30/03/2011

Tarentaise poétique

280px-Moutiers.jpgSouvent, on fait des voyages culturels dans des lieux prestigieux, consacrés par la Tradition: on se rend en Grèce, ou on fait la tournée des ruines romaines en Provence, ou alors, en Savoie, on suit le chemin des églises baroques. On peut aussi effectuer des parcours littéraires, et j'ai essayé d'en formaliser un avec mon livre De Bonneville au mont Blanc, qui reprend les textes des écrivains qui ont remonté le cours de l'Arve pour contempler la reine des montagnes et ont évoqué les lieux qu'ils ont traversés durant leur parcours.

Or, dernièrement, je suis allé en Tarentaise pour dédicacer un livre que j'ai consacré aux Muses contemporaines de Savoie, c'est-à-dire aux écrivains contemporains de Savoie et de Haute-Savoie, et, sur le chemin, mille noms pour moi sacrés me sont apparus: car on le sait peu, mais la Tarentaise fut une terre riche en écrivains qui glorifiaient tantôt leur vallée, tantôt la Savoie en général, et qui ont écrit des choses fabuleuses.

resizeimage.jpgAinsi, le nom de Hauteluce me rappela instantanément Jean-François Ducis, qui chanta ce village de ses ancêtres en vers assez élégants et purs. Un peu plus loin, Saint-Paul-sur-Isère me rappela Louis Dimier, le critique d'art qui rejetait l'inspiration nationale, n'admettant pour inspirateur que le Saint-Esprit s'adressant aux artistes pris individuellement, et qui passa les dernières années de sa vie à Saint-Paul: il écrivit alors une histoire de la Savoie qui insistait sur l'originalité profonde de cet ancien duché souverain.

Notre-Dame de Briançon et la haute cascade de Napelouze me rappelèrent la forteresse de Briançon que Jacques Replat peint de façon sublime dans son roman du Siège de Briançon: j'y reviendrai, si je puis, dans un article ultérieur.

Pour Moûtiers, capitale historique de la Tarentaise, j'y ai vu l'ombre de deux écrivains que je trouve formidables: Antoine Jacquemoud, auteur d'une épopée en alexandrins, vers 1830, sur le Comte Vert, et qui bien sûr le glorifiait, le faisant bénir par les anges; et François Arnollet, qui composa un drame barbare mais flamboyant sur le peuple antique de la Tarentaise, les Ceutrons, les montrant invoquant leurs dieux et combattant les Romains, cherchant à faire tomber sur ceux-ci des blocs de roche de hauteurs que je pouvais moi-même, alors, contempler. Tout se peupla de fabuleuses images, ressorties du plus profond des rêves, des mythes: car la Tarentaise a aussi sa mythologie propre. Arnollet a donné à l'Isère un créateur sacré: l'archange Mikaël, dans un poème imité de Hugo.

Cela a plus de valeur qu'on ne l'admet en général.

08:43 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

28/03/2011

Arthur C. Clarke et les fables religieuses

8x0kflu5.jpgL'écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke étant mort récemment, et certains blogueurs ayant parlé de son œuvre d'une façon intéressante, j'ai résolu de lire un de ses livres, et je me suis attelé à The City and the Stars - dont j'ai parlé ailleurs. Je voudrais cependant ajouter qu'au cours de sa lecture, le rapport entre la science-fiction et les contes de Voltaire m'a sauté aux yeux: il s'agit bien de mêler à des idées progressistes des images grandioses et fabuleuses tout en se montrant hostile aux religions et à leurs fables propres - dont Arthur Clarke dit que, constamment, la science démontre l'inanité.

Ce qui m'a frappé, moi, est que, précisément, j'avais bien du mal à trouver plausibles les projections sur l'avenir d'Arthur Clarke, car il postule des cités pouvant demeurer inchangées durant des centaines de millions d'années, et cela n'a à mes yeux aucune espèce de vraisemblance. Cela fait cependant écho au style même des savants, notamment en sciences naturelles, où l'on parle fréquemment de centaines de millions d'années pour évoquer les lentes évolutions de la nature. Cependant, je crois connaître assez bien l'histoire des cités humaines, des peuples, de leurs arts, pour regarder une période de millions d'années, en ce qui les concerne, commemontages-photos-france-1040650050-1127979.jpg dénuée de sens. Comme c'est justement ce que fait Arthur Clarke, cela me fait dire que, dans la science-fiction, il suffit souvent d'avoir un style qui est extérieurement celui de la science moderne pour paraître forger autre chose que des fables, mais que, dans les faits, les connaissances des auteurs de science-fiction ne s'appliquent pas toujours très bien à leurs sujets. Car ils sont souvent assez calés en histoire naturelle, mais ils se mêlent aussi d'histoire des peuples, qu'en réalité ils connaissent plutôt mal. Ils sont d'emblée persuadés que les mêmes principes peuvent s'appliquer dans les deux domaines.

