30/08/2011

Mythologies et folklore: Bretagne et Savoie

9zcf0tba.jpgDans les librairies de Bretagne, deux ouvrages sont présentés comme fondateurs pour la littérature bretonne: La Légende de la mort d'Anatole Le Braz et le Barzaz Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué. Ce qui me paraît remarquable, si je compare cela avec les autres régions de France, et notamment la Savoie, c'est qu'il s'agit de deux ouvrages essentiellement tournés vers le fabuleux, le mythologique et l'autre monde: le pays des esprits. Or, ailleurs, on ne trouve pas cette orientation de la littérature régionale. Ce n'est pas, pourtant, qu'en Savoie, il n'y ait pas eu d'ouvrages mêlant l'histoire locale aux fables du folklore, mais qu'on ne les trouve pas en librairie, et si on les trouve, ils ne sont pas vraiment présentés comme fondateurs.

Il est vrai que les œuvres d'Amélie Gex, qu'on peut trouver, contiennent une telle orientation, vers le merveilleux folklorique, mais c'est de façon moins nette que celles d'Anatole Le Braz, auxquelles elles équivalent. On ne trouvera cependant pas, en Savoie, une défense particulière d'œuvres équivalentes à celle de Théodore Hersart de La Villemarqué, que d'ailleurs beaucoup d'esprits rationalistes détestent: ils l'accusent d'avoir réinventé des mythes, au lieu de se contenter des figures qui existaient déjà dans la tradition populaire. En réalité, il pensait retrouver une vérité perdue, en reconstruisant des figures dont il estimait, à tort ou à raison, que celles du folklore n'étaient que des reflets: il se rattachait à l'ancienne mythologie bretonne. Or, les œuvres savoyardes qui sont allées dans le même sens - du rattachement aux mythologies anciennes -, ont existé, par exemple sous la plume de Jacques Replat, dont j'ai déjà dit que je l'aimais beaucoup, quoiqu'il ne soit pas généralement regardé comme un auteur majeur: il aimait évoquer le cycle arthurien et les Allobroges.

Mon impression est que le romantisme qui a magnifié les cultures populaires et régionales et, ce faisant, les a refondées, est bien mieux assumé en Bretagne qu'en Savoie. Même en Île-de-France, au fond, c'est le cas, puisque Gérard de Nerval aimait reprendre le folklore local, parisien, célébrant les symboles païens qu'il croyait y avoir été en vogue dans l'Antiquité - notamment celui d'Isis -, et on trouve aisément ses œuvres, que d'ailleurs beaucoup admirent.

Je parlerai des autres régions plus tard, si je puis.

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28/08/2011

Le château de Voltaire à Ferney

Ferney-Voltaire_164_Chateau-de-Voltaire.jpgJ'ai effectué la visite du château de Voltaire à Ferney, et son esprit s'y décèle encore. Le plus remarquable est la capacité du philosophe à se glorifier lui-même. Il a commandé un tableau assez mal peint au sein duquel il connaît, grâce à Apollon, une apothéose qui le place à la suite de Sophocle, Euripide, Racine et Corneille; car il se pensait un immense dramaturge. Mais il méprisait Shakespeare. Après sa mort, et à la Révolution, on l'a porté aux nues de nouveau, mais pour ses opuscules philosophiques; et à mon avis, on a alors réalisé des images de meilleur goût: on voit notamment un dessin le représentant en homme de lumière, rayonnant et beau, d'une éternelle jeunesse, monté sur un cheval ailé, tandis qu'il porte à la main le visage qu'on lui connaît, devenu un simple masque; c'est assez grandiose. La Révolution de1789 fut souvent plus mystique qu'on ne le sait ou l'admet aujourd'hui, et un cortège glorifiant Voltaire le félicita d'avoir abattu à la fois le fanatisme et l'athéisme: car les nobles, en France, étaient fréquemment cyniques, et le roi Louis XV, lui-même, ne croyait guère en Dieu. En haut de l'échelle sociale, on se divinisait soi-même, et l'Église catholique était utile surtout parce qu'elle affirmait que l'ordre terrestre reflétait l'ordre céleste; l'autorité du Roi était assimilée à celle de Dieu. Cela dit, Voltaire écrivit pareillement que l'utilité de la religion était de sanctifier des lois que le peuple, sinon, tendra toujours à contester, créant dans la société un perpétuel désordre;artemis.jpg il ne manquait pas non plus de cynisme. Il croyait quand même bien en un être suprême qui accomplissait dynamiquement la justice dans le monde; en tout cas le disait-il. Dans les faits, cela ne se réalisait pour lui que mollement.

Quelques tableaux qui n'étaient pas dénués de goût ornaient son salon: les nymphes s'y promenaient au clair de lune avec les amours; la luisante Diane, trônant dans l'orbe d'argent, veillait sur ce beau monde. Lorsqu'il scrutait la nature, Voltaire ne cherchait pas à plonger le regard au-delà des objets dont il tirait des jouissances. Un abîme demeurait, je crois, entre le dieu théorique qu'il concevait et sa vie sublunaire, si j'ose dire: constituée des douceurs de l'air et des feux qui l'embrasent! Il participait d'une forme de baroque dégénéré, presque entièrement happé par les forces d'en bas. Rousseau, regardant la nature d'un œil plus digne, encourageait à y trouver et à contempler la figure de l'Être suprême; il rejetait les images de la mythologie dont Voltaire appréciait la sensualité, parce que, dans les astres mêmes, ou leur lumière, il ne voulait rien voir qui fût indigne de ce que pouvait concevoir l'intelligence de l'Homme. Il avait une forme de piété; le philosophe de Ferney restait disciple d'Épicure.

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24/08/2011

Le Golgotha de Franck Martin

Martin.jpgDans la Tribune de Genève, il y a déjà plusieurs mois, j'ai lu que le compositeur d'origine genevoise Franck Martin avait composé un oratorio sur le calvaire du Christ et qu'on pouvait s'en procurer, désormais, l'exécution de Daniel Reuss. Poussé par la curiosité, je l'ai acheté, puis l'ai écouté en lisant le texte.

Cela a certainement beaucoup de force. La musique est bien du vingtième siècle: elle vient après Berlioz, après Wagner, et s'appuie, je crois, sur les sensations - lesquelles, comme chez Debussy, que Martin admirait, sont censées mener au seuil du mystère.

Le sujet renvoie consciemment à Bach et à ses Passions. Néanmoins, la présentation du livret précise avec raison que la musique ne contient absolument pas la dramatisation qu'on observe chez le maître allemand. Car si, chez Bach, il s'agit d'exprimer les sentiments qu'inspire le sacrifice du Christ, Martin, lui, s'efforce de restituer la sensation qu'inspirent les faits relatés dans les évangiles. Le résultat, je ne le cache pas, m'en a paru froid; l'essence de la musique de Bach n'y est pas. Même l'espèce de dilution sonore des partitions de Debussy ne se retrouve pas: le trait, chez Martin, est net, et me rappelle plutôt John Williams, le compositeur des épopées filmées de George Lucas et Steven Spielberg. Certains sons ont évoqué en moi le moment où, dans Les Aventuriers de l'Arche perdue, l'objet saint se révèle et manifeste sa puissance.arche-jpg.jpg D'autres notes ont renvoyé au thème musical prophétique du film Dune, de David Lynch: l'ampleur grandiose était semblable.

L'émotion de la musique de Bach, l'effusion intérieure face aux sacrés mystères, je la retrouve davantage - étrangement - chez Philip Glass, qui, pourtant, n'a jamais rien composé de relatif au christianisme, à ma connaissance: il a plutôt honoré les symboles saints de l'Égypte ancienne, de l'Inde, de l'Amérique précolombienne, ou même de la Science moderne, comme dans Einstein on the Beach - ou alors The Voyage, opéra qui évoque des extraterrestres qui en secret inspirent les peuples! Thèmes sans doute plus à la mode, qu'on s'en plaigne ou s'en réjouisse. Glass matérialise les fameux nombres de Bach par ses ondoiements sonores - fondés sur la répétition -, et, sur cette base qui crée un nouveau sol au sein de l'éther, il développe des sentiments profonds, qui disent l'émotion de l'homme face aux cieux - aux dieux. Car lui aussi se réclame de Bach. Ce maître total a tellement d'enfants!

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22/08/2011

L’Ophédia de Yann Chérelle

images.jpgDepuis plusieurs années, je fréquente un poète genevois que j'aime beaucoup: Yann Chérelle. J'adore, dans ses écrits, les images fabuleuses, puisées au fond du rêve, qu'il invente. Elles sont dignes de Lovecraft - font penser à Poe. Des divinités brillantes se tiennent au fond de ténèbres que n'adoucit qu'une lune gibbeuse! Elles sont périlleuses, et les visions oniriques de Yann Chérelle sont aussi liées à des voyages hallucinatoires. Il a d'ailleurs réédité récemment un récit poétique de jeunesse, Ophédia, qui mêle expériences psychédéliques, dues à différentes substances illicites, et amour désespéré: la femme dont il s'agit dans le recueil est visiblement décédée, et sa présence diffuse, au fond du monde de l'âme, inquiète et rassure tour à tour.

Ce que j'aime, c'est que le monde intérieur devient un espace cohérent, au sein duquel le thème de la navigation vers des mondes enchantés revient sans cesse: l'aspiration à un idéal vers lequel cingle le poète rappelle, par son ton, le grand Baudelaire - ou, moins connu, mais admirable aussi, le Québécois Nelligan. Il ne faut pas croire, de fait, que les textes soient écrits sous l'influence directe des substances illicites auxquelles il est fait allusion: il s'agit plutôt de rendre compte, en utilisant la raison, de cette expérience, et de créer des images, un monde métaphorique, évoquant ce qui est ressenti. Il est clairement question de la souffrance, et des séjours à l'hôpital de l'auteur. Mais tout élément de la vie physique est exprimé au travers de l'univers intérieur que peint le poète:

Sur les rochers déchirés de noir, je me suis hissé, à l'horizon, le soleil mourant incendiait le ciel, jetant des coulées de sang sur l'eau sombre...

Et soudain, je l'aperçus qui me faisait signe, fée de marbre, cheveux d'ébène, rêve d'absolu:

Ophédia... tu riais, et me montrais le large; alors, à quelques encablures du bord, un grand navire blanc est apparu; Grey Havens Boat.jpgresplendissant tel un joyau, fier vaisseau de roi prêt à s'élancer vers l'immensité.

J'affectionne profondément ce style épique, mythologique; il va chercher des figures qui deviennent de véritables symboles. On croit que les Anglo-Saxons sont les seuls à pouvoir s'exprimer de cette façon; mais il y a aussi Yann Chérelle. Pour lui, les choses de l'âme ont une substance, elles se laissent saisir, et les idées vivantes, qui planent dans l'infini, sont des réalités palpables - que ses images rendent visibles en leur donnant un vêtement. L'infini lui-même se met à portée de main!

En France, il faut toujours que le sens critique rejette ces images de l'âme; à Genève, à la suite d'Amiel, Georges Haldas et maintenant Yann Chérelle n'ont pas hésité à les déployer, en toute liberté.

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20/08/2011

La melancholia de Lars von Trier

Melancholia-Kristen-Dust-nue-e1302273941924-580x491.pngLes critiques de la Tribune de Genève disaient beaucoup de bien du Melancholia de Lars von Trier, et comme j'aime les films qui mêlent pensées profondes et images fabuleuses, je suis allé le voir. Il m'a semblé que c'était une sorte de remake du Septième Sceau d'Ingmar Bergman, en plus visuel et en moins verbeux - ce qui représente assurément un progrès. De fait, les images sont réellement fantastiques; Kirsten Dunst apparaît dans des scènes incroyables, comme celle où, nue, au bord d'une rivière, elle est baignée par la lumière de la planète hostile. Et puis cette planète qui approche et remplit peu à peu tout le ciel est, formellement, comme un ange - comme l'Ange de la Destruction -, et c'est impressionnant. La musique est grandiose: il s'agit de l'ouverture du Tristan et Iseut de Wagner; je trouve néanmoins que le choix de reprendre toujours le même air n'est pas bon: cela fait l'effet d'une plaisanterie. Pour la planète, du reste, lorsqu'elle est montrée de près, elle ressemble à une peinture, car ses nuages sur fond bleu sont dénués de mouvement, de vie. Cela peut être le symbole de l'indifférence totale de l'univers et des puissances cosmiques pour le sort de l'humanité et de la Terre, mais alors, cela pose le problème qu'on n'y croit pas, puisque aucune planète réelle ne paraît dénuée de vie, quand on la regarde au télescope: toutes vibrent de force.

Au reste, la planète qui grossit est épouvantable, car on se met à la place du personnage de Claire, qui découvre peu à peu la vérité - qu'elle va percuter notre chère bonne Terre. Mais quand cela advient, on rit, car il s'agit d'une explosion ordinaire, avec du feu, comme toutes celles qu'on voit dans les films américains.

Le ton est cynique, et on a le sentiment que le réalisateur fait une blague de potache, d'étudiant en Philosophie d'une université européenne. Les images belles ne signifient rien, sur le plan moral: elles sont seulement une manière de se jeter un peu de poudre aux yeux avant la fin ultime. Le personnage de Justine, extralucide, et ne doutant pas du vide de l'univers et de la fin proche de toute vie, crée d'ailleurs avec gentillesse l'idée d'une cabane magique protectrice pour son neveu, qui ainsi meurt en paix. Lars von Trier est sans doute là aussi pour nous bercer de jolies images avant que nous entrions dans le néant; il admet néanmoins qu'elles sont creuses, en ce cas!

melancholia.jpgJe me souviens qu'au Cameroun, nous étions, mes tout jeunes enfants et moi, dans une voiture (que je ne conduisais pas), sur une route, la nuit, parmi les éclairs, entre des camions blindés qui transportaient visiblement des armes, ou autre chose de mystérieux - et les adultes n'étaient vraiment pas rassurés. Je me suis dit qu'il fallait entonner des chansons, avec mon fils qui avait quatre ans au plus, afin de conjurer le mauvais sort. C'est ce que j'ai fait; une atmosphère de gaieté s'est répandue dans la voiture - et on a cru ensuite que je n'avais pas eu peur. Mais je m'étais dit, en réalité, qu'entretenir l'angoisse ajouterait au mal. Cependant, pas du tout comme dans le film de Lars von Trier, nous sommes finalement tous arrivés indemnes à la maison!

La vraie vie n'est pas comme on croit: le pire n'est pas forcément certain.

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16/08/2011

Harry Potter et la magie gentille

42116110_p.jpgLe dernier volet filmé des aventures de Harry Potter contient de jolies couleurs et de jolis décors, mais l'histoire ressemble beaucoup à celle des films de la Guerre des étoiles de George Lucas, qui contiennent aussi des armes dont les feux sont teintés, des nappes de force qui épaississent l'air en scintillant, des morts qui reviennent du pays des ombres sous la forme de spectres lumineux - mais chez Lucas, ces choses sont globalement plus élaborées sur le plan esthétique, les couleurs étant plus rutilantes, et elles ont, également, une intensité dramatique plus profonde. Les sacrifices qu'il faut faire sont plus grands, la vie est plus douloureuse, le mal plus ambigu et plus puissant, l'existence plus amère. Les gens apparemment gentils, dans le cycle de Star Wars, sont fréquemment de vrais monstres qui se cachent, mais dans Harry Potter, c'est le contraire: les gens apparemment passés du mauvais côté dépendaient en réalité d'un plan secret qui allait dans le bon sens, et dont le méchant, isolé, était somme toute trop bête pour déceler les ressorts. La mort est présentée comme une chose finalement pas très désagréable, on peut d'ailleurs passer sa porte à volonté - quand on s'appelle Harry Potter: car il a le choix, paraît-il, entre partir dans l'au-delà inconnu ou revenir parmi les vivants, alors qu'il se tient dans une sorte de salle d'attente toute blanche en compagnie de son mentor. Or, c'est là une grâce assez rare, et on ne sait pas trop ce qu'il a fait pour la mériter.

Une défunte amusante prend fréquemment la forme d'une étoile, et c'est joli, mais on a vu cela, déjà - et avec également plus d'intensité -, dans Lieutenant Blueberry, de Jan Kounen: une femme de la mort de laquelle le héros se sentait responsable lui réapparaissait, dans son souvenir vivifié, sous la forme de motifs de lumière cristallisée, et c'était assez beau, car il lui fallait racheter sa faute, vis-à-vis d'elle, et il devait entrer dans le monde des esprits, pour résoudre ce problème. Or, dans Harry Potter, c'est juste un fantôme à qui on peut demander un renseignement - qui prend cette forme étoilée.

harry-potter-et-les-reliques-de-la-mort-partie-2-3.jpgOn dirait que pour les auteurs de Harry Potter, il suffit de postuler l'existence de la magie pour qu'aussitôt tout glisse, tout soit gentil et beau: le merveilleux a juste pour fonction d'embellir le monde dans lequel se situe l'histoire. Mais cela ne fonctionne pas très bien, car, pour devenir substantiel, le prodige ne doit pas seulement être une image, un mot, mais se lier à la vie morale - qui est le vrai monde magique, disait Joseph de Maistre: il voyait un plus grand miracle chez un jeune homme qui parvenait à contrôler ses pulsions érotiques que chez un mage faisant partir des éclairs de sa baguette de sureau. Je ne pense pas qu'il avait tort.

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14/08/2011

Art abstrait au musée Rath

soulage-oeuvre_1257765394.jpgJe suis allé voir, au musée Rath, l'exposition sur la peinture abstraite à Paris depuis 1944, et il m'a semblé, globalement, que les peintres voulaient montrer l'univers psychique qui est le leur, mais sans y tracer de contours clairs. Peut-être parce que, dans les profondeurs de l'âme, la raison se dissout, la pensée s'évanouit; mais il y a également une position de principe, je crois: un choix. Certains estiment même que la peinture n'a rien d'autre à montrer que les assemblages de couleurs que, quoi qu'il en soit, l'âme produit.

L'hiatus délibéré entre des titres à résonance historique et des tissus de matières colorées suspendus dans le vide signifie sans doute ce défi jeté à la raison; cela crée aussi une impression de burlesque.

On voit néanmoins, ici ou là, apparaître des pôles, des amas de couleurs progressant selon une logique mystérieuse mais quand même existante; les bandes teintées surgissant parmi les bandes noires, chez Soulages, ne semblent en rien dues au hasard, même si on ne sait pas ce qu'elles signifient.

On distingue également l'héritage du Surréalisme, qui tend à donner des formes cauchemardesques et démoniaques, monstrueuses, à ce qui se meut dans l'âme; certaines figures d'Atlan sont assez suggestives, à cet égard, rappelant des créatures surgies des ténèbres que porte en lui le cœur humain.

Dans certains cas, le peintre avoue avoir voulu exprimer le sentiment profond d'un objet du monde sensible: il l'a peint, pour ainsi dire, après qu'il est passé dans les profondeurs de sa vie psychique, et qu'il en est ressorti transfiguré. Mais alors, il faut que l'objet soit en soi sacré. atlan.jpgComme on est à Paris, le premier objet sacré, c'est Paris même, qui apparaît comme une cité céleste, au sein d'un tableau qui en restitue les lumières nocturnes dans un beau fond bleuté. Cependant, le culte d'une personne chère est également permis, et un tableau d'André Masson, je crois, montre une femme au travers d'une sorte de cristal rouge et fin qui la transfigure, la place dans un monde autre.

Certains peintres se réclament de l'art primitif, qui figurait des êtres spirituels perçus au fond du rêve, mais les êtres spirituels me paraissent avoir été laissés en chemin: on a dû interpréter la démarche de cet art dans un sens matérialiste, à moins que Jean-Michel Atlan ait représenté un vrai roi atlante, comme le titre de son tableau le dit, et qu'il ne s'agisse pas d'une simple plaisanterie en relation avec son nom. Sa figure demeure de toute façon assez parlante.

Cela me rappelle, néanmoins, Amiel, qui disait que le sentiment religieux étant naturel en l'homme, on tentait en vain de le supprimer, et que le tout était de savoir quelle religion on voulait avoir. La logique interne des couleurs, qui est une forme de mécanique transcendantale, la ville de Paris, une femme, sa propre subjectivité pure, tout peut faire l'objet d'une vénération.

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12/08/2011

La littérature savoyarde de Louis Terreaux

9782842064730-big.jpgAu salon du livre de Passy, dimanche, j'ai pu feuilleter, sur le stand de son éditeur, le gros volume sur la Littérature savoyarde publié récemment par Louis Terreaux, l'aimable président de l'Académie de Savoie. J'ai vu qu'il me citait en note, à propos de la littérature romantique savoyarde, me remerciant de l'avoir aidé à écrire le chapitre. Mon influence est sans doute liée à Jacques Replat, que j'aime beaucoup, et qui fut souvent très méprisé. Le paragraphe écrit par Louis Terreaux sur cet écrivain commence, de fait, par critiquer ses poèmes, et plusieurs vers sont cités. Et puis en quelques lignes, il est dit que ses récits en prose sont très bons, et on me cite de nouveau en note, pour me féliciter de la préface que j'ai écrite pour la réédition de son Siège de Briançon; c'est très gratifiant.

Remarquons, cependant, que Louis Terreaux n'entre pas dans le détail du style de Replat, qui tendait à créer des images fabuleuses et à sublimer l'histoire en l'insérant dans une forme de mythologie, sur le mode antique ou médiéval: le cycle arthurien, notamment, l'a beaucoup inspiré. En profondeur des actions, il plaçait ce qui vivait dans les âmes. Dans ses derniers livres, il alla jusqu'à placer dans le paysage de vivants symboles resurgis de sa propre mémoire. Or, Louis Terreaux s'est contenté de lier ses ouvrages à l'élan patriotique qui a dominé le romantisme savoyard sous la Restauration sarde, laquelle chercha à rétablir le prestige de la dynastie de Savoie et du catholicisme salésien; mais Replat ne le fit pas de façon mécanique et figée: lui-même vivait l'image lumineuse de la Savoie des rêves au sein de l'air qu'il respirait, lorsqu'il se déplaçait autour d'Annecy - où il demeurait!

J'avais d'ailleurs aussi envoyé à Louis Terreaux, à sa demande! une notice sur Maurice-Marie Dantand, qui créa une mythologie thononaise incroyable, et une autre sur François Arnollet, qui fit de même pour la Tarentaise; or, cela n'a pas été réutilisé dans le livre. Celui-ci fait, visiblement, l'impasse sur la tendance des anciens Savoyards à créer de nouveaux mythes - au sens antique. Il évoque en détail des auteurs qui livraient des images du monde spirituel - François de Sales, Joseph de Maistre, Jean-Pierre Veyrat -, mais je n'ai pas eu le temps de voir si c'était mentionné; car ces auteurs se sont aussi exprimés d'une façon plus conventionnelle.

printemps-botticelli.jpgLe résultat est peut-être qu'on a peut-être du mal à saisir une spécificité de la littérature savoyarde. Ou en est-ce la cause?

Je dois avouer qu'on m'avait demandé d'écrire le chapitre sur le romantisme savoyard, mais il fallait que je montrasse qu'il n'avait pas débouché sur grand-chose, qu'il était peu intéressant sur le plan littéraire; j'ai donc refusé: je pensais exactement le contraire! Je ne pense pas être une sorte de nègre devant développer les idées des autres. Le fait est que je me suis passionné pour la littérature de l'ancienne Savoie justement parce qu'elle créait un monde fabuleux. Jacques Replat a à cet égard joué pour moi un grand rôle. Le reste ne m'intéresse au fond que secondairement.

Comme dit Amiel, toute foi repose sur des miracles, c'est-à-dire la vision du divin derrière la nature.

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08/08/2011

Château de Chillon et comtes de Savoie

Suisse,%20Montreux,%20Chateau%20de%20Chillon%20(3).jpgJe suis allé il y a quelques jours au château de Chillon, et il est grand et beau, et les liens du pays avec les princes de Savoie y sont livrés avec beaucoup d'éclat: on y rappelle que l'anneau de saint Maurice était l'emblème des rois de Bourgogne, qui étaient sacrés dans l'abbaye de Saint-Maurice, et que les moines de cette abbaye ont donné aux comtes de Savoie cet objet, pour marquer qu'ils étaient précisément les vrais héritiers du royaume de Bourgogne. Saint-Maurice et Chillon étaient, au treizième siècle - date la plus importante pour la construction de la forteresse -, tous deux dans le Chablais, dont le nom signifie bout du lac. Pour le Chablais actuel, cela n'a plus beaucoup de sens; certains croient que le vrai sens d'un mot se décèle dans son origine, mais ce n'est pas réellement le cas, à mon avis.

Le château de Chillon est idéalement aménagé pour les visiteurs: c'est un labyrinthe; il constitue un monde à soi seul: une véritable cité, quoique d'un seul bloc.

L'histoire de sa restauration est remarquable. L'État l'a longtemps soutenue, avant que la Fondation Chillon ne prenne le relais, et je crois que c'est ainsi qu'on devrait fondamentalement concevoir les choses: le rôle de l'État, dans la Culture, ou le Patrimoine, devrait être regardé comme provisoire, et considéré comme un soutien en profondeur avant qu'un système privé chateau-chillon-underground-dungeon_1.jpgviable, mêlant, grâce à l'enthousiasme de ses animateurs, dons directs et revenus d'exploitation, n'aboutisse. Il est pour moi aberrant de regarder l'État comme devant être le propriétaire définitif d'un édifice à vocation culturelle. Dans certains endroits, c'est la règle, mais, à mes yeux, c'est une de ces règles dont Voltaire disait: quoi de plus sacré qu'un ancien abus? Ce qui s'est passé pour le château de Chillon doit apparaître, selon moi, comme la vraie règle - l'idéal vers lequel tendre, qu'on parvienne ou non à l'atteindre -, et que ce soit l'un des plus beaux châteaux médiévaux que j'aie vus d'emblée le confirme, à mes yeux. Je ne pense pas qu'on puisse dire que ceux des départements de Savoie et de Haute-Savoie l'égalent; en leur sein, l'abbaye d'Hautecombe, qui date du dix-neuvième siècle, est la merveille principale. Aucun monument ne rend mieux hommage à la Savoie médiévale que le château de Chillon.

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05/08/2011

Le devin du village et l’amour vrai

Devin 3.jpgL'opéra de Jean-Jacques Rousseau Le Devin du village ayant été représenté récemment dans le Faucigny, on m'en a prêté le disque, et je l'ai écouté en lisant le livret. La présentation de l'œuvre insiste sur la morale défendue par Rousseau en faveur des simples amours des bergers, les opposant à la vanité qui fait regarder vers les classes supérieures. Il attribue même cette orientation de l'âme vers les personnes de haut lignage à un esprit de malice dont sont fréquemment possédés, pour leur malheur, les gens du peuple. On ne mesure pas forcément l'importance de cette expression, qui a un caractère religieux - ou on ne veut pas en parler. C'est en rapport avec le titre de l'opéra même, relatif, non aux bergers qui s'aiment, mais à ce maître des destinées, sorte de mage gaulois, et dépositaire, dans le village, de la sagesse des dieux, qu'est le Devin.

On sait que Rousseau lisait avec passion Plutarque, qui évoque constamment la divination, et la met ainsi au cœur de la religiosité antique. On sait aussi que ce noble art a été condamné avec sévérité par l'Église catholique, et que les devins ont été assimilés par elle aux sorciers, frayant avec le démon. Or, pour Rousseau, ils sont au contraire les représentants (pour ainsi dire) de l'Être suprême, car, par son art magique, celui dont il parle chasse cet esprit de malice qui fait regarder d'un œil amoureux les grands de ce monde. Un exemple spectaculaire de cet art est même montré sur scène: le devin manie un bâton de Jacob et lit un grimoire ancien. Il ne s'agit pas du tout, comme on aurait pu croire, de critiquer les vieilles superstitions; tout au rebours, à la fin de l'histoire, le devin de Rousseau est glorifié, couvert de louanges pieuses par les villageois, qui le remercient à la façon d'un nouveau Moïse: il les a délivrés du mal, de l'Égypte!

De son intervention résulte, en effet, l'union parfaite au sein d'un amour idéal, par laquelle Colin, comme il le dit lui-même, vivra une vie de bonheur, ses peines de travailleur de la terre devant être dissipées par les caresses de Colette le soir à la chaumière.

Devin 1.jpgCet opéra est au fond un mystère de l'amour vrai, tel que le concevait Rousseau. La révolution se fait aussi dans les esprits: la Nature s'impose, et l'Amour qui est un Enfant, évoqué, devient divin; il est comme la promesse d'un monde nouveau!

Remarquons que Colin est un nom médiéval, et non antique: Rousseau veut s'appuyer sur les racines gauloises de la France, comme l'avait fait en son temps Honoré d'Urfé, qu'il admirait. Là se trouve le paradis terrestre qu'il chérit. Là coule la rivière aux rives fleuries qui donne la vie, et dont l'eau est lustrale!

Pour ce qui est de la musique, elle est enlevée et sautillante, mais, de temps en temps, des tonalités plus sombres et plus graves rappellent qu'il s'agit en réalité d'un mystère au sens antique.

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01/08/2011

Pestalozzi et la figure de l’homme idéal

Heinrich_Pestalozzi_-_Rapperswil_-_Marktgasse_2011-02-12_16-52-40.jpgPour cette figure majeure de la Suisse immortelle qu'était Pestalozzi, les concepts évoquant Dieu étaient, en éducation, dénués de force: ils ne touchaient aucunement l'enfant; ils ne parlaient pas au cœur. Il allait jusqu'à critiquer les images religieuses, estimant que le divin se transmettait du maître à l'enfant essentiellement au travers de l'exemple que le premier donnait - parce que, disait-il, l'action pure et bonne est justement ce qui est divin dans l'homme. Il en parlait de la façon suivante: Dieu n'est pour les hommes le dieu des hommes que par les hommes mêmes. L'homme ne connaît Dieu qu'à proportion qu'il connaît l'homme, c'est-à-dire soi-même, et il n'honore Dieu qu'à proportion qu'il s'honore soi-même, c'est-à-dire qu'il agit envers soi et son prochain selon les instincts les plus purs et les meilleurs qui sont en lui. Aussi l'homme ne doit-il point élever son prochain vers la religion par des images ni par des mots, mais par ses actes. L'opinion est radicale, et on comprend qu'elle ait choqué les collaborateurs du maître qui restaient attachés aux images ou aux valeurs du christianisme.

Michelangelos_David.jpgCependant, il est remarquable qu'à partir du moment où l'on peut lire des réflexions de Pestalozzi telles que celle que je viens de citer, une image se crée, celle d'un homme qui est soi-même, mais qui est en même temps la meilleure partie de soi-même. Or, cet homme qu'on conçoit, et qu'on se figure, comme ayant le visage qu'on a soi-même, mais embelli, idéalisé, éclairé par les lanternes saintes de la vertu et de la bonté, n'est pas une image figée, telle qu'on en voit dans les religions, puisqu'elle reste individuelle, personnelle; et pourtant, elle renvoie, dans l'idée, à l'ange, au génie caché qui guide chaque être humain depuis le monde de l'âme. Si on l'admet assez vertueux pour s'être libéré de ses pulsions, on peut le peindre avec des ailes, même. Car sa faculté de voler renvoie à la capacité qu'il a de chevaucher les passions qui emportent, sans être emporté, mais en les conduisant à sa guise. (De fait, sans les passions, on cesse d'être vivant; or, il ne peut s'agir de mourir, et de se fondre dans un néant dont l'image même est absente!)

Veut-on dire qu'il s'agit d'une illusion? Sur le strict plan physique, il peut s'agir de l'homme du futur qui parle à l'homme du présent. Mais la vérité est que la nature humaine spontanément se crée un tel être idéal, que chaque homme s'idéalise lui-même. Si l'on n'en devient pas conscient, on confond fatalement cet être idéal imaginé - et qui est un but, un modèle, une perspective projetée dans l'avenir - avec celui que réellement on est - et qui demeure la proie des pulsions dont je parlais. Or, cette confusion, c'est bien ce qui arrive, en général.

Cet être idéal, donc, doit, ne serait-ce que pour des raisons morales, être conçu comme lié à soi, mais extérieur, et placé comme au-dessus - ou en avant, comme une forme à habiter: il est le double céleste de soi-même. Et il vit, en vérité, de sa propre vie; il brille comme une cime enneigée, au soleil; il est une statue brillante au sommet d'une montagne! Mais statue de pierre vive, car ses yeux sont allumés, et ils éclairent le chemin qui mène jusqu'à elle.

C'est en tout cas ma conception. L'homme imagine toujours; il lui faut l'assumer, s'il ne veut pas confondre ce qu'il imagine avec la réalité.

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