29/04/2011

Nolwenn Leroy et le centralisme

nolwenn-leroy-a-adore-donner-un-concert-a-brest_79483_w250.jpgUn journaliste du Nouvel Observateur s'est récemment moqué de la chanteuse bretonne Nolwenn Leroy pour des motifs plus ou moins valables, et la chanteuse a trouvé ses critiques extrêmement perfides, et prétendu qu'elles assimilaient son succès à la montée de Marine Le Pen dans les sondages. J'ai lu l'article, et cela ne m'a pas sauté aux yeux, mais je pense aussi que son contenu était perfide: il assimilait les amateurs de culture bretonne au mouvement dit de la Vendée: non seulement on les disait hostiles au centralisme, mais à la République même, comme si la République supposait forcément l'effacement de la culture bretonne au profit de la Culture Commune imposée depuis Paris. L'idée était présente que la lumière ne vient au fond aux esprits que depuis le centre politique du pays.

A mes yeux, pourtant, le principe de Liberté dit qu'il existe autant de phares que de citoyens: sinon, le vote serait dicté, lui-même, par l'État, et il n'y aurait plus de démocratie. Les citoyens mis ensemble réunissent ensuite - dans ma conception qui, je crois, est aussi celle de Rousseau et de son Contrat social - leur clarté propre, constituant alors des sources de lumière nouvelles, démultipliées.

On peut en tirer que la capitale brille d'un éclat particulier; mais les capitales régionales ont aussi leur éclat, que je dirais intermédiaire. Et le fait est qu'il existe bien marianne.jpgune Région Bretagne, et que personne n'a pu prouver que cette existence était contraire aux lois de la République.

Sans doute, en conservant toutes ses prérogatives en matière d'éducation, l'État central a atténué les possibilités, pour ces phares intermédiaires, de briller: l'éclat en reste incertain. Car l'éducation est la base de la culture: ce qui s'appelle culture en dehors de l'éducation n'a à mon avis pas une grande force. Mais Nolwenn Leroy est dans les circuits du marché de la chanson: elle est donc censée être libre de développer la couleur culturelle qu'elle veut. A cet égard, me semble-t-il, les régions sont censées être égales, et les citoyens dans leur ensemble, fraternels.

Si l'État central devait diriger toute la culture, si on considérait que la seule lumière qui pût venir aux esprits était celle de Paris, on ne serait pas si éloigné de l'Ancien Régime, je pense. La seule différence étant dans le degré de souveraineté de l'ensemble: puisque même Louis XIV n'avait pas coupé les ponts avec le Pape - héritier, jusqu'à un certain point, de l'ancienne Rome. Cependant, on admet, je crois, que la liberté de conscience a aussi son application individuelle.

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27/04/2011

Une frontière de papier

john-berger.jpgJohn Berger est un écrivain né à Londres qui a un peu vécu à Genève et s'est finalement installé en Haute-Savoie, assez haut dans les montagnes, au-dessus du Giffre. Il a alors écrit plusieurs livres sur la vie des travailleurs de la terre, dans ces hauteurs, en essayant de restituer leur point de vue, leur vision, en se mettant dans leur âme, un peu comme l'avait fait Ramuz, et le résultat en a été célébré jusqu'aux États-Unis. Peut-être a-t-il contribué à faire connaître la vallée du Giffre en Grande-Bretagne, car beaucoup d'Anglais y ont acheté une maison. Comme il a, quoi qu'il en soit, reçu le titre de membre d'honneur de la Société des Auteurs savoyards, je l'ai mis parmi mes Muses contemporaines de Savoie.

Or, dans le premier volume de sa trilogie consacrée aux paysans savoyards, Pig Earth, il fait évoquer la frontière entre Genève et la Savoie de la façon suivante: We are surrounded by natural frontiers: snow, mountains, rock walls, rivers, ravines. For centuries we have also lived near an invisible political frontier. Where exactly it runs, changes according to the force of foreign governements and armies. This frontier divides the rich from the poor, and it is the easiest of all to cross.

