29/03/2012

Leigh Brackett sur la planète Mars

Brackett.jpgA l'occasion de la sortie du film qui lui était consacré, j'ai évoqué John Carter, le personnage d'Edgar Rice Burroughs qui fut le premier jalon d'une mythologie de la planète Mars qui s'est construite au vingtième siècle. Car dans l'Antiquité, Mars était le brillant joyau qui brillait sur le front d'un dieu - que les chrétiens ont assimilé à un ange, Samaël. L'astre était réputé tourner sur un cercle cosmique qu'on appelait un ciel, qu'on regardait comme peuplé d'esprits, auquel les âmes dignes pouvaient prétendre, et qui, des sept cieux qu'on comptait, était le cinquième.

Le matérialisme scientifique a changé cette conception pour faire de Mars une seconde Terre, et les écrivains l'ont dès lors vue comme un monde qui n'avait de divin que ses teintes, plaquées sur sa matérialité fondamentale. Cela en a fait une sorte de pays merveilleux, plus proche des dieux que ne l'est le nôtre, mais demeurant dans l'espace physique. Cela apparaît clairement chez Burroughs, ainsi que chez sa continuatrice, l'excellente Leigh Brackett. Elle a créé à son tour une Mars desséchée mais pleine de foi pour les dieux et pénétrée de créatures étranges, en général démoniaques, mais pouvant aussi avoir sur eux un air de féerie. Les vrais dieux de Mars n'apparaissent néanmoins que dans un seul roman, The Sword of Rhiannon, qui fait remonter le Temps à un Terrien jusqu'à un âge au sein duquel la Terre n'était peuplée d'aucun être évolué et Mars était pleine de mers d'or et de créatures enchantées à mi-chemin entre l'homme et la bête et liées aux éléments. Or, dans ce monde, veillent, depuis l'espace intersidéral,LeighBrackett.jpg d'immortelles ombres lumineuses, douées de pouvoirs divins. Brackett laisse entendre qu'ils ont suffisamment progressé pour vivre sans corps, mais cette évolution fut également, chez eux, morale: car ils sont sages, et lorsqu'on les croit mauvais, c'est parce qu'on les connaît mal, qu'on interprète leurs actions de façon biaisée. Comme les Immortels de John Carter, ils conseillent en secret les vivants en se plaçant dans leur corps, ou dans celui de gens de leur entourage, mais, quand on les croit démoniaques et animés de mauvaises intentions, ils veulent réellement le bien de l'humanité et du monde, et il faut croire en eux, leur faire confiance.

Pour moi, ce roman est une sorte de sommet de la littérature populaire. Brackett y dépasse le rejet des êtres immortels que d'abord on a observé dans les romans martiens de Burroughs, ou les récits barbares de R. E. Howard, ou bien encore les nouvelles de Lovecraft, pour rejoindre Platon, qui condamnait les poètes qui présentaient les dieux comme mauvais. L'intrigue de son roman montre qu'elle l'a fait sciemment. Elle est méconnue, mais je l'apprécie beaucoup: la fantaisie s'y transcende jusqu'à toucher au mythologique. On comprend que George Lucas ait cherché à la faire collaborer à ses films: elle a écrit une des versions préparatoires de The Empire Strikes Back.

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27/03/2012

Printemps du Livre à Clarafond-Arcine

clarafond-arcine_105717.jpgLa Société des Auteurs savoyards organise chaque année un salon réservé à ses membres, appelé Printemps du Livre, et cette année, il aura lieu à Clarafond-Arcine, en Haute-Savoie, près de Bellegarde-sur-Valserine, dans le département de l'Ain, et pas loin de Frangy - ce qu'on appelle le plateau de la Semine, dans le Genevois de l'ouest, et qui est verdoyant et vallonné: le paysage est déjà français. Arcine fut créé, de surcroît, par l'abbaye de Saint-Claude, dans le département du Jura, et j'y ai vécu: je suis donc content de m'y rendre, car j'y exposerai moi-même mes livres. Ce sera dimanche 1er avril de 10 h à 17 h dans la grande salle des fêtes. Vous pourrez certainement y retrouver beaucoup d'écrivains dont j'ai parlé sur ce blog et qui ont fait l'objet d'un chapitre dans mon livre Muses contemporaines de Savoie.

