30/05/2011

Signatures en Savoie

decitre-chambery-photo.jpgAprès l'espèce de campagne promotionnelle dont j'avais annoncé les étapes d'un coup il y a quelques mois, et dont j'ai évoqué quelques épisodes, notamment ceux de Tarentaise, je vais continuer prochainement à essayer de vendre mon dernier livre, Muses contemporaines de Savoie - les écrivains savoyards depuis 1900. Je serai:
- samedi 4 juin, à partir de neuf heures et demie (et jusqu'à midi), à Moûtiers, capitale de la Tarentaise, à la librairie Allemoz (5, Grande Rue), et
- samedi 11 juin (jour de mon anniversaire) à Chambéry, à la librairie Decitre (75, rue Sommeiller), à partir de 15 heures.

Ensuite, j'ai déjà des dates: le salon du livre de montagne de Passy, début août; la médiathèque d'Evian, courant septembre; la médiathèque de Seynod, courant novembre.

Pour le moment, j'ai toujours vendu quelques ouvrages, lors des séances de dédicace. Les conférences à Samoëns, Loisin, Nangy, Ambilly, ont été appréciées, je crois, et elles m'ont donné mistyriver.jpgl'occasion de lire des pages de mon livre présentant hardiment les chemins intérieurs empruntés par les poètes. Comme notre éducation, que gouverne l'État, est très orientée vers le matérialisme, cela surprend toujours plus ou moins. C'est un peu comme une quête, de rouvrir des âmes qui ont été comme fermées à ce monde qui au fond est le leur. Je pense que c'est nécessaire, car cela fait partie intégrante de la vie humaine.

On pourrait incriminer le consumérisme d'une façon globale; mais à mon avis, cela diluerait l'éventuelle responsabilité des acteurs culturels. Il est vrai que se dresser contre ce qui règne fait prendre un risque; mais la vie culturelle souffre aussi de ce que ses animateurs ne veuillent pas vraiment en prendre, et qu'ils pensent d'abord aux nécessités matérielles auxquelles ils sont soumis, et au poids de la société. On s'en remet à l'État, et c'est un peu commode, comme on dit.

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27/05/2011

Infaillibilité de l’État

papaute.jpgJe crois que dans beaucoup de cas, l'infaillibilité du Pape a été remplacée par le sentiment de l'infaillibilité de l'État. Sur le plan culturel, l'échelon dit national essaie toujours d'apparaître comme le seul légitime.

Chez lui, à Bourg-Saint-Maurice, j'ai parlé de cela, indirectement, avec Jean-Luc Favre, l'un des écrivains de mes Muses contemporaines de Savoie. Car il tendait à défendre cet échelon national de la culture et, par conséquent, admettait le caractère plus ou moins illicite de la culture régionale. Il avouait, au demeurant, que, à cet égard, le fond du problème est politique: admettre la légitimité de la culture régionale à côté de la culture nationale, sans rien hiérarchiser d'emblée, c'est installer dans les esprits l'idée d'une relativisation de l'échelon national, et, ainsi, découper au moins intérieurement la République.

Je ne dis pas, naturellement, qu'il faille hiérarchiser dans l'autre sens et promouvoir en particulier la culture régionale; comme les régions ont aussi leur représentation politique, la culture redeviendrait liée à l'État; or je crois qu'elle doit être libre et non hiérarchisée a priori.

Pour moi, l'échelon national et l'échelon régional ne créent, dans la culture, aucune forme de vertu de principe: ils donnent seulement une coloration. Soit la couleur de la culture vient de Paris, soit elle vient, par exemple, de Samoëns; ce n'est pas la même, mais la qualité n'en dépend pas, contrairement à ce qu'on croit souvent: car celle-ci ne dépend que de l'artiste, de l'être humain qui assume, consciemment ou non, une couleur particulière, et y bâtit son œuvre. ramuz.jpgC'est lui qui donne son éclat et sa profondeur à une teinte donnée.

