12/04/2012

Le perroquet céleste de Gustave Flaubert

peinture-sur-bois-indienne-au-perroquet-.jpgA la fin de l'année dernière, pour des motifs professionnels, j'ai relu Un Cœur simple, de Flaubert. On a pris l'habitude de regarder la vision de Félicité, à la fin de ce petit récit, comme une blague. Rappelons qu'il s'agit d'un perroquet gigantesque que l'idiote servante voit dans le Ciel soudain entrouvert alors qu'elle exhale son dernier souffle. Flaubert avait beau dire qu'il refusait toujours de conclure - de dégager une idée claire de ses récits -, le matérialisme ordinaire a interprété cette figure dans le sens de l'hallucination - comme une ultime plaisanterie sur la crédulité de Félicité.

Or, dans les faits, Flaubert disait que cette fin l'avait laissé non rieur, mais submergé de larmes. Évidemment, on pourrait dire que la pitié qu'il éprouvait pour ce personnage et plus généralement pour une humanité toujours prête à se créer des illusions l'habitait tout entier. Mais il faut, d'abord, relativiser le rationalisme de Flaubert: qu'il se soit beaucoup moqué du catholicisme ne signifie pas qu'il ait été matérialiste. Bien au contraire, il s'est toujours dit impégné par l'Esprit. Il reprochait seulement au catholicisme d'avoir mis, derrière des concepts grandioses, des préoccupations bassement terrestres. C'est de cela que se moque Flaubert, en faisant assimiler, par Félicité, le Saint-Esprit à son perroquet: en effet, dit-elle, une colombe ne parlant pas, Notre vitrail_colombe3.jpgSeigneur a dû en réalité penser à un perroquet. Comme le sien est coloré, elle lui voit les teintes flamboyantes que la peinture sacrée donnait à la Colombe divine. Elle le vénère donc.

Or, cela est venu de ce que les concepts catholiques apparaissent comme abstraits et incompréhensibles aux fidèles. 

Mais le plus étonnant et le plus troublant, dans ce récit, est que Félicité est tellement bête que jamais elle ne se rend compte de sa folie, et qu'elle meurt de la façon la plus heureuse qu'on puisse imaginer: le battement de son cœur s'éloigne et s'estompe doucement - à la façon d'un écho, dit Flaubert.

La question survient alors: si Félicité est morte heureuse, n'est-ce pas la voie qu'il faut suivre, que la sienne? Cela fait clairement écho au saint adage de Jésus: Heureux les simples d'esprit, ils iront tout droit au paradis. Flaubert aimait avec passion la Bhagavad-Gîtâ; or, ce texte dit que même si l'objet de la vénération n'est pas celui qu'il doit être, même si l'intelligence est insuffisante, l'âme qui voue à un objet impropre un culte sincère ne commet pas une mauvaise action: dans une autre vie, elle sera en mesure de comprendre ce qui doit vraiment être adoré, mais en soi, l'élan intime qui l'habite la porte bien vers les hauteurs. Ce qui doit être réellement adoré, naturellement, c'est le Seigneur Suprême! Qu'on peut assimiler au Christ que saint Antoine, dans le texte que Flaubert lui a consacré, voit dans le Soleil après que les nuages se sont écartés, et que ses visions folles se sont dissipées...

Néanmoins, Flaubert ne parle pas d'une autre vie - même s'il évoquait parfois la possibilité d'être lui-même réincarné d'un homme vivant dans le pourtour méditerranéen dans l'antiquité ! Le vrai drame, ici, est que le cœur, de lui-même, ne vient pas à la rencontre du cerveau; entre les deux est un gouffre qu'on ne comble pas. La foi s'oppose à l'intelligence; on ne parvient pas à la concilier. La raison dit que le siècle est nul; la foi dit que le ciel est sublime; mais les deux ne se rencontrent pas - ne s'unifient pas.

07:44 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

Commentaires

Ah ce Flaubert était un sacré fataliste ! « Emma Bovary c’est moi » ….Comme c’était brillant le gag ! ; )))))

A part ça, même si c’est une expression courante et que bon nombre de chrétiens l’utilisent quotidiennement…la VRAIE signification du « Saint Esprit » n’a rien de "catholique" d’après les philosophies hermétiques… mais je ne vous apprend rien ; ) dans ce domaine !