C'est lié à ceci que les sciences naturelles ont envahi les autres domaines de la Connaissance jusqu'à y faire fréquemment forger des concepts assez inappropriés.

Au bout du compte, le fabuleux est toujours chez l'autre; on ne voit jamais bien les illusions de son propre œil.

L'illusion suprême est, en effet, de croire qu'il existe un discours scientifique qui puisse s'appliquer à tous les domaines de la vie. Ce n'est pas le cas: chaque domaine doit avoir un discours propre, ayant sa logique propre.

09:43 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

24/03/2011

Les héros de Fukushima

centrale-de-Fukushima-photo.jpgLa Tribune de Genève a présenté les employés de la centrale nucléaire de Fukushima-Daïshi comme des héros se sacrifiant pour empêcher une catastrophe nucléaire majeure. Cependant, sont-ils absolument libres de choisir? Un héros ne doit-il pas être absolument volontaire, et, par conséquent, ne pas être un salarié de l'entreprise en difficulté? Il me semble que l'industrie nucléaire a un vrai problème au regard du droit du travail, s'il s'avère que, lorsqu'une centrale nucléaire se dérègle, il n'existe aucun moyen de protéger les employés qui s'efforcent de la réparer. Car c'est bien ce qu'on a entendu dire: les combinaisons existantes ne sont pas suffisantes. Et il n'existe pas encore de robots qui puissent remplacer les êtres humains soleil.jpgdans une telle situation!

Or, contrairement à ce que prétendent les gouvernements, il est impossible de garantir qu'une centrale nucléaire ou quelque machine que ce soit fonctionne toujours parfaitement. Même quand il n'y a aucune faute humaine, il existe toujours la possibilité que la nature détériore l'objet orgueilleusement créé par l'homme! Tout État qui peut légitimement assurer qu'il n'y a aucun risque, à cet égard, est simplement celui qui a la chance de faire arrêter l'exploitation de la centrale nucléaire avant qu'il n'arrive un malheur. Car les malheurs arrivent toujours: est-ce qu'on ne sait pas que même les roches s'effritent, que même les planètes sont amenées à se dissoudre, le soleil destiné à s'éteindre? Dire qu'il n'y a aucun risque ne veut rien dire: tout objet est appelé à se briser, à disparaître.

Au regard de cette réalité, à mes yeux indéniable, il faut créer des lois qui obligent les entreprises justice.jpgà respecter le droit des employés qui iront réparer l'objet en question à ne pas en subir de graves dommages corporels. Si ces lois n'existent pas, l'État est responsable. Il n'y a pas à dire que l'électricité est importante pour la civilisation moderne: le droit ne doit pas dépendre de considérations matérielles; c'est la mise en œuvre de l'économie qui doit dépendre du droit, non le contraire. Le rôle de l'État n'est pas réellement de favoriser le progrès matériel: l'homme, en fait, cherche naturellement à améliorer ses conditions de vie et à accroître les connaissances qui le lui permettent; le rôle de l'État est de veiller que les droits des gens, et notamment des travailleurs, soient respectés.

Cela veut dire que, en droit pur, s'il n'existe pas de moyen de protéger les employés des entreprises qui s'efforcent de réparer les centrales nucléaires endommagées, on devrait, me semble-t-il, suspendre l'activité des centrales nucléaires en attendant qu'il soit inventé.

13:38 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

21/03/2011

Présentations des Muses de Savoie

1238055772.jpgSamedi prochain, le 26 mars, à 10 heures, à la salle polyvalente de Nangy, 199, route de Bonneville, entre Annemasse et Bonneville, je présenterai mon dernier livre, Muses contemporaines de Savoie, les écrivains savoyards depuis 1900, avec des images. J'évoquerai les grandes tendances, les écrivains les plus réputés, et ceux qui sont liés à la région d'Annemasse, tels Jean-Vincent Verdonnet, Michel Butor, et quelques autres.