Selon le personnage de John Berger, donc, la frontière entre Genève et la France voisine est artificielle, le pur produit de la volonté humaine, dépendant du simple rapport de force entre les gouvernements et destinée à séparer les riches des pauvres.220px-William_Windham_by_Sir_Joshua_Reynolds.jpg Le point de vue d'un Anglais, non directement intéressé, est un apport important. Déjà, au dix-huitième siècle, Windham avait ouvert la voie du mont Blanc, que l'on regardait comme fermée.

La vraie frontière naturelle, dans les temps anciens, était surtout constituée par les gros cours d'eau, parce qu'ils nécessitaient un pont, un ouvrage humain, pour être traversés: même les cols pouvaient être franchis à la seule force des membres. Mais il est de toute façon certain que la frontière entre Genève et la France voisine doit tout aux États, rien à la Nature. Elle témoigne de la manière dont, à la fin du Moyen Âge, les lois humaines ont commencé à essayer d'imposer aux choses une organisation nouvelle. Pour ainsi dire, elle est contemporaine de l'horloge, qui impose un temps indépendant du cours des astres.

Ainsi, il faut en tirer que tout écologiste est forcément favorable à la suppression de cette frontière, d'une façon ou d'une autre. Et s'il est vrai qu'elle n'a été en réalité instituée que pour séparer les riches et les pauvres, comme le dit John Berger, tout socialiste est forcément dans le même cas.

Certes, séparés par des lois, les riches et les pauvres peuvent toujours constituer des peuples distincts; néanmoins, aujourd'hui, alors que la frontière est bien ouverte, on voit des pauvres de l'intérieur s'installer à l'extérieur, faute de logements, des riches de l'extérieur s'installer à l'intérieur, pour trouver une vie plus belle. Les deux communautés ne sont pas devenues deux espèces impossibles à unir. Les lois humaines sont trop fragiles.

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25/04/2011

Jacques Attali et l’industrie nucléaire

nightland.jpgUn jour, m'a-t-on dit, Jacques Attali a écrit un article dans Le Monde affirmant que l'humanité n'avait rien à craindre de l'extinction du soleil parce que, d'ici là, elle aurait assez appris à manier l'atome pour le rallumer, ou en fabriquer un autre! Cela me rappelle The Night Land, le livre de William Hope Hodgson que j'ai lu récemment et dont j'ai parlé ailleurs: il prétend que l'humanité, lorsque le soleil sera éteint, se réfugiera dans une immense pyramide dont l'énergie aura pour source le feu terrestre. Celui-ci est justement évoqué comme ayant un pouvoir magique tendant à la résurrection.

Il existe, je crois, un fond fabuleux à la foi en l'industrie nucléaire. On feint de se placer toujours, au sein du débat public, dans la sphère de la raison, mais, au-delà, des espoirs existent qui touchent au rêve, à la fable, et qui renvoient pour ainsi dire à l'idée de la cité céleste, mais reliée à la science moderne: il s'agit bien de science-fiction, dont l'essence est justement d'unir la fable à la science actuelle, d'orientation matérialiste.

Les anciens Grecs admettaient la puissance magique de la connaissance humaine, tout en la rejetant sur le plan moral: ambiguïté que le monde moderne a souvent du mal à comprendre. Prométhée enchaîné par Zeus après qu'il a apporté le feu aux hommes reflète le serpent condamné par Yahvé à ramper sur le sol de la Terre après qu'il a convaincu les hommes de manger du fruit de l'arbre de la Connaissance, à la différence près que le mythe grec semble orienter l'attention vers les applications concrètes, matérielles, de la Heinrich_fueger_1817_prometheus_brings_fire_to_mankind.jpgscience, vers les techniques. Cependant, l'épisode biblique de la tour de Babel, évoquant l'invention de la brique, et faisant de celle-ci la source du défi jeté à Dieu, va dans le même sens. Mais la mythologie grecque évoque des hommes qui, par la science, ont pu voler, tels Dédale et Icare, ou ressusciter: on touche davantage à la magie et au merveilleux. Héraclès, d'ailleurs, est censé avoir délivré Prométhée.

