29/06/2011

Victor Hugo, Pestalozzi et l’animal fait homme

Werewolf.jpgDans Claude Gueux, de Victor Hugo, on trouve l'idée que l'éducation fait acquérir à des êtres encore marqués par l'animalité une humanité visible jusque sur les visages: alors que les têtes des bagnards, dit-il, rappellent encore telle ou telle espèce (chat, lynx, et ainsi de suite), celles des hommes civilisés, des peuples éduqués et alphabétisés, sont pleinement humaines; et de citer, à cet égard, les Grecs et les Romains, dont l'angle facial, affirme-t-il, était ouvert - ainsi que le montrent les statues qu'ils ont laissées.

Or, Pestalozzi avait de l'éducation une conception similaire; dans le Bulletin du Centre Pestalozzi n° 34 (année 2010), on trouve de lui la citation suivante: Pour saintes et divines que soient les voies de la nature en tant que base du développement de notre espèce, elles ne sont cependant, si l'on vient à les abandonner à elles-mêmes, orientées à l'origine que dans un sens animal. Les vivifier d'une impulsion à la fois humaine et divine, tel est le souci de l'homme, tel est le but de l'idée d'une formation élémentaire, telle est la fin de la piété et de la sagesse.

Pericles_Pio-Clementino_Inv269_n2.jpgRemarquable citation. On y décèle que la lumière diffusée par l'éducation vient, certes, de la Civilisation, mais aussi de Dieu. Or, de nouveau, Hugo allait dans ce sens en affirmant que la science ne suffisait pas, pour élever les esprits, qu'il fallait compléter l'éducation scientifique par la lecture assidue de la Bible. C'était en 1835; plus tard, il remplacera volontiers la Bible par l'œuvre des phares de la littérature mondiale, y compris lui-même: Les Misérables, au fond, devaient être la Bible nouvelle, un livre saint pour le peuple. Homère faisait aussi, dans son idée, figure de guide de l'humanité - de prophète. Hugo a cherché à rendre universel l'Esprit saint, pourrait-on dire.

Il s'agissait en tout cas d'orienter spirituellement l'éducation, et de faire prendre aux hommes le visage des dieux, comme, encore, dans la statuaire grecque. Car l'homme est tourné, disait saint Paul, soit vers le bas, soit vers le haut: soit vers la bête, soit vers l'ange; au fond, il n'est en soi qu'un point de passage - d'intersection. L'éducation devait l'aider à faire le choix du Ciel, qui était également celui de l'Homme - parce qu'il était son prolongement, et même son aboutissement.

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27/06/2011

Constant Rey-Millet et le sens de l'hostie

rey%20millet.jpgJ'ai lu récemment un livre, édité en 2008 par les Amis de Ramuz et écrit par Stéphane Rochette: Ramuz chez Rey-Millet, consacré aux liens qui unissaient le grand écrivain vaudois au peintre de La Tour, en Haute-Savoie, dans le canton de Saint-Jeoire, en Faucigny. Car Ramuz s'était souvent rendu chez Constant Rey-Millet, qui lui avait écrit et qui l'admirait. L'auteur du Garçon savoyard affirmait qu'il se sentait savoyard avant tout, et parfaitement chez lui en Savoie. On voulait déjà, en ce temps-là, abolir la frontière...

Or, à l'intérieur de ce livre, j'ai lu une lettre que Constant Rey-Millet adressa à son ami Jean-Marie Dunoyer et qui contenait une curieuse et belle remarque sur l'art; elle atteste d'un sens profond de ce que fut toujours le sacrifice rituel: la réalité des choses étant un mystère et si ces choses meurent, en expirant elles exhalent un parfum qui semble dévoiler le secret. Car la Création, ajoute Rey-Millet, veut dire un mot...

Le peintre faisait ainsi de l'art un rite sacrificiel, comme s'il s'agissait de tuer, par l'image, le réel - mais, ce faisant, d'en dévoiler le secret. On retourne la chose, comme dirait Valère Novarina (d'ailleurs un grand admirateur de Rey-Millet), et on en voit l'envers: l'essence cachée.

Cela me rappelle un documentaire du cinéaste Jan Kounen, qui s'est initié, en Amérique, aux mystères du chamanisme, et en a tiréblueberry_420.jpg les images impressionnantes de son film Lieutenant Blueberry. Le chaman qu'il a interrogé donne une explication fascinante aux sacrifices d'animaux: en se libérant du corps, l'âme de l'animal rejoint le pays des esprits, où la suit l'âme de l'officiant. Il découvre alors le vrai visage de l'animal, le mot qui pour ainsi dire l'a créé, et, dans le même temps, la partie de lui-même qui a un rapport étroit avec cet animal. Car c'est le secret de la chose: l'animal a, pour la sagesse traditionnelle, une correspondance dans l'âme humaine; il fait résonner, dans le sein de celle-ci, une corde. Se retrouver face à cet esprit qui est aussi en soi a un effet moral: en le regardant pour ainsi dire dans les yeux, on se libère de son emprise, et, l'ayant dompté, on développe ses qualités en conscience.

