11/03/2012

Mœbius nous quitte

moebius25.gifHier est mort le célèbre Mœbius, Jean Giraud, qui a attesté de la vigueur de la bande dessinée en France, et des dons des artistes français pour la science-fiction. La littérature et le cinéma, contrôlés en France par les élites, ont laissé ce noble genre en marge, mais la bande dessinée lui a donné un espace d'expansion remarquable. Or, Jean Giraud a montré qu'il existait, à cet égard, une école spécifiquement française: la tendance de son imaginaire avait des rapports avec les romanciers de science-fiction méconnus qu'étaient Gérard Klein, Stefan Wul, Michel Jeury, Kurt Steiner... Car les Français ont tendu à s'appuyer sur la technologie pour s'échapper dans des rêveries qui à mon sens s'enracinaient dans le poème du Bateau ivre d'Arthur Rimbaud: elles défiaient les lois physiques. Les Américains et même les Anglais tendaient à exploiter la technologie pour construire de nouveaux romans d'aventures, à l'inspiration renouvelée: les actions des héros, renforcées par leurs machines, s'élargissaient dans leurs effets. Mais les Français l'ont prise comme prétexte à l'invention libre de mondes bariolés. Le lien avec les psychotropes a été établi par Jean Giraud lui-même, puisqu'il a avoué pratiquer les rites amérindiens impliquant la prise de peyotl: ce que, de façon magnifique, Jan Kounen a restitué dans son adaptation filmée de la bande dessinée Blueberry - pourtant l'une des plus réalistes qu'ait créées son auteur.

Quand j'étais petit, à vrai dire, je lisais - et aimais - Blueberry, mais avec les séries de science-fiction de Moebius, souvent réalisées en collaboration avec Jodorowski, j'avais plus de mal: c'était, pour moi, trop baroque, trop bizarre, rappelant surtout, chez les romanciers, Stefan Wul, dont je n'ai jamais été un grand admirateur, ses images me paraissant trop vaporeuses: je préférais le plus solide Gérard Klein. Mais on sait que le dessin animé Métal hurlant adapta en partie la célèbre série de Mœbius appeléetaarna.jpg L'Incal: or, quand je l'ai vu, à sa sortie, je fus émerveillé par l'épisode très beau qu'on en avait tiré, Taarna. Les réalisateurs américains y avaient mêlé Robert E. Howard et J. R. R. Tolkien pour créer une histoire plus suivie que celles de Jean Giraud, et les décors et costumes restant les siens, c'était très réussi. Les Américains ont d'ailleurs reconnu qu'en science-fiction, les Français avaient une capacité à créer des univers complètement affranchis du réalisme, et que cela les rendait profondément intéressants; Mœbius était souvent cité. L'envers de cette faculté est l'impression de désordre dans les histoires mêmes...

La raison profonde, à mes yeux, en est les habitudes de dogmatisme héritées du catholicisme d'Etat: ce qui apparaît comme rationnel, en France, est, sur le plan moral, ce qu'énoncent les prêtres ou les instituteurs, et, sur le plan physique, ce qu'énonce la science officielle. Et ainsi, dès qu'on veut aller dans le libre sentiment et la libre imagination, on pense nécessaire de quitter toute logique. Or, Cicéron le disait: le poétique, le fabuleux, a sa logique propre, qui ne renvoie pas à un point d'appui postulé a priori, certes, mais lie les éléments entre eux de façon cohérente, et donne ainsi aux images sorties du rêve the inner consistency of reality, comme disait Tolkien. En bref, en France, on a trop pris l'habitude de regarder la pensée claire comme imposée par la société pour songer à la déployer de façon spécifique au sein d'un univers individuel!

Mais au moins cela permet-il d'explorer toutes les possibilités, comme au sein du surréalisme...

Moebius, au bout du compte, est le symbole d'une génération d'artistes laissée en marge par les élites, mais en réalité plus profondément significative, pour leur époque, que celles-ci.

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