Or, à l'époque romantique, on le sait bien, on a repris ces fables, mais en estompant leur trame morale: on a surtout regardé comment ces images, si elles étaient matérialisées, amélioreraient le sort de l'homme.

C'est principalement venu d'Angleterre: Percy Shelley a composé Prometheus Unbound, et son épouse, le roman de Frankenstein, qui, toutefois, a conservé la défiance, sur le plan moral, qu'avaient les Anciens vis-à-vis de la Connaissance. Victor Hugo, ensuite, a glorifié le progrès technique, le disant d'origine divine, même s'il voulait qu'il s'accompagne forcément d'une révolution spirituelle: sinon, pensait-il, il conduirait l'humanité à la catastrophe. Précisément, cette révolution spirituelle consistait d'abord à assumer l'origine mystérieuse de la connaissance - ou plus généralement des pensées.

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21/04/2011

Leconte de Lisle et la Sorbonne

Hippolyte.jpgA la Sorbonne, quand, dans mes dissertations, je critiquais le style mécanique et figé de Leconte de Lisle, on me félicitait, dans la marge, et quand je critiquais le style abstrait de Racine, on mettait de gros points d'interrogation indignés. Mais le fait est que Racine tend à l'évanescence: pourquoi ne pas le dire? Le monstre de Phèdre, évoqué par Théramène, n'est pas, en soi, très réussi: il ne fait pas vraiment peur; il ne touche pas profondément. Les monstres d'Homère sont beaucoup plus impressionnants. Victor Hugo, qui en fut conscient - et ne se priva pas de rejeter énergiquement Racine -, essaya fréquemment de créer des figures plus convaincantes, des images fantastiques plus profondément en résonance avec le sentiment.

Leconte de Lisle, venu après Victor Hugo, a essayé de rendre aux mythologies anciennes leur force première. On se moque volontiers de son style figé, mais la vérité est qu'il a, jusqu'à un certain point, atteint ses objectifs. On peut trouver plus élégante la version qu'à l'Odyssée a donnée Bérard, mais leconte_lisle.jpgLeconte de Lisle en a mieux rendu le merveilleux. De ce point de vue, il est en réalité proche de l'Anglais William Morris, qui a également tenté de ranimer les vieux mythes.

Vain effort, diront certains: l'inspiration authentique ne peut avoir que des formes nouvelles et propres à chaque artiste, puisqu'elle émane d'une conscience enfermée dans un cerveau. Mais je ne crois pas que ce soit vrai. Plus qu'on ne s'en rend compte, les âmes sont reliées, au-delà de ce qui est conscient, à quelque chose qui leur est commun, et a sa vie propre. On a rattaché les monstres les plus étranges de Lovecraft à des figures mythologiques qui leur préexistaient; or, chez lui, ce n'était pas du tout conscient: pour autant, il n'en rejetait pas la possibilité.

On peut donc se saisir d'images déjà existantes et s'efforcer de les relier aux profondeurs de son âme, afin de leur rendre la vie que les siècles leur ont fait perdre. Leconte de Lisle est allé dans ce sens, et a moins mal réussi qu'on ne le prétend.

C'est en tout cas le premier poète que j'aie lu. J'avais été attiré par son poème des Elfes, présent Dancing_Elves_-_August_Malmstrom.jpgdans un manuel de littérature que je feuilletais pendant les temps morts des cours. Le professeur ne l'aurait pas fait lire; il préférait les vers possédant une vraie portée sociale. L'ennui me portait à tourner les pages. La destinée m'a fait tomber sur ce poème qui ensuite m'a donné envie de lire de la poésie.

J'ai donné, plus tard, ce poème des Elfes à lire à des élèves; ils l'ont trouvé beau. L'éclat de la mythologie allemande, qu'il reprend, y demeure, y est même ravivé par d'heureuses couleurs, des traits fins et purs - des reflets de la lune sur un casque d'argent!

