17/03/2012

Marguerite Duras à Kampot

1001431710_ac1a560b4e.jpgLe livre qui a rendu Marguerite Duras célèbre, Un Barrage contre le Pacifique, se passe près de Kampot, au Cambodge: mon oncle, Luc Mogenet, dans son guide sur Kampot, l'a démontré. C'est lui aussi qui, à l'époque où il m'avait invité au Cameroun, où il travaillait, m'a offert non seulement son guide sur Kampot, mais aussi le livre de Duras même. Déjà, il y a presque dix ans, je songeais à me rendre au Cambodge!

Or, le livre de Duras est beau, mais triste, et fait un tableau morne et oppressant de la vie en Indochine. Le monde y apparaît comme grisâtre, ou blanchâtre, sans couleurs, plein d'une chaleur humide et fade, étouffante. J'ai déjà parlé de ma surprise, en arrivant sur les lieux: cela n'a rien à voir. Les couleurs étaient flamboyantes, et le soleil n'avait rien d'écrasant, l'air n'avait rien d'oppressant. Bien au contraire, l'humidité diffusait la lumière du soleil - l'empêchant, peut-être, d'avoir une forme aussi nette qu'en Occident, mais la rendant plus vaste, plus enveloppante, plus remplie d'amour et de bonté. Ses rayons créent dans les vagues nuées tellement de formes, sur les eaux du fleuve tellement d'étoiles, qu'il ne faut pas s'étonner de ce que les Khmers voient dans tous les lieux des déesses, des anges féminins qui protègent les hommes qui y vivent - et qui, venant des hauteurs, repoussent les ombres noires de la Terre. Les maisons traditionnelles, montées sur pilotis, attestent d'une même aspiration au Ciel, et d'une volonté marquée de ne pas être enchaîné à la Terre. On ne peut pas parler simplement d'hygiène, car, comme mon oncle me l'a fait remarquer, les Chinois qui s'installent dans les lieux construisent le plancher de leur maison à même le sol, et ne sont pas plus malades que les autres. Les textes sacrés des Khmers, du reste, invoquent les esprits lumineux d'enBouddha près de Kampot.JPG haut contre les fantômes ténébreux d'en bas; notamment le Hau Pralung, dont je reparlerai, si je puis.

Au bout du compte, cette respiration morale qu'on peut ressentir partout, selon moi, au Cambodge, est justement ce qui n'était pas présent dans le livre mélancolique, triste, de Marguerite Duras - lequel rappelle, à cet égard, André Malraux et sa Voie royale. Je voyais bien, à Kampot, les lignes des maisons dont avait parlé Duras, leurs formes: je reconnaissais l'architecture coloniale; mais j'avais imaginé ces maisons décrépites, sans teinte distincte; or, elles étaient pleines de couleurs vives, peintes en jaune, en rouge, en vert, couvertes le soir de guirlandes électriques qu'en Occident on réserve à Noël et qu'en Asie on place dans les rues toute l'année, faisant de chaque jour un don du Ciel! On les met même autour des figures de Bouddha, dans les temples: j'en reparlerai aussi. Car le plus grand souffle, le plus grand éclat d'éternité présent partout, y compris dans les campagnes, vient à mon avis de ce qu'on peut voir dans les temples: Bouddha doré trônant, majestueux et serein - gardant, au couchant - dans le merveilleux paradis de l'ouest -, la porte du Ciel, surveillant ses entrées et ses sorties, autorisant les unes, interdisant les autres! Ce dont Duras et Malraux n'ont jamais parlé, naturellement. Leur agnosticisme peut-être les en empêchait... Mais la réalité, pour moi, l'intègre.

08:56 Publié dans Thaïs & Khmers | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook

Commentaires

Beau billet! En tout cas vos photos traduisent bien ce flamboiement du soleil couchant. pour les maisons, et l'urbanisme en général, l'apparence du désordre semble être une constante de ce que je connais de l'Asie. On m'avait expliqué au Japon que cette habitude de placer les câbles électriques visibles à l'extérieur des maisons avait pour but d'éviter les incendies en cas de tremblement de terre. Mais ce désordre peut également être une source de ravissement, lorsqu'on croise au tournant d'une rue une très ancienne maison en bois, à côté d'un immeuble moderne. C'est une drôle de cohabitation qui a pu heurter un sens de l'ordre très européen, où les plans des villes sont quadrillés, mais il faut pouvoir sortir de ses propres schémas pour intégrer une réalité plus foisonnante.

Écrit par : Inma Abbet | 18/03/2012

Oui, ce qui est magnifique, en Asie, c'est qu'en apparence, un grand désordre règne, mais qu'en réalité, il y a une telle attention aux autres, un tel sens inné de la fraternité humaine que tout s'ordonne de soi-même, dans le déroulement des choses. Un Etat qui prétendrait tout régler de l'extérieur, et tout quadriller, y créerait forcément une catastrophe, comme d'ailleurs cela s'est vu au Cambodge. Pour les Cambodgiens, ce qui garantit la vie sociale, c'est la vie morale, et le roi par exemple cristallise celle-ci, la représente, comme l'empereur au Japon. Ce que fait l'Etat reste moins important.

Pour les fils électriques, on m'a dit, moi, que c'était parce qu'au Cambodge et en Thaïlande, il y avait des pluies trop fortes, que cela retourne le sol et mettrait à nu les fils enterrés! Chacun a ses raisons... Mais au bout du compte, nous sommes dans des pays où l'Etat intervient le moins possible, et n'intervient que quand c'est nécessaire. La logique serait que ce soit les entreprises qui créent de l'électricité qui enterrent les fils, mais il faut une bonne raison, et si elle n'est pas économique, elle vient de l'Etat, mais dans le sens où par exemple ces fils nuisent à la santé. Sinon, à quoi bon les cacher? Les montrer, c'est aussi rappeler ce qu'on sacrifie à la fée électricité, qui est souvent carabosse.

Merci de votre visite et de votre appréciation, quoi qu'il en soit, ô Inma!

Écrit par : Rémi Mogenet | 18/03/2012

Très bel article, et je suis heureux que le charme de Kampot ai agit sur vous autant que sur moi...

Écrit par : LGV | 19/03/2012

Merci. Que vous, résident permanent à Kampot, approuviez le contenu me fait plaisir et même me flatte. Nous voulions nous aussi remonter le fleuve en bateau, mais nous n'avons pas eu le temps. Ce sera pour quand nous reviendrons.

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/03/2012

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