13/05/2011

La fabrique à philosophes

chapelle-facade-chateau-de-chambery.jpgA l'Académie de Savoie, à Chambéry, l'autre jour, je faisais une conférence sur Victor Bérard, grande figure des lettres françaises sous la Troisième République, et je disais que cette dernière créait institutionnellement des intellectuels: car Bérard était issu de l'École Normale Supérieure.

C'est à mon avis un fait que, avant l'instauration de la Troisième République, en France, les écrivains en vue n'étaient pas spécialement liés aux institutions, n'étaient pas forcément issus de tel ou tel établissement prestigieux. Il en avait été ainsi, certes, avant la Révolution: les principaux collèges des Jésuites, à Paris et à Lyon, avaient cette fonction; ils formaient l'élite intellectuelle du royaume: les clercs. Mais il exista une sorte de vide, de flottement, entre ces deux grands moments que furent la Révolution et la Troisième République. Or, les écrivains, durant cette période de flottement, s'imposaient essentiellement au travers de leurs œuvres, lesquelles ils plaçaient sur le marché après les avoir publiées en feuilletons dans une presse globalement assujettie aux lois du marché.

La Troisième République, à cet égard, a rétabli une situation comparable à celle de l'Ancien Régime: elle a rendu à l'État sa prérogative en matière culturelle; le régime a recommencé à produire des écrivains, des intellectuels, des philosophes. Le joyeux désordre issu des tâtonnements du dix-neuvième siècle était fini: on retrouvait la voie du classicisme, après l'intermède romantique.

ulm.jpgSans doute, l'école obligatoire pour tous, le système des concours et la laïcisation de l'enseignement permettaient à tout le monde, en principe, d'entrer dans cette élite merveilleuse des guides de la nation que sont les intellectuels patentés, les philosophes reconnus. Mais il n'en demeure pas moins que, si on scrute la production, je crois qu'on peut s'apercevoir qu'elle était plus détachée de l'État dans la période de flottement dont j'ai parlé. Je crois qu'on peut saisir que la période romantique, même si elle continuait à privilégier la noblesse et la bourgeoisie et les écrivains qui pouvaient plus ou moins vivre de leurs rentes, a été d'une originalité plus profonde que celle qui a suivi. On peut bien sûr le contester parce qu'on voudrait qu'il n'en fût pas ainsi; mais en dehors du surréalisme, je ne vois pas ce qu'on peut brandir comme exemple. La science-fiction, peut-être; mais, comme le surréalisme, elle fonctionnait sur le mode du romantisme: elle était en marge de l'État.

Il existe, je crois, des clercs de la République comme il a existé un clergé sous l'Ancien Régime. Même lorsqu'ils ont un discours anticlérical.

Comment résoudre les problèmes que cela crée? Je pense qu'on devra, tôt ou tard, détacher la Culture de l'État - tout en veillant à ce que cela ne favorise pas, de nouveau, les rentiers, sans doute par un système de bourses.

08:25 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.