Est-ce ainsi que Rey-Millet comprenait la peinture? Une manière de se libérer du charme qu'exercent les objets, en apprenant à les connaître de l'intérieur, en les faisant résonner en soi? En tout cas, comme André Breton, il attendait, de la libre expression artistique, une forme de révélation.

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24/06/2011

Pestalozzi et Terrence Malick

Tree life.jpgJ'ai lu dans le Bulletin du Centre Pestalozzi n° 34 (2010) des lignes de Pestalozzi même qui me semblent bien illustrer la pensée de Terrence Malick sur le rôle de la mère dans la formation de l'âme et son éducation religieuse spontanée; les voici: Et, mère! mère! cette vérité te conduira jusqu'à la source même de la vérité, elle te conduira jusqu'à la source de toute force, elle te conduira jusqu'à ton Dieu et Créateur, elle te conduira jusqu'au père éternel de ton enfant; dans la façon dont tu entoures ton fils de tes bras, Dieu se manifeste; dans la sollicitude pour ton enfant, tu apprends à connaître Dieu; dans l'embrassement de ton enfant, dans la sollicitude dont tu l'entoures, ton enfant apprend à connaître Dieu comme toi tu le connais. C'est une tendance à la foi au sein de la nature humaine, qui se développe au plus intime d'elle-même chaque fois que germent d'une façon authentique l'amour, la reconnaissance et la confiance, comme fleur de printemps se déploie sur sa tige. Mère! ton enfant croit volontiers en un être qui t'est cher et qui s'occupe de toi, comme tu t'occupes de lui; à peine as-tu prononcé le nom de ton Dieu qu'il sourit au nom de ton Dieu. Mais ne prononce pas ce nom devant lui, ne le laisse pas répéter ce nom, sans que ce soit dans la plus étroite relation avec les sentiments d'amour, de reconnaissance et de confiance, et n'oublie jamais que la première impression faite par le nom de ton Dieu dépend de la vérité, de la pureté et de la sainteté du soin dont tu entoures ton enfant.

On se souvient que la mère, dans le film de Malick, montre le ciel, et dit que c'est là qu'habite Dieu. On se souvient aussi qu'à la fin, elle tient la lumière du soleil dans ses mains, lui donnant la forme d'un œuf qu'elle élève vers le ciel comme s'il s'agissait de l'âme de son enfant. Superbe image. Malick donne, ainsi, le modèle de the-tree-of-life-32.jpgla femme qui amène l'âme à Dieu par le biais des sentiments maternels. Le nom de Dieu qui est vide parce que prononcé par une bouche dénuée d'amour est plutôt assumé par le père, qui va à l'église et joue des partitions sacrées pour orgue de Bach, mais ne se montre guère affectueux à l'égard de son fils, qu'il veut élever selon les principes darwinistes - afin, dit-il, d'en faire un homme fort, et conquérant. Dans l'éducation qu'il donne, il n'applique pas l'idée de saint Paul selon laquelle sans l'amour la foi en Dieu même n'est rien; le darwinisme qu'il applique dit au contraire qu'il faut se battre, que la loi réelle est celle de la jungle: la loi pieuse n'est qu'un rêve, une illusion, pour ce père qui deviendra, cependant, à son tour la victime de la loi de l'offre et de la demande en se retrouvant au chômage. Alors, il regrette, montre de l'amour, et la famille est réconciliée, et unie.

Évidemment, pour Malick, la vraie évolution se fait par l'amour. Pour Pestalozzi aussi.

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22/06/2011

Lamartine et le poète voyant

Vie-romantique-3658.jpgRimbaud a dit de Lamartine qu'il était quelquefois voyant. Lamartine, en tout cas, pensait l'être et cherchait à l'être, dans la mesure de ses possibilités, puisque, dans son récit Raphaël, il dit, évoquant Julie, son amour défunt: Le bonheur semblait avoir des rayons et semer autour d'elle une atmosphère dans laquelle elle était enveloppée et enveloppait ceux qui la regardaient. Ce rayonnement de la beauté, cette atmosphère de l'amour ne sont point tout à fait, comme on le croit, des images de poète. Le poète ne fait que voir mieux ce qui échappe aux regards distraits ou aveugles des autres hommes. On a dit souvent d'une belle jeune fille qu'elle éclairait l'obscurité dans la nuit. On pouvait dire de Julie qu'elle échauffait l'air autour d'elle.