Le département de Haute-Savoie bénéficie de la proximité de la Suisse, culturellement active et politiquement indépendante. Par elle, le contact est établi avec un étranger qui relativise l'échelon national et empêche qu'on le considère d'emblée comme une référence absolue: Ramuz même, en Haute-Savoie, faisait, de son temps, concurrence à André Gide - en particulier dans le Faucigny et le Chablais. L'infaillibilité de l'État, son autorité en matière culturelle et morale, y est comme assouplie. On s'y sent moins obligé qu'ailleurs de vénérer comme d'ultimes prophètes Gilles Deleuze ou André Comte-Sponville - par exemple.

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25/05/2011

Un rêve de Charles de Gaulle: la Patrie & l'Atome

degaulle.jpgCharles de Gaulle était profondément chrétien, mais il était nourri de romantisme. Dans ses différents écrits, il ne glorifie pas seulement les symboles nationaux: il est également fasciné par les machines, par le pouvoir des techniques nouvelles et la manière dont, grâce à elles, la nation peut imposer sa volonté aux choses. Pour lui, la défaite contre l'Allemagne, en 1940, venait de ce qu'on n'avait pas pris la mesure de la force des machines, et qu'on raisonnait encore selon la logique du passé, qui plaçait avant tout, au sein de la guerre, une trame morale. Or, la puissance mécanique et les moyens secrets de l'accroître entraient aussi en ligne de compte: les faits ne s'enchaînaient pas de façon linéaire; ils ne se répétaient pas exactement.

Il était par conséquent nécessaire, pour De Gaulle, de développer l'industrie nucléaire, voie par laquelle la nation pouvait se lancer dans l'Avenir. En reliant la science moderne au destin des nations, il avait intégré, dans son âme, ce qui, en apparence, existe surtout en Amérique. L'espèce d'épopée que constituaient ses mémoires baignait, certes, dans l'atmosphère dramatique des pièces de Racine; était, certes, traversée par les valeurs patriotiques de Corneille; mais des traces de science-fiction s'y voyaient, et ce mélange me faisait fréquemment penser, quand je les lisais, au roman Dune, de Frank Herbert!

Rapprochement incongru, dira-t-on; mais ce roman de Herbert mêle précisément les figures religieuses et la mystique de l'empire universel à la science du futur.

Dali.jpgOr, pendant ce temps, les opposants de De Gaulle continuaient à discourir en restant dans l'ancien monde, en demeurant dans la pure sphère morale issue du catholicisme, qui déjà comptait sur l'État pour réduire les inégalités - et qui, déjà, avait lié la Culture à l'État, rendant obligatoire ce qu'il représentait. Ils s'en tenaient à ce qu'il est raisonnable de concevoir; ils se contentaient, à l'image d'Eluard ou Aragon, d'inonder de lumière l'idée de fraternité. Or, le temps a passé, et, dans les consciences, ce que représentait De Gaulle s'est imposé, ce qu'il est raisonnable et intelligent de concevoir apparaissant comme léger et dénué de réalité, de profondeur. Ce que De Gaulle a développé, au sein de l'industrie nucléaire, n'a donc pas pu être remis en cause par ses successeurs, qui se sont contentés d'exercer leur intelligence pour veiller à ce que ce soit sécurisé ou pour convaincre les gens qu'il n'était pas raisonnable de songer à l'abandonner.

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23/05/2011

Dominique Strauss-Kahn et les rigueurs de la Justice

dskproces.jpgLa façon dont la police de New York a arrêté Dominique Strauss-Kahn m'a renvoyé à l'image générale des États-Unis: l'exécution des décisions prises y dégage toujours une grande force. Cela se vérifie en littérature, dans le cinéma: l'application de la mécanique narrative y a quelque chose d'époustouflant. Cela ne dit pas que la décision prise soit la bonne, que l'œuvre qui contient cette mécanique narrative efficace soit digne d'être admirée, mais critiquer la capacité d'exécution des Américains reviendrait au mieux à critiquer un trait qui leur est propre, au pire quelque chose qui apparaît en soi comme une qualité.

Le choc ressenti par les Français, face à l'arrêt énergique de l'un de leurs personnages les plus en vue, ressortit en partie au sentiment patriotique: comment un pays étranger peut-il traiter de façon aussi rigoureuse un personnage qui à Paris est illustre? Ensuite, la raison dit si, oui ou non, d'une part, ce trait propre aux Américains, d'être énergiques et efficaces dans l'exécution, est une qualité ou un défaut; d'autre part si la décision d'arrêter Dominique Strauss-Kahn était la bonne.