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25/03/2012

Une ancre magique à Phnom Penh

Padmapani_01.jpgIl existe au Cambodge, en particulier à Phnom Penh, un journal en anglais appelé The Cambodia Daily. Mon oncle m'en a donné plusieurs exemplaires, avant que je ne reparte en Europe, et, sur le moment, je ne savais qu'en faire, mais, en attendant les divers avions qui devaient m'emmener de Siem Reap, près d'Angkor, à Genève en passant par Bangkok et Francfort, j'en ai vu l'utilité. J'ai compris, même, à quel point cette lecture était aussi fascinante qu'instructive: elle informe sur le Cambodge actuel. Et le fait le plus extraordinaire est qu'elle confirme, globalement, l'impression que le mode de penser profondément mythologique de l'Asie n'appartient pas spécialement au passé. On le remarque dans les films qui en viennent: les Immortels y apparaissent fréquemment et facilement. Les vies successives y sont présentes constamment. Ma tante même me disait que dans sa jeunesse, à Phnom Penh, on regardait volontiers des films indiens qui racontaient par exemple qu'un dieu avait maudit une femme à cause d'une faute qu'elle avait commise et que des serpents ensuite l'attaquaient: comme dans Homère, lorsque les compagnons d'Ulysse mangent les bœufs sacrés du Soleil et qu'ensuite, des monstres les dévorent!

Un article daté du mardi 14 février 2012, dans ce Cambodia Daily, raconte qu'à Phnom Penh, une semaine auparavant, l'ancre d'un bateau du dix-neuvième siècle a été proposée à la vente à une dame d'une quarantaine d'années, qu'elle refusa d'abord d'acheter. Mais la nuit suivante, elle a rêvé, selon ses propres dires, d'une déesse mère qui est descendue du ciel et qui lui a dit que cette ancre devait être placée dans l'enceinte du Palais Royal. Elle l'a donc achetée, et il s'est avéré que cet objet avait d'étonnants pouvoirs de guérison, notamment pour les douleurs articulaires, et que ces pouvoirs s'exerçaient pour tous ceux qui s'en approchaient. Car l'ancre, placée dans une pagode, avait été mise à la disposition de tous.

L'abbé de la pagode a alors déclaré que ceux qui connaissaient réellement la doctrine de Bouddha savaient que cette ancre n'avait pas de pouvoir; mais que ceux qui lui attribuaient du pouvoir étaient libres de le faire, et que l'ancre resterait, par conséquent, dans la pagode.

Le motif d'une telle bienveillance des moines ne se trouve pas, je crois, dans une tolérance de principe, qu'on regarderait comme obligatoire, ainsi qu'on le fait en Occident, mais de la considération que tout culte tend, au final, à Bouddha, qu'on en soit conscient ou non. J'expliquerai ce que cela implique et d'où me vient une telle idée un autre jour, si je puis.