Sublime. Lamartine, ici, ressuscitait les poètes médiévaux, qui faisaient briller les êtres purs d'eux-mêmes, et qui pensaient, évoquant cette lumière, dire quelque chose de réel, quoique ce fût de nature spirituelle. Le romantisme consista bien à renouer avec cette conception du poète voyant, qui sonde l'Invisible, et en rend compte. Mais c'est aussi renouer avec la poésie même, en réalité, car un poète n'est plus rien, s'il ne peut, par ses images, distinguer et montrer une strate du réel plus élevée, et plus secrète, plus difficilement saisissable que la strate sensible. Pourquoi ne s'intéresse-t-on plus à la poésie, au sein du public? Ce n'est pas, je crois, parce que le public ne croit plus à cette faculté de voyance, mais parce que les poètes eux-mêmes ne l'assument plus. Ils sont devenus frileux. Le matérialisme a rejeté cette faculté, et les écrivains n'osent plus défier les philosophes d'État, à quelques exceptions près: j'ai déjà cité Robert Marteau Ernst.jpget Charles Duits; pensons également à Blaise Cendrars. De fait, il n'y a qu'en marge que les poètes, les écrivains, ont continué à assumer cette faculté de voyance. André Breton voulait pourtant qu'on l'assume ouvertement: il pensait que les images créées par la poésie libérée des dogmes donnerait une image au moins partielle des Grands Transparents - les entités qui dirigent l'univers en secret. Gérard Klein, l'auteur de science-fiction, les évoque, parfois, dans les futurs qu'il imagine. Car la science-fiction tend à prophétiser. Les poètes qui s'avouent aveugles n'ont à montrer qu'un monde sensible qu'ils questionnent en vain. Mais même ceux qui s'avouent mal voyants sont forcément conduits à évoquer des bribes de choses: ce n'est pas possible autrement.

Dans mes Muses contemporaines de Savoie, Michel Butor évoque les gnomes qui œuvrent en hiver, dans leurs usines souterraines, pour qu'au printemps les arbres fleurissent; Jean-Vincent Verdonnet distingue des reflets de l'éternité, dans la lumière du soleil couchant; Marcel Maillet, quoique dans un style hermétique, crée des images fabuleuses personnifiant les éléments naturels, ou suit le chemin de héros qui sont allés de l'autre côté du seuil. Les plus grands ne peuvent pas s'avouer fondamentalement aveugles; leur humilité ne leur fera reconnaître qu'une vision partielle.

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20/06/2011

X-Men, confrérie de surhommes

Magneto-1.jpgJ'ai vu le dernier film consacré aux X-Men. La critique, qui en pense du bien, admet le fond mythologique, mais il ne la choque pas, comme il le fait d'habitude, car les pouvoirs des héros leur sont donnés par le hasard seul: celui des effets de la radioactivité, dit le film; nul dieu n'intervient!

La série pose en outre la question de la place des fruits nouveaux de l'Évolution - des êtres qui s'écartent de la norme. Le lien avec le sort des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale est explicite, et le personnage de Magnéto, à cet égard, profondément marquant, puisqu'il a été une victime des Nazis: il en a tiré une colère qui le tire vers l'esprit de vengeance, tandis que son compagnon Charles Xavier s'en tient à la loi strictement, étant prêt à se sacrifier pour ceux mêmes qui rejettent les Mutants de façon globale. Le choix est difficile, et la position de Magnéto se comprend. Le bien demande une forme d'abnégation qui touche à la sainteté. Magnéto est très humain, dans sa peine et ses questions.

Son personnage semble être un écho direct de celui de Darth Vader, dans Star Wars - l'épisode où il passe du côté du mal. D'ailleurs, Charles Xavier enseigne - au moyen de formules qui ne sont pas sans profondeur - à maîtriser le pouvoir donné par le destin, et cela crée une confrérie de chevaliers fabuleux agissant pour le bien, dans l'ombre de l'Histoire; car ces surhommes guident en secret le monde vers le haut, le font évoluer vers le bien. Le côté obscur de la Force est représenté par les Mutants égoïstes qui veulent imposer leur règne propre, au lieu d'aider l'humanité en général. L'univers reste moins poétique que celui créé par George Lucas, toutefois: il est plus réaliste.

De fait, si les dieux de l'Olympe agissaient sur le plan spirituel en en passant par le cœur des héros, pour diriger leurs gestes, les Mutants, qui sont de chair et d'os, ont besoin, pour rester en marge du monde connu, du subterfuge dont use le professeur Charles Xavier, lorsque, agissant directement sur les esprits, il fait passer pour un rêve à demi enfoui les événements surhumains auxquels on a réellement assisté! marvel-comics-retro-x-men-comic-panel-phoenix-emma-frost-fighting-aged.jpgMais le ressort demeure semblable.

La conséquence en est que, au-delà des explications rationalistes en réalité peu crédibles, les Mutants semblent incarner de grandes tendances morales, comme les anciens héros. Certaines scènes sont à la mesure de cette implication; d'autres, pas vraiment. La bande dessinée, pour alimenter, dans le subconscient, cette idée, crée des costumes aux couleurs fabuleuses, qui transfigurent les hommes. Mais les films n'ont pas souvent assumé cet aspect. Ici, on peut admirer, à la fin, le heaume rouge et luisant de Magnéto, avec son symbole frontal évoquant l'uræus des rois d'Égypte. La femme-diamant a aussi une certaine élégance. Mais sinon, on tombe dans un réalisme plutôt brutal.