Pour la première question, j'ai déjà répondu. Pour la seconde: la présomption d'innocence n'empêche pas la garde à vue et la détention préventive. D'ailleurs, la victime est elle aussi présumée innocente d'avoir apporté un faux témoignage.

J'ai quand même un doute: je crois que la présomption d'innocence a été renforcée, en France, parce que des élus se plaignaient d'être traités avec trop de rigueur par le Juge d'Instruction: ils exigeaient plus de respect - plus de déférence. En Amérique, cette réforme n'a pas eu lieu, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

kozy-shakes-hands-with-imf-managing-director-strauss-kahn-at-g20-finance-ministers-and-central-bank-governors-meeting-at-the-elysee-palace-in-paris.jpgIl est également possible que beaucoup de Français aient été déçus parce qu'ils attendaient du prévenu de grandes choses sur le plan politique. Personnellement, je pense que Dominique Strauss-Kahn est surtout étatiste. Que les milieux d'affaire l'apprécient tend à mon avis à prouver qu'il voulait mêler l'État à l'économie en laissant à celle-ci des marges de manœuvre suffisantes pour enrichir l'État. Mais je pense que l'État devrait se désengager de l'Économie, ne compter que sur l'impôt, et se concentrer sur sa capacité à appliquer les procédures légales avec netteté et vigueur - précisément. L'aspect social ne consiste pas, je crois, à impliquer l'État dans l'économie, mais à intervenir dans les prix et les salaires pour imposer le régime de l'Égalité. Cela a bien sûr une incidence sur l'économie, mais l'État n'a pas à s'en soucier: il doit être rigoureux avec lui-même. Son souci doit être d'abord l'Égalité; l'État n'est pas un organe créateur de richesses. Pour s'imposer aux riches, aux puissants, aux illustres, aussi bien qu'aux autres - pour agir d'une façon impartiale -, l'État ne doit pas chercher à s'enrichir: cela l'embarrasse dans ses capacités d'action.

Mais on trouve des gouvernements, même socialistes, qui se font élire en annonçant surtout qu'ils vont rendre riches les gens.

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19/05/2011

La légende du Dr Grordbort

Grord_1.JPGJe suis allé à Yverdon voir, à la Maison d'Ailleurs, l'exposition Dr. Grordbort's de Greg Boadmore, qui construit un univers parallèle, nourri du vieil impérialisme anglais et fonctionnant plaisamment sur le mode moral de l'égoïsme. Les Terriens conquièrent les autres planètes du système solaire et massacrent gratuitement leurs habitants, extérieurement hideux, mais innocents de tout crime, soucieux seulement de leur vie normale. Evidente intention satirique.

Ce monde, cependant, est fascinant surtout parce qu'il assume pleinement le caractère fantasmatique de la science-fiction. D'ordinaire, c'est mêlé à des illusions; ici, les fantasmes sont explicitement illusoires, puisque moralement creux.

Paradoxalement, cela libère l'imagination, et lui permet de trouver une résonance dans les profondeurs de l'âme, la faisant ainsi tendre au mythe. De l'assumer comme tissu de fantasmes amène l'artiste à tabler sur l'esthétisme pur, un peu comme Ovide, dans l'Antiquité, l'a fait avec la mythologie grecque, en mêlant, à son amour pour ses figures, de l'humour et de la sensualité.

Cela dit, Greg Broadmore est plus directement satirique: ses œuvres renvoient au vide qui sur le plan moral semble habiter l'humanité. Il appartient à cette lignée d'artistes qui regardent la science-fiction après son âge d'or et qui, tout en reprenant ses formes, a un regard ironique sur les valeurs qu'elle a véhiculées: lignée issue du film de Paul Verhœven Starship Troopers, adaptation distanciée d'un roman impérialiste et militariste de Heinlein, et qui, dans son genre, était un chef-d'œuvre.

