07/12/2011

Amiel et la France

paris_+france.jpgAmiel, auteur - genevois - du plus beau Journal intime jamais écrit en français, a eu parfois des mots durs pour la France, qu'il regardait comme organisée autour d'une forme de culte idolâtre qu'on vouait, selon lui, à la ville de Paris. A cet égard, on peut lire, dans les Fragments édités après sa mort par son ami Edmond Scherer, ces lignes: Le vulgaire citadin français est d'une badauderie délicieuse, malgré tout son esprit naturel, parce qu'il ne comprend que lui-même. Son pôle, son axe, son centre, son tout, c'est Paris; moins que cela, le ton parisien, le goût du jour, la mode. Grâce à ce fétichisme organisé, on a des millions de copies d'un seul patron original, tout un peuple manœuvrant comme les bobines d'une même manufacture, ou comme les jambes d'un même corps d'armée.

A vrai dire, c'est dur et un peu blasphématoire, mais Stendhal, qui était dauphinois, énonçait fréquemment les mêmes idées, et il certifie que cela lui valait, à Paris et globalement en France, beaucoup d'ostracisme. Cela scandalisait: c'était regardé comme choquant.

Mais les termes utilisés par Amiel à tort ou à raison rappellent les pieds dans le plat qu'a pu mettre Eva Joly lorsqu'elle a critiqué le défilé militaire du 14 Juillet. Cela rappelle, également, le poids de l'État dans l'industrie française, comme si, effectivement, l'État même était un gros complexe mécanique. Mais il s'agit de poésie, bien sûr. Amiel aimait les images fortes. Comme - selon les philosophes qui sont à la mode justement à Paris - tout est subjectif, cela ne manifeste, sans doute, que sa propre aigreur de n'y avoir pas été célèbre.

Du reste, il critiquait aussi les philosophes français, les disant plus orateurs de talent que véritablement philosophes, parce qu'ils ne s'attachaient pas tant à la vérité qu'à l'effet produit par leurs discours. Il les opposait, à ce titre, aux Allemands. Il n'avait pas vu, bien sûr, que comme tout est néant, ce sont les mots prononcés par les orateurs agréés par l'État qui modèlent et créent le monde - et donc déterminent la Vérité. C'est pour cela que l'on suit toujours les idées énoncées à Paris: même quand elles ne sont pas vraies, eût dit De Gaulle, elles le deviennent, puisqu'elles ont été exprimées dans le lieu par excellence de l'universel!

08:27 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook

Commentaires

De manière générale, lorsqu'on examine l'Histoire de nos régions comme je viens de passer près de deux ans à le faire, on est frappé par la fréquente émergence, à Genève, d'idées fortes, voire fondamentales, qui ne prennent véritablement leur envol qu'après avoir été révélées par la caisse de résonance parisienne.
Cette dualité dialectique est d'autant plus fascinante qu'elle semble échapper totalement à la plupart des observateurs, tant à Genève qu'à Paris.

Écrit par : Philippe Souaille | 07/12/2011

Paris est surtout une caisse de résonance: c'est la vérité. Il y a des moyens. Le Roi puis l'Etat les a donnés. Quand la culture à Paris est vide, c'est que la ville même refuse d'accueillir ce qui lui vient de l'extérieur. Genève est certainement une ville francophone intellectuellement active, et Amiel lui donnait un rôle particulier, comme je l'ai dit ici: http://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2011/09/24/amiel-et-le-role-intellectuel-de-geneve.html Mais les idées peuvent venir d'ailleurs, Joseph de Maistre et François de Sales ont aussi eu leur influence, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse. Cela dit, il y a la tendance à refuser par principe ce qui vient de la province: on considère que cela doit nourrir le système de façon indifférenciée, invisiblement, de l'intérieur. On accepte que Genève exprime en son nom propre des idées nouvelles, mais on ne l'accepte plus d'Annecy ou de Chambéry, depuis que ces villes sont devenues françaises. On ne l'accepte pas forcément d'Eva Joly, puisqu'elle a été naturalisée! Si elle s'était exprimée depuis Bergen, on ne lui en aurait pas voulu.

Écrit par : RM | 07/12/2011

(Car on raisonne selon le principe du centralisme culturel, et c'est en réalité ce que dénonçait Amiel, qui disait que c'était un reste de catholicisme et d'absolutisme. Mais il disait aussi que les Français savaient rendre agréables et accessibles les idées des Allemands!)

Écrit par : RM | 07/12/2011

ce qui reviendrait à dire que ce qui "s'énonce clairement" se conçoit aisément?

Écrit par : VOXGENEVENSIS | 08/12/2011

Oui, c'est l'esprit de Boileau. Voltaire aussi disait que Shakespeare était trop barbare, qu'il fallait le civiliser, pour rendre accessibles et clairs les concepts que ses pièces mettaient sur la scène, représentaient. Mais finalement, c'est aussi apparu comme une façon de l'édulcorer.

Écrit par : RM | 08/12/2011

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