Une scène particulièrement réussie, néanmoins, est celle qui a pour décor une sorte de chambre bleue et pleine de miroirs et met face à face Magnéto et Sebastian Shaw - incarnation du Mal: il rit quand il tue, et son action consiste d'abord à renvoyer ce qu'on lui envoie. Impressionnant. Magnéto, dans son impuissance, est alors poignant, et l'atmosphère, quand il découvre cette chambre mystérieuse qui jusqu'alors avait échappé à sa vue, est incroyable. C'est comme si on était au fond de son âme! Il est, à ce moment, face à son destin. Le moment est intense, fatidique. Il semble avoir une implication cosmique.

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16/06/2011

Décès de Gaston Tuaillon

tuaillon.jpgLe professeur Gaston Tuaillon, universitaire grenoblois spécialisé dans l'étude du francoprovençal, est mort récemment; nous avions un peu correspondu. J'ai lu plusieurs articles de sa main, et son ouvrage La Littérature en francoprovençal avant 1700 m'a révélé, entre autres choses, la poésie héroïque et pastorale du Bressan Bernardin Uchard et les visions mystiques de la Lyonnaise Marguerite d'Oingt.

G. Tuaillon était un des grands acteurs de l'exploration du francoprovençal et de sa littérature, une sorte de pionnier. Sa pensée, sur la question, prenait pour base la communauté villageoise, sans doute parce que les variantes du francoprovençal sont celles des villages mêmes; d'ailleurs il connaissait d'abord celle du village mauriennais qui l'avait vu naître.

La communauté villageoise n'explique pas, néanmoins, ce qu'on pourrait appeler l'unité globale du francoprovençal. A cet égard, G. Tuaillon était réservé, vis-à-vis de la thèse de Walter von Wartburg, qui pensait que les langues romanes étaient des différenciations du latin créées par les cours des rois germaniques installés en Gaule après la chute de l'Empire romain. De fait, l'école linguistique française table sur une origine de ces différenciations romanes datant plutôt de la conquête romaine et de ses phases successives: au français se rattache Jules César, à l'occitan se rattache la Gaule narbonnaise. Malheureusement, le francoprovençal ne correspond de ce point de vue à rien, puisqu'il est à cheval sur les deux. Dans ses explications, G. Tuaillon avait donc dû créer une spécificité du royaume allobroge. Je crois bien, cependant, que celui-ci ne s'étendait pas réellement au-delà des limites de la Narbonnaise. A l'inverse, les limites du royaume de Bourgogne (initialement issu des Burgondes) correspondaient à peu près à l'aire francoprovençale.

Comme Wartburg était bâlois, on peut dire qu'il y avait une école suisse, qui s'appuyait sur les royaumes germaniques, et une école française, qui s'appuyait sur la Gaule romaine.

Charlemagne-roi-carolingien.jpgSur le plan logique, j'ai un peu de mal à comprendre comment le latin a pu se différencier avant même de s'être imposé, et je ne crois pas tellement à l'importance du substrat. Pour moi, les différenciations sont, en général, postérieures à la dissolution de l'Empire romain, non antérieures. Sans doute, des traits qui avaient persisté ont pu resurgir; mais les langues non latines les plus parlées, dans la Gaule post-romaine, étaient en réalité les germaniques: Charlemagne même, nous dit son biographe Éginhard, avait pour langue maternelle le francique - une sorte d'ancien néerlandais -, et ne parlait le latin couramment que depuis qu'il l'avait appris des clercs. Or, les langues celtiques s'étaient bien perdues - si ce n'est en Bretagne.

Pour moi, il est possible que la doctrine qui prévaut en France ait été influencée par le contexte historique de sa naissance, située entre 1870 et 1914: on s'interdisait de relier la France aux Germains et aux Francs; on voulait plutôt cultiver le souvenir de la Gaule romaine. Cela dit, en tant que français, je ne suis pas censé défendre la doctrine suisse, que beaucoup trouvaient trop proche de l'allemande, à Paris: on trouvait que les Suisses n'étaient pas assez gaulois: qu'ils regardaient trop vers l'Allemagne.

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14/06/2011

Religiosité de Terrence Malick

tree_of_life_61-650x334.pngCertains ont critiqué la religiosité de Terrence Malick dans The Tree of Life, mais personnellement, je considère qu'un artiste a le droit de dire ouvertement ce en quoi il croit, qu'on l'ait prouvé scientifiquement ou non. Je ne crois pas que l'agnosticisme soit une philosophie obligatoire.