Greg Broadmore crée à plaisir des armes et des machines qui ont une forme archaïque et le charme des vieilles guimbardes, mais qui, dans le même temps, ont une puissance de feu incommensurable. Victory_3.jpgSes personnages, peints ou sculptés, sont des caricatures issues d'anciens romans d'aventures spatiales ou coloniales, comme ceux de H. Rider Haggard ou Edgar Rice Burroughs. L'impérialisme occidental s'y voyait bien, mais ne semblait pas poser de problème aux auteurs!

Ce qui est peut-être le plus fascinant, ce sont les femmes à la chair rose et douce, aux formes ensorcelantes, qui se tiennent au pied des héros virils. On dirait les nymphes que protégeait Dionysos, ou d'autres Immortels vivant sur Terre, contre les monstres; ou bien les fées que de nobles chevaliers défendaient contre des géants hideux, dans la légende arthurienne. Broadmore a aussi peint des Vierges de la Lune, guerrières rappelant les Amazones.

Cela parle, même si on sait que c'est une plaisanterie. On a forcément envie d'entrer dans un tel monde: il exerce un pouvoir. Il est comme ces mondes féeriques qui mêlent les vérités profondes de l'univers à des formes certes terrestres, mais affinées, spiritualisées. A la frange de la Terre, il y a comme le mystère de ces mondes imaginaires que le passé rêvait: le dieu des illusions appartient lui aussi à la race des anges; il cristallise dans l'éther ce que le désir crée. Greg Broadmore l'a touché du doigt. J'ai bien aimé.

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17/05/2011

François Mitterrand et René Char

mitterrand-francois.jpgJe me suis souvent demandé pourquoi on vénérait autant René Char, dont les beaux mots m'ont fréquemment semblé creux, et j'ai pensé, récemment, que j'avais peut-être trouvé la réponse: François Mitterrand, le héros des beaux esprits, n'arrêtait pas de le citer dans ses discours les plus grandioses, ainsi que me l'a montré un film documentaire passé sur la télévision française pour célébrer son élection. A vrai dire, dans les discours de Mitterrand, René Char ne m'a pas semblé plus rempli de substance que d'habitude, car Mitterrand prenait un ton grandiose pour le citer, mais soit je ne comprenais même pas ce qu'alors il voulait dire, soit il me semblait qu'il parlait de choses très banales que la morale traditionnelle exprime plus simplement depuis des millénaires. Pour ne rien dissimuler, ces discours m'ont fait un peu pitié, car je les trouvais creux, eux aussi. La destinée de François Mitterrand m'a inspiré une forme de tristesse. Il m'a semblé qu'il s'était beaucoup abreuvé de mots. Cela rappelait la phraséologie que Pestalozzi dénonçait dans les discours religieux de son époque.

Cela dit, j'ai lu, jadis, ses deux recueils d'articles, L'Abeille et l'architecte et La Paille et le grain, et il n'est pas faux qu'il avait des dons d'éloquence, et qu'il savait créer de jolies images. Je me souviens néanmoins de peu d'idées précises, sinon celles que je trouvais un peu ridicules. Par exemple, étant dans un avion, il contemple le paysage azuré qu'on voit toujours en avion par les hublots, cite la avion.jpgBhagavad-Gîta, et prétend que les deux ont un rapport, et que, dans son avion, il se sent dans le sein d'un dieu. Cela me rappelle plaisamment le poème en langue savoyarde que j'ai déjà cité, de Just Songeon, qui raconte comment un aéronaute est bien accueilli par les anges, emmené jusqu'aux portes de la Cité céleste, et rejeté ensuite par saint Pierre qui craint l'invasion des machines et le bruit et la puanteur qui vont avec. Mitterrand manquait peut-être d'humour, lorsqu'il s'agissait des choses du siècle! C'est ce qui arrive, sans doute, quand on ne prend de la hauteur qu'en avion, au lieu de se fondre dans la lumière depuis l'endroit où on est. On disait de lui qu'il ne méditait qu'en lisant: il avait besoin d'un objet; il avait besoin d'intellectualiser les choses - de tisser sur les mystères un voile de pensées claires. Qui en devenaient simplistes, je crois.

Je dirai un autre jour ce que je pense de sa politique, si cela m'est possible; car le film documentaire que j'ai vu évoquait surtout ce par quoi il se rattachait à la littérature. Mais on se doute qu'à mes yeux, il a trop fait intervenir l'État dans la Culture.