Ce livre permet de voyager: samedi dernier, je suis allé le dédicacer à Bourg-Saint-Maurice, grâce à mon camarade Jean-Luc Favre, qui en est originaire, et qui est présent dans le livre: il y a une notice.

Le samedi 2 avril prochain au matin, je serai, toujours grâce à lui et en sa compagnie, à Albertville, à la Librairie des Bauges. Je visite le département de la Savoie: j'ai parcouru la Tarentaise, où tant d'auteurs glorieux ont chanté la Savoie ou les anciens Ceutrons, où Jacques Replat, aussi, a situé les plus belles pages de son formidable roman Le Siège de Briançon, et ses paysages grandioses 280PX-~1.JPGet sauvages m'ont impressionné.

A peu près la même conférence qui sera donnée à Nangy samedi sera donnée, je dois le dire, à Ambilly, à la pâtisserie et salon de thé Le Luhant, 41, rue Jean Jaurès (près de la Poste), le mercredi 6 avril, à 17 h 30.

Puis à la médiathèque de Samoëns le vendredi 29 avril à 19 heures.

Puis à la bibliothèque municipale de Loisin, entre Annemasse et Douvaine, le samedi 14 mai à 10 heures.

A chaque fois, je parlerai plus précisément des écrivains liés au lieu où je me rendrai : à Samoëns, de Jam, poète dialectal, à Loisin, de mon ami Marcel Maillet, poète symboliste de Douvaine, et ainsi de suite.

20:53 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

19/03/2011

Pierre Assouline et le pieux Silence

Echelle+de+Jacob+7.jpgRécemment, sur son blog, Pierre Assouline a évoqué des écrivains - liés au catholicisme, si j'ai bien compris - qui voulaient assumer la vie mystique tout en prônant le silence face au monde divin. Cela m'a rappelé François de Sales, qui ne disait pas du tout la même chose: car pour lui, le monde divin était hiérarchisé, et la parole se confondait avec lui jusqu'à un certain point. Plus on montait dans l'échelle spirituelle, plus elle se dissolvait, sans doute; la pensée même disparaissait, au bout du compte. Mais cela n'était que progressif. En aucun cas, le monde humain n'était placé totalement en dehors du monde divin: les deux s'interpénétraient.

A ses yeux, lorsqu'on priait, on le faisait avec les anges: la parole pouvait être assez belle, assez pure, pour s'élever jusqu'à eux. Il en résultait que beaucoup de saints vivants étaient en réalité au-dessus de beaucoup d'anges, dans l'échelle de l'Esprit. La chair ne l'interdisait pas: elle n'avait rien de rédhibitoire. Comment les paroles les plus pures des saints eussent-elles pu devoir être anéanties face aux anges, qu'au contraire elles émerveillaient? La conception des poètes qu'admiraient les dieux, dans l'Antiquité, était de même nature. La parole humaine peut réellement charmer les esprits. Est-ce que, dans la légende, le roi Salomon n'en a pas enchaîné nombre qui planaient trop près de la Terre, sa parole magique puisant sa force dans le Ciel?

N'y a-t-il pas une forme d'orgueil à prétendre que dès qu'on entre dans le monde de l'Esprit, le silence doit s'imposer? Car François de Sales ne l'admettait que quand on avait franchi le seuil des anges pour se placer en présence du Fils divin - la pensée se dissolvant, quant à elle, face au Père éternel: alors, l'émotion était trop forte. Mais la Divinité se reflète dans ses anges, sur CalypsoBrueghelElder.jpglesquels il est faux de prétendre qu'on ne peut rien dire. Il peut réellement exister une forme de mysticisme qui n'est ébahi que par des fées, pour ainsi dire: des cristallisations terrestres des rayons célestes! La poésie a précisément pour mission de les évoquer. Hugo ainsi créa une déesse marine sublime, dans Les Travailleurs de la mer, la disant faite de la belle lumière d'une caverne au sol immergé dans l'eau de mer. Ces images, en réalité, guident vers leur source secrète comme un souffle indique la sortie d'un souterrain. Hugo s'est également exprimé de cette manière. Si l'on reste silencieux, on ne crée pas d'éclat particularisé de lumière, dans son esprit, et on peut aussi bien se trouver au bord d'un gouffre: on ne distingue rien. De même, l'ange indique le chemin: qui l'ignore? Tous les chemins ne mènent pas à l'endroit qu'on désire: il est illusoire de le croire. Perceval péchait, en restant silencieux face au Graal: il s'agit d'interroger, pour qu'un sens apparaisse, pour que le mystère se dévoile. Sinon, il pouvait errer sans but dans la forêt.