Il n'y a pas de dogme à avoir, en matière d'art. Le rejet de Leconte de Lisle est peut-être un simple prétexte pour rejeter par principe le mythologique et le merveilleux. La Sorbonne a un sentiment dominant; elle s'efforce d'en faire une vérité.

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19/04/2011

Le petit matin d’Hyacinthe Vulliez

24082121.jpgMon camarade poète Hyacinthe Vulliez, d'Annecy, m'a envoyé son dernier recueil: Au Petit Matin. Dans la lignée de Rousseau, il essaie de s'enflammer face à la nature grandiose qu'il aime et chérit, celle des Alpes; mais il y ajoute, un peu comme Lamartine, un lien explicite avec les mystères divins. Il faut dire qu'il est prêtre catholique. Peut-être est-il un peu bloqué par son sacerdoce: ses images viennent toutes plus ou moins de la Bible. Lamartine même puisait volontiers dans l'ésotérisme chrétien, donnait à voir la hiérarchie des anges, au sein de l'infini - au-delà des sommets. Hyacinthe, à vrai dire, préfère rester dans les concepts.

Le titre de son recueil est à cet égard assez significatif: la lumière du matin, chassant les ombres de la nuit, est divine, puisqu'elle réchauffe et rassure. Cela me rappelle la spiritualité d'Akhenaton: il saluait le Soleil levant, la force qui animait toute vie sur Terre. Mais à vrai dire, Lamartine, pour en revenir à lui, n'hésitait pas à sonder la nuit, à placer son esprit dans ce qui lui faisait peur: il y voyait le Temps qui broie tout, mais, précisément, aussi, les anges qui portent les étoiles comme des flambeaux. La lumière physique peut voiler les mystères, au lieu de les révéler.

La joie d'Hyacinthe Vulliez, face aux beautés de la nature, reste sympathique: il n'est pas faux que la vie soit le fard de Dieu, comme disait Charles Duits. La nature, n'est-ce pas, est volontiers dite la robe de Gaia. François de Sales voyait surtout la sainte Vierge, dans l'aube.

Mais la nuit, au-delà du frêle voile de la lumière, s'étend infinie, dans l'univers: la science moderne le DOR_L'~1.JPGmontre. Comment accorder un monde de foi et d'enthousiasme avec cette réalité objective? Je crains que le sentiment des beautés de la nature ne réponde pas à certaines questions qui se posent comme essentielles. Je pense avec Lamartine que la poésie peut aussi s'enquérir des énigmes nocturnes, de ce que signifie la destinée, le Temps qui tout emporte:

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?

Cela ne va pas de soi.

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15/04/2011

Luc Ferry et le choix d’Ulysse

Ulysse_et_Athena.jpgDans une interview donnée à la Tribune de Genève il y a quelque temps, le philosophe Luc Ferry a déclaré que la Grèce antique était à l'origine de la pensée moderne parce qu'Ulysse avait rejeté la religion et choisi la philosophie, en déclinant l'offre de Calypso de le rendre immortel.

On peut toujours comprendre la chose ainsi, mais pour les anciens Grecs mêmes, cela eût été assez étrange, car, dans les faits, Ulysse choisit de suivre les directives de Zeus, qui aime les lois saintes de la famille et de la patrie; du coup, il devient l'ennemi de Poséidon, qui est, dit Homère, le dieu qui domine la Terre, tandis que Zeus règne dans le Ciel.

Il en résulte qu'il existe deux sortes d'immortalité: celle que, sur Terre, propose Calypso, et celle qui, au Ciel, s'assimile à Zeus. A l'esprit moderne, cela peut paraître très étrange, car l'immortalité est assimilée, au sein du christianisme, au Ciel; mais chez les anciens Grecs, il n'en était pas ainsi: l'immortalité dont on bénéficiait sur Terre était crue possible, et même regardée comme très concrète. C'était celle des dieux terrestres: Circé, ou Calypso. Mais elle déplaisait aux dieux d'en haut: Asclépios ressuscitant un mort par son art médical fut châtié par Zeus même.