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13/05/2011

La fabrique à philosophes

chapelle-facade-chateau-de-chambery.jpgA l'Académie de Savoie, à Chambéry, l'autre jour, je faisais une conférence sur Victor Bérard, grande figure des lettres françaises sous la Troisième République, et je disais que cette dernière créait institutionnellement des intellectuels: car Bérard était issu de l'École Normale Supérieure.

C'est à mon avis un fait que, avant l'instauration de la Troisième République, en France, les écrivains en vue n'étaient pas spécialement liés aux institutions, n'étaient pas forcément issus de tel ou tel établissement prestigieux. Il en avait été ainsi, certes, avant la Révolution: les principaux collèges des Jésuites, à Paris et à Lyon, avaient cette fonction; ils formaient l'élite intellectuelle du royaume: les clercs. Mais il exista une sorte de vide, de flottement, entre ces deux grands moments que furent la Révolution et la Troisième République. Or, les écrivains, durant cette période de flottement, s'imposaient essentiellement au travers de leurs œuvres, lesquelles ils plaçaient sur le marché après les avoir publiées en feuilletons dans une presse globalement assujettie aux lois du marché.

La Troisième République, à cet égard, a rétabli une situation comparable à celle de l'Ancien Régime: elle a rendu à l'État sa prérogative en matière culturelle; le régime a recommencé à produire des écrivains, des intellectuels, des philosophes. Le joyeux désordre issu des tâtonnements du dix-neuvième siècle était fini: on retrouvait la voie du classicisme, après l'intermède romantique.

ulm.jpgSans doute, l'école obligatoire pour tous, le système des concours et la laïcisation de l'enseignement permettaient à tout le monde, en principe, d'entrer dans cette élite merveilleuse des guides de la nation que sont les intellectuels patentés, les philosophes reconnus. Mais il n'en demeure pas moins que, si on scrute la production, je crois qu'on peut s'apercevoir qu'elle était plus détachée de l'État dans la période de flottement dont j'ai parlé. Je crois qu'on peut saisir que la période romantique, même si elle continuait à privilégier la noblesse et la bourgeoisie et les écrivains qui pouvaient plus ou moins vivre de leurs rentes, a été d'une originalité plus profonde que celle qui a suivi. On peut bien sûr le contester parce qu'on voudrait qu'il n'en fût pas ainsi; mais en dehors du surréalisme, je ne vois pas ce qu'on peut brandir comme exemple. La science-fiction, peut-être; mais, comme le surréalisme, elle fonctionnait sur le mode du romantisme: elle était en marge de l'État.

Il existe, je crois, des clercs de la République comme il a existé un clergé sous l'Ancien Régime. Même lorsqu'ils ont un discours anticlérical.

Comment résoudre les problèmes que cela crée? Je pense qu'on devra, tôt ou tard, détacher la Culture de l'État - tout en veillant à ce que cela ne favorise pas, de nouveau, les rentiers, sans doute par un système de bourses.

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11/05/2011

Le centralisme et les machines

hal.jpgDans la Tribune de Genève du samedi 2 avril, au sein d'un article consacré aux immeubles dont l'aération est entièrement automatisée, et qui, malgré leur perfection théorique, rendent inexplicablement malades nombre de gens qui y travaillent, Andrea Bassi, architecte qui est à l'origine de ces nouveaux bâtiments à Genève, a dit estimer que les systèmes fermés s'imposent dès lors qu'un bâtiment est conçu pour avoir de grands espaces destinés à de nombreux employés; il a eu ces mots: Il s'agit d'un problème de société. Dans un grand groupe où travaillent des gens de diverses nationalités, les perceptions et les besoins sont multiples. Les gens n'ont pas les mêmes envies ou habitudes. Un système centralisé permet d'éviter les conflits tout en économisant de l'énergie, ce qui est essentiel actuellement. Il est fascinant de songer qu'un système centralisé et mécanisé permettrait de surmonter toutes les différences particulières; l'universalisme qui s'effectue par la centralisation et la mécanisation du tissu social est une doctrine bien connue, et souvent appliquée.