22:01 Publié dans Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

17/03/2011

Le mont Fuji comme une braise

kurosawa-7-dreams-1990-air-borg.jpgAkira Kurosawa fut un grand cinéaste japonais; l'un de ses plus beaux films est Rêves, une série de petites histoires nourries de merveilleux, mais dans la mesure où on peut, en profondeur, donner à ce merveilleux un sens moral, comme je crois qu'il faut effectivement le faire. Le rêve est alors regardé comme reflétant des vérités inaccessibles à l'entendement, mais dont il fait prendre conscience. Or, parmi ces vérités, il était clair que, pour Kurosawa, celle qui consiste à respecter la Nature, d'une part, et à se méfier de la technologie humaine, d'autre part, était fondamentale. Derrière la Nature, se trouve l'ordre divin, et les aventures technologiques humaines cachent ce qui, dans le monde de l'esprit, se rattache au mal. Un des sketches était, à cet égard, tristement prophétique: le mont Fuji était devenu incandescent suite à l'explosion d'une centrale nucléaire. Un haut responsable était présent parmi la foule en fuite et en désarroi: une femme lui reprochait d'avoir dit que le nucléaire était sûr. L'homme reconnaît avoir menti et, de honte, se jette dans la mer. Celle-ci est du reste bientôt couverte de vêtements sans corps...

dreams-weeping-demon-2.jpgLe rêveur qui porte le regard de Kurosawa essaye de combattre les gaz radioactifs (qui, dans le film, sont colorés selon leur catégorie) en les dispersant avec sa veste pour protéger la femme qui a fait ce reproche au haut fonctionnaire préposé à l'Énergie et ses enfants. Le rêve s'arrête à cet endroit pour laisser place à un autre, au sein duquel le monde n'est plus qu'une désolation grise, parsemée de fleurs géantes et de vapeurs inquiétantes - une sorte de purgatoire, ou même d'enfer: les âmes pécheresses s'y réincarnent et il leur pousse des cornes; ils deviennent des démons gémissants, hurlant de douleur, car les cornes qui leur poussent au front leur causent d'affreuses souffrances.

Kurosawa pensait, comme on le fait dans la tradition Zen, que l'Esprit baignait toute chose, irriguait, imprégnait le monde. Celui-ci avait donc une essence morale. Il est remarquable que cela lui ait permis de montrer l'inéluctable, de le voir et de le faire voir, et qu'il l'ait fait sans rompre avec la poésie, l'art. Cette sorte de courage, peut-être, se décèle encore au Japon. Il n'en est pas moins horrible de songer que l'État est d'autant plus sourd aux intuitions des grands artistes qu'il pense qu'il est la source de tout ce qu'on peut dire d'intelligent sur l'avenir! Lui au moins se fonde sur des preuves matérielles palpables. Car tant qu'une centrale nucléaire n'a pas explosé, il n'y a jamais de preuve... qu'elle a explosé.

14:41 Publié dans Monde | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

15/03/2011

Réflexions sur la Grèce moderne

transport-greek-font1.pngDurant mon récent voyage en Grèce, la pensée que la Grèce était aujourd'hui le seul pays au monde, quasiment, utilisant l'alphabet grec, a lui en moi d'une façon particulière, et forte; non que je ne le susse en théorie, mais le sentiment qu'on peut en tirer a été animé par deux faits que je n'ai appris que sur place: en premier lieu, les Grecs ne sont que dix millions; en second lieu, les noms de lieu, sur les panneaux, le long de la route, sont aussi en alphabet romain. L'originalité que représente l'alphabet grec m'a donné le sentiment d'une forme d'isolement, et en même temps de reste cristallisé de l'Antiquité, entouré pour ainsi dire d'une mer de nouveautés, qui sont issues des anciens barbares.