Se soumettre aux dieux, c'était mettre sa foi dans une immortalité dont on n'avait pas d'image concrète. Toute idée trop claire de l'immortalité, de fait, renvoyait au domaine des dieux terrestres seuls. Les cœurs pieux étaient, par conséquent, dans le doute: et ils devaient vivre avec ce doute. La rencontre entre Ulysse et les âmes des morts a ainsi une valeur d'épreuve: il doit surmonter sa peur, car les héros n'ont apparemment pas la gloire qu'on leur a promise. Il se soumettra quand même à la volonté de Zeus.

La pensée grecque n'intégrait donc pas le doute comme une nécessité, mais comme une fatalité. En soi, il ne provoquait pas l'apparition de la vérité; pour autant, une vérité dont l'homme ne doutait pas était sans valeur, parce qu'elle ne renvoyait qu'à des choses purement terrestres.

600px-Antonius_Pius_Column_Base.jpgLes Grecs étaient plus spiritualistes qu'on ne s'en rend généralement compte. Ce qui trompe, à cet égard, c'est leur idée que la magie qui rend immortel est une réalité. Mais ils cherchaient réellement une forme de spiritualité élevée, acceptant même de sacrifier des images trop concrètes du monde des dieux: une magie trop liée à la Terre.

Il est vrai que les Romains plaçaient volontiers leurs empereurs dans le Ciel divin, en compagnie de Jupiter et à l'image d'Hercule, de telle sorte qu'ils acquéraient de ce séjour céleste une conception plus concrète; le catholicisme a d'ailleurs pu en hériter. Mais il ne faut pas les confondre avec les Grecs, en tout cas pas ceux de l'époque d'Homère. Ulysse cherchait à se soumettre aux commandements de Zeus d'une façon personnellement désintéressée: c'était sa grandeur, aux yeux des anciens.

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13/04/2011

Albertville et Charles-Albert

albertville4.jpgJe suis allé à Albertville pour dédicacer mon dernier livre, et on m'avait dit que c'était une ville sans grâce et sans beauté, mais je l'ai trouvée propre et jolie; les couleurs en étaient nettes, mais douces, et les maisons, petites et charmantes. Comme souvent dans l'ancienne Savoie propre, on peut y admirer un hôtel particulier assez élégant, qui rappelle qu'Albertville fut le centre de ce qu'on nommait alors la Haute-Savoie, c'est-à-dire la partie haute de la province dite de Savoie propre.

En parcourant la rue centrale, dite de la République, de la ville, joliment couverte, comme à Annecy, de petits pavés noirs dans la partie réservée aux piétons, j'ai songé à l'origine toute récente du nom de la cité: elle vient d'une visite solennelle du roi Charles-Albert, au dix-neuvième siècle. Auparavant, elle s'appelait Lhôpital. On s'y réfugiait, des montagnes alentour, pour retrouver la santé. Mais charles_albert.jpgCharles-Albert a voulu en faire une capitale importante. Toute proportion gardée, et sans assimiler forcément la politique générale de l'un à la politique générale de l'autre, c'est comme Staline donnant son nom à Stalingrad, ou celui de Lénine à Saint-Pétersbourg.

Charles-Albert était un roi romantique, qui voulait concilier les mystères de la chevalerie et le dogme chrétien, l'aspiration à l'unité de l'Italie et la monarchie héréditaire, la république et la royauté: un peu comme De Gaulle plus tard. Celui-ci n'assimilait-il pas la madone des églises à la fée des contes, et toutes les deux, sainte Vierge et Galatée, à la France? Finalement vaincu par les Autrichiens, il abdiqua et s'en fut poétiquement au Portugal, recherchant la lumière du lointain Ouest! Le Brésil mystique, si l'on peut dire.

Son ombre aux foyers rayonnants, son ombre traversée de couleurs luisantes se tenait devant moi, au sein de la ville.

