25/02/2011

Internet et Liberté, II

carto-internet.jpgOn dit souvent qu'Internet est un formidable outil pour l'expression libre, mais je pense que cela ne sera vrai que pour un temps; je crois qu'il viendra un moment où les États l'utiliseront pour leur intérêt propre, et qu'alors, Internet sera en réalité un moyen de répandre plus efficacement encore qu'autrefois les idées qui arrangent ces États. La phase de l'absence de réglementation de la parole publique, de ce point de vue, est nécessaire pour que, chez les peuples, le goût pour Internet et l'habitude de s'en servir s'imposent. Car cela ne peut avoir lieu, précisément, que si cela apparaît comme un outil d'expression personnelle.

Je crois qu'on commence à voir cela advenir. On peut déjà faire l'expérience d'espaces de discussion électroniques créés par des institutions qui peu à peu interdisent les débats, et ne s'en servent que pour diffuser plus rapidement et plus efficacement les informations que les responsables de ces institutions jugent utiles. Dans son propre milieu professionnel, je pense que chacun a déjà pu fréquemment constater ce phénomène.

big_brother_theater.jpgInternet est à mon avis déjà plus contrôlé - souvent par des voies détournées - qu'il n'y paraît. Parfois, il l'a été ou l'aura été trop tôt, et cela peut avoir pour conséquence une désaffection qui réduira finalement l'efficacité de cet outil, pour les dirigeants. Mais il faut voir que les États qui subissent plus qu'ils ne gouvernent Internet, pour le moment, sont forcément fébriles. A cet égard, une compétition existe, car certains États ont d'emblée plus d'influence que d'autres sur cet outil.

On peut bien sûr parler de démocratie, et se griser de jolis mots de ce genre; quand on est lié à des États qui tendent à modeler Internet plus qu'à le subir, c'est un peu facile. Toute technologie diffusant des images et des informations peut faire et fait effectivement l'objet de manipulations. Toute machine nouvelle accroît le pouvoir des particuliers en proportion de celui qu'ils possèdent déjà; les dirigeants s'en trouvent toujours renforcés.

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23/02/2011

Ovide et la religion antique

ovide.jpgVoltaire croyait que les anciens Romains avaient peu de religion, parce qu'ils n'étaient pas chrétiens. C'est une idée assez répandue. En fait, souvent, les divers aspects de l'ancienne religion romaine sont masqués par des historiens qui n'y accordent pas d'importance, étant plutôt agnostiques. Cela se constate aussi en littérature. Dans les manuels destinés aux collégiens, on trouve des extraits traduits d'Ovide qui, sans le signaler, sautent volontiers des récits de procession religieuse présents dans la version originale. Ces processions peuvent en particulier être liées au culte des empereurs. Tacite nous apprend qu'un collège de prêtres avait été institué pour célébrer officiellement et solennellement le culte d'Auguste, sous Tibère. Mais ces processions, et les sacrifices qui les accompagnent, peuvent aussi s'adresser aux dieux du Ciel. Ces sacrifices sont également retirés des versions qu'on donne à lire aux enfants. Il s'agit de vaches, par exemple, dont Ovide dit qu'on leur ouvre la gorge, répandant le sang rouge sur un drap éclatant de blancheur.

On imagine volontiers que les Romains aimaient les fables, mais qu'il n'y avait chez eux pas de religion particulière, qu'ils se nourrissaient d'agnosticisme. Quand on lit le latin, on sait que c'est quelque peu erroné.

C'est toutefois une tendance générale, que de vouloir rationaliser le passé, et de le lisser, ou de l'édulcorer. On n'aime pas parler de la vie religieuse antique. 245egs1.jpg
Mais le sentiment qu'on peut avoir à cet égard ne correspond en fait pas spécialement à la réalité! L'antipathie qu'on peut éprouver pour la vie religieuse ne dit pas forcément quelque chose sur les anciens Romains: ce n'est pas parce qu'on n'aime pas en parler, ou même qu'on estime qu'il ne faut pas en parler, que cela n'existait pas.