Il m'a paru qu'un lien existait avec l'État d'Israël. L'écriture hébraïque n'est utilisée qu'en son sein, la population n'en est pas énorme, et, comme la Grèce, il s'agit d'un État lié à la progressive dislocation, sous la pression des Occidentaux, de l'Empire ottoman. Dans le même temps, il s'agit de la culture la plus importante, justement avec celle de la Grèce, de l'Empire romain, duquel l'Occident est issu. Car les Romains tinrent, il faut le reconnaître, leur vie culturelle de la Grèce, dans un premier temps, et, dans un second temps, à travers le christianisme, de Jérusalem. En eux-mêmes, ils étaient trop tournés vers la politique pour avoir une culture véritablement originale. Je crois, du reste, qu'en Israël aussi, les noms de lieux sont dédoublés en alphabet romain.

acropolis06.jpgCe sont, de surcroît, deux pays où, au fond, on se rend en pèlerinage: car ce sont les sanctuaires fondamentaux d'Athènes, d'Épidaure, d'Olympie, de Delphes, qu'on visite en Grèce: lieux sacrés de l'ancien monde gréco-latin, à l'origine de la médecine, de la philosophie, des sciences, voire de l'esprit de compétition qui domine l'économie moderne; et, en Israël, on se rend bien sûr à Jérusalem, origine de la principale religion d'Occident.

La Grèce a par ailleurs une nature sublime, pure et belle, montagneuse et en même temps marine qui m'a rappelé la Corse, qui était justement très liée à la Grèce dans l'Antiquité: une ancienne cité grecque fondée par des Pythagoriciens y a laissé de magnifiques œuvres d'art liées à d'anciens mystères. Quand je suis allé en Corse, cela m'a frappé, presque bouleversé. Il faut également dire que la Grèce est un pays profondément marqué par le souvenir de saint Paul et d'autres apôtres; on dit aussi que saint Paul vint en Corse. Il s'agit bien d'un lieu de pèlerinage, que la Grèce.

21:36 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

11/03/2011

Nicolas Sarkozy et l’héritage chrétien

PaulValery.jpgPendant assez longtemps, la France a été dominée par une ligne agnostique dont il faut bien avouer qu'elle prenait sa source dans la coloration culturelle de l'État. Car la neutralité induite par la loi sur la laïcité concernait les religions, mais elle n'empêchait pas l'État de soutenir la vie culturelle. La neutralité religieuse l'a ainsi amené, je crois, à favoriser des lignes culturelles qui sur le plan religieux étaient indifférenciées, ce qui ramène à l'agnosticisme. En poésie, par exemple, Paul Valéry, qui précisément se disait agnostique, put servir de modèle.

Aujourd'hui, le président de la République française veut réhabiliter le christianisme, alors que la laïcité républicaine, il faut bien le dire, a eu pour principale ennemie l'Église catholique. On pourrait se dire que c'est une manœuvre pour contrer la force du sentiment religieux au sein de l'Islam: l'agnosticisme ne voulant rien dire du divin, il n'a pas assez d'arguments. Cependant, le catholicisme moderne s'est rallié à l'agnosticisme, globalement: il ne veut rien dire du paradis, du purgatoire, de l'enfer, ou du monde des anges par lequel Dieu est censé agir. Il parle de Dieu d'une façon globale et théorique, qui le fait volontiers assimiler, par les philosophes, au pur néant des agnostiques. Valère Novarina appelle ce pur Vide Dieu, jouant sur l'anagramme, et il n'est pas le seul.

Mais, personnellement, je doute que ce simple échange de noms suffise à redonner à la tradition agnostique pierre-rabhi.jpgla vigueur et le prestige qui ont été les siens autrefois. J'ai lu Henry Corbin, et il m'a paru que l'ésotérisme islamique qu'il a mis à jour avait quelque chose d'assez impressionnant. Il me paraît, également, qu'un roman tel que Le Gardien du feu, de Pierre Rabhi, qui est né musulman, montre de quelle façon frappante la tradition arabe a pu mêler au sentiment du désert l'image des anges, la perception du monde divin: à cet égard, cela va au moins aussi loin, je crois, que Ramuz reliant, dans le regard des catholiques de nos montagnes, la Nature aux esprits - bons ou mauvais. Dieu sait pourtant que Pierre Rabhi, plutôt adepte de Krishnamurti, n'a aucunement agi dans un esprit de prosélytisme religieux; cela ne l'empêche pas de marquer les esprits par ses propositions, qui - pour faire court - cherchent à rétablir le lien intime qui existait autrefois entre le Monde et l'Homme. Or, c'est justement quelque chose qui, dans le catholicisme intellectuel dont se réclame Nicolas Sarkozy, n'existe guère. François de Sales eût mieux convenu, mais il ne le cite jamais.

