08/06/2011

La politique de François Mitterrand

opera-bastille.jpgJ'ai annoncé que je dirais ce que je pense de la politique de François Mitterrand. J'évoquerai en particulier ce qu'il a accompli sur le plan culturel. Car on le loue beaucoup, mais je ne crois pas que ce soit justifié. Ses projets populaires étant bourgeois en essence, ils sont apparus comme adressés à une élite.

Dans les faits, sa politique d'aide à la Culture y a renforcé la présence de l'État et, à terme, a bloqué beaucoup de choses. Dans un premier temps, les fonds libérés ont pu être bénéfiques; cela s'est du reste accompagné d'une forme de libéralisation, notamment au sein de la presse. Mais l'habitude prise par les secteurs non rentables de la Culture d'être aidés par l'État a ruiné la Culture dès que les caisses de l'État se sont vidées et que les gouvernements ont pensé qu'il fallait faire cesser ces dépenses, notamment parce que beaucoup de projets subventionnés s'avéraient finalement décevants, tant dans leur portée auprès du public que dans leur substance propre. Une volonté trop affichée d'aider les projets devait forcément avoir cette conséquence.

On évoque fréquemment la marque que Mitterrand a voulu laisser sur Paris: ses grands chantiers. Mais ils n'ont pas suscité d'enthousiasme particulier. Jacques Chirac, son successeur, a mené à bien un seul grand projet, celui du Musée des Arts premiers, et tout le monde musee-quai-branly-paris.jpgs'accorde à dire, et j'en suis d'accord, que c'est une réussite, que c'est somptueux, et que le peuple tout entier est heureux de pouvoir visiter ce musée. Or, d'où cela vient-il? Pourquoi ne pas le dire: Chirac se posait comme moins littéraire et cultivé que son prédécesseur, et les électeurs n'étaient pas exactement les mêmes; mais il aimait sincèrement les arts premiers, écoutait religieusement les explications sur le caractère magique des objets: il avait une vraie sensibilité sur la question. Face à lui, Mitterrand apparaît comme un poseur, quelqu'un qui d'emblée se pense doué pour la vie culturelle en général et aurait pu en faire son métier, mais n'a pas de passion distincte et a plus en vue une politique générale que des réalisations particulières. De fait, il regardait dans la Culture non pas tant la vie qui l'anime de l'intérieur - et que je crois, moi, détachée totalement de l'État - que les princes qui la nourrissent et apparaissent, au sein de l'Histoire, comme la vraie source de la vie culturelle d'un pays: le modèle de Louis XIV, ou de l'empereur Auguste, était très prégnant, en lui; il restait profondément romain, dans sa sensibilité.

Il se regardait lui-même, à mon avis, comme le prince social, et culturellement libéral, que la Gaule appelait de ses vœux depuis de nombreux siècles. Il avait ce genre d'images, en lui, je pense. Face à la Culture, il manquait d'humilité, et cela a fini par étouffer, je crois, la vie culturelle. Cela a fini par la bloquer.

08:06 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook

Commentaires

Vous oubliez curieusement beaucoup de choses, mon cher RM! FM avait un vrai goût pour la culture. C'est un bon écrivain, qui a du style et des choses à dire. Il s'était entouré d'ailleurs de quelques pointures (Marguerite Duras, Michel Tournier, Semprun, etc.), qui étaient les meilleures de l'époque. Il aimait le théâtre qui, grâce à lui et à Jack Lang, a connu un renouveau (Chéreau, Mnouchkine, etc.). Sans parler du cinéma et de la chanson… Vous oubliez aussi les grandes réalisations de FM : la pyramide du Louvre, la nouvelle BN, l'arche de la Défense, sans oublier ces fameuses colonnes Burren — une horreur à mon goût… Qui peut prétendre faire ou avoir fait autant ?

Écrit par : jmo | 08/06/2011

Oui, il était très productif. Mais au bout du compte, toutes ces réalisations désordonnées ne pèsent pas très lourd, de mon point de vue, face au Musée des Arts premiers, qui à lui tout seul vaut tout ce qu'a pu faire Mitterrand. Il a beaucoup fait pour occuper la scène culturelle, mais de manière, je trouve, un peu creuse, et même pour son oeuvre d'écvrivain, je la trouve un peu creuse, comme je l'ai dit ici: http://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2011/05/17/78148135bb0fd76c8bf25d54184f9df1.html .
Je ne pense pas que les écrivains dont il s'est entouré étaient forcément les meilleurs, c'était aussi les plus en vue, ceux qui plaisaient à un certain milieu. Qu'il les ait fréquentés leur a donné du lustre, comme ont donné du lustre à certains les compliments que leur adressait en son temps Louis XIV, mais pour moi, tout cela est un peu mondain et un peu vide. J'ai vu une pièce mise en scène par Mnouchkine et écrite par Cixous, une fois, et je l'ai trouvée pompeuse et creuse. C'était sur Gandhi. Chéreau, ses mises en scène étaient également pompeuses, mais enfin, il y avait une atmosphère. Mais ce n'était intéressant, je crois, que quand il reprenait les classiques.

