20/07/2011

La Russie selon Rivière

25913-003-FC23F57E.gifOn m'a donné récemment un petit livre de Jacques Rivière, paru aux éditions de l'Aire, sur la Russie, rassemblement de notes écrites en 1916, et Rivière montre que le peuple russe a le sens de la communauté; pour lui, la propriété privée et individuelle n'a pas la même valeur qu'en France. Il s'ensuit une qualité et un défaut. La qualité est que les Russes sont toujours prêts à donner à autrui ce qui leur appartient; le défaut est que, pour eux, le vol n'a pas la même gravité que pour un Français. Mais, pour Jacques Rivière, qui était catholique fervent, ce sens de la communauté est christique: les larrons, du reste, ne sont pas si maltraités par l'Évangile; quant au don de soi et à la pauvreté d'âme, le peu d'attachement à ce qui n'a qu'une valeur transitoire - les biens de ce monde -, ils correspondent aussi aux vertus évangéliques.

D'ailleurs, car dans ce qui guide obscurément le peuple, l'âme russe met spontanément un dieu, tandis que l'individu français n'est mû que par des pulsions animales - l'intérêt égoïste.Coq_gaulois-statue.jpg Sur les Gaulois, il a ce bon mot: Toutes les difficultés de l'histoire de France viennent de la nécessité de faire vivre ensemble sans coups de bec tous ces petits coqs. Mais il néglige ce qui relie l'âme individuelle à la divinité, et qui fut tant exploré par le romantisme. Celui-ci était effacé de la culture des hommes de son temps; on se référait alors soit au classicisme - le siècle de Louis XIV -, soit à l'époque contemporaine. Or, de mon point de vue, le lien avec la divinité qu'on voyait dans la volonté du Prince sous la monarchie absolue a été transféré, à la fin du dix-neuvième siècle, vers l'État.

Rivière assure que le sentiment individuel ne pourra au fond jamais se renforcer en Russie, que le sens de la communauté est un trait éternel du peuple. Les trais nationaux sont figés, à ses yeux. Il en donne comme preuve la forme des langues, comme si celles-ci n'évoluaient pas, ne pouvaient pas changer sans aussitôt devenir autres. Une langue, en passant d'un état à l'autre, devient à ses yArmoiries-619aa.jpgeux une autre langue.

Dans les faits, il n'en est pas ainsi: les évolutions sont continues; les changements soudains ne sont que des effets d'optique, seules des phases successives apparaissant à l'écrit, comme un dos de baleine n'émergeant que de temps à autre; mais l'esprit trace le chemin qu'elle effectue sous l'eau à partir des fragments qu'il perçoit. Il n'y a qu'une seule baleine, et non plusieurs montrant à chaque fois leur dos propre!

Je crois plutôt, comme Teilhard de Chardin, que les peuples sont amenés à synthétiser leurs qualités, et que, venant en quelque sorte d'Orient, le sentiment du divin global peut s'insérer dans l'individu et lui faire aimer, plus que sa propriété privée matérielle, la maison particulière qui lui est réservée dans la cité du ciel! Le collectivisme et l'individualisme ne sont pas inconciliables: il s'agit seulement de savoir ce qui, parmi les hommes, est propre à chacun, et ce qui est propre à tous, et d'équilibrer les deux.

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Commentaires

Merci de cet article.

Pour compléter le constat de Jacques Rivière dont vous rendez-compte ici, j'aimerais ajouter et préciser que la langue russe ne possède pas de verbe "avoir".
Eh oui, de quoi surprendre certains et le cas échéant, confirmer cette absence de sens de la propriété à laquelle fait allusion ici Jacques Rivière.

Pour dire "j'ai", le russe recourt à une formulation impersonnelle que l'on pourrait traduire par "il est à moi". En russe: "u menja est' ".

Le rapport entre langue et culture est un vaste sujet dont on peut débattre si vous le souhaitez! Tout comme du rôle et de l'influence du christianisme relevés par Jacques Rivière.

Ce qui est certain, en tout cas, est que le verbe "avoir" n'existe pas dans la langue russe.