Peut-être que, dans un proche avenir, ce qui pourra être porteur, c'est cette orientation qui lie l'humanité à la Nature jusque sur le plan spirituel: Michel Houellebecq a fait récemment l'éloge de William Morris, qui était bien dans cette ligne. Mais en revenir aux figures éternelles du patrimoine national chrétien, je ne pense pas que cela donne de grandes perspectives; c'est assez illusoire.

07:55 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Facebook

09/03/2011

Des hommes et des dieux et l’honneur des moines

des-hommes-et-des-dieux-1.jpgComme on en parlait abondamment, j'ai regardé le film Des Hommes & des Dieux, de Xavier Beauvois, et ce qui m'a frappé, c'est le rapport étroit qu'il entretient avec Le Cid de Corneille. Rappelons que cet immense succès du théâtre de 1630 est fondé sur le dilemme de don Rodrigue qui ne sait pas s'il doit venger son père, comme son honneur l'exige, ou préférer, comme son désir le lui suggère, l'amour de Chimène, puisque c'est sur le père de celle-ci, en le tuant, qu'il doit venger le sien. On s'en souvient, il décide de venger son père parce que, dit-il, Chimène ne pourra pas aimer un homme sans honneur. Et il parvient, ainsi, à épouser la fille de sa victime. Car même si elle aussi doit en principe chercher à se venger, le roi d'Espagne, providentiellement, intervient pour l'obliger à épouser Rodrigue, ce qui l'arrange bien, puisque, de cette façon, son honneur est sauf, et comblé, son désir secret!

On a reproché à Corneille d'avoir créé ce dénouement artificiel et quasi miraculeux, et on ne pourra pas le reprocher à Xavier Beauvois, car il n'a pas montré le roi de toute chose accueillant au paradis les moines tués: on ne sait pas s'ils y vont. Mais, sinon, il s'agit encore d'un dilemme: le devoir des moines est de rester, leur désir personnel est de partir; l'honneur convaincra peu à peu, au nom de l'amour divin qui prévaut sur tout et conformément à la règle que les moines se sont donnée, jusqu'aux plus désireux de partir de demeurer sur place. On pourra d'autant moins reprocher à M. Beauvois d'avoir montré la main de Dieu sous une forme trop prodigieuse qu'un des deux futurs rescapés déclare, en évoquant son choix de rester, qu'il compte sur cette main de mystère: la chance l'a aidé, puisqu'il n'a pas été emmené par les islamistes et est resté vivant. Si babieca2.jpgDieu a agi, c'est dans le respect du réalisme le plus pur, quand Corneille conservait quelque chose des mystères médiévaux.

Quoi qu'il en soit, comme dans le Cid, la trame suit ce que la rhétorique antique appelait le discours délibératif.

Les paysages étaient très beaux. J'ai été moins enthousiasmé par la manière dont ces moines occidentaux semblaient tellement plus intelligents que les indigènes, quel que soit le camp auquel ceux-ci appartenaient: ils rendaient mille services à la population locale, refusaient la violence, et étaient compatissants comme ne l'étaient pas les soldats algériens. Pour moi, cela avait légèrement l'odeur des missions catholiques de l'époque coloniale.

Pour ce qui est de la spiritualité, j'ai plus ressenti l'enjeu moral que la vie intérieure: on n'est pas vraiment entré, de mon point de vue, dans l'âme des personnages; on n'est pas entré dans un monde secret. Aucune image n'en est montrée. Même Harry Potter montre plus volontiers des monstres manifestement intérieurs créant des images liées à la jalousie. Mais cela n'en est que plus digne, diront les puristes. Plus conventionnel aussi, je dirai.

08:16 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/03/2011

Pestalozzi & la culture contemporaine

schloss-Yverdon.jpgDans le n° 34 (année 2010) du bulletin du Centre Pestalozzi d'Yverdon, on trouve un texte du maître rejetant en principe la culture contemporaine: La culture contemporaine est en général un résultat des exigences collectives de notre espèce, telles qu'elles s'expriment dans le caprice et l'arbitraire de leur variation perpétuelle, bien plus qu'un résultat de la sollicitude vouée aux besoins universels de la nature humaine. Notre culture contemporaine est en général infiniment plus curieuse de ce qui nous est étranger, que formatrice pour ce que nous sommes nous-mêmes, pour nos besoins propres et individuels d'êtres indépendants.