De toute façon, peut-être que dans un premier temps l'aide au théâtre a été positive, mais sur le long terme, ça a été à mes yeux catastrophique, car gonflé artificiellement dans certaines directions par les subventions, et ces directions en réalité étaient très éloignées de ce qui pouvait enthousiasmer un public réellement populaire, de telle sorte que quand les subventions se sont arrêtées (et elles devaient s'arrêter un jour), il y a eu comme un effondrement, parce que la sauce n'a pas pris de façon durable, le public n'a pas relayé l'action de l'Etat. C'était une forme de dopage, je pense. Les directions prises par les intellectuels compassés (de mon point de vue) et abstraits qui entouraient Mitterrand se voulaient modernes, mais elles étaient en réalité bourgeoises et dépassées, je crois. Or, dans mon article, remarquez que je condamne la politique étatiste parce que, justement, elle entretient artificiellement la vie culturelle, et, sur le long terme, font en général plus de mal que de bien. En général, car quand un projet particulier (et non une politique tous azimuths) enthousiasme un président, cela peut fonctionner.

Écrit par : RM | 08/06/2011

commentaire (Je voudrais ajouter que Tournier, je le trouve creux aussi: http://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2011/01/12/fb571041a55cbfb0404e962d1ee36f7b.html , Duras, j'ai bien aimé son "Barrage contre le Pacifique", mais on me dit que la suite de son oeuvre n'a pas été à la hauteur, et que ses interventions d'intellectuelle guide de la nation, titre indirectement donné à elle par Mitterrand, ont été catastrophiques, notamment, je crois, dans l'affaire Grégory. Bref, la politique qui intervient trop dans la culture, pour moi, c'est une catastrophe, c'est du chiqué.)

Écrit par : RM | 08/06/2011

C'est bien la première fois que je rencontre une telle opinion, aussi tranchée et aussi négative...! on dirait celle d'un politicien,opposant en pleine envolée lyrique et très"politicienne", etc

Après tout ce que l'on a pu lire ou voir pour le 30e anniversaire de mai 1981, ça me laisse une gène, une sorte de félure, cher Monsieur Mogenet.

Bien sûr FM n'est pas notre St François de Sale, mais quand même...
Cordialement

Écrit par : sublet | 08/06/2011

Cher M. Sublet, merci pour votre intervention. Mais je ne crois pas être tout à fait le seul à dire que la vie culturelle que voulait créer Mitterrand a souvent été un ratage complet. Régis Debray l'a déclaré récemment (à l'occasion des cérémonies de commémoration auxquelles vous faites allusion), pour les réceptions littéraires que Mitterrand donnait dans son palais de l'Elysée: il a dit que cela évoluait constamment vers le prétentieux et le mondain. D'un point de vue politique, je pense, effectivement, que l'Etat doit rester en retrait de la vie culturelle. S'il intervient, il bloque tout. Qu'il l'ait ou non voulu. Mitterrand avait de bonnes intentions, mais il avait pour moi une conception totalement dépassée des relations entre la politique et la culture, qui ne tenait pas réellement compte de l'évolution historique, mais se cristallisait autour d'images historiques figées, les rois de France et les empereurs romains.

Écrit par : RM | 08/06/2011

(Pour Mitterrand comme écrivain raté, évoqué à l'occasion du 30e anniversaire de son élection, permettez-moi de vous renvoyer à un article du "Nouvel Observateur": http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20110509.OBS2726/portrait-de-mitterrand-en-ecrivain-manque.html .)

Écrit par : RM | 08/06/2011

Suis très surpris, quasi-abasourdi, que vous ayez pris le temps de me répondre et même de me signaler en plus cet article pour éclairer ma lanterne. Merci donc.
FM est donc "un écrivain raté" - OK
Mais que j'aimerais bien avoir la culture littéraire de ce provincial qui a su quand même faire qu'une certaine France soit aux commandes du pays pendant 2 mandats, même si sa politique culturelle n'a pas été à la hauteur de ce que vous souhaitiez.
Cordialement, un fils de paysan savoyard.

Écrit par : sublet | 08/06/2011

Pourtant, Dieu sait que François de Sales a dit que les ignorants arrivaient plus vite à Dieu, en l'aimant, que les savants qui aimaient surtout leur propre science. Rousseau même l'a dit: c'est en contemplant la nature, qu'on perçoit le divin; la science même n'est là que pour alimenter, soutenir et préciser le sentiment. Je trouve que la culture de Mitterrand était conventionnelle. Il ne mettait pas en avant de nom d'écrivain qu'il eût aimé particulièrement de la même façon que moi. Il évoquait des chantres de la Gaule profonde, comme Barrès, mais je ne l'ai pas lu, il ne me dit rien. Dans ses écrits, il marquait son mépris pour Berlioz, que j'adore, que j'aime infiniment. Il marquait son mépris pour le romantisme, lui préférant une forme de néoclassicisme que je n'aime pas vraiment. Pour moi, il voulait trop se donner l'air intelligent, cela l'empêchait d'être lyrique, sincère, comme Chirac a pu l'être avec les "arts premiers". De Gaulle aussi me plaisait plus, il aimait Corneille et Chateaubriand, ce sont des noms qui me parlent aussi. Mitterrand a mis en avant des écrivains très intelligents, mais pas très clairvoyants, en fait, et qui, je crois, ont étouffé la littérature en tendant grâce à lui à imposer leur point de vue, leurs idées. La culture de Mitterrand ne me parle pas vraiment, sinon, peut-être, quand il évoquait René-Guy Cadou, mais il était sympathique, et il avait de l'esprit, grâce à sa culture, il aimait beaucoup Stendhal, cela lui donnait le sens de l'ironie.

Écrit par : RM | 08/06/2011

Qu'il eût aimé particulièrement et que j'eusse aimé aussi, je veux dire.

Écrit par : RM | 08/06/2011

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