01/08/2011

Pestalozzi et la figure de l’homme idéal

Heinrich_Pestalozzi_-_Rapperswil_-_Marktgasse_2011-02-12_16-52-40.jpgPour cette figure majeure de la Suisse immortelle qu'était Pestalozzi, les concepts évoquant Dieu étaient, en éducation, dénués de force: ils ne touchaient aucunement l'enfant; ils ne parlaient pas au cœur. Il allait jusqu'à critiquer les images religieuses, estimant que le divin se transmettait du maître à l'enfant essentiellement au travers de l'exemple que le premier donnait - parce que, disait-il, l'action pure et bonne est justement ce qui est divin dans l'homme. Il en parlait de la façon suivante: Dieu n'est pour les hommes le dieu des hommes que par les hommes mêmes. L'homme ne connaît Dieu qu'à proportion qu'il connaît l'homme, c'est-à-dire soi-même, et il n'honore Dieu qu'à proportion qu'il s'honore soi-même, c'est-à-dire qu'il agit envers soi et son prochain selon les instincts les plus purs et les meilleurs qui sont en lui. Aussi l'homme ne doit-il point élever son prochain vers la religion par des images ni par des mots, mais par ses actes. L'opinion est radicale, et on comprend qu'elle ait choqué les collaborateurs du maître qui restaient attachés aux images ou aux valeurs du christianisme.

Michelangelos_David.jpgCependant, il est remarquable qu'à partir du moment où l'on peut lire des réflexions de Pestalozzi telles que celle que je viens de citer, une image se crée, celle d'un homme qui est soi-même, mais qui est en même temps la meilleure partie de soi-même. Or, cet homme qu'on conçoit, et qu'on se figure, comme ayant le visage qu'on a soi-même, mais embelli, idéalisé, éclairé par les lanternes saintes de la vertu et de la bonté, n'est pas une image figée, telle qu'on en voit dans les religions, puisqu'elle reste individuelle, personnelle; et pourtant, elle renvoie, dans l'idée, à l'ange, au génie caché qui guide chaque être humain depuis le monde de l'âme. Si on l'admet assez vertueux pour s'être libéré de ses pulsions, on peut le peindre avec des ailes, même. Car sa faculté de voler renvoie à la capacité qu'il a de chevaucher les passions qui emportent, sans être emporté, mais en les conduisant à sa guise. (De fait, sans les passions, on cesse d'être vivant; or, il ne peut s'agir de mourir, et de se fondre dans un néant dont l'image même est absente!)

Veut-on dire qu'il s'agit d'une illusion? Sur le strict plan physique, il peut s'agir de l'homme du futur qui parle à l'homme du présent. Mais la vérité est que la nature humaine spontanément se crée un tel être idéal, que chaque homme s'idéalise lui-même. Si l'on n'en devient pas conscient, on confond fatalement cet être idéal imaginé - et qui est un but, un modèle, une perspective projetée dans l'avenir - avec celui que réellement on est - et qui demeure la proie des pulsions dont je parlais. Or, cette confusion, c'est bien ce qui arrive, en général.

Cet être idéal, donc, doit, ne serait-ce que pour des raisons morales, être conçu comme lié à soi, mais extérieur, et placé comme au-dessus - ou en avant, comme une forme à habiter: il est le double céleste de soi-même. Et il vit, en vérité, de sa propre vie; il brille comme une cime enneigée, au soleil; il est une statue brillante au sommet d'une montagne! Mais statue de pierre vive, car ses yeux sont allumés, et ils éclairent le chemin qui mène jusqu'à elle.

C'est en tout cas ma conception. L'homme imagine toujours; il lui faut l'assumer, s'il ne veut pas confondre ce qu'il imagine avec la réalité.

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