29/11/2011

Fables du folklore dans la littérature contemporaine locale

les-contes-fantastiques-d-arvillard-bcd3b807ab200f669e8e7afb8469650c.jpgJe connais quelques écrivains contemporains qui, en Savoie et en Suisse romande, reprennent des traditions légendaires locales et essaient de leur donner une dimension nouvelle, de les prolonger vers le mythe.

J'ai parlé ici de Galliano Perut, poète genevois qui a fait un drame sur Nicolas de Flue en évoquant brièvement ses inspirations célestes.

Je connais aussi Freddy Touanen, Thononais qui a publié de beaux contes sur le haut Chablais: ils sont pleins d'étranges figures symboliques. Plus au sud, et en dialecte, Pierre Grasset a publié des contes épiques sur le Val Gelon, en Savoie. La Clusienne d'origine Elisabeth Charmot, avec son roman Les Mariés-des-Inons, reprenait avec succès des traditions fabuleuses de la vallée du Giffre et du Val d'Aoste, mais aussi de Suisse. Et on doit parler de Jean de Pingon, Savoyard installé en Suisse et naturalisé qui a approfondi les traditions légendaires locales vers la science-fiction, comme dans Les Mémoires du roi Bérold - qui reçut, en son temps, le prix de la Ville de Genève. Bientôt devrait paraître de lui un nouveau roman, Le Peintre et l'alchimiste, mêlant un merveilleux lié à Saint-Maurice, en Valais, à des êtres d'outre-espace: à d'immortels Extraterrestres, vivant au fond de l'univers! Jean de Pingon est marqué à la fois par Ramuz et la science-fiction française et américaine - mélange qui crée des perspectives singulières, fascinantes. Cela n'est pas sans rappeler les pages consacrées par Michel Butor à son havre de Lucinges, dans la terre duquel il voit, l'hiver, s'activer les gnomesdune_moon.jpg comme au sein de fourneaux mécaniques, pour faire surgir, au printemps, les feuilles et les fleurs!

Dans sa poésie, Marcel Maillet lie aussi l'hiver enneigé et la lumière qui baigne les saules du Léman à des figures divines, volontiers inspirées de la mythologie grecque.

Je dois également signaler que le Normand Pascal Quignard a repris une légende savoyarde, dans un de ses livres. Il la raconte avec grâce, mais en la ramenant trop explicitement à des théories psychanalytiques: le mystère s'en évapore, en fin de compte; la poésie s'en efface.

Sinon, j'en ai déjà parlé, il y a Le Gardien du feu, de l'Ardéchois Pierre Rabhi, qui évoque les visions d'anges que les Bédouins avaient au sein de leurs campements du Sahara: j'aime beaucoup ce roman, qui me fait penser au Dune de Frank Herbert, lequel place également d'étranges figures dans d'immenses déserts de sable, qu'anime une religiosité inspirée par l'Islam. Mais Pierre Rabhi n'évoque évidemment pas de machines futuristes, comme le fait Frank Herbert: il rappelle davantage Ramuz.

11:57 Publié dans Littérature & folklore | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

très bel article ; pourriez-vous préciser quelle légende savoyarde l'écrivain Pascal Quignard a repris et indiquer dans lequel de ses livres ?
je fais une recherche sur lui, votre remarque éveille ma curiosité !
merci

Écrit par : thésarde | 29/11/2011

Merci.

J'ai publié dans la presse locale un article sur ce conte de Pascal Quignard: "Pascal Quignard est un écrivain français reconnu. Il est en particulier l'auteur de Tous les matins du monde (1991) et Les Ombres errantes (prix Goncourt 2002). Dans un recueil intitulé Les Paradisiaques (2005), il fit figurer un conte nommé La Femme de Boèges - allusion à notre Boëge, en Vallée verte.

M. Quignard distingue le duché de Savoie et le comté de Genève, qui ne furent pourtant jamais vraiment distincts, puisque c'est l'intégration du comté de Genève à la Savoie qui amena l'Empereur à faire de celle-ci un duché. Le comté de Savoie fut cependant distinct de celui de Genève jusqu'en 1401.

La légende racontée par l'écrivain est plutôt étrange : d'abord, un homme est emporté par une fée du Léman. Sa femme, bergère de "Boèges", se rend alors sur la rive du lac, espérant le ramener des profondeurs des flots. Elle invoque son époux, dont la tête surgit sans tarder dans "le creux d'une vaguelette" ; "mais une seconde vague déferle aussitôt et recouvre [cette] tête".

Rentrée dans sa cabane, elle fait un rêve visionnaire qui la fait pénétrer dans une grotte ; là "une vieille à la longue chevelure blanche montée en chignon lui fait un signe" et lui conseille d'aller jouer un air sur une flûte en os au bord du lac sous la pleine lune. L'épouse s'exécute et tout le buste de son mari, cette fois, émerge ; mais de nouveau, une vague le rattrape.

Elle se rend dans la grotte dont elle a rêvé, s'endort, et voit encore la vieille sorcière, qui lui commande : "Quand sa tête surgira des flots, tends le reflet à son visage". La jeune femme y retourne avec un miroir, et le mari parvient à échapper aux flots. Mais une vague terrible sépare les deux époux, les envoyant "à mille lieues l'un de l'autre".

La femme décide de garder des brebis dans le "duché de Savoie" ; lui de conduire des chevaux dans le "comté de Genève". Un jour, ils se rencontrent "dans la vallée de l'Arve" ; malheureusement, ils ne se reconnaissent pas. Cependant, attirés l'un par l'autre, ils décident de rester ensemble. Un soir, alors que la lune brille, l'homme joue un air sur sa flûte : c'est celui qu'elle-même a jadis joué pour le ramener des flots ! Soudain, ils se reconnaissent...

L'auteur fait suivre ce conte d'une réflexion sur l'absence de souvenir précis que laisse l'être aimé dans la conscience. Il l'explique par l'idée que l'amour s'attacherait à des traits renvoyant à un paradis perdu situé dans la "vie aquatique primitive" - un lieu, ou un stade de l'évolution dont on ne peut pas se souvenir, mais dont on peut avoir d'obscures réminiscences. Peut-être ce conte vient-il plus simplement d'un reste de croyance en les vies successives. Dans les relations amoureuses, c'est assez fréquent !

En tout cas, c'est une jolie légende."

Écrit par : RM | 29/11/2011

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