09/05/2011

Pestalozzi et les religions officielles

Conscience.jpgPestalozzi a été accusé, par plusieurs de ses collaborateurs, de n'être pas réellement chrétien, et le fait est qu'il croyait, comme Rousseau, que l'âme humaine était naturellement en lien, dans ses profondeurs et par le biais du sentiment, avec la Divinité; il fallait par conséquent nourrir ce sentiment pour éduquer spirituellement les enfants, et il ne servait à rien voire était néfaste de les abreuver de concepts religieux abstraits, à ses yeux dénués de véritable esprit de foi. Le bulletin du Centre Pestalozzi, à Yverdon, a consacré son n° 34 (année 2010) à ce problème, et a cité, à ce sujet, le maître même: Il est indéniable que notre humanité se contente, en religion, de mots et de concepts; elle vit sans foi ni esprit religieux et ne connaît d'autres moyens d'atteindre à une culture supérieure que des formes d'enseignement et une phraséologie sans foi ni sens religieux.

Les collaborateurs de Pestalozzi se plaignaient de ce que de telles vues, en réalité, ôtassent toute autorité aux vérités transmises par la tradition: le maître allait jusqu'à rappeler que le dogme de la Trinité n'était pas dans l'Écriture. Mais l'Écriture même ne pouvait-elle pas être remise en cause, si on poussait la logique plus loin? Le Livre perdait de son autorité au profit du Cœur. Puisque toute âme était reliée à Dieu, à quoi bon lui enseigner des idées particulières? Elle trouverait le chemin par ses propres forces.

On avait déjà condamné cette doctrine chez Rousseau. La crainte de Dieu, tant pour Émile que dans le château d'Yverdon, n'était pas suffisamment enseignée, puisqu'elle renvoyait à l'autorité de ceux qui le représentaient, et que, d'eux, Pestalozzi estimait, au fond, qu'ils ne débitaient jamais que des mots dénués de véritable esprit religieux, parce que vides d'âme.

Si l'autorité de la conscience seule est en jeu, disaient ses détracteurs, la volonté peut aussi la confondre avec le désir, et finir par croire que la Providence même veut ce désir. Dès lors apparaît comme nécessaire ce à quoi on aspire fortement: et combien de fois, en vérité, cela n'arrive-t-il pas!

louis_alexandre_leloir_la_lutte_de_jacob_avec_l_ange_image_retrecie-c47b1.jpgAinsi, la volonté individuelle était glorifiée, et les lois énoncées par Dieu, négligées au profit du sentiment profond de ce qui est juste et qui, dans les faits, se mêlait aux désirs ardents, lesquels étouffaient la conscience. Sans repère dogmatique clair, sans idées auxquelles se raccrocher constamment, l'esprit se dissolvait, l'âme devenait l'esclave de ses passions.

L'Être suprême était en chacun; il n'avait d'autre représentant que soi-même. Or, on ne peut pas nier que Pestalozzi eut du mal à tenir sa communauté d'une manière ferme. Il accordait une telle confiance au sentiment personnel de ce qui est juste! Toutefois, cet approfondissement de soi dans la conscience qu'il recherchait, je crois qu'il est possible et même nécessaire de la cultiver; or, cela passe notamment par la poésie, ou plus généralement l'art, et les images qu'il produit. Victor Hugo en était convaincu. Jean Valjean ne fut-il pas frappé par son ange - sa conscience -, lorsqu'il se retrouva face à sa propre méchanceté? Cette vie intérieure enrichie n'en est qu'à ses débuts, peut-être; mais elle est d'ores et déjà assez avancée pour que les cœurs y aspirent profondément. Le sens de l'ange, de la conscience intime, le romantisme n'a en tout cas cessé de le développer: Lamartine le fit, et puis Rilke, et combien d'autres? Je ne compte pas les peintres. Il existe une base.

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