Bien à vous,
Hélène Richard-Favre

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 20/07/2011

Bonjour,

"Le collectivisme et l'individualisme ne sont pas inconciliables: il s'agit seulement de savoir ce qui, parmi les hommes, est propre à chacun, et ce qui est propre à tous, et d'équilibrer les deux.

Très jolie conclusion!

Merci et très bonne journée à vous

Écrit par : zakia | 20/07/2011

Merci, mesdames, de vos interventions. La langue pour moi fait partie de la culture, mais je suppose, Hélène, que vous voulez parler des relations entre les langues et les coutumes, ou le mode spontané de penser et de vivre. Naturellement, je pense que c'est profondément lié, soit que la langue reflète un mode de penser spontané, soit qu'elle l'insère dans le subconscient. Je suis d'accord avec Rivière sur la question. Et l'exemple du verbe avoir est très intéressant. Peut-être qu'il en parle, je ne m'en souviens plus. Mais la vérité est que toute langue peut intégrer un nouveau verbe, comme quand en français on dit "toquer", pour "frapper à la porte", ou "se crasher" pour "s'écraser", on éprouve le besoin en France de rattacher les verbes à des réalités audibles, sensibles, et non plus simplement à des concepts abstraits. Or, des Russes qui s'occidentaliseraient, si je puis dire, en commençant par la classe dominante, peuvent introduire le verbe avoir, un nouveau verbe, éventuellement pris d'une autre langue. Le tsar lui-même avait un titre issu de Jules César, et l'Union soviétique n'est pas parvenue à se débarrasser de ce culte du chef venu de l'ancienne Rome. Or, ce chef est réputé posséder quelque chose de spécial: pour les membres éminents du Parti, c'était la datcha. Cela existe donc, et soit cela se développe, soit non. Mais cela peut se développer, on ne sait pas.

Écrit par : RM | 20/07/2011

Rien n'est immuable, ni la langue ni les individus. On fini tous par interagir avec notre environnement, même les plus récalcitrants d'entre-nous ; et la mondialisation accélère ce processus tout à fait humain.

Écrit par : zakia | 20/07/2011

Rémi, merci de votre commentaire.

Permettez-moi néanmoins et sans vouloir vous contredire mais plutôt mettre à disposition les connaissances linguistiques et les liens profonds et divers qui m'unissent à la Russie -mon "à propos" les indiquent- d'y apporter quelques nuances.

Car la question des rapports entre langue et culture est un sujet sensible et délicat. Il a été traité par nombre de sémiologues, linguistes, anthropologues ou autres ethnologues et sociologues, russes ou non et continue de l'être de façons passionnante et passionnée.

La langue est un système de signes, la culture, un autre. Les coutumes sont codifiées, partie intégrante des cultures, on est d'accord et interagissant avec les langues, nul ne l'ignore non plus. Il n'en demeure pas moins que celles-ci ont aussi des structures propres et qui résistent.

Ainsi, la question du verbe "avoir", absent de la langue russe est-elle d'un tout autre ordre que celui de l'emprunt de mots d'une langue à l'autre.

Mais il n'y a pas lieu ici d'entrer dans trop de détails. Raison pour laquelle je vous proposais, le cas échéant, d'en débattre!

Ce serait un plaisir, ces sujets me tiennent très à coeur en tant que linguiste, slaviste et écrivain traduite en russe.

Merci encore de ce sujet et bien à vous,
HRF

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 20/07/2011

Zakia, certes la mondialisation atteint la Russie comme d'autres pays, j'ai encore pu le constater il y a peu sur place. Mais les réflexes identitaires existent.
Quant à la langue et à cette question du verbe "avoir", je m'en suis expliquée plus haut.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 20/07/2011

La langue même n'est-elle pas un réseau de coutumes vocales, Hélène? Je ne sais pas exactement dans quelle mesure la Russie a des institutions qui fixent la langue, mais on m'a dit (la personne qui m'a donné le livre de Rivière, et qui est russe elle-même, en fait) que la langue russe, même celle de Tolstoï, restait assez naturelle et proche de celle qu'utilisent les gens, alors que le français écrit est détaché des réalités du terrain, dans le monde francophone. Cela prouve à la fois que la langue russe est très liée aux coutumes ordinaires (est moins érigée en loi d'Etat que ne l'est la langue française), et que les transformations sociales peuvent facilement transformer la langue (ou plus facilement que pour le français).