Cela ressemble à la censure contre l'érotisme, car dans les traductions destinées aux collégiens, on allège également cela, chez Ovide. La vie religieuse, lorsqu'elle est rejetée, peut apparaître comme impudique.

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21/02/2011

Dédicace des Muses en vue du mont Blanc

ZU mont-blanc.jpgSamedi 26 février, toute la matinée, je dédicacerai mes Muses contemporaines de Savoie (les écrivains savoyards depuis 1900) à la librairie Livres en tête, de Sallanches, sous le mont Blanc, qu'on commence à bien voir depuis Sallanches, ainsi que Théophile Gautier jadis le remarqua d'un ton ébahi. On peut constater, précisément, que les Muses se tiennent volontiers sur cette montagne, faisant cercle autour de la lumière divine qui inspire les hommes. J'en ai fait un poème, que j'ai placé à la fin de De Bonneville au mont-Blanc. Sauf que j'ai ramené ces Muses à une seule Dame fée. On a perdu l'habitude de distinguer mille choses au sein de la lumière spirituelle. La science à cet égard des anciens Grecs fait volontiers l'objet de risées, ou de jeux, on n'en reparle que pour se divertir. Il faudrait réapprendre à saisir le sens de ces mille nuances, mais sans érudition creuse, en scrutant la lumière même qui jaillit du mont Blanc! Lamartine n'y vit que des esprits, sans pouvoir les distinguer mieux que ce mot ne le permet. Les auteurs contemporains du recueil que je signerai samedi cherchent parfois à aller dans ce sens, comme Samivel avec son gros essai sur les mythes liés à la montagne. Mais il répertorie sans synthétiser. Michel Butor essaye bien de distinguer les gnomes qui sous terre s'activent en hiver, mais plutôt dans la région d'Annemasse, où il vit. Le culte de la montagne est un peu passé de mode. Même mon ami Marcel Maillet voit plus volontiers la lumière divine dans les arbres, les forêts, à la façon des Bretons, qu'il adore. Cependant, on dit que les images grandioses de Novarina ont un rapport avec le chaos de nos sommets, qui rappelle les formations primordiales, les prières créations de l'univers! Sallanches est donc un bon lieu, pour une dédicace de mes Muses.

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18/02/2011

Internet et Liberté

barack-obama.jpgLes événements dans les pays arabes pourraient être dus, comme les journalistes le suggèrent, à un lien profond existant entre les peuples de langue arabe, et s'expliquer ainsi mystérieusement par ce qui vit dans un peuple au-delà des apparences. En quelque sorte, il y aurait dans la langue arabe même le germe d'une révolution cette année: c'était écrit.

Mais les journalistes disent aussi que ces révolutions sont alimentées par les moyens modernes de communication. Et alors, je m'interroge: on sait que ces moyens ont été créés et répandus par les États-Unis. Or, le président Obama est intervenu directement dans les affaires de l'Égypte. On peut aussi se souvenir que George Bush, son prédécesseur, a cherché à donner un nouveau visage aux pays arabes en leur imposant, par la force, des régimes démocratiques. Il est difficile de croire que ses projets grandioses soient nés dans son seul esprit, ou qu'il ait sérieusement cru qu'il pouvait les mener à bien dans l'espace d'un ou deux mandats. On peut aussi regarder comme possible qu'ils aient été conçus en amont. Ensuite, chaque parti élu agit selon sa sensibilité propre: les républicains par la force armée, les démocrates par la suggestion, la persuasion, la séduction. Selon Rudolf Steiner, cette manière de faire alterner le chaud et le froid, propre à la politique américaine, vient en fait de Hegel, qui a défini ainsi la manière dont se faisait l'Histoire: car les élites américaines liraient Hegel et l'appliqueraient, alors qu'en Europe, on ne s'intéresse à lui que d'une manière abstraite; on le lit peu.

On sait à quel point il est aisé de créer de fausses identités et de fausses informations, sur Internet, et, par conséquent, d'animer dans telle ou telle direction des internautes. Que les révoltes soient limitées au monde arabe peut aussi s'expliquer par l'apparition, au sein d'une langue, de mots propres à susciter ces réactions. D'une langue à l'autre, cela ne fonctionne plus: Internet, de fait, reste tributaire des langues nationales. Il n'y a guère que l'anglais qui puisse passer partout.