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11/04/2011

Le sacre de Michel Dunand

dunand-M-200px.jpgMichel Dunand, poète d'Annecy, a récemment fait paraître un nouveau recueil appelé Sacre. Si Jean-Vincent Verdonnet se place dans l'interrogation face au mystère, refusant de créer des images fixées pour représenter ce qui se tient au-delà du seuil, mais n'en suggérant pas moins ce qui peut s'y trouver, évoquant un énigmatique et en même temps magique veilleur blanc, Michel Dunand semble avoir renoncé à se poser des questions auxquelles une réponse définitive ne peut être donnée, en préférant regarder le monde physique, le monde qui s'étend entre la naissance et la mort, et en s'efforçant de déceler ce qui y a de la valeur.

Peut-être bien qu'en soi ce n'est qu'enveloppe vide. Les poèmes de Dunand sont constitués de courtes proses qui essayent quand même de saisir une essence. Car jusqu'aux mystiques les plus grands l'ont remarqué: il est extrêmement difficile de cesser d'accorder à la chair une valeur profonde, et comme Michel Dunand ne veut pas forcément regarder au-delà des apparences, il en arrive bien à dire que la chair de la belle femme est sacrée.

Fréquemment il voyage et découvre de merveilleux paysages: il s'adonne alors à une forme d'adoration. Il effectue également des espèces de pèlerinages qui le font vénérer la tombe de sages qu'il affectionne, tel Sri Aurobindo, que j'avoue ne connaître que de nom. L'Orient attire Michel Dunand, ainsi que l'Afrique.

Je ne pense pas, à vrai dire, que la philosophie de notre ami soit très différente de celle de la plupart des gens, mais il a une sorte d'exigence, il effectue une sorte de recherche.

bv000015_thumb.jpgPersonnellement, je considère qu'en cherchant au sein des apparences, on ne trouve pas de porte de la beauté suprême; les images dont s'illustre celle-ci sont bien sûr puisées dans l'expérience sensible, mais il s'agit d'un simple reflet, une manière de l'exprimer en passant par le sentiment qu'elle inspire et auquel se lie, dans le même temps, un souvenir: l'amour d'une puissance divine lui donnera l'aspect d'une belle femme qu'on a connue, par exemple; pour autant, la chair ne peut pas en être touchée, sinon par la main de l'âme. On reconnaîtra ici la sainte Vierge!

Tout artiste donnera à une déesse l'air d'une femme qu'il a aimée - cela peut être une mère -, mais sans pour autant tomber dans l'illusion qu'elle l'incarna: il s'agit seulement de cristalliser un éclat diffus, de donner forme à un sentiment - comme je l'ai dit, en s'appuyant sur son expérience personnelle. Le réalisme qui tente de substantialiser un souvenir du monde sensible et de lui donner une valeur en soi s'efforce à mon avis de saisir de la brume.

Néanmoins, de quelle façon le subconscient attribue à telle ou telle image du monde sensible une valeur en soi, il serait intéressant de le scruter; et mon avis est que, précisément, cela répond, sous la conscience, à quelque chose qui résonne en soi du monde de l'esprit: si cela y renvoie explicitement, donc, on se rachète; sinon, on tombe dans l'illusion, je crois.

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07/04/2011

Le dernier fagot de Jean-Vincent Verdonnet

AAT Jean-Vincent Verdonnet 2009 coll privée.JPGJean-Vincent Verdonnet a fait paraître, en mars dernier, un nouveau recueil de poésie appelé Dernier Fagot, et l'incertitude face à la mort et à ce qu'il restera de sa vie intime au-delà du seuil y est marquante. Les images sont arrachées aux profondeurs de l'âme, où elles paraissent avoir acquis une substance immortelle. Parfois, en fouillant ainsi l'obscurité que chacun a en soi au-dessous de la conscience, apparaissent des visages comme sortis d'un rêve et paraissant se fondre dans un impénétrable mystère:

La pénombre devient ton lot
et quand à sa porte tu frappes
te répond alors la voix d'un ailleurs
où vont se noyer les visages
dont la ronde t'accompagna
de seuil en seuil dans la lenteur
d'une cloche hélant le silence

L'ailleurs demeure indistinct: tout semble s'y dissoudre. Le tocsin sonne une heure pénible, au cœur du poète. L'interrogation domine. Le doute est d'autant moins surmonté que, me semble-t-il, il est cultivé, comme étant le garant d'une intelligence dont le poète ne veut pas se départir.

