12/07/2011

Des idoles et des dieux

Reliquaire01.jpgJe suis allé voir l'exposition sur l'Art ancestral du Gabon, au musée Barbier-Mueller, et j'ai beaucoup aimé ces figures, qui étaient celles de défunts perçus depuis la strate de l'âme qui est réputée, au Gabon, entretenir avec le monde des morts un rapport étroit. On représente en particulier les hommes dont on se souvient encore comme ayant eu des vertus. Ils possèdent un pouvoir qu'on peut qualifier de divin, désormais: ils protègent ceux qui les vénèrent.

Certaines figures semblent liées aux esprits des éléments: on dirait des déesses, des fées - des êtres qui commandent à des éléments qu'on regarde comme porteurs du principe féminin. L'une d'entre elles est magnifique, digne de Diane, déesse de la lumière lunaire. La contempler remue l'âme en profondeur, dans un endroit qui sans doute lui ressemble; mais on ne peut l'exprimer aisément.

Ces figures impressionnantes révèlent toujours quelque chose de soi. Les masques aux traits stylisés renvoient à des qualités qu'on ne voit pas de ses yeux physiques; ils figurent ce qui demeure de l'âme une fois le corps dissout. On peut parler d'idéalisation: des panaches et des auréoles lient les êtres sculptés aux forces obscures de l'univers. Car derrière ces sortes de fantômes, il existe encore des êtres qu'on ne représente jamais.

Si on descend l'escalier de ce petit musée de la rue Calvin, on parvient devant des figures sacrées de la Nouvelle-Guinée et de la Papouasie. Un panneau explique que les artistes de ces pays ne représentaient pas les dieux que le peuple vénérait: étant purement spirituels, ils ne peuvent prendre une forme distincte. On ne sculptait que des hommes ou des femmes qui durant leur vie avaient été Roof_Finial_Figure.jpgporteurs d'un élément divin, qui leur demeurait après leur mort. Leur forme, dans le monde des morts, était tirée vers le di-vin, mais elle restait humaine. Tant qu'on gardait d'eux un souvenir, notamment!

Le rapport avec les peuples antiques est frappant. Les Romains avaient commencé eux aussi par interdire la représentation sensible des dieux, les statues étant réservées aux hommes porteurs de la force divine: les empereurs. Plutarque le dit. Mon sentiment est qu'il en a d'abord été ainsi également chez les Grecs.

L'image est comme un repère, un signe, dans la nuit de l'âme, montrant une direction; les défunts, les saints, les héros, aussi. Le beau même est comme la cristallisation, dans les nappes terrestres, du rayonnement céleste. Et, quoique ces figures du musée Barbier-Mueller puissent être effrayantes, comme l'est le monde des morts même, elles ne manquent pas de grandeur, de beauté, de noblesse.

09:16 Publié dans Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook

Commentaires

Votre regard sur ces sculptures est très beau. Oui, elles sont comme des passeurs d'énergie et de rêves et possèdent une grande force. Des métamorphoses frôlées... L'art... pour échapper au temps... aller à la rencontre de l'origine du monde.

Écrit par : christiane | 12/07/2011

Pour remonter le temps? Merci de votre intervention, Christiane!

Écrit par : RM | 12/07/2011

Remonter le temps...
Oui, je crois que nous allons vers la mort comme vers l'origine et tous ces arts premiers font en nous comme une mémoire...

Écrit par : christiane | 12/07/2011

Cependant, si la fin de l'histoire est exactement comme le début, c'est une bulle dans laquelle nous sommes enfermés. L'expérience du Gabon apporte aussi quelque chose de nouveau, du point de vue d'un Français ou d'un Suisse. Ou cela remet une éventuelle expérience "première" dans l'expérience "seconde" de l'Occident ordinaire, et, en opérant une synthèse, crée quelque chose, une nouvelle fois. J'ai voulu parler des Romains, dont l'Occident actuel est principalement issu: il s'agit de mise en relation, aussi, pas seulement du retour sur un état "premier" de la Civilisation.

Écrit par : RM | 12/07/2011

Je ne crois pas que la fin de l'histoire soit comme le début mais certaines questions s'effacent avec le temps... et on redevient tout neuf, un vieil enfant... qui se souvient des questions de son enfance, justement celles qui n'ont pas trouvé de réponse...
Ces objets étaient magiques autrefois. Ils sont encore hypnotiques et très poétiques. Reflet d'un monde, peuples parfois disparus aux richesses encore insoupçonnées. Ils unissaient l'homme à la terre et au ciel. Les surréalistes y puisèrent inspiration. Breton... Eluard... Ernst... Miro.. Chagall...
Les Romains ? les Grecs ? des dieux imaginés par des poètes inconnus...
"Un signe dans la nuit de l'âme"...
Vous creusez de beaux sillons dans toutes ces fictions, ces légendes. Vous ouvrez des portes.
Ces statuettes qui vous font penser à la mort sont proches des dires de la Sibylle (Puniques, Xiii 323-330):
"Tu vas découvrir un royaume qui n'est pas désirable. Ici, il n'y a pour logement que ténèbres et c'est parmi les ombres que voltigent des peuples innombrables. Ils n'ont tous qu'un même séjour; qui s'étend dans un vide immense. Là descend tout ce que les terres, les flots, l'air plein de feu ont nourri depuis la prime naissance d'un monde qui n'est fait que pour enfanter : une mort commune les y pousse."

Écrit par : christiane | 12/07/2011

On trouve à peu près la même chose dans le "Voyage au centre de la Terre" de Jules Verne. Et à la fin, on entrevoit des géants, derniers restes des anciennes races, dit Verne. Cela dit, certaines figures de l'exposition de l'art ancestral du Gabon sont réellement belles, et font bien penser aux nymphes que sculptaient les Grecs. Tenez, saint Amédée de Lausanne disait que la sainte Vierge était noire, parce que sur le noir, les couleurs apparaissent de façon pure et claire. Les signes brillants qui apparaissent dans la nuit sont réellement désirables. Diane apparaît dans la nuit, et dans la lumière de la Lune, et elle et ses nymphes brillent comme l'argent, et leur monde est réellement désirable, il est bleu, d'un bleu beau et profond, le bleu qui apparaît quand tout est noir. Il ne s'agit pas seulement de ce qui est mort, mais aussi de ce qui est vie qui perdure, dans la nuit, les clartés lunaires. Ce n'est pas exactement ce dont parle la Sibylle, en fait. Ni Jules Verne. C'est en réalité plus magique, ce sont des lueurs dans l'obscurité, et dans ces lueurs, on peut voir les lanternes menant à un espace fabuleux, si vous voulez, mais beau.

Écrit par : RM | 12/07/2011

Que c'est beau cela... C'est juste ajusté à mes rêves. Oui, c'est exactement comme cela que le noir est beau. quelle grâce dans ces visages de femmes... Merci Rémi.

Écrit par : christiane | 12/07/2011

Je crois avoir été distraite : mon commentaire s'est envolé ! Le bleu du noir ou le noir en bleu c'est juste cela cette lumière de la beauté... Merci, Rémi.
J'aime ce que vous écrivez là.

Écrit par : christiane | 12/07/2011

Merci à vous!

Écrit par : RM | 12/07/2011

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