Pour l'environnement, il semble bien que celui des Russes les prédispose ou les encourage à la façon dont d'instinct ils conçoivent les choses, en tout cas Rivière dit que c'est lié à leurs steppes, à leur climat, à leurs terres - à la forme de celles-ci. Je n'en ai pas parlé, mais il lie tout.

Écrit par : RM | 20/07/2011

Rémi, merci de cet échange.

J'en ai eu un très intéressant aussi à ce propos lors de la conférence que j'ai donnée au Centre Culturel de Moscou - dénommé désormais "Institut français". Pas pour ds questions linguistiques (!) mais administratives...

Invitée par le DFAE dans le cadre de la francophonie et pour la présentations de mes recueils de nouvelles, j'ai eu l'occasion d'aborder ces thèmes-là.

Une dame russe, entre autre, témoignait du changement profond qu'elle constatait dans sa langue maternelle depuis ne serait-ce que Nabokov.

Ces modifications sont des constantes et affectent tous les idiomes,à des degrés divers, bien sûr. Ce fait est dû à l'usage de la langue. J'ai publié sur ces questions qui étaient mes sujets de recherche en linguistique.

Ces modifications de la langue n'ont toutefois rien à voir avec la question de l'absence du verbe avoir dans la langue russe. C'est tout autre chose et si vous aviez l'occasion d'évoquer ce point avec la personne qui vous a remis le livre de Rivière, j'en serais ravie. Mais je tiens à préciser aussi que le Russe ou n'importe quel sujet parlant, n'a pas forcément conscience de faits linguistiques dès lors qu'il utilise son idiome sans mener de réflexion poussée, réservée en général au plaisir des linguistes.

Pour ce qui est du rapport entre environnement, culture et langue, il est évident qu'il existe et joue un rôle. Pour illustrer cela, il suffit de se rappeler que certaines langues eskimo disposent d'une multitude de termes pour évoquer la neige tandis qu'à ceux qui n'en ont que rarement sinon jamais, autant de signes seront inutiles.

Donc voilà, je ne vais pas allonger. Mais par rapport encore à ce que vous dites du français oui, il est contrôlé. Mais il n'est de loin pas le seul, le russe et d'autres langues aussi!Je ne puis que vous renvoyer aux travaux des linguistes qui se sont penchés sur la question!

Cordialement,
HRF

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 20/07/2011

Rémi, vérification faite quand même dans un dictionnaire, le verbe "avoir" existe en russe. Il s'agit du verbe "imet' ".

Mais son usage est rare ou alors associé à des cas précis, à des expressions telles que "avoir en vue", "avoir place", etc.

La formulation "u menja est' ", littéralement, "il est à moi" reste d'actualité. Et bien plus courante que l'emploi de ce verbe "imet' ". Ce qui n'est pas anodin.

Cela dit, un avis de russophone averti en vaudra deux...
Merci de votre attention.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 20/07/2011

Effectivement, Hélène, en tant que Russophone, je tiens à préciser que le verbe "avoir" existe en russe quoi qu'en forme assez rudimentaire et/ou non matérielle - c'est le verbe иметь. Par exemple. Я имею etc. Иметь ученую степень - avoir un titre(grade) scientique. Si on lance le google sur "Имеeт ученую степень", on verra 229000 milles exemples.
En première personne, pourtant c'est plus rare "имею ученую степень" - 31000 exemple. Ce qui ne fait que confirmer cette règle générale, mais de façon plus nuancée. Quand je parle de moi même j'utilise plus rarement ce verbe que quand les autres parlent de moi.
Quoi qu'il en soit, il est vrai qu'il n'y a pas de photo entre l'utilisation de verbe avoir en français et le verbe иметь en russe.

ps: pour tout ce qui est une multitude des neiges en eskimo, oui, en effet et c'est assez drôle car je m'appelle Nuits Blanches Neiges :-)

Écrit par : Nuits Blanches Neiges | 20/07/2011

Si le verbe avoir s'emploie avec les titres, c'est peut-être lié au système politique d'importation occidentale et romaine, qui justement est fondé sur les titres, tandis que la propriété privée est née plutôt d'elle-même, de l'égoïsme spontané des peuples occidentaux, si on peut dire. Cela dit, la propriété privée renvoie au droit d'en jouir individuellement, ce qui renvoie au titre. Mais c'est un droit s'appliquant à un espace physique, tandis que le titre est abstrait, il renvoie à une faculté supposée, et est plus directement lié à l'Etat. Il correspond aussi à quelque chose qui est présent dans la religion, contrairement, peut-être, à la propriété privée. Mais précisément, dans mon article, j'essaie de montrer que le sens de l'individu est légitime dans le domaine du spirituel, ou du monde des idées, si on veut se montrer platonicien. Or, il semble bien que cet aspect existe déjà en Russie, d'ailleurs, il est universel. Mais les titres restent une attribution donnée par autrui, comme l'âme individuelle est réputée donnée comme une grâce, aussi. Peut-on dire, en russe, "j'ai un moi", ou seulement "je suis moi", c'est une question intéressante au regard de ce que j'ai essayé de développer.

Écrit par : RM | 20/07/2011

C'est un plaisir de lire vos échanges. Merci à vous tous et très bonne soirée.

Écrit par : zakia | 20/07/2011

Rémi, effectivement, plus le contexte est abstrait plus il y a de chances de pouvoir utiliser le verbe иметь. Je ne connais pas les règles exactes (qui sont certainement assez compliquées et probablement compliquées au point que seule une considération religieuse n'est pas capable de les expliquer), et donc ne peux que répondre au cas par cas. En tout ce qui concerne l'âme et l'idée, on utilise toujours (dans les cas de base) le verbe être avec le sujet possédant décliné - comme a dit Hélène tout au début "u menja est". Par example, "u menja est dusha" (dousha = âme) et non "ja imeju douchu". Ainsi que "u menja est ideja" (ideja = idée). En ce qui concerne "j'ai un moi" ou "je suis moi", ce n'est pas possible en russe pour une autre raison - je et moi sont représentés par le même mot "я" ("ja").
Voilà, donc à suivre :-)

Écrit par : Nuits Blanches Neiges | 20/07/2011

C'est juste pour m'abonner au fil de discussion

Écrit par : Nuits Blanches Neiges | 20/07/2011

Merci, Nuits-Blanches-Neiges, de ces commentaires bienvenus!
Ce sujet est riche et passionnant, tant il met en jeu de valeurs qui font souvent problème entre ce qu'on appelle "l'Occident" et la Russie.

Bien à vous
HRF

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 21/07/2011

"Je" et "moi" sont aussi le même mot, déclinés différemment, c'est un reste de latin ("je" est sujet, "moi" est objet). Le "moi", en anglais, c'est "I", en allemand, "Ich", accentués. Le sentiment du moi est très lié au romantisme, cela dit: le "moi profond". Je ne suis pas sûr de l'avoir vu chez Pouchkine comme on peut le voir chez Lamartine ou Musset, Pourchkine ne parle pas forcément beaucoup de ses sentiments personnels. Mais Tolstoï me paraît plus personnalisé.

Écrit par : RM | 21/07/2011

Merci à toutes de vos commentaires, quoi qu'il en soit!

Écrit par : RM | 21/07/2011

Bonjour,

En effet, on dit en russe: ou mienïa ïest doucha (doucha = âme), mais on dit aussi: ïa imieïou datchou (datcha = maison de campagne), ïa imieïou dietieï (dieti = enfants), etc., etc.

Bon dimanche,
amb

Écrit par : amb | 24/07/2011

Erratum après vérification:
"ï" devrait être remplacé par "i" pour faire transcription exacte selon Larousse.
amb

Écrit par : amb | 24/07/2011

Merci!

Écrit par : RM | 24/07/2011

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