On sait qu'en religion, le doute est un visage du mal: il est un spectre de la pensée, le démon par lequel la philosophie cesse de soutenir l'esprit. En poésie, j'aime assez les images fortes, qui tendent certainement à donner des débuts de réponse en donnant une forme au pressentiment. Fernando Pessoa a œuvré dans ce sens, je crois; Georges Haldas aussi. Les poètes français sont globalement restés évasifs. Verdonnet demeure néanmoins disciple de Jean-Jacques Rousseau: il concède à la nature une part de vie magique - ou de force sacrée:

Un soupir a gagné la plaine
et les herbages odorants
ils pressentent cette rosée
que le soir leur apportera
comme à l'âme une absolution
dont la montagne a le secret

GEORGE-FREDERIC-WATTS-DWELLER-IN-THE-INNERMOST.jpgEn chacun, de fait, est une quête d'essence qui conserve une part d'éternité:

Épaisse à couper au couteau
la brume verrouille l'espace
où mélancolique a monté
l'appel d'un oiseau de passage
Et tu sais que n'aura de cesse
cette quête que mène en toi
le veilleur blanc dont la présence
n'a jamais rien dû au hasard

Une lueur qui en l'être humain est un ange est allumée par un oiseau de passage. Le poète crée ici une figure qui tend au symbole et touche à la vie mystique. A travers l'éternité et ses cycles, une flamme personnelle se tient entre les mains d'un Clair Veilleur! Mais Jean-Vincent Verdonnet n'ira pas plus loin: cela pourait vider le mystère de sa force, notamment, peut-être, en extériorisant trop un ange qui aurait les traits figés de l'iconographie chrétienne, et ne renverrait plus en profondeur à soi, au sentiment personnel. Toute mythologie vivante doit se poser comme nouvelle, eût dit André Breton: l'être providentiel dont parle Verdonnet est sans doute un de ces Grands Transparents dont Breton était lui-même en quête!

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05/04/2011

Socialisme et nucléaire

0139-0169_mammon_seinen_anbetern_gewidmet.jpgQuand on songe qu'il est impossible d'empêcher absolument que des accidents surviennent dans les centrales nucléaires et que leurs employés se sentent toujours plus ou moins le devoir d'intervenir pour éviter une catastrophe majeure, comme c'est en ce moment le cas au Japon, on s'étonne que des partis dits sociaux ne soient pas opposés à une industrie nucléaire qui, dans les faits, est incapable de protéger les employés qui réparent les dégâts provoqués par les accidents. Cela semble bien sacrifier les travailleurs sur l'autel du Capital.

On peut se dire que l'industrie nucléaire étant, par exemple en France, entièrement nationalisée, il s'agira plutôt de les sacrifier sur l'autel de la Patrie. Mais le socialisme n'est pas censé sacrifier le droit des travailleurs à l'idée nationale. Et puis, dans les faits, au sein de l'industrie nucléaire, les États prennent volontiers la forme d'entreprises qui se font concurrence. Ils s'efforcent de vendre leurs centrales nucléaires à l'étranger, ou bien l'électricité qu'ils produisent en surplus. Ils en arrivent même, au travers de l'entreprise nationalisée, à inciter à la consommation.

Les partis sociaux étatistes ont beau jeu de dire que l'électricité rend service au peuple: elle est trop soumise à l'économie de marché pour qu'on y croie. D'ailleurs, le vrai progrès ne peut admettre le sacrifice de quelques travailleurs au plus grand nombre: pensée réputée libérale, avec raison - elle est aussi, je crois, un reste de paganisme, du temps où l'on sacrifiait la liberté de certains hommes à la Cité, du temps où l'on avait des esclaves. Mais le vrai progrès est pour tous.