L'espèce d'œuf de lumière qu'à la fin la mère forme de ses mains, comme s'il s'agissait de la vie même du fils qu'elle chérit, m'a paru sublime, et il eût été à mes yeux dommage qu'il ne fût pas montré. D'aucuns ont en effet estimé que le film aurait dû s'arrêter au moment où le héros franchit la sorte de porte vide qui se dresse sur la plage: le mystère ne doit pas être montré, affirment-ils. Mais je ne crois pas que ce soit vrai. Le vrai problème de l'art est au contraire de parvenir à entrer dans le mystère sans lui faire perdre rien de son essence. L'objet du mystère, à l'origine, était bien d'introduire au divin, et non de laisser l'adepte face à la porte close. Il ne faut pas le confondre avec l'idée qu'en dehors de la matière, on ne peut rien connaître. On peut seulement dire que le mystère est ruiné s'il est ramené à des idées simplistes sur le divin même.

Or, la seule chose claire que Malick énonce est que l'âme ne s'épanouit que par l'amour. Mais il s'agit d'un sentiment, et non d'un système moral. Ce sentiment, la mère l'illustre, mais le mystère n'en est en rien anéanti: Malick ne dit pas que le lien qui unit un fils et une mère est mécaniquement divin. Il s'agit d'abord du lien d'une âmMere.jpge à une autre âme et de la bonté de cette mère, de l'amour qu'elle éprouvait pour ses enfants. Or, le mystère reste entier, de ce sentiment; sa source est inconnue; son essence, obscure. On le vit: on ne le décrète pas.

Au sein du monde de l'âme, le mystère ne peut pas être supprimé parce qu'on en dévoile des parties: étant infini, il contient toujours de nouvelles énigmes. La part qu'on montre introduit au mystère global, au lieu de le déflorer. Le dogmatisme religieux vient de ce qu'on prétend avoir tout dit. Ce n'est pas ce que fait Malick: dans la lumière que tient dans ses mains la mère, il ne montre rien: nul détail n'apparaît. Ni image fabuleuse. Il est resté très sobre.

Trop? Car il a voulu montrer des âmes, et ce sont des gens qui marchent sur une plage grise. Il n'a pas voulu assumer le caractère fabuleux du monde dans lequel les âmes évoluent. Son film montre pourtant des dinosaures: il n'est pas dénué d'effets spéciaux. Il aurait donc aussi pu montrer des âmes dans un endroit lumineux et traversé d'étoiles. Il a joué la carte du réalisme, et cela ne convient pas vraiment à un monde d'âmes. Les sentiments manifestés par les acteurs sont censés suffire, ainsi que la beauté de la mer, mais le propos semble plus merveilleux que l'image, alors.Klimt-Pallas-Athena.jpg

Les anges, représentés par de simples jeunes filles, ne sont pas non plus très convaincants: même la Walkyrie scintillante de Conan le Barbare, revenant du monde des morts, l'est plus. On peut dire que c'est kitsch; mais à trop rechercher l'élégance, on se prive des possibilités de l'image. Kubrick osait montrer un enfant cosmique cristallin et transparent, à la fin de 2001: l'Odyssée de l'espace. On peut le trouver ridicule, il n'en pas moins impressionnant et, jusqu'au bout, mystérieux. L'éventuelle supériorité de Kubrick ne vient certainement pas de ce que Malick ait donné une réponse fondée sur l'amour universel: au contraire, cela fait entrer dans le mystère bien davantage que le refus de dire quoi que ce soit de clair, sur ce monde enchanté des âmes.

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10/06/2011

Lamartine, J.-P. Veyrat & S. Amédée à Hautecombe

abbaye.jpgJ'ai récemment visité l'église abbatiale d'Hautecombe, si célébrée, en son temps même, pour son beau style gothique voulu par le roi Charles-Félix. A l'intérieur, il y avait une librairie. On y trouvait les Méditations poétiques de Lamartine: Ô temps! suspends ton vol! Mais déjà, on ne trouvait pas son Raphaël; or, ce roman autobiographique se passe en grande partie sur le lac du Bourget et, de surcroît, situe la révélation de l'amour entre le narrateur et Julie dans la maison qui est en contrebas de l'abbaye, au bord de l'eau, et les premières entrevues entre les deux amants dans le pré tout proche. Visitant l'abbaye, à cette époque en ruines, Lamartine a d'ailleurs de bien belles paroles: Je m'assis sur le mur tapissé de lierre d'une immense et haute terrasse démantelée qui dominait alors le lac, les jambes pendantes sur l'abîme, les yeux errants sur l'immensité lumineuse des eaux qui se fondaient avec la lumineuse intensité du ciel. Je n'aurais pu dire, tant les deux azurs étaient confondus à la ligne de l'horizon, où commençait le ciel, où finissait le lac. Il me semblait nager moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans l'universel océan. Il se fondait dans la clarté, communiant avec l'univers! Pour lui, du reste, les apparences sensibles étaient pur néant, illusion créée pour permettre les rencontres sacrées avec l'âme-sœur. En l'occurrence, Julie, qui, à sa mort, habitera le lieu tout entier: je crois voir l'âme heureuse de celle qui m'apparut un jour dans ces lieux s'élever étincelante et immortelle de tous les points de cet horizon, dira le poète.

statues_marbre_abbaye_de_hautecombe_7376.jpgA la librairie d'Hautecombe, je n'ai pas vu davantage un texte qui aurait dû y être: Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe, de Jean-Pierre Veyrat, Savoyard évoquant en vers une excursion nocturne au sein de l'abbaye restaurée: il a alors des visions glorieuses et grandioses, mêlant histoire et révélations prophétiques. Comme Hugo, il se voulait l'héritier d'Isaïe. On sait, en effet, que l'église abbatiale contient des statues de princes médiévaux devenus mythiques - d'ailleurs souvent liés à la Suisse: aux Kybourg, aux Höhenzollern, parmi lesquels les Savoie prenaient épouse; la sœur même du fondateur de Berne y a son image sculptée dans la pierre, et Pierre II, le petit Charlemagne, fondateur de la patrie vaudoise selon Charles-Albert Cingria, s'y trouve aussi. La manière est sublime; elle vaut celle de Louis II de Bavière!

Mais l'État veut bien financer, par le biais des universités, des éditions d'écrivains français obscurs, mais pas celle des œuvres de Jean-Pierre Veyrat; certains ont osé dire que c'était parce qu'il glorifiait les rois de Sardaigne. Mais peut-on croire l'État français aussi mesquin?

Enfin, je n'ai pas vu non plus les Homélies mariales de saint Amédée de Lausanne: or, celui-ci fut abbé de Hautecombe, et, par surcroît, celui qui déplaça la communauté cistercienne originelle: elle avait été dans la montagne, il la mit au bord du lac. Il n'y avait que de la littérature catholique générale. Effet du principe universel d'uniformisation, sans doute.

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08/06/2011

La politique de François Mitterrand

opera-bastille.jpgJ'ai annoncé que je dirais ce que je pense de la politique de François Mitterrand. J'évoquerai en particulier ce qu'il a accompli sur le plan culturel. Car on le loue beaucoup, mais je ne crois pas que ce soit justifié. Ses projets populaires étant bourgeois en essence, ils sont apparus comme adressés à une élite.

Dans les faits, sa politique d'aide à la Culture y a renforcé la présence de l'État et, à terme, a bloqué beaucoup de choses. Dans un premier temps, les fonds libérés ont pu être bénéfiques; cela s'est du reste accompagné d'une forme de libéralisation, notamment au sein de la presse. Mais l'habitude prise par les secteurs non rentables de la Culture d'être aidés par l'État a ruiné la Culture dès que les caisses de l'État se sont vidées et que les gouvernements ont pensé qu'il fallait faire cesser ces dépenses, notamment parce que beaucoup de projets subventionnés s'avéraient finalement décevants, tant dans leur portée auprès du public que dans leur substance propre. Une volonté trop affichée d'aider les projets devait forcément avoir cette conséquence.

On évoque fréquemment la marque que Mitterrand a voulu laisser sur Paris: ses grands chantiers. Mais ils n'ont pas suscité d'enthousiasme particulier. Jacques Chirac, son successeur, a mené à bien un seul grand projet, celui du Musée des Arts premiers, et tout le monde musee-quai-branly-paris.jpgs'accorde à dire, et j'en suis d'accord, que c'est une réussite, que c'est somptueux, et que le peuple tout entier est heureux de pouvoir visiter ce musée. Or, d'où cela vient-il? Pourquoi ne pas le dire: Chirac se posait comme moins littéraire et cultivé que son prédécesseur, et les électeurs n'étaient pas exactement les mêmes; mais il aimait sincèrement les arts premiers, écoutait religieusement les explications sur le caractère magique des objets: il avait une vraie sensibilité sur la question. Face à lui, Mitterrand apparaît comme un poseur, quelqu'un qui d'emblée se pense doué pour la vie culturelle en général et aurait pu en faire son métier, mais n'a pas de passion distincte et a plus en vue une politique générale que des réalisations particulières. De fait, il regardait dans la Culture non pas tant la vie qui l'anime de l'intérieur - et que je crois, moi, détachée totalement de l'État - que les princes qui la nourrissent et apparaissent, au sein de l'Histoire, comme la vraie source de la vie culturelle d'un pays: le modèle de Louis XIV, ou de l'empereur Auguste, était très prégnant, en lui; il restait profondément romain, dans sa sensibilité.

Il se regardait lui-même, à mon avis, comme le prince social, et culturellement libéral, que la Gaule appelait de ses vœux depuis de nombreux siècles. Il avait ce genre d'images, en lui, je pense. Face à la Culture, il manquait d'humilité, et cela a fini par étouffer, je crois, la vie culturelle. Cela a fini par la bloquer.

