24/09/2011

Amiel et le rôle intellectuel de Genève

Alexander_visits_Diogenes_at_Corinth_by_W__Matthews_(1914).jpgAmiel avait des contradictions. Il avait des sentiments qui le tiraient hors de la bienséance, dans laquelle il souhaitait toutefois demeurer. Il se disait profondément universaliste, d'un côté, et de l'autre, il fut nommé professeur d'Esthétique à l'université de Genève après avoir écrit un essai sur la littérature de Suisse romande. Il est également connu pour des chansons à caractère très patriotique qu'il composa. Et à la fin de sa vie, alors même qu'il lisait constamment les philosophes à la mode à Paris pour se tenir au courant, pour bien connaître ce qui lui apparaissait comme des références incontournables, il marqua la spécificité de Genève sur le plan littéraire, en soutenant son autonomie, en défendant la frontière qui permettait à la cité de Calvin de conserver son indépendance vis-à-vis de Paris; il écrivit notamment: Nous avons tout à perdre à nous franciser et à nous parisianiser, puisque nous portons alors de l'eau à la Seine. La critique indépendante est peut-être plus facile à Genève qu'à Paris, et Genève doit demeurer dans sa ligne, moins asservie à la mode, cette tyrannie du goût, à l'opinion régnante, au catholicisme, au jacobinisme. Genève doit être à la grande nation ce que Diogène était à Alexandre, la pensée indépendante et la parole libre qui ne subit pas le prestige et ne gaze pas la vérité. Il est vrai que ce rôle est ingrat, mal vu, raillé; mais qu'importe?

C'était assez hardi. Pour être diffusé dans tout le public francophone, il faut forcément s'appuyer sur Paris: l'Île de France a d'ailleurs à elle seule la majorité des lecteurs, et donc des acheteurs des livres; elle gouverne le marché. Il faut donc aller dans son sens.

Son propre intérêt est du reste de diffuser ce qu'elle publie le plus largement possible - sans qu'on puisse en cela la restreindre d'aucune façon. Or, ici, Amiel veut tempérer cette force de pénétration de l'activité culturelle parisienne et défendre un îlot autonome de production littéraire et philosophique, estimant que Genève est pour cela la mieux placée. On peut l'accuser de régionalisme, de provincialisme, d'orgueil: il n'en pense pas moins que sa ville doit résister à ce qui vient de France afin d'éviter l'uniformisation de la pensée, et de permettre à celle-ci de se mouvoir selon le sentiment individuel de vérité - plus que selon le sens, je dirais, de communion sociale. En somme, à la fin du dix-neuvième siècle, Amiel jugeait la frontière entre la Suisse et la France culturellement utile.

Presque cent cinquante ans plus tard, est-ce toujours pertinent? Chacun en jugera à sa guise.

Mais cinquante ans plus tôt, le poète savoyard Jean-Pierre Veyrat avait recommandé de se détourner d'une manière plus décisive encore de Paris. La frontière empêchait ses livres libéraux d'entrer dans le duché, et il s'en félicitait.

Qui veut être soumis à une autre ville sans pouvoir exercer un jugement sur ce qui en vient, et ne pas pouvoir librement en accueillir le bon et en rejeter le mauvais?

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