02/04/2012

Amélie Nothomb et l’entreprise japonaise

J'ai lu, pour des motifs professionnels, le célèbre livre d'Amélie Nothomb appelé Stupeur et Tremblements, et l'ai trouvé amusant. J'ai particulièrement aimé les moqueries lancées contre Nietzsche, lorsqu'Amélie dit qu'une fois retrouvé son indigne emploi de responsable de la propreté des toilettes, elle considérait que sa vie à l'extérieur de l'entreprise, chaleureuse et agréable, était comme l'arrière-monde dénoncé par le philosophe et ses suiveurs comme étant une illusion grossière que l'homme en peine se crée pour ne pas voir le réel!

En outre, Amélie Nothomb connaît bien le Japon. Mais en lisant son texte, je me suis demandé si elle aurait mieux réussi dans une entrepriseGhost in the Shell Stand Alone Complex 1st GIG.jpg occidentale; car il me semble que, d'emblée, les buts de l'entreprise ne charmaient pas son cœur - n'éblouissaient pas ses yeux. Dans son esprit, la vie culturelle ou spirituelle est faite de ce qu'on trouve dans les livres et les temples: pas de ce qu'on trouve dans l'entreprise. Or, j'ai le sentiment que, au Japon, comme dans tout le reste de l'Asie, le commerce est quelque chose de sacré, qui a une valeur en soi.

Les dessins animés japonais montrent que dans les machines qu'on produit et qu'on vend, dans la technologie qui multiplie les échanges commerciaux, les Japonais voient une flamme qui est en rapport avec l'âme, l'esprit. Je pense à Akira et à Ghost in the Shell: dans la coque à première vue vide naît une conscience. Cela existe aussi en Occident, mais ces dessins animés ont sur eux un air mystique assez particulier.

Or, étant allé en Asie, j'ai le sentiment qu'on a de la relation sociale et par conséquent de l'échange commercial une vision d'emblée sacrée: dans la relation à l'autre réside un profond mystère. On trouve, d'abord, du travail à tout le monde: c'est une obligation. On ne renvoie donc jamais Amélienio-tuteur--todai-ji-great-eastern-temple-nara-japon.jpg, l'enjeu étant de trouver une place qui lui convient. Chaque pièce joue un rôle dans la vivante machine globale. Et, par conséquent, comme le montre Ghost in the Shell, une machine globale développe forcément une conscience de soi.

A mon sens, cela a échappé à Amélie Nothomb, qui n'a pas saisi en profondeur cet esprit spontanément fraternel qui existe en Asie: elle en a plutôt saisi les effets clairement identifiables, les règles issues du Japon impérial, et la capacité du Japonais à tout donner à son travail - c'est-à-dire, dans son esprit, aux autres. Mais la raison profonde n'est pas évoquée. Elle l'attribue simplement à l'habitude d'obéir à l'Empereur, fils du Ciel. Cela a pourtant une vraie valeur spirituelle: l'âme qui règne dans l'entreprise pour le Japonais se relie à l'Esprit qui, dit Bouddha, est le fond de tout. L'entreprise est une maison, et comme toutes les maisons d'Asie, elle a son bon esprit qui la protège, et qui est à son tour le serviteur de Bouddha: elle mène par conséquent l'être humain à l'accomplissement de soi jusque dans sa nature immortelle. Cela fait un flot continu; il n'y a pas d'un côté le travail, de l'autre la vie spirituelle: le bon ange qui préside à la vie de l'entreprise n'est pas en dehors de la lumière ultime. L'Empereur même, du reste, garantit à la société la faculté d'accueillir cet esprit serviteur de Bouddha. Tout est lié.

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Commentaires

Il est difficile de déceler le réel caractère japonais. En Occident, à une question banale , l'on répond par oui ou par non. Ce n'est pas le cas au Pays du Soleil Levant. Il n'est pas usage de répondre par un simple oui ou un non catégorique de peur de froisser l'interlocuteur.
Pour Amélie Nothomb qui a habité au Japon, son livre sur la façon de vivre en entreprise nippone relève plus du cliché. Sa perception n'est pas fausse, elle est simplement une parmi les mille interprétations de l'âme japonaise.
L'Asie dévoile des visages différents. Les relations sociales, comportementales changent d'un pays à un autre.