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06/06/2011

Terrence Malick: The Tree of Life

Yggdrasill.pngJe suis allé voir The Tree of Life de Terrence Malick, et l'ai beaucoup aimé. Le titre m'a rappelé l'arbre Yggdrasil de la mythologie germanique - dont le film Thor a donné une explication amusante, faisant de lui un flux ramifié, au sein de l'éther cosmique, permettant de passer d'un monde à l'autre et de suivre le fil des Neuf Orbes jusqu'à la cité des Dieux. Or, il n'est pas sûr que le film de Malick ait finalement un autre sens, si le ton reste beaucoup plus digne, ce qui était permis par des images restant liées au monde sensible, quoique plongeant également dans l'éther cosmique: Thor montrait, en sus, Asgard, la cité du Ciel!

Ce choix de Malick de trouver dans le monde tel qu'il apparaît le message divin m'a rappelé profondément Lamartine. Celui-ci faisait d'une femme aimée, d'une mère, le vase de la force divine. A la fin de Raphaël, Julie, que le héros a aimée et qui est morte, emplit tout l'horizon de la vallée du lac du Bourget de sa présence immortelle et scintillante. Lamartine couronnait, également, ses descriptions de la nature d'évocations des anges, mais brèves, allusives, ces esprits purs étant volontiers assimilés à des êtres chéris, ou aux étoiles qu'ils transportaient dans la voûte céleste, selon lui.

La proximité du Nouveau Monde de Malick avec le Graziella de Lamartine m'a bientôt sauté aux yeux: il s'agit dans les deux cas d'un homme civilisé du nord-ouest qui est aimé d'une jeune fille à demi sauvage, liée profondément à la nature, d'une façon qui permet d'accéder au divin; vers elle l'a mené secrètement son bon ange. Finalement, dans les deux cas, l'homme dit civilisé, malgré le charme qu'exerce sur lui ce monde fabuleux contenant un amour pur qui mène à Dieu est repris dans le flux stérile du monde creux dont il vient: la civilisation vide dont il est issu. Et la jeune fille meurt, incapable de survivre à cette déception et à la révélation que la Terre est médiocre, et ne songeant plus qu'au Ciel. C'est à croire que Malick est Lamartine revenu sous les traits d'un cinéaste!

Même les visions cosmiques de Terrence Malick trouvent leur écho dans plusieurs poèmes grandioses de Lamartine. Le mélange entre le grandiose et le naturalisme existe aussi chez le poète français, qui était mystique et en même temps très attaché aux découvertes des sciences naturelles: Apocalypse_mere0.jpgcar pour lui (lui-même le révèle), les phénomènes n'étaient que des hiéroglyphes; ils étaient l'écriture de Dieu. J'en reparlerai, à l'occasion (si je puis).

L'idée qu'a Malick que le père, par sa dureté, pousse le fils aîné au vice, rappelle encore au moins le modèle de Lamartine que fut Jean-Jacques Rousseau, lequel, en effet, affirmait que les vices du peuple étaient l'effet de la méchanceté des princes et de l'hypocrisie des prêtres. La mère incarne alors le Salut: la mère que ne connut pas Rousseau, et qu'il projeta, dit-on, sur Mme de Warens - ange fait femme, à ses yeux.

Les ressemblances sont assez marquées pour qu'on puisse dire que Malick est profondément romantique: il renoue avec cette tradition ancienne. Cela me plaît.

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03/06/2011

Décès de Robert Marteau

Robert-Marteau_839.jpgLe 16 mai dernier, est mort un des plus grands poètes du vingtième siècle, à mes yeux: Robert Marteau. Il avait quatre-vingt-sept ans, et était méconnu. Il était peu connu du grand public, mais presque tous les poètes contemporains sont dans ce cas. Il n'avait pas reçu la même reconnaissance que d'autres, mais la raison, pour moi, en fut toujours claire: il était mystique, et n'avait pas renoncé à représenter, par des images, les êtres divins auxquels il croyait.

On pouvait, avec une certaine mauvaise foi, lui reprocher son traditionalisme, puisqu'il reprenait souvent les figures du christianisme, en les mêlant à la mythologie grecque; il se réclamait volontiers des artistes de la Renaissance qui faisaient fusionner ces deux traditions fondamentales de l'Occident. Sur le plan formel, il était une sorte de Mallarmé ou même de Leconte de Lisle chrétien, mais cela se mêlait en lui à la contemplation de la Nature, au fond de laquelle il reconnaissait, donc, les êtres divins des anciennes traditions françaises - et plus généralement du monde latin.

On le lui reprocherait avec une certaine mauvaise foi, parce que les poètes qui sont allés dans le même sens en se rattachant toutefois à des mythologies exotiques, ou à des figures fabuleuses créées par eux-mêmes, tel Charles Duits, ont subi un sort comparable au sien, celui d'être mis à l'écart par les intellectuels qui dominent la scène littéraire et culturelle du doux pays gaulois. Car ce qu'on lui reprochait, ce n'est pas son traditionalisme, en vérité, mais qu'il n'hésitât pas à reprendre des images mythologiques fortes, vibrantes, regardées avec foi et ardeur. Finalement, même la science-fiction, pourtant volontiers semele_moreau.jpgmatérialiste en essence, est regardée du même œil: on n'aime pas les imaginations qui se présentent comme des vérités intimes - des faits de l'âme.

