14/04/2012

Jean-Jacques Rousseau et l’Opéra de Paris

Rameaux.jpgDans La Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau évoque l'Opéra de Paris, dont il dit plaisamment qu'il est absolument interdit de le critiquer, et qu'il a ses défenseurs et même ses inquisiteurs. De combien d'institutions nationales, à Paris, pourrait-on encore le dire aujourd'hui! Rousseau néanmoins ne se gêne pas pour ridiculiser celle-ci, affirmant que les Français n'ont pas le sens de la musique, et que le spectacle donné sur scène est dénué de sens commun: on y place des êtres fabuleux, fées, dieux, dragons, démons, sans que les machines ne convainquent en rien de leur présence.

On sait que, depuis cette époque, les Français ont renoncé à ces effets spéciaux et à ces œuvres mythologiques, malgré les possibilités nouvelles du cinéma, qu'a jadis montrées Georges Méliès: Martin Scorsese s'en est récemment fait l'écho. Mais, à vrai dire, on ne sait si on a mis fin à ce genre de spectacles parce qu'on a aperçu leur ridicule ou parce qu'on a érigé en nouveau dogme qu'il ne fallait montrer que ce que les sens pouvaient saisir de la vie. Car Rousseau ne critique pas le merveilleux en soi, le disant approprié au sein de l'épopée: mais non sur une scène, les moyens techniques existants ne lui permettant pas d'être crédible; depuis, néanmoins, on a institué une sorte de naturalisme obligatoire qui interdit le merveilleux jusque dans les mots.

Sur ces sujets, Rousseau reprend simplement Corneille, qui aimait le merveilleux mais avouait que, au théâtre, il n'était pas vraisemblable, s'il était placé sur scène, et qu'il valait mieux, par conséquent, le laisser dans les répliques des personnages; Racine appliquera ce principe. Tolkien alla plus tard dans le même sens, trouvant12425_Macbeth_Et_Les_Sorcieres_f.jpg insupportables les sorcières de Shakespeare quand il les voyait, mais les trouvant acceptables à la simple lecture. Il estimait que les êtres spirituels pouvaient être nommés, mais non matérialisés, l'imagination devant suppléer aux mots quand ils devenaient incapables de représenter la chose dans sa plénitude.

Rousseau n'est pas toujours original dans ses idées: il l'est davantage dans son expression, enjouée et drôle.

Il révèle, néanmoins, que les lutins et les monstres étaient fréquemment joués, à l'Opéra de Paris, par des Savoyards: les ramoneurs sont accrochés à des cordes et envoyés dans les airs pour figurer les démons, et des lourdauds de Savoyards sont mis sous des fausses carapaces pour figurer des tortues géantes. Il faut dire que Rousseau ne s'est jamais assimilé aux Savoyards, malgré ses années passées à Chambéry, et qu'il a longtemps parlé d'eux ainsi qu'on le faisait en Suisse - comme de paysans soumis au Roi et à l'Église et sans intelligence particulière. Ses autobiographies en donneront une image plus chatoyante. Je l'ai expliqué dans mon dernier livre.

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