Coran.jpg

Cela dit, même si ces sentiments que j'exprime correspondaient à quelque chose, pour que les mots choisis résonnent dans les âmes et y provoquent des réactions, il faudrait bien sûr qu'il existe un terrain favorable. Mais qu'ont de spécifique à cet égard les pays arabes? C'est assez difficile à dire. Car on ne voit que ceci que, précisément, le monde musulman semble être pointé du doigt par les Occidentaux, et en particulier les Américains, et que, par ailleurs, l'assimilation de la religion à la tradition nationale est profonde dans les pays arabes, puisque l'arabe est aussi la langue du Coran.

Ou est-ce que, justement, il y avait dans la culture arabe une aspiration à la liberté qui devait se manifester spécifiquement en 2011, par la volonté des dieux seuls? Comme une programmation céleste? Cela reste une énigme.

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16/02/2011

Culte des images (dans l'Antiquité)

pythagore-plpv7.jpgOn croit souvent que le refus de peindre ou de sculpter les dieux est le propre du judaïsme et de la loi mosaïque, mais à vrai dire, l'expérience fait éprouver une réalité bien plus complexe. Plutarque assure en effet que le premier grand législateur de Rome, Numa, interdisait, pour des raisons qu'on retrouve dans la bouche de Moïse, les dieux peints ou sculptés: ce qu'il ordonna touchant les images et représentations des dieux, se conforme du tout à la doctrine de Pythagore, lequel estimait que la première cause n'était ni sensible ni passible, mais invisible et incorruptible, et seulement intelligible. Et Numa semblablement défendit aux Romains de croire que dieu eût forme de bête ou d'homme: de sorte qu'en ces premiers temps-là il n'y eut à Rome image de dieu ni peinte ni moulée, et furent l'espace de cent soixante-dix premiers ans, qu'ils édifièrent bien des temples et des chapelles aux dieux: mais il n'y avait dedans statue ni figure quelconque de dieu, estimant que ce fût un sacrilège de vouloir représenter les choses divines par les terrestres, attendu qu'il n'est pas possible d'atteindre aucunement à la connaissance de la divinité, sinon par le moyen de l'entendement.

On le sait, les Romains, peu à peu, firent représenter les dieux. Cependant, ils demeurèrent surtout attachés à la représentation des empereurs, des grands hommes - des hommes qui avaient, à leurs yeux, contenu la force divine durant leur vie.

mosaique-grande.jpgOr, dans le temple de Salomon, on le sait peut-être aussi, il y avait deux grands chérubins ailés, statues de bois d'olivier feuilleté d'or, dont les ailes étendues se touchaient et touchaient les murs de part et d'autre. L'Arche de l'Alliance avait aussi deux chérubins d'or sur sa partie supérieure, et les murs extérieurs du temple de Salomon avaient encore des représentations sculptées, en bas-relief, de chérubins, parmi des palmiers, des lions, des taureaux et des volutes, pour ainsi dire. C'est ce que dit l'Ancien Testament. On pouvait donc représenter les anges, comme des images émanées de Yahvé, même si Yahvé était interdit de représentation: on estimait que l'image des chérubins le portait, sans se confondre avec lui.

La réalité des religions antiques est donc bien plus complexe qu'on ne s'en rend compte en général. Si on doit effectuer une synthèse globale, on dira que les statues ne pouvaient pas représenter le divin directement, mais seulement y renvoyer, par une sorte de reflet dans le monde des sens. Jean Calvin, lorsqu'il rejetait jusqu'aux images d'anges, était plus proche de Numa que de Salomon, au fond, et même de Moïse. Il se pensait tributaire de ce dernier, mais la vogue de Plutarque à la Renaissance suggère que François de Sales n'errait pas, en prenant celui-ci pour cible, lorsqu'en réalité il songeait au protestantisme. Le modèle de la Rome primitive était plus présent en Calvin qu'il ne voulait bien l'admettre.

