15/11/2011

Nabuchodonosor comme seul dieu

Trois-Hebreux-et-Nabuchodonosor---Enluminure---Guiard-des-.jpgDans le livre biblique de Judith, il est raconté que le chef des armées du roi Nabuchodonosor, Holopherne, a reçu pour mission de raser toutes les cités saintes et de couper tous les arbres sacrés des peuples à l'ouest de Ninive, pour que le seul dieu à demeurer fût précisément le roi Nabuchodonosor. Les peuples avaient si peur qu'ils vénéraient ou feignaient de vénérer Holopherne comme un céleste Envoyé: Tantusque metus prouinciis illis incubuit, ut uniuersarum urbium habitatores, principes et honorati simul cum populis, exirent obuiam venienti, excipientes eum cum coronis, et lampadibus, ducentes choros in tympanis et tibiis. Nec ista tamen facientes ferocitatem ejus pectoris mitigare potuerunt; nam et ciuitates eorum destruxit, et lucos eorum excidit; paeceperat enim illi Nabuchodonosor rex, ut omnes deos terrae exterminaret, uidelicet ut ipse solus diceretur deus ab his nationibus quae potuissent Holofernis potentia subjugari. Mais, comme le dit la citation ci-dessus, les processions en l'honneur d'Holopherne n'empêchèrent pas celui-ci de détruire les cités et d'exterminer tous les dieux de la Terre afin que son maître fût le seul dieu vivant!

Cette façon de cristalliser sur la personne du Prince l'idée de la divinité se reverra chez les empereurs romains, et même les rois de France. L'Église catholique la tempéra, jusqu'à un certain point, et dans un premier temps: Jacques de Augustus.jpgVoragine disait que si les empereurs romains avaient persécuté les chrétiens, c'est parce que ceux-ci osaient dire qu'il existait un dieu au-dessus d'eux! L'idée qu'il existait un dieu au-dessus du Prince, dans l'Antiquité, s'imposa peu à peu et, diminuant le prestige de l'Empereur, favorisa sa chute.

Cependant, l'absolutisme monarchique, en conciliant le catholicisme et le culte du Prince, ramena bien cette tendance. Et même à l'époque moderne, dans la mesure où on rend souvent à l'État un véritable culte, où on l'assimile, de l'aveu de nombreuses personnes, à la Providence, cela n'a-t-il pas persisté, quoique sous une forme plus intellectualisée?

En France, les Jacobins, lorsqu'ils instaurèrent le culte de l'Être suprême, avaient prévu ce danger - avaient deviné que l'élan religieux étant spontané, chez l'homme, s'il ne trouvait pas de butée, il s'orienterait vers des choses terrestres, telles que l'État. Mais cela a été mal compris, et on a décidé d'ôter toute allusion au divin, comme s'il était possible d'en ôter aussi le sentiment, ce qui cependant n'a pas empêché le sentiment réel de se tourner vers certaines choses de ce monde comme s'il s'agissait de quelque chose de divin. Cela agit aussi de façon inconsciente. Amiel assimilait cela à du fétichisme. J'y reviendrai, si je puis.

07:47 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

Commentaires

Parmi les nombreuses références philosopho-mystiques des frères Wachowski dans la trilogie Matrix, le vaisseau de Morpheus « Le Nebuchadnezzar » fait allusion à ce roi justement. ; )


« En France, les Jacobins, lorsqu'ils instaurèrent le culte de l'Être suprême, avaient prévu ce danger - avaient deviné que l'élan religieux étant spontané chez l'homme… »

Ouiiiii ! et dire qu’ils n’avaient pas encore mis la main sur le fameux le gène VMAT2 !!!


http://barbiedarkside.blog.24heures.ch/archive/2010/03/16/89414bc496ed5a2eb11cf9247eb2f723.html

Meilleures salutations ; )

Écrit par : Barbie Forever | 15/11/2011

Non, bien sûr, mais ils avaient placé dans le droit l'idée de la liberté, et sans idée de point suprême dégagé de toute contingence, quelle liberté est possible? Merci de votre intervention, et meilleures salutations aussi.