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21/03/2012

John Carter of Mars

ffddpm.jpgQuand j'étais petit, je lisais les épiques romans d'Edgar Rice Burroughs avec un certain ravissement: Tarzan, bien sûr, mais aussi Pellucidar - un monde s'étendant à l'intérieur de la Terre -, Caspak - un continent oublié - et John Carter - les aventures d'un Terrien sur Mars. Cette dernière série était ma préférée, parce que Mars était un monde forgé sur le modèle antique, mâtiné d'Orient, et il avait ses propres croyances, sa propre mythologie. Or, celle-ci, comme le film récemment sorti qui adapte cette histoire le montre, se matérialisait au travers de mages étranges, semblant vouloir le mal pour les êtres humains et disposant de pouvoirs fabuleux, maîtrisant la force qui anime le monde en secret, et se manifeste par une jolie lumière bleue. Ils étaient immortels, volaient dans les airs, apparaissaient dans le ciel à la façon de divinités orientales, puis prenaient la forme qu'ils voulaient, et s'évanouissaient dans une nuée d'étincelles - toujours bleues - dès qu'ils le désiraient. Guidant les hommes en prenant le visage de leurs conseillers ordinaires ou de leurs amis intimes, ils confiaient aux uns ou aux autres le pouvoir suprême selon leurs buts cachés - qui semblaient surtout émaner du désir de conserver pour eux seuls le secret de cette force cosmique, de telle sorte qu'ils empêchaient les mortels les plus avancés de s'en emparer à leur tour par leur propre intelligence, et n'accordaient leurs grâces qu'à des imbéciles. Heureusement, un Terrien doué d'un esprit prométhéen rétablissait l'ordre et vainquait au moins les mortels de Mars que les immortels diaboliques douaient de pouvoirs fulgurants - faute de pouvoir vaincre les Immortels eux-mêmes. Telle est la trame fondamentale de l'histoire du film John Carter, que beaucoup, dit-on, ont eu du mal à suivre.

F_Frazetta_040.jpgPlaton condamna jadis les artistes qui montraient des dieux mauvais: cette histoire de John Carter of Mars serait tombée sous son couperet. Car la force qui permet au héros de rétablir l'équilibre ne vient, apparemment, que de lui-même.

Toutefois, il est remarquable qu'il n'y parvienne que quand il devient Martien à part entière, luttant au nom de la déesse Issus - l'âme même de la planète. Par amour pour la princesse qui est sur le point de découvrir le secret que conservent jalousement les Immortels, il bondit en prononçant le nom saint et sacré, puis vainc ses ennemis! Et c'est là que le mystère reste total, car les Immortels sont eux aussi censés émaner de la Déesse. On est donc un peu perdu, entre le Bien et le Mal.

Sinon, je n'imaginais pas John Carter avec les cheveux aussi longs que dans le film, ni peut-être avec un air aussi jeune: je le voyais plus mâle, plus conforme à l'archétype du héros colonial: plus sûr de lui. Plus digne. Moins cabot.

Mais ces Immortels et leur reine Issus ont sur eux un air de mystère inoubliable. On a l'impression qu'on connaît ces êtres, bien qu'on sache qu'on les voit pour la première fois. Comme s'ils existaient déjà avant le film. C'est assez poignant.

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19/03/2012

Bernard Cornet et le bagne du fort d’Aiton

Aiton_50260_Le-Fort.jpgIl y a déjà quelques mois, j'ai reçu un livre, envoyé par son auteur, un certain Bernard Cornet, Parisien; il était intitulé: Le Bagne du fort d'Aiton. Il s'agit de souvenirs du temps où Bernard Cornet, accomplissant son service militaire avec l'esprit rebelle qui caractérise souvent les Parisiens, fit assez de bêtises pour être envoyé dans le dernier bagne ayant existé en France: le fort d'Aiton, en Savoie. Il y raconte sa dure vie. Plusieurs décennies après, la rage contre les officiers qui le gardaient et lui faisaient subir mille souffrances ne s'est pas vraiment éteinte. Il les couvre de son mépris vengeur.

Une journée lui reste en mémoire comme une grâce: les bagnards ont érigé une croix au sommet d'une montagne. On se demande toujours qui a érigé ces saints objets dans ces hauts lieux; c'est un début de réponse. Ce jour-là, une sorte de douceur était répandue dans les âmes, y compris celles des gardiens; on s'enthousiasmait, on dansait, même, autour de la croix érigée: l'objet était regardé comme sacré par tous - y compris les malfrats les plus impénitents. Il concentrait en lui les forces de salut et les faisait rayonner sur la Terre, dans les vallées.

Bernard Cornet d'ailleurs se dit croyant: l'homme a le choix entre le Bien et le Mal, dit-il, entre Dieu et Satan; et cette foi l'a protégé durant son calvaire.

Peut-être que le sentiment de sa propre supériorité, qui dès le départ lui a valu tous ses ennuis, a eu aussi son rôle à jouer.