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15/02/2011

Dédicace des Muses

9782917060193FS.gifSamedi 19 février prochain, toute la matinée, de 9 h 30 à midi, à la librairie Préface de Bonneville, en Haute-Savoie, j'effectuerai une dédicace de mon dernier ouvrage, Muses contemporaines de Savoie, consacré aux écrivains savoyards depuis 1900. Je suis invité par l'aimable Muriel Dargaud, et j'espère que l'ombre lumineuse des Muses sera avec moi, car je vénère Apollon leur père d'une façon profonde. Il est venu aussi en Savoie: il n'est pas resté à Delphes. Il a pu dire: Et ego in Sapaudia. On l'a vu luire sur le sommet de la pointe d'Andey, et les Muses étaient autour de lui, elles tournaient, et rayonnaient sur les âmes de Bonneville, grâce à la lumière que leur donnait leur père, et qu'elles retenaient en elles, pour la rendre accessible aux hommes. Je vous invite donc à venir nombreux.

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09/02/2011

Gaston Bachelard et la nouvelle pédagogie

gaston-bachelard.jpgSi on peut saisir aisément ce que Gaston Bachelard critique, je crois qu'il n'est pas toujours facile de savoir ce qu'il défend. Certains l'en louent, parce qu'il aurait ainsi évité tout dogmatisme; mais en réalité, sur un plan moral strict, il est un peu facile de critiquer sans rien proposer - et, d'un point de vue pratique, assez inutile.

Julien Lamy, commentant Bachelard, a magnifiquement synthétisé les idées sur la pédagogie la plus courante qu'avait le maître de la façon qui suit: Dans le cadre d'un enseignement réduit à la transmission de savoirs positifs, à la diffusion des résultats de la science, sans mise en perspective de leur genèse épistémologique, la pédagogie se contente de transmettre des connaissances particulières et d'inculquer des règles qui deviennent vite des automatismes de la raison. Fort bellement dit! Et ici, une ébauche de piste est donnée: pour former la pensée, il ne faut pas inculquer des règles toutes faites, mais refaire le chemin qui a permis l'acquisition de la connaissance, seule manière véritablement créative de l'acquérir soi-même.

Mais alors, il me semble que soit Bachelard, soit son disciple retombe dans un présupposé qui en réalité ramène inéluctablement vers la pratique qui consiste à livrer une connaissance dans son résultat, de façon plutôt accablante pour l'élève: c'est que l'acquisition de la connaissance se serait, sur le plan historique, effectuée par tâtonnements et que, par conséquent, il faut accepter les erreurs des élèves sur la voie de l'acquisition de la connaissance. Il faudrait donc juste se montrer tolérant dans la méthode inductive, et accepter que la connaissance à intégrer soit provisoirement fallacieuse.

art-intuition_coeur.jpgJe ne pense pas que ce soit très sérieux, car au bout du compte, cela revient à dire que les élèves d'eux-mêmes ne peuvent découvrir que des erreurs, les découvertes étant somme toute réservées à quelques génies dont finalement l'enseignant est obligé de répercuter les pensées - et on en revient au point de départ, à ce que Bachelard entendait contester.

On avait déjà vu que malgré sa propension à encourager l'imagination, celui-ci n'osait pas remettre en cause le culte des sciences exactes. Cela se recoupe avec le problème qui précède. Car dans les faits, l'imagination n'est pas une erreur: la connaissance s'est bien d'abord traduite par des images, mais ces images n'étaient pas forcément fallacieuses, contrairement à ce que dit habituellement le matérialisme: elles laissaient simplement le concept précis qu'elles contenaient dans un brouillard, elles le diluaient pour ainsi dire dans les couleurs. La connaissance n'est pas forcément allée de l'erreur à la vérité: c'est un leurre. Elle est d'abord allée de l'image diffuse au concept précis. Si erreur il y avait au départ, il n'est pas sûr qu'on en soit revenu; si vérité il y a eu à l'arrivée, il n'est pas vraisemblable, à mes yeux, qu'on n'ait pas été guidé vers elle par les images anciennes un tant soit peu remplies d'intuition. C'est bien celle-ci qu'il faut développer, et non la capacité à se tromper! Comment? Nous en reparlerons, si nous pouvons.

13:42 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook