19/05/2011

La légende du Dr Grordbort

Grord_1.JPGJe suis allé à Yverdon voir, à la Maison d'Ailleurs, l'exposition Dr. Grordbort's de Greg Boadmore, qui construit un univers parallèle, nourri du vieil impérialisme anglais et fonctionnant plaisamment sur le mode moral de l'égoïsme. Les Terriens conquièrent les autres planètes du système solaire et massacrent gratuitement leurs habitants, extérieurement hideux, mais innocents de tout crime, soucieux seulement de leur vie normale. Evidente intention satirique.

Ce monde, cependant, est fascinant surtout parce qu'il assume pleinement le caractère fantasmatique de la science-fiction. D'ordinaire, c'est mêlé à des illusions; ici, les fantasmes sont explicitement illusoires, puisque moralement creux.

Paradoxalement, cela libère l'imagination, et lui permet de trouver une résonance dans les profondeurs de l'âme, la faisant ainsi tendre au mythe. De l'assumer comme tissu de fantasmes amène l'artiste à tabler sur l'esthétisme pur, un peu comme Ovide, dans l'Antiquité, l'a fait avec la mythologie grecque, en mêlant, à son amour pour ses figures, de l'humour et de la sensualité.

Cela dit, Greg Broadmore est plus directement satirique: ses œuvres renvoient au vide qui sur le plan moral semble habiter l'humanité. Il appartient à cette lignée d'artistes qui regardent la science-fiction après son âge d'or et qui, tout en reprenant ses formes, a un regard ironique sur les valeurs qu'elle a véhiculées: lignée issue du film de Paul Verhœven Starship Troopers, adaptation distanciée d'un roman impérialiste et militariste de Heinlein, et qui, dans son genre, était un chef-d'œuvre.

Greg Broadmore crée à plaisir des armes et des machines qui ont une forme archaïque et le charme des vieilles guimbardes, mais qui, dans le même temps, ont une puissance de feu incommensurable. Victory_3.jpgSes personnages, peints ou sculptés, sont des caricatures issues d'anciens romans d'aventures spatiales ou coloniales, comme ceux de H. Rider Haggard ou Edgar Rice Burroughs. L'impérialisme occidental s'y voyait bien, mais ne semblait pas poser de problème aux auteurs!

Ce qui est peut-être le plus fascinant, ce sont les femmes à la chair rose et douce, aux formes ensorcelantes, qui se tiennent au pied des héros virils. On dirait les nymphes que protégeait Dionysos, ou d'autres Immortels vivant sur Terre, contre les monstres; ou bien les fées que de nobles chevaliers défendaient contre des géants hideux, dans la légende arthurienne. Broadmore a aussi peint des Vierges de la Lune, guerrières rappelant les Amazones.

Cela parle, même si on sait que c'est une plaisanterie. On a forcément envie d'entrer dans un tel monde: il exerce un pouvoir. Il est comme ces mondes féeriques qui mêlent les vérités profondes de l'univers à des formes certes terrestres, mais affinées, spiritualisées. A la frange de la Terre, il y a comme le mystère de ces mondes imaginaires que le passé rêvait: le dieu des illusions appartient lui aussi à la race des anges; il cristallise dans l'éther ce que le désir crée. Greg Broadmore l'a touché du doigt. J'ai bien aimé.

14:00 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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