10/06/2011

Lamartine, J.-P. Veyrat & S. Amédée à Hautecombe

abbaye.jpgJ'ai récemment visité l'église abbatiale d'Hautecombe, si célébrée, en son temps même, pour son beau style gothique voulu par le roi Charles-Félix. A l'intérieur, il y avait une librairie. On y trouvait les Méditations poétiques de Lamartine: Ô temps! suspends ton vol! Mais déjà, on ne trouvait pas son Raphaël; or, ce roman autobiographique se passe en grande partie sur le lac du Bourget et, de surcroît, situe la révélation de l'amour entre le narrateur et Julie dans la maison qui est en contrebas de l'abbaye, au bord de l'eau, et les premières entrevues entre les deux amants dans le pré tout proche. Visitant l'abbaye, à cette époque en ruines, Lamartine a d'ailleurs de bien belles paroles: Je m'assis sur le mur tapissé de lierre d'une immense et haute terrasse démantelée qui dominait alors le lac, les jambes pendantes sur l'abîme, les yeux errants sur l'immensité lumineuse des eaux qui se fondaient avec la lumineuse intensité du ciel. Je n'aurais pu dire, tant les deux azurs étaient confondus à la ligne de l'horizon, où commençait le ciel, où finissait le lac. Il me semblait nager moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans l'universel océan. Il se fondait dans la clarté, communiant avec l'univers! Pour lui, du reste, les apparences sensibles étaient pur néant, illusion créée pour permettre les rencontres sacrées avec l'âme-sœur. En l'occurrence, Julie, qui, à sa mort, habitera le lieu tout entier: je crois voir l'âme heureuse de celle qui m'apparut un jour dans ces lieux s'élever étincelante et immortelle de tous les points de cet horizon, dira le poète.

statues_marbre_abbaye_de_hautecombe_7376.jpgA la librairie d'Hautecombe, je n'ai pas vu davantage un texte qui aurait dû y être: Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe, de Jean-Pierre Veyrat, Savoyard évoquant en vers une excursion nocturne au sein de l'abbaye restaurée: il a alors des visions glorieuses et grandioses, mêlant histoire et révélations prophétiques. Comme Hugo, il se voulait l'héritier d'Isaïe. On sait, en effet, que l'église abbatiale contient des statues de princes médiévaux devenus mythiques - d'ailleurs souvent liés à la Suisse: aux Kybourg, aux Höhenzollern, parmi lesquels les Savoie prenaient épouse; la sœur même du fondateur de Berne y a son image sculptée dans la pierre, et Pierre II, le petit Charlemagne, fondateur de la patrie vaudoise selon Charles-Albert Cingria, s'y trouve aussi. La manière est sublime; elle vaut celle de Louis II de Bavière!

Mais l'État veut bien financer, par le biais des universités, des éditions d'écrivains français obscurs, mais pas celle des œuvres de Jean-Pierre Veyrat; certains ont osé dire que c'était parce qu'il glorifiait les rois de Sardaigne. Mais peut-on croire l'État français aussi mesquin?

Enfin, je n'ai pas vu non plus les Homélies mariales de saint Amédée de Lausanne: or, celui-ci fut abbé de Hautecombe, et, par surcroît, celui qui déplaça la communauté cistercienne originelle: elle avait été dans la montagne, il la mit au bord du lac. Il n'y avait que de la littérature catholique générale. Effet du principe universel d'uniformisation, sans doute.

08:40 Publié dans Région | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook

Commentaires

Bonjour Monsieur Mogenet,

Vous savez maintenant ce lieu est gèré par un mouvement évangélique catho (je ne sais exactement lequel, +ou- exalté) et ils se fichent de l'histoire, de la poésie, etc. En ont-ils même conscience? sentent-ils la force de ces lieux ? je ne sais.
Ils sont dans la mécanique de leur mouvement et ne connaissent que ça...

on y rencontre aussi des Italiens, fidèles de la royauté d'Italie ou nostalgiques (peu ou prou) du beau temps de la "gloire" italienne des années 30-40.
Tout ça est bien loin de la Savoie,de la Grande, et de celle qui en 1940 a empèché les troupes italiennes de nous envahir (quelle ironie de l'histoire !)
La dernière fois que je suis passé à Hautecombe, j'ai été très frustré.

Écrit par : Henri-Bernard | 10/06/2011

Merci de votre message. En fait, il y a un région "régionaliste": on trouve le pamphlet de Jean de Pingon; on trouve aussi des livres d'histoire. Mais quoi qu'il en soit, le lien concret entre la littérature et le lieu n'est pas très présent. Même l'aspect régional reste très général: reste dans les généralités. Je pense que c'est aussi parce que les fonctionnaires qui dirigent plus ou moins l'édition des textes anciens ne s'impliquent pas suffisamment dans la littérature savoyarde, y compris à la Faculté des Lettres de Chambéry. Ils se soumettent à la ligne doctrinale de la "Culture commune". La communauté qui s'occupe de l'abbaye d'Hautecombe est peut-être dans le même cas, comme le suggère l'absence des Homélies de saint Amédée, disponibles aux éditions du Cerf. Mais "Raphaël" l'est aux éditions du Rocher, je crois. Vous avez donc sans doute raison.