Écrit par : RM | 15/11/2011

Très juste remarque, Rémi. Si on décide d'un point final pour la liberté, on finit par emprisonner la liberté et la proclamer en notre nom personnel, donc à la réduire à notre volonté de façonner la liberté à notre image. Hors la liberté (de Dieu) c'est justement de ne point limiter cette liberté à la vision d'un individu mais de la confronter à tous les êtres humains afin qu'ils construisent ensemble une liberté commune choisie et évolutive. C'est la démocratie. C'est pourquoi j'ai écrit quelque part que Dieu est démocrate. Cela ne plaît pas à tout le monde, évidemment. Mais si on lit avec altitude les textes sacrés, on se rend compte que Moïse est un démocrate, Jésus est un démocrate, Muhammed est un démocrate (il le prouve quand ses jeunes généraux, lors d'un vote qu'il organise lui-même, votent contre sa décision stratégique de mener une bataille, bataille que les musulmans perdront sans que Muhammed se venge sur ses généraux qui auraient mieux fait de suivre l'idée du Prophète). Les trois grands prophètes laissent à chacun et chacune le choix de sa destinée devant Dieu en donnant cependant les Commandements de la bonne vie à tenter de mener pour suivre le chemin vers Dieu. Responsabilité du démocrate devant ses propres disciples et ses ennemis déclarés ou plus hypocrites.

Bonne journée à vous deux. Bonjour Barbie.

Écrit par : pachakmac | 15/11/2011

Merci, Pachakmac, de ce témoignage, et il est certain, pour moi, que l'homme a la liberté de choisir, et qu'il tient cette liberté de l'esprit. Quand on vote, on le fait en son âme et conscience. Rousseau disait que la conscience se reliait à l'Être suprême par le biais du sentiment, du coeur, et bien sûr, les Jacobins avaient surtout lu Rousseau. La liberté des citoyens était donc donnée de cette façon, pour eux. Même pour Sartre, par exemple, l'esprit, en allant dans le pur néant, peut créer des idées nouvelles.

Écrit par : RM | 15/11/2011

Et bonne journée aussi à vous!

Écrit par : RM | 15/11/2011

Hélas, la liberté est une denrée rare de nos jours, elle dépend énormément du niveau du portefeuille, cet odieux détail compte aussi dans l’efficacité de la justice moderne aussi…enfin dans la vie courante je veux dire!

Mais ça reste le plus beau des idéaux de l’esprit humain...en théorie (ou la plus belle et noble de ses aspirations)

PS: Un petit coucou en retour à Pacha ! ; )

Écrit par : Barbie Dark Side | 15/11/2011

Hum, il s'agit de la liberté de conscience, bien sûr. On y croit ou pas, mais à mon avis, les Jacobins y croyaient, et ce qui devait le valider, c'est la reconnaissance de l'existence de l'Être suprême, auquel chaque conscience individuelle avait accès, selon Rousseau. Il ne s'agit naturellement pas de liberté d'action dans l'espace physique, car pour cela, c'est limité par les droits de l'autre: à cet égard, ce qui devait régner, pour les Jacobins, c'était l'Egalité. La denrée n'est pas rare, je pense que tous ceux qui énoncent des idées sont persuadés de les avoir adoptées librement, voire de les avoir trouvées tout seuls. Spontanément, chacun croit à sa liberté propre. Même quand on énonce en principe que la liberté est un leurre, on pense avoir librement adopté cette idée. Fondamentalement, je pense que c'est le cas, on assume la responsabilité de ses pensées.

Écrit par : RM | 15/11/2011

Les commentaires étant fermés sur votre article (Des idoles et des dieux), je me permets de mettre ici le mien. Connaissez-vous ce chant Védique (Qui connaît ces choses? Qui peut parler d'elles? D'où viennent les êtres? Quelle est cette création? Les dieux aussi ont été créés par lui. Mais lui, qui sait Comment il existe?). Pourquoi entrevoit-il par-delà les autels de "ses dieux" le tabernacle unique de ce "Lui" qui les a créés? se demandait Malek BENNABI, auteur, penseur, et chercheur académique dans son livre "Le phénomène coranique, Essai d'une théorie sur le Coran" L'amoureux des livres et de la philosophie que vous êtes y trouvera peut-être matière à réflexion, c'est ce que m'a affirmé un ami en me le prêtant il y a une semaine, et il n'avait pas tort.

Bien à vous

Écrit par : dav-de-haas | 17/11/2011

J'en connais un morceau par le "Isis Unveiled" de Blavatsky, elle le cite en disant: "Who is the greatest of the gods? Who shall be first praised by my songs?" C'est sans doute le même. Blavatsky dit que cela traduit une terreur sacrée hésitant avant d'oser donner un nom, "as form to that which is justly considered as the highest abstraction of metaphysical ideals - God". Pour elle, à vrai dire, il ne fait pas de doute que l'idée de ce dieu "inconnu" existait déjà dans la sagesse de l'Inde ancienne. J'ai tellement de livres à lire, en fait! En ce moment, comme je dois me rendre dans des pays dominés par le bouddhisme, je m'intéresse plutôt à celui-ci, j'ai commencé le "Dhammapada", recueil de versets du Canon. C'est un peu comme un livre de Sagesse.

Écrit par : RM | 17/11/2011

Merci de votre intervention, quoi qu'il en soit.

Écrit par : RM | 17/11/2011

Les commentaires sont fermés.