Bref, que des partis qui se réclament des traditions antiques dont somme toute le capitalisme est issu défendent l'industrie nucléaire, cela se volcan_004.jpgcomprend; mais les partis sociaux qui la défendent, dans l'état actuel des choses, donnent le sentiment de n'être pas vraiment cohérents, et de vouer un culte aveugle à la puissance de l'État, même quand celui-ci, qu'on le veuille ou non, ne se comporte pas réellement d'une façon sociale, ce qui arrive bien plus souvent qu'on ne veut bien l'admettre. Car agir d'une façon sociale, cela ne peut pas être simplement donner à l'État une couleur de bienveillance à l'égard du peuple: cela, en effet, Machiavel le conseillait déjà à tout prince!

L'État qui se mêle d'économie en prétendant de cette manière la réguler me fait penser à quelqu'un qui prétendrait se jeter dans un volcan pour y contrôler les flux de lave. L'État peut dresser des parois pour protéger le peuple des éruptions; mais il ne peut pas contrôler la lave: je ne pense pas! S'il s'y jette, c'est parce qu'il espère en tirer de la force, pour s'imposer.

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03/04/2011

Jacques Replat et la Tarentaise

cascade.jpgQuand je me suis rendu en Tarentaise pour y dédicacer mon ouvrage Muses contemporaines de Savoie, je suis passé auprès de son entrée symbolique, sous Notre-Dame de Briançon, près de la cascade de Napelouze; je me suis alors souvenu d'un roman du dix-neuvième siècle que j'ai réédité, l'excellent - à mes yeux - Siège de Briançon de Jacques Replat. Car il s'agit du Briançon de Tarentaise, lieu dominé vers l'an mille par une forteresse dont il ne reste aujourd'hui que des ruines.

Or, Replat la ressuscite, la faisant gigantesque, et la disant dirigée par un seigneur plus ou moins voué aux forces obscures. Le bien est représenté par le comte de Maurienne, lié à l'archevêque de Tarentaise, sis à Moûtiers: les comtes de Maurienne sont les futurs ducs de Savoie.

L'envoyé du comte de Maurienne Humbert II, Raoul de Compey - d'une famille du Genevois aujourd'hui disparue -, arrive de nuit en vue de la forteresse, en compagnie de sa bien-aimée, qui n'est autre que la fille du seigneur de Briançon Émeric. Le passage m'a toujours paru sublime, et il a été pour beaucoup dans mon désir de rééditer le roman. Car la lune était dans le ciel, jetant ses brillantes lueurs sur la cascade de Napelouze, tandis que la masse noire des créneaux de Briançon confondait ses teintes menaçantes avec celles des montagnes, formant ainsi une muraille immense de hauteur, comme une barrière infranchissable pour l'homme, accessible aux seuls pieds des esprits invisibles.

En s'avançant vers ce château gothique, les deux amoureux s'échangent des mots vibrants d'amour, et sous sa cape de couleur de brune un bras du jeune homme avait passé, il s'était enroulé comme une liane flexible autour du sein tout palpitant de la jeune femme, et leurs mains jointes vibraient au choc électrique de leurs âmes. Ils arrivèrent ainsi à la porte du château.

1236923711_470x353_magnificent-castle-in-the-mountain.jpgJ'aime assez cette vision. Pour moi, si La Fontaine avait vécu au dix-neuvième siècle en Savoie, il eût écrit à peu près de cette manière. Je pense ici au La Fontaine chantre de Versailles et de Vaux-le-Vicomte, auteur du sublime Adonis, plus qu'à l'auteur des Fables.

En voyant la montagne, à cet endroit, placer bloc sur bloc pour atteindre des hauteurs vertigineuses, et former une masse titanesque, je m'imagine le château en constituant le socle. L'esprit qui corrompt le seigneur de Briançon est-il en fait celui qui vit sous la montagne, l'ombre d'un géant foudroyé jadis par Jupiter?

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