Un des derniers poèmes de Robert Marteau, consacré à une forêt d'automne, et évoquant l'éphémère de ce qui se manifeste aux sens, n'en disait pas moins:
Considérez qu'en l'instant même où je vous parle
Tout s'ensevelit dans la brume ensoleillée,
Celle même dont Zeus avait accoutumé
De s'envelopper pendant ses épiphanies.
Il avait, ici, saisi, au sein des apparences, la lumière qui n'est qu'un voile pour le dieu, la lumière vivante dont tout sort et où tout revient, la lumière qui n'est qu'une porte et dont Victor Hugo disait aussi que derrière, des êtres immortels se mouvaient, regardant les mortels, et agissant - car il les appelait des providences, et les disait ailés!

Je connaissais un peu Robert Marteau, l'ayant rencontré, et ayant correspondu avec lui; c'était un grand homme. Il a lui aussi disparu dans la lumière qui sert de vêtement à Zeus. Puisse-t-il être accueilli par ce dieu, au sein de son Olympe! Hermès puisse-t-il le prendre par la main, et à ce port le conduire! Il l'en a souvent prié.

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01/06/2011

L’urne de Delphes et l’Arche d’alliance

urne.jpgA Delphes, durant mon voyage de cet hiver, j'ai été frappé par une étrange ressemblance entre l'urne de l'oracle et l'Arche d'alliance telle que la Bible la décrit. De fait, cette arche était transportée par des barres en bois qui se glissaient de chaque côté de l'objet dans des anneaux d'or. On sait que sur l'arche étaient deux chérubins dorés; or, l'urne de Delphes - dont s'exhalaient, disait-on, les vapeurs inspiratrices - était transportée par des barres en bois qu'on glissait dans les trous prévus à cet effet au sein de la pierre même. On dira que la technique est identique parce qu'il n'y a pas d'autre solution; et je l'accorde, sauf que sur les barres en bois en question étaient sculptés des aigles aux ailes déployées. Or, les aigles étaient liés aux anges: lorsqu'on peignait, à Rome, l'apothéose des empereurs, on montrait leur âme portée par des aigles, mais on sculptait aussi ce qu'on appelait alors des Victoires, et qui pour nous sont des anges, c'est-à-dire des hommes et femmes ailés: on en a un exemple place de la Bastille, à Paris, en haut de la colonne. Ces êtres, comme les anges pour les saints du christianisme, emportaient l'âme des héros au Ciel.

La Bible dit encore que lorsque Yahvé se liait à l'arche, il y avait, dans le tabernacle où se trouvait l'arche - et plus tard dans le temple, lorsqu'il fut construit -, une nuée, qui la nuit était une flamme: le jour, elle était fumée. Moïse, baigné par cette nuée, rencontrait Dieu, qui lui parlait; et il prophétisait. Mais on sait que l'oracle de Delphes était délivré par la Pythie, qui elle aussi était baignée de vapeurs - de nuées.

Les archéologues se sont demandés d'où pouvait venir cette nuée: ils ont cherché si, sous la terre, il y avait des émanations de gaz, des failles. Ils n'ont rien trouvé. Comme une hypothèse rationaliste passe facilement pour une vérité historique, ils ont émis l'idée que les prêtres créaient ces vapeurs en les faisant passer pour prodigieuses. Pour l'oracle de Delphes, qui n'a plus vraiment d'adeptes, cette pensée impie n'émeut guère, mais je ne sais pas si on a déjà osé proposer la même hypothèse pour l'Arche d'alliance. Cela ne fonctionnerait du reste pas aussi bien, car les auteurs de cette hypothèse disent qu'il y avait une cavité, sous phebus_python.jpgl'oracle, qui était secrète et qu'occupaient les prêtres; mais, dans la Bible, l'arche change de lieu souvent, et il se produit toujours la même chose. Il n'y a guère que pour le temple de Jérusalem, que cela peut être conçu; sous le tabernacle de Moïse, c'est plus difficile.

Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'une hypothèse. Il se peut aussi que ces nuées, dans les deux religions, aient été spirituelles, et que les adeptes eussent alors une vision. Il s'agissait de feu éthérique, comme qui dirait: le feu dans lequel vivent les dieux, et qui ne brûle pas, comme cela s'est produit pour le buisson ardent. Un feu d'âme: d'esprit. Le feu qui soufflait encore des naseaux de Python, tué, ou blessé à mort, en ces lieux, par Apollon, et dont venait la connaissance secrète! Ce qui ressemble à Sigurd buvant le sang du dragon et comprenant alors la langue des oiseaux. Or, on ne peut pas prétendre que les prêtres parlaient en se faisant passer pour des oiseaux; et le mythe de Sigurd est sans doute le reflet de mystères propres aux anciens Germains - aux Goths. La relation avec Apollon est évidente, de mon point de vue, mais j'en parlerai une autre fois, si je puis.

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