Écrit par : RM | 10/06/2011

Tout à fait d'accord avec vous sur ce que j'appellerais la pensée unique qui sévit aussi en matière culturelle.
Je viens de relire vos notes de 2010 concernant l'annexion (j'emploie ce terme volontairement)de la Savoie. En fait je découvre votre travail et votre appréciation sur notre histoire; enfin quelqu'un qui exprime -bien mieux que moi, et avec toute la nuance appropriée- ce que je pensais depuis pas mal de temps ! Français de la région des Usses, j'aurais pu être suisse avec un autre destin, si... etc Quelles sont mes racines ? Qu'est qu'une "nation" ? Je découvre "l'arpitan" et me rend compte que c'était, par ses expressions et de nombreux mots que nous avions francisés, ma langue "maternelle" puisque parlée couramment quand nous étions enfants, mais surtout cette langue était parlée aussi bien en Savoie qu'en Suisse romande ou dans une grande partie de la Franche Comté :cette langue locale dépasse les frontières, et pourtant je considère que la langue est l'élément primordial d'une cohésion nationale. Bien sûr nous avons été de bons élèves en français, mais fallait-il pour autant nous priver d'une composante importante de nos racines ?
Et j'en reviens à la littérature régionale, encore étouffée, ignorée des élites comme du plus grand nombre.
Où puis-je trouver une bibliographie pertinente et les ouvrages ?
Bien sûr je vais chercher sur le net, mais je pense avoir trouvé en vous un guide exceptionnel !
Merci Monsieur Mogenet

Écrit par : Henri-Bernard | 10/06/2011

De rien, merci à vous.
Dans la mesure où il existe certainement des réticences, dans les institutions d'Etat, pour insérer dans le panthéon littéraire général la littérature de l'ancienne Savoie, y compris celle en langue locale, il faut forcément compter sur les citoyens eux-mêmes, leur ardeur à connaître la culture de la Savoie.
Pour la littérature savoyarde traditionnelle, l'Académie de Savoie vient de faire paraître un gros volume à La Fontaine de Siloé, "Histoire de la littérature savoyarde". Pour ma part, j'offre un complément pour l'époque contemporaine avec "Muses contemporaines de Savoie", aux éditions Le Tour (et que j'irai dédicacer à la librairie Decitre de Chambéry cet après-midi). J'ai écrit également un livre accordant une large part au romantisme savoyard (et un chapitre à Jean-Pierre Veyrat), "Portes de la Savoie occulte" (le romantisme savoyard n'est pas forcément très aimé, à l'Académie de Savoie elle-même), aux éditions Agoralp, mais qu'on peut m'acheter directement (ou en s'adressant au "Gallice Café", à Cran-Gevrier). Sinon, je conseille la lecture du "Siège de Briançon", de Jacques Replat, que j'ai réédité aux éditions Le Tour, et que j'aime beaucoup (Replat est un autre romantique, à côté de Veyrat).
L'aspiration à connaître la culture de sa région, son histoire, ses arts, sa littérature, sa langue, est profondément légitime, et il n'est pas normal que, dans la mesure où l'Etat s'occupe de culture, il ne s'occupe que très accessoirement de celle de la Savoie. Il faut noter que les subventions, pour la culture de la Savoie, ne viennent que de la Région, quand les Ministères de la Culture et de l'Education, avec leurs budgets propres, comprenant celui des universités, s'occupent de la littérature dite "nationale", centrée sur Paris et ses environs. A bientôt, peut-être!

Écrit par : RM | 11/06/2011

Merci pour cette note.
Bourget, le lac des romanciers et de la "malédiction" des malheureux amants Graziella et Raphaël, inspire le poète romanesque Lamartine, ainsi que beaucoup de romanciers dont je fais partie.
la semaine prochaine j'aurai publié mon premier roman où la scène déroulait au bord de ce lac dans lequel les "Harmonies" et "l'indifférence de la nature" s'en voient clairement sur les lèvres des héros de l'œuvre...
Dommage que l'ouvrage apparaitra en langue arabe, la langue que beaucoup des européens ignorent. Quant à Lamartine l'arabe n'est qu'une magie poétique dans un monde de rêve en plein orient qui débutait pour lui de Beyrouth!!!

Écrit par : M.Ftelina | 11/06/2011

Oui, il a beaucoup évoqué les Arabes chrétiens maronites, leur faisant même assumer une forme de clairvoyance prophétique, dans "La Chute d'un ange". Il ne pensait pas la nature tellement indifférente, j'ai l'impression: il la pensait plutôt vide en soi, quand elle n'avait pas de lien avec une pensée. Il la pensait, je crois, illusoire, et n'existant somme toute qu'à travers les pensées qu'elle cachait, pensées divines, notamment. J'ai écrit de nombreux articles sur les livres qui évoquent des endroits de la Savoie, et je me suis souvent fait la remarque que ces livres étaient toujours en des langues européennes traditionnelles - français, allemand, anglais, italien, surtout. Le lac du Bourget en arabe, c'est formidable, et s'il y a une traduction, ou même une présentation détaillée en français de la façon dont est présenté le lac du Bourget dans le livre, n'hésitez pas à me prévenir!

Écrit par : RM | 11/06/2011

Certainement, je n'hésite pas à vous prévenir!
A noter qu'Il y aura une étude critique du contenu narratif du livre dans l'un des journaux Algériens "écrits en français"! Vous aurez ainsi l'occasion d'en prendre part!
Bien à vous.

Écrit par : M.Ftelina | 11/06/2011

Merci pour toutes ces indications.
Je regrette beaucoup de ne pouvoir venir à la librairie cet après-midi, déjà pris par ailleurs. Vos 2 livres dont vous me parlez m'intéressent beaucoup. Ayant accès à mon e-mail vous pourrez me donner toutes indications pour vous les commander. A bientôt donc, cher Monsieur.
Cordialement HBS

Écrit par : Henri-Bernard | 11/06/2011

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