17/03/2011

Le mont Fuji comme une braise

kurosawa-7-dreams-1990-air-borg.jpgAkira Kurosawa fut un grand cinéaste japonais; l'un de ses plus beaux films est Rêves, une série de petites histoires nourries de merveilleux, mais dans la mesure où on peut, en profondeur, donner à ce merveilleux un sens moral, comme je crois qu'il faut effectivement le faire. Le rêve est alors regardé comme reflétant des vérités inaccessibles à l'entendement, mais dont il fait prendre conscience. Or, parmi ces vérités, il était clair que, pour Kurosawa, celle qui consiste à respecter la Nature, d'une part, et à se méfier de la technologie humaine, d'autre part, était fondamentale. Derrière la Nature, se trouve l'ordre divin, et les aventures technologiques humaines cachent ce qui, dans le monde de l'esprit, se rattache au mal. Un des sketches était, à cet égard, tristement prophétique: le mont Fuji était devenu incandescent suite à l'explosion d'une centrale nucléaire. Un haut responsable était présent parmi la foule en fuite et en désarroi: une femme lui reprochait d'avoir dit que le nucléaire était sûr. L'homme reconnaît avoir menti et, de honte, se jette dans la mer. Celle-ci est du reste bientôt couverte de vêtements sans corps...

dreams-weeping-demon-2.jpgLe rêveur qui porte le regard de Kurosawa essaye de combattre les gaz radioactifs (qui, dans le film, sont colorés selon leur catégorie) en les dispersant avec sa veste pour protéger la femme qui a fait ce reproche au haut fonctionnaire préposé à l'Énergie et ses enfants. Le rêve s'arrête à cet endroit pour laisser place à un autre, au sein duquel le monde n'est plus qu'une désolation grise, parsemée de fleurs géantes et de vapeurs inquiétantes - une sorte de purgatoire, ou même d'enfer: les âmes pécheresses s'y réincarnent et il leur pousse des cornes; ils deviennent des démons gémissants, hurlant de douleur, car les cornes qui leur poussent au front leur causent d'affreuses souffrances.

Kurosawa pensait, comme on le fait dans la tradition Zen, que l'Esprit baignait toute chose, irriguait, imprégnait le monde. Celui-ci avait donc une essence morale. Il est remarquable que cela lui ait permis de montrer l'inéluctable, de le voir et de le faire voir, et qu'il l'ait fait sans rompre avec la poésie, l'art. Cette sorte de courage, peut-être, se décèle encore au Japon. Il n'en est pas moins horrible de songer que l'État est d'autant plus sourd aux intuitions des grands artistes qu'il pense qu'il est la source de tout ce qu'on peut dire d'intelligent sur l'avenir! Lui au moins se fonde sur des preuves matérielles palpables. Car tant qu'une centrale nucléaire n'a pas explosé, il n'y a jamais de preuve... qu'elle a explosé.

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