22/08/2011

L’Ophédia de Yann Chérelle

images.jpgDepuis plusieurs années, je fréquente un poète genevois que j'aime beaucoup: Yann Chérelle. J'adore, dans ses écrits, les images fabuleuses, puisées au fond du rêve, qu'il invente. Elles sont dignes de Lovecraft - font penser à Poe. Des divinités brillantes se tiennent au fond de ténèbres que n'adoucit qu'une lune gibbeuse! Elles sont périlleuses, et les visions oniriques de Yann Chérelle sont aussi liées à des voyages hallucinatoires. Il a d'ailleurs réédité récemment un récit poétique de jeunesse, Ophédia, qui mêle expériences psychédéliques, dues à différentes substances illicites, et amour désespéré: la femme dont il s'agit dans le recueil est visiblement décédée, et sa présence diffuse, au fond du monde de l'âme, inquiète et rassure tour à tour.

Ce que j'aime, c'est que le monde intérieur devient un espace cohérent, au sein duquel le thème de la navigation vers des mondes enchantés revient sans cesse: l'aspiration à un idéal vers lequel cingle le poète rappelle, par son ton, le grand Baudelaire - ou, moins connu, mais admirable aussi, le Québécois Nelligan. Il ne faut pas croire, de fait, que les textes soient écrits sous l'influence directe des substances illicites auxquelles il est fait allusion: il s'agit plutôt de rendre compte, en utilisant la raison, de cette expérience, et de créer des images, un monde métaphorique, évoquant ce qui est ressenti. Il est clairement question de la souffrance, et des séjours à l'hôpital de l'auteur. Mais tout élément de la vie physique est exprimé au travers de l'univers intérieur que peint le poète:

Sur les rochers déchirés de noir, je me suis hissé, à l'horizon, le soleil mourant incendiait le ciel, jetant des coulées de sang sur l'eau sombre...

Et soudain, je l'aperçus qui me faisait signe, fée de marbre, cheveux d'ébène, rêve d'absolu:

Ophédia... tu riais, et me montrais le large; alors, à quelques encablures du bord, un grand navire blanc est apparu; Grey Havens Boat.jpgresplendissant tel un joyau, fier vaisseau de roi prêt à s'élancer vers l'immensité.

J'affectionne profondément ce style épique, mythologique; il va chercher des figures qui deviennent de véritables symboles. On croit que les Anglo-Saxons sont les seuls à pouvoir s'exprimer de cette façon; mais il y a aussi Yann Chérelle. Pour lui, les choses de l'âme ont une substance, elles se laissent saisir, et les idées vivantes, qui planent dans l'infini, sont des réalités palpables - que ses images rendent visibles en leur donnant un vêtement. L'infini lui-même se met à portée de main!

En France, il faut toujours que le sens critique rejette ces images de l'âme; à Genève, à la suite d'Amiel, Georges Haldas et maintenant Yann Chérelle n'ont pas hésité à les déployer, en toute liberté.

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