Et pour revenir à ce fameux adage de Jésus : « Bénis soient les simples d’esprit…et bla bla bla… » là aussi le message de base a été perverti...il voulait dire que la foi illusoire ??? Moi je dirais plutôt enfantine, est un puissant levier sans limites…mais l’église traditionnelle avait des bonnes raisons pour dénaturer la chose.

Quelle chance celle de Félicité de pouvoir s’auto-anesthésier de la sorte ; )

Écrit par : Barbie Holy Spirit | 12/04/2012

Hum... Barbie... en quoi la signification du Saint-Esprit n'a en fait rien de catholique, je ne le sais pas. L'Esprit-Saint est l'ange qui transmet la pensée de Dieu, je crois. Mais je ne sais pas ce que réellement en pensent l'Eglise catholique ou les philosophies hermétiques.

Pour les simples d'esprit, à mon avis, la foi enfantine est réellement illusoire: les enfants placent leurs facultés d'éblouissement dans des objets qui semblent dérisoires, mais leur coeur n'en est pas moins pur. Ils aiment leur mère comme une déesse, un ange, alors qu'elle n'est pas forcément un ange. A mon avis, Félicité n'est pas très différente. François de Sales dit par exemple qu'il importe peu qu'on ait une connaissance subtile des choses: l'important est dans l'élan du coeur. Car seul le coeur touche à Dieu; la pensée, en elle-même, non. Si vous voulez, c'était pour conserver la prérogative de la connaissance. Mais la question est quand même de savoir si, oui ou non, c'est par le coeur qu'on touche à Dieu, ou par le cerveau. Par l'amour, ou par l'intelligence? Or, de l'aveu de tous, le cerveau est enfermé dans le crâne, il n'y que le coeur qui soit ouvert sur l'univers, parce qu'il bat à l'unisson des astres. Les enfants eux-mêmes savent aimer; mais on ne peut pas prétendre qu'ils soient sans illusion. Le perroquet focalise les forces du coeur, il est comme le reflet d'un bon ange. Cela dit, Flaubert doutait: il doutait que le coeur et la raison pussent converger, que l'intelligence pût s'accorder avec le sentiment. L'intelligence est méchante, et le coeur est bon. Et Flaubert accordait une importance au moins égale à l'intelligence qu'à l'amour.

Je voulais vous dire: sur les blogs de "24 Heures", je ne sais pas pourquoi, mais mes messages ne passent plus, j'ai essayé de commenter votre dernier article, mais je pense que vous n'avez pas reçu le texte. Je disais que la dimension quantique des miracles de Jésus était peut-être intéressante, mais que le fond en était moral, et que la physique quantique n'a pas de fond moral. Et à ce sujet je citais Joseph de Maistre parlant des martinistes, les théosophes de Lyon regroupés autour de Louis-Claude de Saint-Martin: "Je vous l’avoue, messieurs, je ne comprends rien à un système qui ne veut croire qu’aux miracles, et qui exige absolument que les prêtres en opèrent, sous peine d’être déclarés nuls. (…) Si les prêtres sont faits pour les communications, les révélations, les manifestations, etc., l’extraordinaire deviendra donc notre état ordinaire. Ceci serait un grand prodige; mais ceux qui veulent des miracles sont les maîtres d’en opérer tous les jours. Les véritables miracles sont les bonnes actions faites en dépit de notre caractère et de nos passions. Le jeune homme qui commande à ses regards et à ses désirs en présence de la beauté est un plus grand thaumaturge que Moïse, et quel prêtre ne recommande pas ces sortes de prodiges?"

Je vous remercie d'être passée, quoi qu'il en soit. Et n'hésitez pas à me dire ce qui vous semble du Saint-Esprit dans l'Eglise catholique et chez les philosophes hermétiques.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/04/2012

Non, je n’ai pas reçu votre commentaire sur ma dernière note et j’avoue que ça m’étonnait vu que c’est un sujet dont j’imaginais que vous auriez certainement quelque chose d’intéressant à dire ! J’ai contrôlé les adresses IP (la vôtre change tout le temps) mais ce n’est pas ça le problème, peut-être c’est la plateforme des blogs essai de limiter les pubs(on en a eu une grande vague dernièrement) et peut-être qu’ils bloquent systématiquement tous les pseudos qui contiennent un lien vers un site, cela expliquerait pourquoi les commentaires d’Ambre sont passés et pas le vôtre, mais ça doit être une nouvelle mesure générale qui échappe au contrôle du détenteur du blog car je n’étais pas au courant !


Concernant le Saint Esprit…Voyons Rémi! ; ))) Cela fait référence à la transmutation psychique si chère aux vrais alchimistes et non pas à la transformation d’un simple caillou en or ! Là aussi on joue sur les mots pour travestir de très anciens mystères.


Concernant l’aspect quantique des miracles de Jésus, voici encore un extrait des écrits de tonton Einstein :


« Ce qui nous est impénétrable existe vraiment. La vénération de cette « force » au-delà de tout ce que nous pouvons comprendre constitue ma religion »


Et pour trancher entre le cœur et cerveau, je dirais que ce n’est ni l’un ni l’autre (même si le fonctionnement de notre conscience obéit et agit d’après les lois quantiques) je dirais que c’est le plexus solaire relié au tout par le fameux nerf vague qui est le vrai « aimant » à phénomènes « exceptionnels » des plus bizarres.

Ceci dit, le sentiment doublé d’une farouche volonté et le principe d’intrication des particules d’Heisenberg…aident beaucoup à la chose aussi ; )))))

Écrit par : Barbie Holy Spirit | 12/04/2012

Uh, uh, Barbie, la volonté sans la lumière est réputée tournée vers l'abîme... Mais ce n'est pas grave. La force d'Einstein me rappelle un peu celle de mon ami Verdonnet, qui croit en une force magique, mais elle est plutôt animale, faite de volonté aveugle. Or, pour Jésus, naturellement, il y avait une pensée, dans cette force.

Il est vrai que l'Eglise catholique romaine met surtout l'accent sur l'aspect moral, et que le corps glorieux, par lequel on se transforme, y apparaît comme un don, une grâce, qu'on ne peut pas comprendre. Le fait est que Félicité ne comprend rien à ce Saint-Esprit, non plus. Mais quand quelqu'un a en lui le Saint-Esprit, même si dans la littérature catholique c'est toujours plus ou moins réservé aux apôtres, ses pensées deviennent celles de Dieu. Or, le lien avec l'acquisition du corps glorieux n'est pas clair, mais si on lit attentivement saint Paul, on voit que pour lui il existe, je crois. Inversement, François de Sales admet que lorsqu'on a acquis ce corps glorieux par ses vertus morales, les pensées de Dieu apparaissent clairement: l'homme n'est pas laissé dans l'ignorance; à ses yeux tout se dévoile.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/04/2012

Oui l’histoire mondiale est remplie d’exemples des volontés tournées vers l’abîme et c’est cela qui a tellement différé notre progrès.

« L’homme n'est pas laissé dans l'ignorance; à ses yeux tout se dévoile » c’est probablement ça qui va arriver le 21 décembre 2012, une sorte d’éveil des consciences planétaire, non pas la fin du monde mais la fin d’un monde tel que nous ne voyons maintenant.

Le très excentrique livre des révélations de la Bible est une erreur classique dans ce domaine si l’on interprète au pied de la lettre, la fin du monde n’est pas une bataille sanglante ou un cataclysme en particulier…tous les hellénistes savent que la traduction du mot « apocalypse » est littéralement « dévoiler ou faire apparaître »…

Écrit par : Barbie Holy Spirit | 12/04/2012

En fait, non pas seulement les hellénistes, car beaucoup d'éditions appellent ce livre "Révélation", et le catéchisme ordinaire rappelle à tout le monde ce sens, ô Barbie. Mais la révélation dans ce livre est que le monde physique est appelé à disparaître, et qu'il sera remplacé par un monde nouveau, d'une nature nouvelle - au sein duquel tout sera dévoilé. Or, il est arrivé que des gens aient cru d'un côté à ce qu'annonçait saint Jean et de l'autre fussent assez attachés à ce monde physique.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/04/2012

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