Je trouve que c'est assez juste, et c'est la raison pour laquelle il m'a généralement semblé que, dans l'enseignement, il était plus formateur d'enseigner la substance des livres écrits autrefois, que celle de ceux qu'on écrit maintenant. Ce n'est pas que, aujourd'hui, on écrive des livres moins bons qu'autrefois, mais que les bons livres sont perdus dans la masse de ce dont parle Pestalozzi, et qui ne fait que répondre à des caprices, à de futiles mouvements de curiosité sans objet, à des illusions animées par l'excitation publique et à des appétits d'ordre instinctif.

matrix.gifOn est ébahi par de nouvelles techniques, de nouvelles façons de s'exprimer, et on fait tourner ses préoccupations culturelles, littéraires, autour de formes qui en elles-mêmes sont la plupart du temps creuses, dénuées de substance - de moelle. Comme le dit aussi Pestalozzi, la culture contemporaine telle qu'elle s'élabore au jour le jour n'est en fait pas tant liée à l'esprit humain qu'à sa chair, qui s'exprime par le biais de pensées au fond immergées dans l'éphémère des formes qui à tout instant se modifient.

Plus le temps passe, et plus l'attrait qu'on ressent arbitrairement pour telle ou telle forme s'estompe, plus la sympathie qu'inspire ou non telle apparence devient dérisoire. L'émotion s'enracine alors dans des profondeurs plus obscures, plus mystérieuses, et répond à une substance plus authentique.

Ce n'est jamais parfait: même pour de vieux auteurs, des présupposés idéologiques, des préjugés nationaux, des postulats arbitraires de toute sorte voilent toujours la réalité; mais le temps n'en a pas moins une valeur, n'en a pas moins la faculté de faire apparaître ce qui a de la substance. C'est pourquoi on peut s'appuyer sur lui et enseigner de préférence la littérature ancienne.

En France, Victor Hugo devrait servir de base à l'enseignement officiel.

A Genève, Amiel.

08:19 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

03/03/2011

Culte matriarcal à Delphes

31000FGommkibml9kQdZ2Os3o1_500.jpgEn Grèce, récemment, j'ai entendu un guide professionnel dire qu'à l'origine on n'adorait à Delphes qu'une déesse. La preuve en étant les statuettes très anciennes retrouvées sur le site et qui datent d'avant l'institution du culte d'Apollon.

Mais ces statuettes tantôt lèvent les bras au ciel, tantôt les croisent sur le ventre, et ce sont précisément des postures de vénération. L'archéologie peut induire en erreur en faisant oublier ce qui n'a pas laissé de trace. Si on se réfère à ce que Plutarque dit de Numa et de Pythagore, et dont j'ai parlé dernièrement, il apparaît qu'en Grèce aussi, à l'origine, on estimait que représenter la divinité était impossible. Cela signifie, à mes yeux, que les statuettes peuvent aussi bien renvoyer, en réalité, à l'âme tournée vers les dieux, et non à une déesse à proprement parler. L'âme humaine ouverte à la lumière divine pouvait être représentée sous la forme d'une femme, parce que les dieux fécondent l'âme en déposant en elle le germe spirituel qui leur est propre: elle est un principe féminin.

D'ailleurs, ces statuettes ont des formes abstraites, que pour ma part, je considère comme voulues. Elles ne renvoient pas à la divinité directement, mais à l'attitude qu'il fallait avoir pour la recevoir en soi. Si elles renvoient à la divinité, c'est à la façon d'un reflet.

Apollon-Sauroctone-Louvre.jpgQuant aux premières statues de divinités masculines, elles peuvent être celles d'hommes s'assimilant à un dieu après l'avoir tellement vénéré qu'il s'est confondu avec lui. Le regard des statues les plus anciennes renvoie à un monde divin qu'elles seules peuvent voir. Elles se posaient au départ comme reflet de la divinité habité par elle, plutôt que comme représentations directes, je crois.