androide-metropolis.jpgIl faudrait cependant voir si cette mécanisation de l'être humain le tient par ce qu'il a de spécifiquement humain, ou par ce qu'il partage aussi avec les animaux, ou les plantes. A mes yeux, il est évident qu'en l'espèce, l'homme est considéré dans ses besoins physiques tels qu'ils peuvent être définis par un rationalisme scientifique matérialiste; la dimension individuelle n'est pas prise en compte, et la vie intérieure telle qu'elle peut réellement exister, non plus: car elle n'est pas faite, contrairement à ce que croient certains, de formes définies à l'avance. Elle échappe, en réalité, à tout principe général distinct, ses racines étant placées dans un abîme qui n'a pas de fond. Or, là précisément est l'essence, et même la substance de l'humanité, ce qui la place au-delà de l'animalité. Ce qui est mécanisé se relie bien davantage à ce qu'il partage avec les animaux.

Il faudrait voir, également, ce qui, dans l'éducation, s'oppose à la spécificité de l'être humain dans tout mouvement de rationalisation et de centralisation. Je crois que le rejet instinctif dont une éducation trop rationalisée et trop centralisée fait instinctivement l'objet, de la part des élèves, est en réalité une marque, de la part de ceux-ci, qu'ils sont attachés à ce qui les rend humains, face à ce qui fait d'eux des éléments d'un système global. metropolis0229.jpgLa vie, en réalité, et contrairement à ce qu'on croit souvent, ne se déploie pas dans la régularité, mais se déploie d'elle-même, et la régularité se contente de lui donner forme. Cependant, il peut exister des formes dénuées de vie: ce n'est pas la forme qui donne la vie. Le mouvement propre au vivant tend à dérégler les choses, à apporter, au sein de la régularité du monde physique, ou minéral, un élément supplémentaire qui crée le désordre. Il faut donc forcément de la souplesse et de l'individualisation. Il faut accepter une part d'incertitude; les élèves, par exemple, peuvent réagir de mille manières à ce que leur dit un enseignant: on ne peut rien prévoir à l'avance, et protester contre cette part d'inattendu, de la part des professeurs, serait la marque que la réalité de la chose n'a pas été saisie, et qu'ils tendraient à vouloir que les enfants fussent des machines plutôt que des hommes.

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09/05/2011

Pestalozzi et les religions officielles

Conscience.jpgPestalozzi a été accusé, par plusieurs de ses collaborateurs, de n'être pas réellement chrétien, et le fait est qu'il croyait, comme Rousseau, que l'âme humaine était naturellement en lien, dans ses profondeurs et par le biais du sentiment, avec la Divinité; il fallait par conséquent nourrir ce sentiment pour éduquer spirituellement les enfants, et il ne servait à rien voire était néfaste de les abreuver de concepts religieux abstraits, à ses yeux dénués de véritable esprit de foi. Le bulletin du Centre Pestalozzi, à Yverdon, a consacré son n° 34 (année 2010) à ce problème, et a cité, à ce sujet, le maître même: Il est indéniable que notre humanité se contente, en religion, de mots et de concepts; elle vit sans foi ni esprit religieux et ne connaît d'autres moyens d'atteindre à une culture supérieure que des formes d'enseignement et une phraséologie sans foi ni sens religieux.

Les collaborateurs de Pestalozzi se plaignaient de ce que de telles vues, en réalité, ôtassent toute autorité aux vérités transmises par la tradition: le maître allait jusqu'à rappeler que le dogme de la Trinité n'était pas dans l'Écriture. Mais l'Écriture même ne pouvait-elle pas être remise en cause, si on poussait la logique plus loin? Le Livre perdait de son autorité au profit du Cœur. Puisque toute âme était reliée à Dieu, à quoi bon lui enseigner des idées particulières? Elle trouverait le chemin par ses propres forces.

On avait déjà condamné cette doctrine chez Rousseau. La crainte de Dieu, tant pour Émile que dans le château d'Yverdon, n'était pas suffisamment enseignée, puisqu'elle renvoyait à l'autorité de ceux qui le représentaient, et que, d'eux, Pestalozzi estimait, au fond, qu'ils ne débitaient jamais que des mots dénués de véritable esprit religieux, parce que vides d'âme.