Écrit par : Noëlle Ribordy | 02/04/2012

Oui... D'un autre côté, au Cambodge et en Thaïlande, il est aussi très mal vu de répondre par un oui ou un non catégorique. Et le Japon est majoritairement bouddhiste, comme le Cambodge et la Thaïlande, même si la majorité est moins écrasante, et même s'il s'agit d'une sorte de bouddhisme un peu différente. La volonté de n'être pas catégorique, je crois, participe du souci de ne jamais rompre un lien social qui s'établit dans l'équilibre et non dans l'affirmation individuelle. C'est vrai que j'ai eu l'impression qu'Amélie Nothomb connaissait bien le Japon, mais par les livres, qu'elle avait du Japon une connaissance étendue mais participant surtout de l'intellect. Elle avait en tête une liste de rites et de raisons pour lesquelles ils étaient effectués. Mais contrairement à ce que pensent les savants, le Japon n'est pas seulement dans ses traditions, il est aussi dans ce qui se manifeste actuellement, notamment dans la culture populaire.

Écrit par : Rémi Mogenet | 02/04/2012

Avant le bouddhisme, c'est le shintoïsme qui est la religion du Japon. Le bouddhisme s'est installé par la suite.
Comme le Japon entretenait des relations avec le continent, le bouddhisme fut introduit comme nouvelle religion, en 538. Cette dernière fut acceptée plutôt dans les milieux aristocratiques, mais le peuple se référait au shintoïsme.
Le mariage des deux religions fut mouvementé pour arriver à un consensus: le shintoïsme pour célébrer la vie, mariage, naissance.
le bouddhisme pour célébrer la mort.
Peut-être pour Amélie Nothomb comme pour tout autre qui tente de connaître le caractère japonais, il est plus simple de parler de leurs rites, pour se faire une idée plus précise de l'âme japonaise. Pour avoir fréquenté les japonais, je ne connais pas leurs pensées, par contre, j'ai assisté à leurs traditions, lors d'un mariage, lors d'une naissance, lors d'un enterrement. Toutes ces cérémonies officielles illustrent le sentiment d'appartenance à un pays.
Peut-être que le terrible tremblement de terre qui a frappé le Japon va modifier le caractère japonais.
Quoique....à un ami tokyoite, je lui demandais ce qu'il avait ressenti à la suite de cette tragédie, il m'a répondu:
- Ma maison qui était penchée avant s'est redressée....Et il a ri.

Écrit par : Noëlle Ribordy | 02/04/2012

Je ne pense pas être un parfait spécialiste du Japon, en principe, mais j'ai lu des livres sur les Khmers, et on distingue souvent, en leur sein, le bouddhisme et l'animisme. On crée même des oppositions. Mais à mon sens, ceux qui regardent les choses de l'intérieur savent que pour les Khmers ou les Thaïs, il n'y a pas d'opposition entre les génies des lieux et des heures et Bouddha, car les génies des lieux et des heures sont réputés soumis à Bouddha. Les génies des lieux et des heures non soumis à Bouddha sont en dehors de l'espace social (dans la forêt, notamment), et cet espace social s'ordonne autour de la pagode. Je consacrerai un article sur cette question, à propos d'une édition en anglais et en français du "Hau Pralong", ou "Rappel des âmes", préfacée par Ashley Jones. A mon avis, cela a un rapport avec ce qu'on voit à l'entrée des temples bouddhistes japonais, les gardiens immortels, déités qui gardent les lieux sacrés, et dont j'ai mis une image ci-dessus.

Écrit par : Rémi Mogenet | 02/04/2012

J’avais lu ce livre il y quelques années, il est sorti fin des années 90 et le mobbing faisait déjà des ravages sous nos latitudes, d’ailleurs en 1996 ici à Genève, une employée japonaise du Bureau International du Travail…s’était suicidé à cause de l’harcèlement moral de son supérieur hiérarchique…l’affaire avait fait grand bruit dans les médias!

Amélie dit dans son romand, notamment à propos des japonaises : « A travers des dogmes incongrus, on assène à la Nipponne qu’il ne faut rien espérer de beau dans la vie, n’espérer pas jouir car tout plaisir pourraient les anéantir.

Cela me fait penser aussi à une autre référence qu’elle mentionne dans ce livre, celle d’un film qui lui avait beaucoup plu (et d’ailleurs moi aussi je l’avais adoré dans ma jeunesse : « Furyo (Merry Christmas Mr. Lawrence » d’Oshima …pendant la guerre du Pacifique en 1944…pas des machines mais des hommes des sentiments à vif (des relations paradoxales comme aime dire Amélie…) entre un soldat anglais ( D. Bowie) et un chef japonais (Ryuichi Sakamoto)…ou la différence abyssale entre deux mondes…

La scène du baiser…cultissime !

http://youtu.be/NpHg99zb6_4

Écrit par : Barbie Dark Side Forever | 02/04/2012

En plus de la difficulté de saisir le caractère japonais, il est presque impossible pour un occidental de comprendre l'attitude des nippons vis-à-vis des religions.
Pour nous étrangers, c'est une grande perplexité. Et vous ne trouverez pas de similitude envers le bouddhisme pratiqué chez les kmers ou les Thais et les japonais.
Pour les japonais, il est normal de passer d'un temple shintoïste à un temple bouddhiste pour ses dévotions. Ces temples sont construits les uns à côté des autres.
Ce qui est ancré dans leur mémoire c'est "l'animisme qui considère que les hommes et les dieux naissent de la nature, demeure la base de la conscience religieuse du japonais".
Ce que je remarque c'est que la spiritualité chez les japonais est une manière d'être. Les temples construits le plus souvent dans les forêts sont toujours ouverts. La Nature est partout. Et comme la forêt, l'arbre, la fleur tout est sacré et symbole d'éternité, la promenade au temple, seul ou en famille, apaise l'esprit.

Écrit par : Noëlle Ribordy | 02/04/2012

Noëlle, vous dites d'un côté que l'Occidental ne peut pas comprendre la religiosité des Japonais, mais ensuite, vous dites qu'entre les Khmers et les Japonais, on ne peut établir de rapport. A mon avis, c'est pour le moins paradoxal, car si on ne comprend pas la religiosité japonaise, comment peut-on savoir avec quoi elle a ou non un rapport?

Par ailleurs, j'ai lu un poète zen qui ne disait pas que les dieux naissaient de la nature, mais plutôt qu'au départ tout est esprit, et que la nature émane de l'esprit. Or, les dieux sont censés êtres des esprits, aussi: des rayons particuliers du soleil spirituel. Je suis donc un peu sceptique. Le Dhammapada dit d'ailleurs pareillement qu'au départ tout est esprit.

Il est évident que pour les gens impliqués quotidiennement dans les affaires de ce monde, les bons esprits des lieux et des heures sont plus importants, relativement, que Bouddha, qui est surtout l'affaire des moines, des sages. C'est peut-être pour cela que la science-fiction qui place des esprits rayonnants dans des machines se développe. Mais à mon avis, "Akira", histoire d'un homme transformé en énergie pure répandue dans l'univers auquel s'attache un autre homme au-delà des tribulations liées aux machines qui dérèglent provisoirement sa personnalité, a bien un rapport subliminal avec le bouddhisme.

Barbie, oui, je l'ai vu, ce "Furyo", un beau film, et c'est vrai qu'Amélie Nothomb parle de la condition des femmes au Japon et que tout ce qu'elle dit est vrai, en tout cas la tradition est faite de ce qu'elle dit. Mais remarquez que dans le Dhammapada, il est aussi écrit que le désir de la femme détruit l'homme, et le plaisir qu'il en tire aussi, bien sûr.

Pour la différence abyssale entre les mondes, à mon avis, il ne faut pas l'exagérer. On a vite fait de créer un mystère de quelque chose qui ne correspond pas à des idées communément admises, mais qui se comprend aussi en Occident si on plonge dans son histoire culturelle. On pourrait dire que l'Asiatique est moins sexualisé, spontanément, que l'Occidental, et plus pétri de principes moraux, mais c'est surtout une question de proportion et d'équilibre. Les êtres humains sont partout humains, si j'ose dire.

Écrit par : Rémi Mogenet | 02/04/2012

(Je dois dire que même s'il n'y a pas au Cambodge de temples animistes collectifs, il est également normal pour les Thaïs et les Khmers de passer du culte de l'ange gardien de la maison, constitué sur un petit autel, à la cérémonie cultuelle au temple de Bouddha.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 02/04/2012

(Et, Barbie, pour le baiser, en Asie, on ne le pratique pas, on estime que c'est sale. On ne touche pas la tête des gens, non plus, elle est sacrée.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 02/04/2012

Rémi,
Je ne connais pas la relation qu'ont les Kmers avec le bouddhisme, par contre les japonais accueillent avec sympathie toute nouvelle divinité étrangère ou inventée. Ils l'accommodent à leurs aspirations.
Ils sont tolérants envers le christianisme, le bouddhisme, le shintoisme ce qui fait dire à un éminent japonologue:
"La religion des japonais, le nipponoïsme, centré sur l'être humain, ne possède pas de théologie au sens propre".
Pour Barbie...est-ce qu'Amélie Nothomb est bien placée pour parler du désir et du plaisir des femmes japonaises?

Écrit par : Noëlle Ribordy | 02/04/2012

@ Noëlle : Etant donné qu’Amélie Nothomb a vécu une expérience assez limite sur place et que tout le monde sait qu’elle est à voile et à vapeur…je pense que oui, à petite échelle mais elle sait de quoi elle parle !

@ Rémi : Oui un petit bec c’est mal considéré mais on peut échanger leurs enfants contre un sac de riz…dans certains pays (pas au Japon) quoi que les unions protocolaires sans amour sont une sorte de « transaction » aussi…dans laquelle la femme est toujours perdante.

http://www.anti-slaverysociety.addr.com/slaverysasia.htm

J’ai du maaaaaaal avec la sagesse orientale moi, ce n’est pas un secret, quand l’Occident s’incline sous leurs maitres de pensée…ça me fait frémir mais je comprends tout à fait que l’on soit fasciné par une culture où par les détails folkloriques de certaines traditions…mais dès là à les prendre pour modèles !

Nos démocraties sont déjà si fragiles et si imparfaites…

Écrit par : Barbie Dark Side Forever | 02/04/2012

Je ne sais pas, Barbie, comme le dit Noëlle, les Asiatiques n'ont pas de doctrine mystique forcément claire, ou plutôt, les sages qui en ont une n'ont jamais cherché à l'imposer à l'ensemble de la population, et Blavatsky dit elle-même qu'on peut leur en faire le reproche, qu'il y a une sorte d'orgueil à considérer que la sagesse véritable est réservée à quelques-uns. En revanche, les sages en Asie se préoccupent de la vie morale, y compris celle du peuple, et naturellement, ce n'est pas pour autant que leur action est complètement efficace, mais il y a quand même en Asie une moralité très vivante. Le Japon est par exemple un endroit où on ne se sent pas en danger, où on sait qu'on ne sera pas agressé, l'étranger lui-même est respecté.

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/04/2012

(Par ailleurs, certaines parties de l'Asie sont très pauvres et la pauvreté réduit souvent à des extrémités, même les prêtres catholiques estimaient peu coupables les femmes se livrant à la prostitution en des temps de misère extrême.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/04/2012

Noëlle, pour la tolérance, j'ai abordé le sujet à propos de l'ancre magique de Phnom Penh, il y a aussi en Asie la considération que l'objet de la vénération n'est pas forcément si important, que le mouvement de l'âme l'est autant, mais les sages patentés, les moines, par exemple, ont de l'objet propre à la vénération une vision claire. Ils estiment simplement qu'il n'est pas important d'en donner une idée claire à tout le monde, contrairement à ce qui se passe en Occident, où on estime qu'avoir des idées exactes et claires est un enjeu fondamental pour l'âme de chacun.

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/04/2012

Rémi, il est normal que vous soyez déstabilisé, les japonais le comprennent très bien et ils sont amusés de la perplexité des étrangers devant la complexité de leur spiritualité.
Vous dites que les nippons n'ont pas une doctrine mystique forcément claire. Elle ne l'est pas pour nous mais leurs croyances diverses sont une richesse qu'un chrétien occidenteal et je ne vais pas ajouter un musulman enfermés dans leur dogme ne saisissent pas.
Comment voulez-vous quu'un pays frappé par des tremblements de terre successifs, balayé par des typhons, enseveli par des tsunamis n'engendre pas une population encline à la tolérance.
Les Japonais ont fait de l'optimisme et de la sérénité une profession de foi, selon l'auteur Kazuyiki Kitamura.

Bonne journée

Écrit par : Noëlle Ribordy | 03/04/2012

Noëlle, je n'ai jamais dit que j'étais déstabilisé. Toute l'Asie se montre dubitative sur l'importance d'avoir telle ou telle idée sur le divin, l'important en Asie est surtout la vie morale, et non les doctrines. Pour autant, les sages ne sont pas censés avoir une pensée floue, et le fait est qu'ils n'ont pas une pensée floue, mais ils ne la diffusent pas forcément, car ils estiment que tout le monde n'est pas en mesure de comprendre ce qu'il y a réellement à comprendre. Ils le pensent en particulier des Occidentaux, bien sûr, mais pour autant, je crois que celui qui veut réellement comprendre peut le faire, que c'est au-delà des idées toutes faites, mais pas au-delà de la pensée humaine, si elle est suffisamment libérée des idées toutes faites. Le problème en particulier des Occidentaux est qu'ils assimilent le divin à un bloc indifférencié, à une sorte d'absolu indistinct. Mais il n'en est pas ainsi dans la pensée mystique orientale, car il y a clairement une hiérarchie entre Bouddha et les esprits qui le servent sur la Terre sans être pour autant incarnés, les esprits des lieux et des heures. La complexité apparente vient de ce que le monde de l'âme n'est pas tout d'une pièce.

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/04/2012

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