Un témoignage intéressant, publié aux éditions ABM, dans le département qu'habite Bernard Cornet, le n° 77: Seine-et-Marne. Au prix de 10 €.

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17/03/2012

Marguerite Duras à Kampot

1001431710_ac1a560b4e.jpgLe livre qui a rendu Marguerite Duras célèbre, Un Barrage contre le Pacifique, se passe près de Kampot, au Cambodge: mon oncle, Luc Mogenet, dans son guide sur Kampot, l'a démontré. C'est lui aussi qui, à l'époque où il m'avait invité au Cameroun, où il travaillait, m'a offert non seulement son guide sur Kampot, mais aussi le livre de Duras même. Déjà, il y a presque dix ans, je songeais à me rendre au Cambodge!

Or, le livre de Duras est beau, mais triste, et fait un tableau morne et oppressant de la vie en Indochine. Le monde y apparaît comme grisâtre, ou blanchâtre, sans couleurs, plein d'une chaleur humide et fade, étouffante. J'ai déjà parlé de ma surprise, en arrivant sur les lieux: cela n'a rien à voir. Les couleurs étaient flamboyantes, et le soleil n'avait rien d'écrasant, l'air n'avait rien d'oppressant. Bien au contraire, l'humidité diffusait la lumière du soleil - l'empêchant, peut-être, d'avoir une forme aussi nette qu'en Occident, mais la rendant plus vaste, plus enveloppante, plus remplie d'amour et de bonté. Ses rayons créent dans les vagues nuées tellement de formes, sur les eaux du fleuve tellement d'étoiles, qu'il ne faut pas s'étonner de ce que les Khmers voient dans tous les lieux des déesses, des anges féminins qui protègent les hommes qui y vivent - et qui, venant des hauteurs, repoussent les ombres noires de la Terre. Les maisons traditionnelles, montées sur pilotis, attestent d'une même aspiration au Ciel, et d'une volonté marquée de ne pas être enchaîné à la Terre. On ne peut pas parler simplement d'hygiène, car, comme mon oncle me l'a fait remarquer, les Chinois qui s'installent dans les lieux construisent le plancher de leur maison à même le sol, et ne sont pas plus malades que les autres. Les textes sacrés des Khmers, du reste, invoquent les esprits lumineux d'enBouddha près de Kampot.JPG haut contre les fantômes ténébreux d'en bas; notamment le Hau Pralung, dont je reparlerai, si je puis.

Au bout du compte, cette respiration morale qu'on peut ressentir partout, selon moi, au Cambodge, est justement ce qui n'était pas présent dans le livre mélancolique, triste, de Marguerite Duras - lequel rappelle, à cet égard, André Malraux et sa Voie royale. Je voyais bien, à Kampot, les lignes des maisons dont avait parlé Duras, leurs formes: je reconnaissais l'architecture coloniale; mais j'avais imaginé ces maisons décrépites, sans teinte distincte; or, elles étaient pleines de couleurs vives, peintes en jaune, en rouge, en vert, couvertes le soir de guirlandes électriques qu'en Occident on réserve à Noël et qu'en Asie on place dans les rues toute l'année, faisant de chaque jour un don du Ciel! On les met même autour des figures de Bouddha, dans les temples: j'en reparlerai aussi. Car le plus grand souffle, le plus grand éclat d'éternité présent partout, y compris dans les campagnes, vient à mon avis de ce qu'on peut voir dans les temples: Bouddha doré trônant, majestueux et serein - gardant, au couchant - dans le merveilleux paradis de l'ouest -, la porte du Ciel, surveillant ses entrées et ses sorties, autorisant les unes, interdisant les autres! Ce dont Duras et Malraux n'ont jamais parlé, naturellement. Leur agnosticisme peut-être les en empêchait... Mais la réalité, pour moi, l'intègre.

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13/03/2012

Green Lantern

the_green_lantern_sinestro.jpgOn a beaucoup critiqué le film Green Lantern, le disant même épouvantable. Mais j'ai trouvé que c'était injuste, excessif. J'avoue que j'ai aimé le fond mythologique mêlé de science-fiction et que mon sentiment est que, une fois de plus, on s'en prend à un film parce qu'il est d'essence mythologique, comme on l'a fait avec Thor, ou The Tree of Life de Terrence Malick, auquel on a reproché avec âpreté d'avoir montré le monde situé au-delà de l'espace physique.

On a dit que Green Lantern était laid. Mais le costume du héros est d'un beau vert brillant: il luit de lui-même; il est magique. Parfois, ce héros est devant un ciel jaune-orangé de fin du monde, au sein du crépuscule, et des lanternes rouges sont posées à côté de lui: l'effet en est envoûtant, comme dans un rêve. A-t-on dit le film laid pour condamner la mystique des couleurs qu'il développe? Car il assimile le vert à la volonté, laquelle, venant de tous les êtres de l'univers, se concentre dans la planète qui en est le centre - l'âme. Pour moi, ce lien entre les couleurs et les facultés de l'âme est simplement magnifique.

Le mal, c'est vrai, est peint de façon hideuse: il est assimilé au jaune, présenté comme la teinte de la peur. Il se répand comme une pieuvre informe, une fumée épaisse, une ténèbre palpable, ne rappelant que vaguement les traits du visage du démon qui l'habite; mais je trouve que c'est d'un grand sens esthétique que de peindre le mal de façon laide. Les films qui, tel Captain America, aseptisent tout pour que tout soit joli, même les méchants, me semblent absurdes. Ils montrent un goût de la forme pour elle-même qui me paraît dénué de sens. Quand le méchant immortel passé du côté de la couleur jaune, dans Green Lantern, avale les êtres, il leur arrache leur âme devenue d'un jaune brillant parce que dominées par la peur: c'est assez fascinant.

Le pouvoir du héros est de matérialiser par la volonté ce qu'il imagine: c'est vert, translucide, fait d'éther cristallisé; c'est charmant.

Les immortels qui veillent sur l'univers sont petits, gris et laids, mais ils m'ont paru amusants: ils sont argentés, et ils demeurent sur de hautes colonnes, tels des anachorètes. Une longue cape rouge descend d'eux jusqu'à terre. C'est baroque et incroyable. La laideur de ces dieux était plus drôle que choquante. Des gnomes cosmiques qui veillent sur l'univers, cela ne manque pas de sel. Cela rappelle Huon de Bordeaux et son nain roi de Faërie, Aubéron! J'ai trouvé que dans sa simplicité mêlée d'images grandioses, Green Lantern était en fait un film très agréable, plus que beaucoup du même genre qui se prennent plus au sérieux et prétendent faire des films pour adultes avec des super-héros: ce qui est un non-sens.

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11/03/2012

Mœbius nous quitte

moebius25.gifHier est mort le célèbre Mœbius, Jean Giraud, qui a attesté de la vigueur de la bande dessinée en France, et des dons des artistes français pour la science-fiction. La littérature et le cinéma, contrôlés en France par les élites, ont laissé ce noble genre en marge, mais la bande dessinée lui a donné un espace d'expansion remarquable. Or, Jean Giraud a montré qu'il existait, à cet égard, une école spécifiquement française: la tendance de son imaginaire avait des rapports avec les romanciers de science-fiction méconnus qu'étaient Gérard Klein, Stefan Wul, Michel Jeury, Kurt Steiner... Car les Français ont tendu à s'appuyer sur la technologie pour s'échapper dans des rêveries qui à mon sens s'enracinaient dans le poème du Bateau ivre d'Arthur Rimbaud: elles défiaient les lois physiques. Les Américains et même les Anglais tendaient à exploiter la technologie pour construire de nouveaux romans d'aventures, à l'inspiration renouvelée: les actions des héros, renforcées par leurs machines, s'élargissaient dans leurs effets. Mais les Français l'ont prise comme prétexte à l'invention libre de mondes bariolés. Le lien avec les psychotropes a été établi par Jean Giraud lui-même, puisqu'il a avoué pratiquer les rites amérindiens impliquant la prise de peyotl: ce que, de façon magnifique, Jan Kounen a restitué dans son adaptation filmée de la bande dessinée Blueberry - pourtant l'une des plus réalistes qu'ait créées son auteur.

Quand j'étais petit, à vrai dire, je lisais - et aimais - Blueberry, mais avec les séries de science-fiction de Moebius, souvent réalisées en collaboration avec Jodorowski, j'avais plus de mal: c'était, pour moi, trop baroque, trop bizarre, rappelant surtout, chez les romanciers, Stefan Wul, dont je n'ai jamais été un grand admirateur, ses images me paraissant trop vaporeuses: je préférais le plus solide Gérard Klein. Mais on sait que le dessin animé Métal hurlant adapta en partie la célèbre série de Mœbius appeléetaarna.jpg L'Incal: or, quand je l'ai vu, à sa sortie, je fus émerveillé par l'épisode très beau qu'on en avait tiré, Taarna. Les réalisateurs américains y avaient mêlé Robert E. Howard et J. R. R. Tolkien pour créer une histoire plus suivie que celles de Jean Giraud, et les décors et costumes restant les siens, c'était très réussi. Les Américains ont d'ailleurs reconnu qu'en science-fiction, les Français avaient une capacité à créer des univers complètement affranchis du réalisme, et que cela les rendait profondément intéressants; Mœbius était souvent cité. L'envers de cette faculté est l'impression de désordre dans les histoires mêmes...

La raison profonde, à mes yeux, en est les habitudes de dogmatisme héritées du catholicisme d'Etat: ce qui apparaît comme rationnel, en France, est, sur le plan moral, ce qu'énoncent les prêtres ou les instituteurs, et, sur le plan physique, ce qu'énonce la science officielle. Et ainsi, dès qu'on veut aller dans le libre sentiment et la libre imagination, on pense nécessaire de quitter toute logique. Or, Cicéron le disait: le poétique, le fabuleux, a sa logique propre, qui ne renvoie pas à un point d'appui postulé a priori, certes, mais lie les éléments entre eux de façon cohérente, et donne ainsi aux images sorties du rêve the inner consistency of reality, comme disait Tolkien. En bref, en France, on a trop pris l'habitude de regarder la pensée claire comme imposée par la société pour songer à la déployer de façon spécifique au sein d'un univers individuel!

Mais au moins cela permet-il d'explorer toutes les possibilités, comme au sein du surréalisme...

Moebius, au bout du compte, est le symbole d'une génération d'artistes laissée en marge par les élites, mais en réalité plus profondément significative, pour leur époque, que celles-ci.

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09/03/2012

Les élèves de Boëge chez les Poètes de la Cité

Fetes-mondiale-poesie-500-03.210-copie-1.jpgDimanche 18 mars prochain, au théâtre du Caveau, à 10 h 30, aura lieu, à l'occasion de la Journée Mondiale de la Poésie, un récital des Poètes de la Cité, qui, cette année, ont invité, pour commencer le spectacle, des élèves du Collège de Boëge, où je travaille. Mais ce ne sont pas les miens: ce sont ceux de mon collègue Marc Bron, enseignant de Langue Savoyarde: ils réciteront des poèmes en savoyard traduits ensuite en français. Marc Bron effectuera également une présentation de son enseignement et de la langue même qu'il enseigne, laquelle est de la même famille que celle du Cé qu'è Lainô - et qu'on a parlée à Genève autrefois.

A 11 h 30, des comédiens professionnels, Magali Fouchault et Erik Desfosses, réciteront les poèmes des Poètes de la Cité eux-mêmes, et j'en fais partie, mais il y en a beaucoup d'autres - souvent bien meilleurs! On pourra avoir leur liste complète, ainsi que le nom des élèves présents et le déroulement exact de cette journée de poésie sur le site électronique des Poètes.

Quelle plus belle marque de fraternité que cette journée poétique à la fois internationale comme l'est Genève et transfrontalière comme l'est la région lorsqu'elle intègre la France voisine? Du plus local au plus global, Genève enfin accueille le monde entier entre ses murs! Car disons-le: l'international tend à ne concerner que les élites mondiales, et semble tenir les peuples confinés dans leurs frontières à l'écart. Mais dimanche 18 mars, au théâtre du Caveau, sera présente aussi la langue de ce qu'on peut appeler le terroir sabaudo-genevois: le peuple lui-même s'unira à travers les barrières érigées pour lui par les puissants, comme eût dit Voltaire.

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05/03/2012

La Savoie historique vue par les écrivains: un livre

9782915069280_fiche.jpgMon prochain livre est annoncé pour le 15 avril; il paraîtra aux éditions Cité 4, et il portera sur la Savoie historique telle qu'elle fut et est perçue par les écrivains au cours des siècles: cela va de Tite-Live, à l'époque d'Auguste, à Pascal Quignard, qui l'évoque dans un conte. Cela ne concerne que des auteurs européens: anglais, italiens, français, suisses, genevois, allemands, pour les modernes - latins pour l'Antiquité.

Il n'y a sans doute pas tout. Mais j'ai consacré de nombreuses pages à Jean-Jacques Rousseau, ainsi qu'à Lamartine.

Le titre de l'ouvrage est Écrivains en pays de Savoie (Savoie, Haute-Savoie), et il coûte 16 €. On peut le commander dès à présent.

Il s'en dégage que la Savoie est une terre qui fait rêver, un peu mythique, tant par son paysage que par ses habitants et ses glorieux princes. Encore aujourd'hui, on aime à la fantasmer, à la reconstruire dans l'imaginaire.

Je signale aux amateurs de langue régionale que j'ai cité La Chanson de Girart de Roussillon, écrite pour l'essentiel en dauphinois médiéval, et La Conspiration de Compesières, chanson écrite en dialecte genevois au dix-septième siècle. Le Moyen Âge est globalement assez présent, et cela surprendra peut-être.

L'époque contemporaine est bien représentée aussi, notamment par les Suisses romands, qui, avec la démocratisation, ont beaucoup cherché à retrouver leurs racines savoyardes.

Un bon livre, à mon avis!

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03/03/2012

Voyage au Cambodge

uploaded_19187.jpgMon oncle Luc Mogenet est un géographe auteur de plusieurs livres sur des régions ou des endroits du monde qui lui sont chers et qu'il connaît pour y avoir vécu: Louang-Prabang, au Laos, la Guinée (Conakry), Kampot au Cambodge, et le Désert de Platé, dans le Faucigny. Pour le livre qu'il a écrit sur ce dernier (publié aux éditions Le Tour), je lui ai consacré un chapitre dans mes Muses contemporaines de Savoie (les écrivains savoyards depuis 1900); car, même s'il vit à Paris, il est issu d'une famille de Samoëns, et il y revient régulièrement. Il m'a fait l'honneur de m'inviter au Cambodge, où il a une maison et dont ma tante est originaire, et je n'ai pas pu résister au désir d'accepter: l'Asie me fascine, et c'était pour moi une occasion de la découvrir. Qu'il en soit profondément remercié.

Le Cambodge étant dominé par le bouddhisme théravadin, dit du Petit Véhicule - se voulant essentiellement lié à Gautama Bouddha et à ses paroles -, j'ai lu, avant de m'y rendre, le Dhammapada, recueil des maximes du Très Saint. Je m'efforcerai de dire de quelle façon le bouddhisme agit, selon ce que j'ai pu voir ou lire, car, au temple, ce Dhammapada est récité en pâli, langue que la plupart des Khmers ne comprennent pas, et la question se pose de savoir si le contenu de ce noble ouvrage est réellement présent dans les esprits. En Thaïlande, il en va de même, le thaï n'ayant non plus rien à voir, à l'origine, avec le pâli, ou le sanskrit; et je suis passé par Bangkok.

Mais j'évoquerai en premier lieu de ce qui m'a immédiatement frappé et surpris lorsque je suis arrivé dans ces nobles contrées d'Asie: l'incroyable vitalité. Tout y est animé, bruyant, foisonnant, virevoltant, et il n'y a pas du tout le calme austère de nos pays d'Europe de l'Ouest. L'Italie en donne peut-être une idée, mais encore au-dessous de la réalité. J'ai d'abord cru que c'était propre à Bangkok, mais à Kampot aussi, tout était coloré, en mouvement; or, ce n'est qu'une petite ville provinciale. L'Asie déborde, jusque dans de tels lieux, de couleurs flamboyantes. Même dans les campagnes, la vie est foisonnante et les routes sont remplies de gens qui roulent à vélo, en moto, en tuk-tuk (sorte de petits carrosses tirés par des mobylettes et servant de taxis). Les pistes, à leur tour, sont constellées de maisons, de commerces, d'une incessante activité. Une tension constante vers un développement accru - dont le Japon est souvent le modèle - habite les endroits les plus pauvres. Pourtant, cela n'empêche pas des comportements intelligents et réglés, une constante attention aux autres, un sens aigu de la vie sociale. A cet égard, l'influence du bouddhisme est moins directe qu'on pourrait croire, mais elle est bien réelle. J'y reviendrai, si je puis.

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01/03/2012

Inégalités des civilisations

Louis_XIV_-_Charles_le_Brun (1).jpgQue vaut une civilisation qui légifère sur l'histoire? Pas grand-chose, sans doute. Je ne sais pas pourquoi ceux qui parlent de l'inégalité des civilisations mettent toujours celle à laquelle ils se sentent appartenir au-dessus des autres. L'idée aurait plus de crédit si on commençait par reconnaître que sa propre culture fait partie des moins avancées!

De mon point de vue, les civilisations, prises globalement, sont égales; toutes apportent leur pierre à l'édifice humain. Mais elles le font à des époques différentes. Selon les temps, une civilisation est plus ou moins riche. A une même époque, plusieurs civilisations qui se côtoient ne sont pas au même stade de leur développement: l'une est à son aurore, l'autre à son zénith, la troisième à son déclin, la dernière dans sa nuit.

La France, est-elle actuellement à son apogée? Il serait difficile de le croire: sa gloire est liée au roi Louis XIV. Pour les autres traditions culturelles, chacun peut en juger à sa guise, s'il s'y connaît.

Cependant, quand deux traditions culturelles différentes entrent en contact, l'important n'est pas de savoir quelle est la meilleure mais de savoir comment chacune peut profiter de l'autre pour s'améliorer. Il est dommage qu'en Occident on passe tant de temps à essayer de prouver que telle ou telle tradition est inférieure à la tradition occidentale même, et si peu à essayer de voir ce qui, dans les traditions d'origine étrangère, peut combler un manque. Henry Corbin en a pourtant beaucoup parlé, pour l'Islam. Je l'ai lu et l'ai trouvé très convaincant. Mais d'autres n'ont pas la même opinion. Ils rejettent la chose parce que Corbin justement a montré qu'elle apportait quelque chose de différent. Quel universalisme y a-t-il dans cette position, je ne sais pas; et quelle civilisation peut se prétendre à son apogée, si elle ne tend à pas à l'universalisme?

Je me souviens que l'écrivain Maurice Dantec était de ceux qui rejetaient précisément l'aspect gnostique mis à jour par Corbin, et la tendance, sensible jusque dans le Coran, à créer des images faisant fusionner le concept et la réalité sensible. Mais est-ce sensé? Lui, un écrivain de science-fiction! Prétend-il que ses imaginations sont autre chose que des concepts déployés en images sensibles? Ce serait absurde. S'il se pose comme créant rationnellement des vérités futures, il peut bien apparaître comme une manifestation d'une civilisation en déclin: celle qui prend ses fantasmes pour la réalité - qui fait de ses craintes sur l'avenir, notamment, des pressentiments inspirés! C'est Rome imaginant que le monde entier est barbare, et se mettant dans la position d'être balayée par l'humanité dans son ensemble.

Il faudrait pouvoir, lorsqu'on juge des civilisations, le faire sans s'impliquer personnellement. Sinon, cela ne vaut rien.

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