Si l'autorité de la conscience seule est en jeu, disaient ses détracteurs, la volonté peut aussi la confondre avec le désir, et finir par croire que la Providence même veut ce désir. Dès lors apparaît comme nécessaire ce à quoi on aspire fortement: et combien de fois, en vérité, cela n'arrive-t-il pas!

louis_alexandre_leloir_la_lutte_de_jacob_avec_l_ange_image_retrecie-c47b1.jpgAinsi, la volonté individuelle était glorifiée, et les lois énoncées par Dieu, négligées au profit du sentiment profond de ce qui est juste et qui, dans les faits, se mêlait aux désirs ardents, lesquels étouffaient la conscience. Sans repère dogmatique clair, sans idées auxquelles se raccrocher constamment, l'esprit se dissolvait, l'âme devenait l'esclave de ses passions.

L'Être suprême était en chacun; il n'avait d'autre représentant que soi-même. Or, on ne peut pas nier que Pestalozzi eut du mal à tenir sa communauté d'une manière ferme. Il accordait une telle confiance au sentiment personnel de ce qui est juste! Toutefois, cet approfondissement de soi dans la conscience qu'il recherchait, je crois qu'il est possible et même nécessaire de la cultiver; or, cela passe notamment par la poésie, ou plus généralement l'art, et les images qu'il produit. Victor Hugo en était convaincu. Jean Valjean ne fut-il pas frappé par son ange - sa conscience -, lorsqu'il se retrouva face à sa propre méchanceté? Cette vie intérieure enrichie n'en est qu'à ses débuts, peut-être; mais elle est d'ores et déjà assez avancée pour que les cœurs y aspirent profondément. Le sens de l'ange, de la conscience intime, le romantisme n'a en tout cas cessé de le développer: Lamartine le fit, et puis Rilke, et combien d'autres? Je ne compte pas les peintres. Il existe une base.

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05/05/2011

Lamartine: une tempête au large d’Ischia

CHAOS1~1.JPGCertains ont dit qu'avant Victor Hugo et ses Travailleurs de la mer, la littérature, en France, n'avait guère parlé de la mer, mais on lit peut-être toujours les mêmes romans, se passant à Paris ou dans la vieille France; car dans le Graziella de Lamartine une tempête furieuse et grandiose est décrite; elle a lieu au large de l'île d'Ischia, près de Procida. Le narrateur et son ami, deux jeunes Français nobles, se sont faits pêcheurs pour goûter à une vie proche de la Nature, et la vie sur la mer et parmi les éléments est abondamment et magnifiquement décrite. La Lune, omniprésente, est magique, lorsqu'en se levant elle déchaîne les vents, et ouvre une grande percée bleue entre les nuages au moment où les occupants de la barque jetée d'une lame à l'autre parviennent à des eaux plus calmes. Les vagues énormes sont décrites avec force; le canal qui sépare le cap Misène de Procida est barré par une gigantesque colonne d'écume, dont l'aspect ne laisse pas d'être fantastique. La mer plus tard est maudite par la femme du pêcheur qui conduit leur barque, laquelle à la fin est mise en pièces.

On peut saisir que cette tempête et la colonne d'écume ont un rapport avec la volonté divine: la colonne d'écume est délibérée, pour ainsi dire. Elle est faite pour contraindre le narrateur à rencontrer Ezechiel.jpgla belle Graziella, qui justement habite alors Procida.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas vrai, comme on l'a prétendu, que Lamartine ne décrit la nature que selon des poncifs généraux, dans le seul but d'évoquer des états d'âme. Je ne sais pas pourquoi on parle si mal de ce grand homme. C'est peut-être parce qu'il a mis trop d'anges au seuil des choses, au-delà du sommet des montagnes, dans les cieux, voire sur Terre, errant dans les ténèbres de la vie physique, et s'y incarnant plusieurs fois, comme dans la Chute d'un ange - ou parce qu'il a donné un esprit à toute chose, affirmant que l'âme était insensée, qui croyait qu'au-delà de ses propres limites, le monde était dénué d'âme: il faisait parler les bêtes et les plantes, et jusqu'aux rochers. Baudelaire a repris ce trait à son compte, évoquant le langage des fleurs et des choses muettes qu'entend soudain l'âme qui s'est élevée au-delà des étoiles. On a accusé Lamartine d'être panthéiste: lui qui défendit si souvent le christianisme! Qui fit de Saint-Pierre de Rome le temple universel de la Raison! Mais il donnait une âme aux choses et le christianisme moderne est rationaliste.

