le premier au cinéma, est intéressant, car De Palma est coutumier d'un procédé étrange que je trouve formidable: mettre sur le même plan, en les tournant tous les deux, les versions réelles et les versions fantasmées des faits, de telle sorte que le spectateur s'y perd, et que l'illusion paraît universelle. D'ordinaire, les réalisateurs sont assez naïfs pour ne tourner que la version fidèle aux faits, laissant les versions fausses dans les dialogues. Du coup, le spectateur sait tout à l'avance, il ne vit que faiblement l'énigme policière. Ici, on avait cela, des fantasmes qui ressemblent quand même au réel habituel, ce qui dans un récit policier est légitime, mais dans le projet de Christopher Nolan, était un peu impropre et, je pense, décevant.

Cela dit, par fragments, les rêves pouvaient toucher au fabuleux, notamment au début, et un peu à la fin. Mais l'enjeu n'était pas si grandiose que la musique, notamment, voulait le faire croire. On aime bien, je crois, ce qui se pose comme sondant des mystères, et ne le faisant en fait pas trop!

07:21 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook