14/09/2011

Interview de Louis Terreaux sur les écrivains savoyards

terreaux_louis_claude.jpgInterrogé par la Voix des Allobroges, l'universitaire chambérien Louis Terreaux a commenté la récente parution de son livre sur la Littérature savoyarde. Il a notamment dit que les écrivains savoyards n'étaient jamais devenus professionnels, comme on a pu le voir en France. Cependant, j'aimerais dire que ce n'est pas faute d'avoir essayé: les débouchés étaient simplement moins nombreux. François-Amédée Doppet, Jean-Pierre Veyrat, Joseph Dessaix en sont des exemples. Au lendemain de l'Annexion, du reste, Charles Buet et Henry Bordeaux sont partis faire fortune à Paris avec leurs romans. La littérature a aussi tendu à se placer sur le marché en Savoie.

Louis Terreaux, par ailleurs, essaie de faire de Jean-Jacques Rousseau un Savoyard: sa présence dans son livre a fait l'objet de quelques critiques. A Chambéry, affirme-t-il, le philosophe genevois s'était intimement mêlé au peuple. A mon avis, c'est un peu un mythe, car il fréquentait surtout des Suisses récemment convertis au catholicisme et réfugiés en Savoie, telle Mme de Warens, ou son amant Claude Anet. Il n'a pas réellement fusionné avec le peuple savoyard. Dans un poème sur les Charmettes, il dit, ainsi, que grâce à sa science d'homme civilisé, il aide les bergers du cru à ne pas avoir peur de l'orage... Et les passages sur les Savoyards dans La Nouvelle Héloïse vont dans le même sens: Rousseau en parle comme d'étrangers. Lamartine même s'est senti plus proche d'eux, et il n'est pas dans le livre.

Enfin, j'aimerais dire que la spécificité de la littérature savoyarde n'est pas simplement dans la référence personnelle des écrivains à la Savoie, comme l'affirme également Louis Terreaux. Elle se décèle, aussi, dans un lien plus fort qu'en France avec la tradition religieuse et dynastique. François de sales et monde divin.jpgLes poètes romantiques mêmes trouvaient dans le mysticisme salésien de quoi nourrir leur imagination, alors qu'en France, une lignée d'écrivains ecclésiastiques plus rationalistes, Bossuet en tête, contraignit indirectement le Romantisme à rejeter le catholicisme en l'assimilant au classicisme et à Louis XIV. Le fond de spécificité de la littérature savoyarde est donc constitué des méditations de François de Sales sur les images du monde spirituel et, plus tard, du lien entre l'imagination romantique et les symboles catholiques et dynastiques - ce qui rejoint le style de l'église abbatiale d'Hautecombe voulu par Charles-Félix. On peut dire qu'à cet égard, la Savoie a eu une tendance rappelant le Tibet.

Louis Terreaux a raison, néanmoins, quand il dit qu'après l'Annexion, les écrivains savoyards se sont fondus dans la vie culturelle française. Du reste, les écrivains qui ont voulu continuer à déployer des images du monde divin ont tendu à se démarquer de cette vie culturelle, soit en employant la langue savoyarde, comme le fait Pierre Grasset, soit en se rattachant à la littérature suisse - et notamment à Ramuz -, soit en manifestant des choix politiques relevant de l'autonomisme, comme Jean de Pingon, l'auteur des Mémoires du roi Bérold. Et puis l'ancien folklore nourrit toujours l'imagination de nombreux écrivains, tels Freddy Touanen ou Élisabeth Charmot. La littérature savoyarde est sans doute devenue comparable à celle de Bretagne, autre région de France culturellement excentrée. Mon sentiment global est que Louis Terreaux donne des choses une image un peu trop lisse.

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