Trop ésotérique et sentimental pour les cérébraux, trop philosophique et oratoire aux yeux des ardents, il a peu à peu été placé à la marge. Mais il concilia, dans le même temps, les contraires, et Hugo et Baudelaire l'admiraient et l'imitaient; Rimbaud même le déclara parfois Voyant.

En Savoie, cela va de soi, il eut d'innombrables adeptes; son influence sur la littérature fut énorme.

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03/05/2011

Just Songeon et le Sarvan volant

Just%20Songeon-sept09.jpgJust Songeon est un poète dialectal savoyard de la première moitié du vingtième siècle que j'ai retenu dans mes Muses contemporaines de Savoie. Un de ses poèmes évoque un aéronaute qui est aperçu des anges, lesquels s'exclament que sa machine serait idéale pour transporter les âmes au paradis; ils emmènent donc l'aéronaute auprès de saint Pierre. Mais celui-ci, lorsqu'il le voit arriver, s'écrie: Sainte Viarzhe, sar' tou l'Sarvan? (Sainte Vierge, serait-ce le Sarvan?) Il lui ordonne alors de s'en retourner, parce que, s'il l'accueillait, tout le monde se rendrait en chemin de fer au Paradis, et celui-ci deviendrait semblable à l'Enfer! Songeon jugeait que les machines, quoi que pussent penser d'ordinaires anges, ne pouvaient pas amener des âmes dans les cieux sans dénaturer ceux-ci.

Le Sarvan est un esprit purement terrestre, relié à l'origine aux forêts, mais pouvant faire office d'esprit domestique. Dans la théologie catholique, il était assimilé à un démon, comme tous les esprits purement terrestres, détachés du Ciel. François de Sales a exorcisé plusieurs maisons qu'il hantait. Il adoptait souvent les mœurs des esprits frappeurs que les Américains évoquent dans leurs films. Ramuz, sans le nommer, le faisait marcher, la nuit, sur les chalets d'alpage maudits, et les bergers avaient peur de lui.

Il mettait facilement tout sens dessus dessous, ou rendait fous les montagnards isolés. Pour réfréner son penchant pour les mauvaises farces, on lui faisait des offrandes, par exemple du lait, qu'on plaçait sur le rebord de la fenêtre.

224218963.jpgSongeon choisit de les faire assimiler aux machines par le chef des Saints du Ciel. Les machines, utilisant les lois de la nature physique, leur donnent en même temps forme; or, dans ce qu'on nomme la pensée magique, ces lois apparaissent comme esprits commandant à la nature - comme volontés invisibles. Les machines ont souvent l'allure de bêtes, et le fait est que l'on apparentait ces êtres des éléments aux animaux, les estimant en réalité dénués de conscience: celle-ci était le privilège des Anges, ou des Saints du Ciel. D'où l'opposition entre les esprits du Ciel et les esprits de la Terre.

Lovecraft aussi assimila curieusement les machines aux Grands Anciens: leurs formes se confondaient, dans son esprit. Dans At The Mountains of Madness, une sorte de ver lumineux et géant s'apparente au train métropolitain de New York. Lovecraft avait vécu à Brooklyn, et avait détesté la ville.

Le contemporain de Songeon qu'était Guillaume Apollinaire a fait, au contraire, un poème glorifiant la machine qui rendait l'homme pareil aux anges: le rêve d'Icare se réalisait. Mais Songeon raconte que son aéronaute s'effondre sur la Terre après avoir été rejeté par saint Pierre. Il demeurait classique: saint Pierre agissait comme Jupiter avec Phaéton, lequel avait volé le char du soleil et avait répandu partout le feu du Ciel, détruisant toute vie sur Terre: cela amena le dieu à le foudroyer. La machine, en s'efforçant de placer les lois de la Terre dans le Ciel, en s'efforçant au fond de mécaniser l'univers, paraissait dangereuse au poète savoyard.

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