Cela dit, à l'époque de Phidias, la forme du dieu dépendait aussi de ce qui trouvait, dans la forme d'un homme, une résonance particulière avec une qualité divine. L'effort de sculpture devenait plus abstrait, et s'appuyait sur une connaissance profonde de l'homme, mais de l'homme du point de vue de la forme. Par exemple, un buste imposant renvoyait à la puissance d'un dieu; des hanches larges, à sa fécondité; la minceur, à sa grâce. On sait que l'art grec de l'âge classique était de cette nature; mais auparavant, il suivait plus volontiers, me semble-t-il, le principe de l'impression que créait un dieu sur un homme qui, en sa présence, s'unissait à lui, se confondait avec lui, s'immergeait en lui. Dans l'Égypte ancienne, on peignait les rois sous les traits d'Osiris, et on leur donnait l'air de la béatitude céleste: du bonheur parfait.

Je pense que l'art des premiers temps est moins naïf qu'on se plaît à l'imaginer. Il était lié aux mystères, et ses techniques en dépendaient; leur but n'était pas de représenter fidèlement le monde tel qu'on le concevait, mais de produire un effet particulier sur l'âme. La conception qu'on avait du monde ne peut pas directement s'en déduire.

08:55 Publié dans Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

01/03/2011

Pédagogie, sympathie, Misérables

rudolf_steiner.jpgOn fête cette année le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Rudolf Steiner et on sait qu'il a consacré nombre de ses écrits et conférences à la pédagogie. J'ai pu lire récemment dans une de ses conférences retranscrites quelques mots qui m'ont frappé: Quand on sait comme il y va de l'évolution future de l'humanité que s'établissent entre les hommes de véritables liens sociaux, on a maintes fois le cœur serré en voyant faire de ces maîtres d'école qui, sur la foi de certains préjugés, trouvent de prime abord tel élève sympathique par opposition à tel autre qui ne l'est pas. Il y a souvent là de quoi faire frémir, alors que la vraie question, c'est de prendre chaque enfant tel qu'il est et de tirer le meilleur parti possible de ce qu'il est.

Tout professeur a pu ressentir ce dont il est question ici, je pense. Il est même possible de constater qu'on n'a pas pu pleinement dépasser ce stade de la sympathie et de l'antipathie, notamment parce que, aveuglé par ses préjugés et l'amour-propre, on imagine volontiers que ces mouvements de sympathie et d'antipathie correspondent à des vérités objectives, à un sens de ce qui est objectivement juste avec lequel on serait d'emblée en symbiose, et qui animerait l'instinct qu'on abrite. C'est bien sûr une erreur, car cela ne renvoie guère qu'à la subjectivité et à l'arbitraire de l'autorité qui est en fait le même que celui du Prince, avant la Révolution. Peut-être est-ce aggravé lorsqu'on possède beaucoup de diplômes ou de titres, lesquels tendent à sanctifier, en quelque sorte, ce qui vient spontanément au cœur.

On peut aussi, par idéologie, relier le souci de principe qu'on a des relations sociales à l'État, aux règlements qu'il édicte - et d'une certaine manière se décharger sur son autorité -, alors qu'il est évident que le véritable lien social se fait d'âme à âme, Cosette-Jean_VALJEAN-au-petit-Pictus.jpgsans l'intermédiaire que représente l'instance dirigeante soutenue, dans les faits, par la force armée, et qui, par conséquent, s'offre comme contrainte. Le véritable lien social repose sur la libre volonté et donc sur l'effort que chacun effectue vis-à-vis d'autrui.

Quelqu'un qui le comprit bien, en France, c'est Victor Hugo, dans Les Misérables: l'État ne soutient pas Jean Valjean, qui est un modèle, puisqu'il rend le bien pour le mal, et qu'il pardonne même au représentant de l'État - Javert - sa froide obstination, son culte aveugle de la Loi, sa passion pour l'État qui fait de tout homme dont la loi se défie un ennemi, et qui ne regarde plus le bien et le mal pris en eux-mêmes, mais seulement sous l'angle de l'Autorité. Hugo était social, mais il n'aimait guère l'État, au fond. Jean Valjean créait un lien social véritable malgré l'État, en s'appuyant sur sa propre conscience, lui permettant de surmonter ses haines intimes et de vaincre l'antipathie que la police et l'autorité dont elle est le bras lui inspiraient. Pour Cosette, il fut bien sûr le meilleur des éducateurs. Il se dévoua.

09:25 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook